CHAPITRE III LE FAITE : LA MORALE
— Et vous croyez, ni'objecte-t-on, que nos profcsseuis de sciences sont, dès aujourd'hui, préparés à donner renseignement philosophique dont vous venez, à propos des mathématiques, de nous indiquer les idées directrices. Quelle illusion ! ils enseignent des mathématiques et de l'astronomie, de la physique et de la chimie, c'est leur métier, mais ils se soucient peu de la philoso[)hie et seront bien étonnés d'apprendre qu'il y a, dans chacune de leurs sciences, de la sociologie et même de la morale. Avouez-le : vous paraissez supprimer la philosophie comme étude spéciale, mais au fond votre Lycée ne comporte qu'un vaste enseignement i)hilosophique réparti en quatre années ; les professeurs de philosophie auraient bien tort de se plaindre.
— J'avoue que notre éducation est restée inorganique, que nos divers enseignements scientifiques sont aujourd'hui isolés et nos professeurs de sciences parqués et comme emmurés dans leurs spécialités respectives, mais cette période de transition prendra fin : je reconnais qu'il y aura des essais et des tâtonnements, mais, ce qui me rassure, c'est qu'inévitablement la fonction créera l'organe. Déjà nos philosophes s'efforcent de devenir savants et quelques-uns de nos savants font bonne figure dans la philosoi)hie contemporaine.
— Vous vous rassurez trop aisément. Je ne vous accuse pas,
entendons-nous bien, de lâcher la proie pour Tonibre. mais de quitter le certain pour l'incertain, de sacrifier le présent à Tavenir, à un avenir inconnu. Actuellement, quel est le principal véhicule des vérités sociales et morales? Les langues anciennes. Et quel est Fétat actuel de l'enseignement scientifique ? Vous Favouez vous-même : il est dispersif , inorganique, non pas, certes, immoral, mais amoral, étranger à ce qui est, dans Féducation, essentiel et ^ ital. à la formation du caractère et du cœur.
— ■ Je n'ose aous rét'utei' [)ar Fal)sur(K% mais remarquez (pTun tel raisonnement serait la condanniation, non seulement de toute révolution, mais de toute évolution et de tout })rogrès ; les périodes de transition sont toujours un périlleux piissage ; je ne vous rap[)ellerai ni les anciennes postes aux chevaux ruinées par les chemins de fer, ni les tisseurs à la main brisant et jetant au feu les métiers mécaniques de Jaccpiard, considéré comme un malfaiteur public; mais je vous ferai une concession qui ne me coûterait que si m)us vous obstiniez à y voir une contradiction.
— La(juelle ?
— En attendant que nos [)rofesseurs de scien(*(\s picnueid une conscience plus pleine et plus complète de leur mission, je compte sur la collaboration d(^ leui's collègues littéraires. Estce que j'ai créé entre eux Fantagonisme et la lutte? Est-ce (\\w je songe h briser le véhicule des vérités sociales et morales <|iii consiste dans l'enseignement de Fhisloire, dans Fexplicalion des textes, en un mot, dans les littératui*es anciemies et modernes? J(î sais trop bien que c'est ]h le trésor des expériences morales fie Fhuma!iit(''. J'y puise ù plein(\s mains ; j(» ne i(''piidierai cel lif-rihigc ni dans la période d<* Iransilion. ni dans la jx-riode d'achèvement, il n'y a pas onilire de cunlradiclion. il y a conciliation : ceux-là seuls poui*raient m'accu-
scv de contradiction qui Narraient dans nion plan d'enseignement une simple thèse pliilosoj)hi(iue, éti'angère à la réalité vivante et (pii oublieraient que la vie et rexpérience amalgament et réconcilient ce que la théorie pure, dans Tintérél de la clarté, paraît quelquefois désunir et séparer.
— Soit ; je vais donc pousser Tobjection plus loin et la faire pénétrer au cœur même de tout votre système d'éducation morale parla science. Je m'appuierai sur une autorité que nous ne contesterez pas, sur un de ces maîtres de la philosophie contemporaine dont les objections, pour parler comme Socrate, sont à la fois « res[)ectables et redoutables ». ^^ous avez, non sans quelque imprudence, cité vous-même le mot de Schopenhauer : « Il est aisé de prêcher la morale ; la fonder, voilà le difficile. » La morale n'est donc pas une science comme les autres. Aussi bien convenez-vous avec Auguste Comte que « la présidence philosophique » et « l'uniN erselle domination » lui appartiennent, ce que vous ne pourriez dire d'aucune autre science. Voici donc comment raisonne votre contradicteur et je ne vois pas ce que vous trou^'erez à lui répondre : « On a objecté à Schopenhauer que, entre fonder et prêcher il y a une attitude intermédiaire et toute scientifique à laquelle on peut se tenir : prendre pour accordé le devoir et déduire les conséquences. Toute science, dit-on, a sa donnée propre qu'elle pose, mais qu'elle ne crée ni ne fonde : le géomètre a l'espace; le physicien, la matière; le biologiste, la vie; le moraliste, le devoir. Cette assimilation complète de la science morale aux sciences ordinaires ne nous semble pas exacte. En géométrie et en physique, la pratique est indépendante de ridée qu'on se fait de l'espace et de la matière, de leur objectivité, de leur valeur relative ou absolue. Mais la pratique morale n'est nullement indépendante de l'idée que je me fais du devoir, de sa valeur, de son objectivité, de son fonde-
monti. » Vous n'avez pas la ressource, comme il arrive dans un si grand nombre de discussions, de soutenir que \oive pensée n'a pas été comprise (et qui donc vous comprendrait ?) ni de déclarer que cette vigoureuse dialectique est Tarme traîtresse d'un adversaire malveillant. Que répondrez- vous donc ?
— Assurément je ne ferai ni Tune ni l'autre de ces deux réponses. M. Fouillée ne s'arrête pas, connne on dit, aux bagatelles de la porte, il pousse droit au point vulnérable ; c'est un coup droit, et il faut le parer ou se résigner à succombei*. J'avoue d'abord, en philosophe, qu'il ne sera pas en mon pouvoir de résoudre toutes les difficultés que fait naître le [)roblème mural : cela est trop évident ; ce serait tenir le dernier secret de la vie et des existences et bien fat ou bien sot qui se vanterait de le posséder. Je vais donc m'attacher à exposer clairement ce que j'entends par enseigner (en opposant ce mot àpréc/ier et il fonder) la morale. Je vous dirai tout simplement comment je m'y prendrais, si j'avais l'honneur d'être professeur de moi*ale dans mon Lycée. Et je juge prudent, dès le début, d'invoquer aussi une autorité. Leibniz sentait vivement les difficultés qui nous arrêtent, mais il soutenait que le principe de la morale posé « on en peut tirer des conséquences scienùfiqiies » et disait à son interlocuteui' : « J'ap})laudis extrêmement, monsieur, à ce que vous venez de dire de la morale comme d'une science démonstrative . » Tout le secret et, par consé(|uenl, tout l'essentiel de ma réponse, de ma justification, est enveloppé dans celte déclaration : « Si la Géométrie s'opposait autant à nos passions et à nos intérêts présents que la Morale, nous ne la contesterions et ne la violerions guér-e moins, malgré toutes les démonstrations d'Euclide et d'Archimèdc, (pion traiterait de rêveries, et croirait pleines de paralogismes *. »
(I) A. Fouillée. ÏWviw Unio, il juin 1899. {t) Leibniz. Nouveaux essaiti, liv. J, rh. ii.
218 L'ESPIUT DES SCIENCES
Je rappelle d'al)or(l que le futur Lycée ne doit |)lus être lui simple mécanisnK^ admiiiistralif, mais (ju'il doit rvssembleraux organismes vivants où tout est « sym[)athi(|ue et conspirant », vit de sa vie propre et de la vie du tout. Si tous ne se sentent pas tenus en concience d'enseigner la inorale, je suis réduit à Fimpuissance ; beaucoup de professeurs, pas un maître ! Le professeur de morale ji'est pas un aumônier laïque dont l'enseignement, relégué entre ciel et terre, plane sur les autres enseignements et leur reste étranger. La transformation de la science en sagesse est la tache de tous et tout professeur est un prédicateur de morale. Qu'est-ce donc que prêcher la morale"? C'est donner à l'enfant le préjugé du bien ; c'est lui l'appeler* à toute occasion que, selon le mot d'Auguste Comte, « l'univers doit être étudié non pour lui-même, mais pour l'iiomme, ou plutôt pour l'humanité ». C'est aussi revenir à la pensée profonde de Pascal : « Tous les corps, les firmaments, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela et soi; et les corps rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité; cela est d'un ordre infiniment plus élevé * . » Ce point de vue, c'est celui que Comte appelait la « méthode subjective », expression impropre, idée féconde qu'on })eut traduire ainsi : la science est faite pour l'homme, non l'iiomme pour la science ; et Tintelligence doit être, sinon serve du cœur, du moins au service du cœur. Prêcher cet Évangile, c'est vraiment donner aux âmes la
(1) Pascal. Pensées, éd. Ilavet, XVIII, 1.
forme nationale et humaine. Pas de doctnne à instituer ni de conseils à donner. 11 faut que le mot de Pascal soit constamment vérifié en le modifiant un peu : quand on voit à Tœuvre cet enseignement naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un instituteur ou un professeur, et on trouve un homme.
L'enseignement proprement dit, c'est cela d'abord, c'est cela surtout, mais c'est aussi autre chose, puisque c'est offrir à l'élève un corps de maximes ou de préceptes reliés piu* le raisonnement et rattachés à des principes. Nouvelles difficultés : il y a trois manières de paraître les résoudre en ne faisant autre chose que les tourner et les éluder et ces ti'ois moyens, véritables « sophismes paresseux », sont tous les jours employés et même vantés et recommandés.
Le priMuier consiste à afïirmer comme un gi'and principe la « neutrahté » de l'école. Qui dit neutralité ne s'aperçoit pas toujours qu'il dit neutralisation d'une doctrine par une autre doctrine, que son attitude est sans dignité, effacée, bassement prudente, qu'il préconise au fond la platitude d'esprit, la défiance récij)roque, abstention, abstinence, viande creuse, n(jurr'iture anémiante : l)ref, doctrine d'eunuques qui ont de justes raisons de ne pas ti*op scruter l'ultime raison (l(^ h'ur sagesse. Si ht science n'ose parler en son propre nom, elle se mutile elle-même et prête h rire à ses adversaires. Xeutr*alité ! Ne l)ougez pas ;-ne soyez ni pour ni contre ; n'inclinez ni à (h'oilo ni à gauche; qu'on se surveille et qu'on ressemble !<• phis possible à UM<' souche OU à une borne. A si) tant ti-a- \aiHer, on perd toute initiative et touh* sj)ontanéité. A force de ne pas bouger, on devient enfin enUvlosé et paralysé. On \il < Il paix avec toutes les phi losopl nés et toutes les n^Hgions, triste paix (|iii n'e>l (juc le silence d'un dései-t ou d'un cimetière.
Mieux vaut assurément le second moyen qui est Fédectisme moral, auquel la neutralité conduit nécessairement. L'éclectisme moral est 1{\ mise en» pratique de la théorie du juste milieu, un jeu de bascule. Il prend différentes formes. Tantôt il fait son choix parmi les actions et tantôt parmi les idées. Dans le premit^r cas, voici comment il raisonne : mettons-nous d'accord pour la conduite et pour les œuvres ; évitons les conflits de doctrines et les collisions de systèmes, en les tenant tous pour non avenus; faisons autour d'eux la conspiration du silence et ordonnons à la pensée inquiète de s'endormii' et de se taire ; pensons du reste le moins possible et que notre mot d'ordre soit l'union pour Faction morale, puisque aussi bien les idées morales sont bien moins des thèses à soutenir que des taches à faire. Dans le second cas, l'éclectisme fait un choix parmi les maximes et les préceptes des moralistes de tous les temps et soutient que la morale est assez riche quand elle s'approprie, sans que nous y ajoutions rien de notre propre fonds, le meilleur des expériences morales de l'humanité. Chrétien ou bouddhiste, juif ou musulman, catholique ou [)rotestant, athée ou déiste, est-ce qu'il n'y a pas assez de préceptes communs pour créer un code des honnêtes gens ? Comme il y a un dieu, il y a une morale « des bonnes gens ». Excellent thème à développements oratoires, à sermons laïques, à homélies émues, et d'autant plus excellent qu'il renferme, comme tout lieu commun, une part de vérité qu'on peut résumer ainsi : c'est la morale qui juge les religions et les philosophies, le dogme et le système. Tout serait donc pour le mieux, si la jeunesse pouvait se contenter de ce prudent éclectisme, mais il n'en est rien et il n'a pas prise sur elle. Elle n'a pas encore été, comme dit Aristote « rapetissée par la vie. » C'est l'honneur et la beauté de la jeunesse d'avoir assez de fierté d'ame et de sincérité d'esprit pour rejeter avec dégoût les
échappatoires et les faux-fuyants, les solutions artificielles et menteuses qui consistent à transformer en réponse Ténoncé même de la question, par un méprisable artifice de langage. (]ar enfin vous choisissez, dites-Aous, mais quelle est votre règle de choix ? Si aous n'en avez pas, c'est Farbitraii'e ; si vous en avez une il faut la formuler et Ténoncer claii'ement. car cette règle seule importe et permet au disciple de penser et de juger, sans se tourner sans cesse vers le maître ou vers le livre. La morale de tout le monde, est-ce bien la vraie morale? N'ous n'em[)ècherez pas le jeune homme de se demander avec Kant où donc « le devoir plonge sa noble tige » et pourquoi un principe communément admis a })lus qu'un autre force de loi : sa physique des mœurs n'acceptera ])as le mot d'ordre di» « se défier de la métaphysique ».
Lisez le compte rendu très instructif du dernier congrès des professeurs de l'enseignement secondaire. L'enseignement de la morale doit-il être théorique ? Ne faut-il pas éci'iii* (Miseignement ihéorique de la morale pratique? Ne vaudrait-il pas mieux dire enseignement explicite^ enseignement méthodique ou j)lus simplement enseignement yj/'a^iç-z/e de la morale ? Telles sont les questions qu'on s'est posées ; elles ne paraîtront subtiles et byzantines qu'à ceux (jiii n'ont jamais rétiéchi. Elles pF'ouvent à la fois la sincérité et les perplexités des professeurs, (pii tous ont été d'accord pour affirmer hautement que l'enseignement moral est l'.^me môme de toute éducation, l'essence de la fonction d'éducateurs, le but de tous les efforts et la suprême raison d'être des maîtres. Le moi pratique qui semble avoir rallié la majorité des suffrages me sembh^ gi'os d'é<pii- \()(|ues : il ne désigne qu'un com|)i*omis enli'e les utopies de neutralité et d'éclectisme (ju'on vient de critiquer. V\\ enseignement [)uremciit praticjue (abstraction faite de celte équivoque j)ossibl<' (juo In morale a toujours en vue la pratique, c'est-A-
(liiv ractioii) lie suiïit ni^^ine pas clans Téducalion piiniairo. I^'inslituleur ne peut s'en contenter : il ne doit pas habituer les enfants à erg'oter sur le devoir, mais il est nécessaire qu'il soit lui-niônie « un bon raisonneur* du devoir ».
l 'n exemple sera plus probant que tout(îs les dissertntions. J'ai fait récenunent une bien modeste trouvaille d'érudition. Je demandais des renseignements sur Simon de Nantua. l'auteur d'un petit livre d(^ lectures morales poui* l'enseignement primaire qu'ont usé les doigts de bien des générations d'écoliei-s. Personne ne put m'en donner et pour cause : Simon de Xantua, sorte de Soc rate rustique portant de village en village et de ^ ille en > ille son J)agage de marchandises et ses excellents conseils, n'a jamais existé. L'auteur de ses mémoires est L.-P. de Jussieu. La première édition (1818) est recommandée (( par la Société pour l'instruction élémentaire » et la ])lupart des autres sont « approuvées par M^'' l'Archevêque de Paris ». La dernière de celles que j'ai sous les yeux porte la date de 1882. C'est bien là un livre de morale pratique et de tous points excellent : d'autres l'ont supplanté, mais je le choisis tout exprès parce qu'il a, pour ainsi dire, achevé sa carrière ; je ne puis faire tort ni à l'auteur ni à l'éditeur.
Or, à suivre les transformations qu'y a subies la morale pratique pendant trois quarts de siècle, il y a tout un enseignement sociologique et ])édagogique : les opinions et les préjugés de la société ambiante et des maîtres de l'enseignement primaire s'y reflètent comme le soleil dans une goutte d'eau. Le spectacle n'est pas édifiant, mais il est curieux.
Dans certaines éditions le beau rôle est à l'instituteur, dans les autres au curé ; la morale est alternativement laïque et cléricale. Passe encore, mais de déiste elle devient cathohque, même ultramontaine. Ici l'école est une fondation de l'Etat, l'enseignement une dette de tous envers tous; là c'est un don
LE FAITE : LA MOllALE 223
(le FEglise, la création « de personnes pieuses et charitables », le vestibule des « confréries d'ouvriers » où Ton est admis « moyennant une cotisation de cinquante centimes par mois » [xmr |)ré[)arer et soutenir le bon combat ; il en résulte cpie la morale recommande tantôt Finitiative personnelle et la lil)erté, tantôt la docilité et la soumission. S'agit-il des devoirs civiques ? En 1818, >otez pour le candidat que le roi vous désigne, cai' « le roi ne veut que \oive bonheur » ; en 18()o votez pour Fhomme fort qui répond de Fordre et n\'->( soili de la légalité (pie pour renti'(M' dniis le droit, car « il ne faut pas entraver le gouvernement » ; en 1882, « ne votez pas pour le bai'on, il a sans cesse le mot de liberté h la bouche, mais il ajoute (pie la légitimité peut seule nous la donner ».
Ce sont là, direz-vous, cas de conscience civique, objets cFune cnsuistique spéciale, et ces variations ne portent aucune atteinte au fond même de la morale. Pénétrons donc j)lus avant ; partout on recommande le travnil et la règle, mais tant()t comme un devoir de sohdarih xM-iale et de dignité personnelle, tant(>t comme une imitation de. Jésus-Christ, qui fut quelque peu menuisiei', et une e\[)iati(jn du p(''ché originel. L'âme du pn''cepie a changé : le t<»n. Faccent ne sont plus les mêmes. On sent (pic Fécole elle-même a changé de destination : ici elle prépare les enfîuits, par le « travail et Fordre ». à devenir des citoyens (^ honnêtes, instruits, laborieux », là elle se donne pour idéal <l pour fin (c d'enseigner Fhistoire sainte, les évangiles, le cah'chisme, tout ce (pi'il faul pour (pie les enfants deviennent dociles, de bons et fidèles sujets ». L'instruction n'a plus poui* but (pie IVdificalion. Je remarque mcVne qu(^ dans quehpies ('dilioiis |)ieuses et îipprouvées par Farchev(Mpie, FEvangile est rayédt» la liste des livres recommandés à l'école et à la famille : le li\ re divin avait [)aru suspect et peut-être teinté de sociidisme.
Voici un excellent cha|)itrc sur les devoirs d'un ('ihym
(l(''sioiié pai* 1(* sort pour viiv jiuv. Ou ne saui*ait par-lcr en meilleurs ternies des devoirs de justice et du njie social du citoyen. On le supj)nme ; mais on le l'emplace par un chapitre fort éUxpient sur le devoir, pour tout homme rpii se res- {)ecte de savoir par'laitement ser\ir la messe « en surplis )> et chanter au luti'in « à fendre la voûte ! » Voici une amusante» histoire de revenants : il s'agit d'un pauvre diable à qui son voisin, déguisé en revenant, volait chaque miit le blé qu'il venait de battre ; ce chapitre est une excellente leçon do, choses pour détruire dans les campagnes la crédulité et la suj)erstition. On le trouve dangereux ; on n'ose le sup[)rimer tout à fait, mais on le complète par de judicieuses réserves. Voler du blé ! Vraiment les morts ne reviennent pas pour si peu et leur mission est tout autrement sérieuse et édifiante : leurs a})paritions ont un but « et il y a dans ces faits surnaturels ou quelque avertissement, ou quelque révélation ! »
J'épargne au lecteur les détails de cette petite histoire des variations de la morale pratique. La conclusion qui s'en dégage, c'est qu'une morale qui n'est que pratique est par là même variable, mobile et ca[)ricieuse, ployable en tout sens ; c'est que la menue monnaie des préce})tes quotidiens doit être contrôlée et poinçonnée, qu'il en faut vérifier, avec un soin scrupuleux, le métal et l'effigie. Ici comme partout, le [)ur empirisme est stérile. Kant a raison de dire que « les premiers efforts de la culture morale doivent tendre à former le caractère ». Mais il s'empresse d'ajouter que a le caractère consiste dans l'habitude d'agir d'après des maximes », maximes de l'école, puis maximes de la vie et de Fhumanité, qui sont « des lois et qui dérivent de l'entendement même de l'homme ^ ». Tant qu'elles restent éparses et ne sont pas rat-
(1) Kant. Pédagogie, 24.
tachées aux principes primordiaux de notre entendement, elles ne forment pas un corps de doctrine ; elles ont l'inconsistance et l'arbitraire de tout empirisme. S'en contenter, c'est faire comme un homme ignorant en géométrie, qui mesurerait des surfaces et pèserait des solides, sans se douter qu'il y a autre chose dans la démonstration qu'une simple constatation. Se borner à la morale pratique, c'est se condamner à Téquilibre instable du danseur de corde et c'est réunir tous les défauts des neutres et des éclectiques. L'empirisme moral est pavé de bonnes intentions, mais il nous retient dans les limbes de la morale virile, ou sim])lement humaine.
Mais comment en sortir sans nous enfoncer dans les nuages de la métaphysique ? Les deux pôles de toute morale sont assurément la hberté et l'obligation, comment en déterminer les équivalents scientifiques ? Ce n'est pas que j'aie peur de la métaphysique, car je suis bien persuadé que le sage le plus circonspect tombe sept fois en une heure dans le péché de métaj)hysique et que l'homme est un animal métaphysicien. « Toutes les fois que nous comparons et concluons, disait Cabanis, nous faisons de la métaphysique ; nous en faisons lorsque, de plusieurs faits épars, nous composons des idées générales ; (jue de certaines observations indi\iduelles. nous tirons des règles ou des principes : c'est de la métaj>hysique que l'art de cultiver un champ, d'élever un troupeau, de conslruire une chaumière, en un mot de pourvoir au moindre de nos besoins, et c'est d'elle seule que le genre humain peul attendre ragrandisscmcnl de son existence, sa perfection et Beutkand. — Les éludes, 15
son bonheur*. » Candide faisait donc de la métaphysique Hff cultivant son jardin ; et le positiviste orthodoxe qui, tout en déclamant contre la métaphysique, écrit un traité de Philosophie première -, a toil d'oublier qu'il restitue à cette science son nom })rimitif et son premier objet, (jui est expressément, selon le père de la métaphysique, a la pensée de la pensée » et la science de la science. Mais je me garderai bien d'abuser et même d^user de cette extension légitime d'un mot suspect, mal vu et décrié. Je m'efforcerai de rester dans la région des vérités purement scientifiques et de demeurer fidèle au vieil intellectualisme français et au génie de notre race, qui n'est pas portée au mysticisme moral.
Il est bon de s'expHquer d'abord sur cet intellectualisme. Depuis quelques années, une théorie est en faveur qui fait de la volonté et non de l'inteHigence, le « primat » de la nature humaine. Elle se traduit dans la langue courante par des expressions significatives : on ne pai'le que de cultiver la volonté, de former les caractères; on réclame des professeurs d'énergie. Cette tendance est fort justifiable et il est certain que le relèvement des caractères doit être le principal objet de nos préoccupations. Mais élevée à hauteur d'une doctrine, cette tendance est dangereuse par son exagération. Sous prétexte que la volonté joue un grand rôle dans nos convictions on en fait l'unique ouvrière de la science et de la morale. « La volonté, disait Pascal, est un des principaux organes de la créance ; non qu'elle fasse la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté qui se plaît à l'une plutôt qu'à
(1) Cabanis. Troisième discours sur Véducation publique.
(2) P. Laffitte. Cours de philosophie première : « La première partie de la philosophie première est relative à rétablissement des lois générales du travail intellectuel ; la seconde se rapporte aux lois universelles du monde », p. v.
l'autre, détourne l'esprit de considérer les qualités de celles (ju'il n'aime pas à voir ; et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'arrête a regarder la face qu'il aime, et ainsi il juge par ce qu'il y voit ^ » Voilà le vrai, dans sa lumineuse précision ; pour Pascal, la volonté est souvent une « puissance trompeuse » ; il pense bien décrire une infirmité et non une perfection de notre nature. Le ferme bon sens de Bossuet protestait aussi contre l'asservissement de Tintelligence et le servage de Iti raison : « Quelques philosophes de ces derniers siècles, disait-il, ont mis le consentement de Tânie qui acquiesce à la vérité, ou le doute qui la tient en susj)ens, dans les actes de la volonté. Dans cette question il j)eut y avoir beaucoup de disputes de mots. Quoi qu'il en soit, il y a toujours quelque acte d'entendement qui précède ces actes de volonté, et il est plus raisonnable de mettre le consentement dans le principe que dans la suite, parce qu'il est i)lus naturel d'attribuer le consentement et le jugement à la faculté à laquelle il appartient de discernera » Une volonté sans intelligence, une intelligence sans volonté, autant d'abstractions réalisées.
Question purement tliéoi'iijue, dira-t-on, sim|)le dispute de mots. Non pas : la moindre erreur au point de départ se traduit par de graves confusions dans la pratique et dans renseignement. Qu'on nous dise que le caractère vaut mieux que le talent, soit; qu'on ajoute que l'éducation doit foi'iner le caractère plus (incorti que cultiver l'intelligence, j'y dojuie les mains. Mais comprend-on bien ce que signifie cette expression, enseigner ù vouloir? Où donc l'élève aura-t-il Toccasion de déployer son énergie de volonté mieux (ju'en lullanl contre la paresse d'esprit et les dilïiciilfés ^<*ieiili(i(pi«'s .' ('ar.
(l)Pa8caL Pensées, éd. Ilavct, III, 10.
(2; Bossuet. Lofjiquey liv. III, ch. xix.
enfin, il faut s'entendre : il n'est pas d'Age à promener, comme Hercule, « réternelle justice » d'un bout à l'autre de l'univers « dans son manteau sanglant taillé dans un lion ». Ce n'est pas à lui que vous direz : colonise, traverse le continent noir, défriche les forêts vierges. Alors que valent vos déclamations? Que j'aime mieux Maine de Biran démontrant, en profond psychologue, que la science est, à la lettre, la culture même de la \'olonté par ses méthodes actives, par la persévérance et l'endurance qu'elle exige, parce que l'intelligence, bien comprise, est toute activité et toute volonté. « On ne peut s'attacher à la culture des facultés actives de l'esprit humain, dit-il, sans développer en lui le germe de la moralité, et réciproquement, on ne peut s'appliquer au développement de l'homme moral sans cultiver par là même les facultés qui constituent son intelligence. » Voilà ce que j'appelais le vieil intellectualisme français ; et voilà qui est d'une simplicité à faire pitié et à provoquer tous les dédains de nos esprits subtils et quintescenciés ; il est heureux que Pascal, Bossuet, Biran, subtils et profonds à souhait quand il le faut, n'aient pas méprisé ces lumineuses vérités. Quoi ! la science serait moralisatrice par elle-même et le savant, comme tel, un professeur d'énergie ! « 11 n'est pas difficile de prouver que Tattenlion et la réflexion sont des facultés vraiment morales. On ne peut, en effet, apprendre à se rendre maître de son attention, en la fixant sur les ol)jets, en cherchant à pénétrer le fond des choses, à en voir nettement toutes les faces, sans acquérir par là même cet empire sur soi, qui est la source de toutes les grandes qualités de l'àme et de toutes les vertus. » Je ne nie pas que d'autres études n'exigent et ne fortifient l'attention, mais on conviendra que c'est le caractère particulier et prééminent des études scientifiques : elles donnent donc à l'esprit la maîtrise de soi. « Au contraire, les habitudes d'inattention
et de légèreté contribuent à engendrer une multitude de vices. C'est à elles qu'il faut rapporter môme, en grande partie, la dureté aj)parente du cœur, les passions personnelles et antisociales. Si, plus maîtres de notre attention, nous savions Tarrêter sur les maux d'autrui, combien nous frémirions à la seule idée d'en être les causes ! comme nous sentirions mieux le besoin de les soulager ou de les prévenir ^ ! » L'intelligence, méthodiquement développée, peut seule conférer à la sensil)ilité un caractère vraiment moral. Et que dire de l'habitude que la science requiert de « suspendre un jugement et de ne se rendre qu'à l'évidence ou aux motifs raisonnes de croyance », de la règle qu'elle impose à nos associations d'idées, si puissantes « sur les opérations de l'esprit et sur les sentiments de l'Ame ». Ce sont des conditions logiques de science mais ce so^it aussi des règles morales de vie : la suspension du jugement devient prudence, la rectitude d'esprit devient équité, l'habitude de la réflexion devient bonne foi, délicatesse de conscience. C'est Maine de Biran qui l'affirme, l'homme qui, dans notre siècle, a le plus constamment et le [)lus profondément réfléchi sur la nature de l'homme.
Mais n'oubhons pas qu'il s'agit avant tout, dans le « système de la .science », de sauver la liberté. Les philosophes, sur ce point, me semblent bien coupables : ils s'acharnent à creuser un abîme entre la science et la conscience et à démontrer (jue le déterminisme scLntifi([ue est la [)ierre d'achoppement de la liberté morale, semblables h ces prédicaleiH's iiii|ti ii(l< iil> (pii soutiennent, dans leurs sermons, (|ue Voltaire et llousseau étaient des athées. Je procéderais lout aiiln iiK nt. Mon enseignement moral prendrait même poui' point (le dépai't l'assertion de (]!. Bernard : « le déter-
!j Maine de Uiian. Fotu/n/u'nls dr la psychologie, Introduction génô raie, VI.
ininisnio, loin (VHvc la négation de la liberté morale, en est au contraire la condition nécessaire », j)ar la raison bien simple qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. La liberté, loin d'être le caprice, la fantaisie et l'arbitraire, en est justement le contraire, puisqu'elle consiste à se conformer à la raison. On dit : la science a des lois inflexibles, des « chaînes de raisons » qui sont un enchaînement pour l'esprit, un déterminisme rigide qui ne laisse aucune place à la liberté. Il serait étonnant, mais on n'y songe pas, que la science, œuvre d'initiative et de liberté soit destructrice de la liberté dont elle est l'œuvre. C'est qu'on parle de la liberté comme d'une entité mystérieuse et qu'on se plaît à s'égarer dans ce dédale que nos pères appelaient « le labyrinthe du libre arbitre ». Mais cette scolastique a fait son temps. L'un des plus [ingénieux défenseui's de la liberté, ^L Bergson, écrivait récemment que la liberté étant « le rapport du moi c#ncret à l'acte qu'il accomplit, ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes hbres; c'est pourquoi toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme ». Nous voilà bien avertis : essayer de définir la fiberté, c'est la détruire ; elle ne se prouve qu'en agissant, comme le mouvement ne se prouve qu'en marchant ; nous en a\ ons « le sentiment vif interne » , comme disait Fénelon, d'accord avec Bossuet qui déclarait qu' « un homme qui n'a pas l'esprit gâté n'a pas besoin qu'on lui prouve son libre arbitre, car il le sent ». Reste à savoir si ce sentiment n'est pas une illusion d'optique interne. Et c'est à quoi précisément nous servira la science en confirmant, loin de l'infirmer, le témoignage de la conscience.
Qu'on se souvienne d'une comparaison de Platon : la justice, dit-il, est inscrite dans la conscience, mais en caractères si menus qu'ils sont difficiles à déchiffrer; lisons donc la même
inscription dans l'Etat qui la reproduit agrandie et amplifiée, et non pas seulement dans l'âme individuelle. De môme, lisons la liberté inscrite en glandes lettres majuscules et sculpturales dans la science même. Descartes disait de la science qu'elle nous rend « maîtres et possesseurs de la nature » et c'était parler comme un héros de Corneille : « Je suis maître de moi comme de l'univers. » ^lais ceci s'éloigne tellement des préjugés courants que des explications sont nécessaires.
Assurément, pour qui médite sur la rigueur et la rigidité des démonstrations mathématiques, cet immense engrenage de vérités lui semble ne laisser à la liberté d'autre asile que notre ignorance. 11 est tenté de la réléguer dans le monde des « noumènes », à Timilation de Kant, c'est-à-dire dans la sphère de l'inconnaissable. Kant, ne l'oublions pas, vivait à une époque où le seul type de la science était encore la mathématique, où les sciences supérieures qui constituent, selon le mot de Comte, « l'ordre sacré », étaient encore dans l'enfance. Est-ce que déjà l'attitude du physicien et du chimiste en face de la nature est celle d'une passive et béate contemplation ? N'interviennent-ils pas à chaque instant dans les phénomènes et, selon les expressions si justes de Bacon, mettant la nature à la question, traquant les phénomènes comme un gibier, n'acquièrent-ils pas le sentiment toujours plus vif de leur empire sur le fait brutal.^ La science et la liberté peuvent s(; (h'hnir de la même manière : c'est l'homme s'ajoutant à la nature.
Semblablement, le })hysiologistc n'ignore plus que la maladie a ses lois comme la santé, dont elle ne diffère que par des écarts et des exagérations du travail physiologi(jue normal. Il ne voit plus dans l'état morl)ide une entité ou une essence mystérieuse sortie de l'enfer ou tombée du ciel. Mais il sait que cette complication et celle complexité mônic des activités
physiologiqes lui donnent le moyen d'insérer son action dans leur action, de les exciter ou de lôs neutraliser l'une par Fautre. A la médecine expectante succède la médecine active. Plus un groupe de phénomènes est complexe, plus il est modifiable; modificabilité^ tel est l'équivalent scientifique de notre liberté ; elle se révèle à elle-même par son action sur les i)lîénomènes, comme par un rayon réfléchi ou réfracté. Schopenhauer disait que nous sommes libres dans Vesse^ nécessités dans Yoperain ; il oubhait l'opération scientifique, qui a le privilège d'identifier le penser et le produire, le savoir et le faire; où la conception devient exécution, acte l'idée, réel l'idéal. Être libre, c'est s'affranchir du « tout fait », de la passivité et de l'inertie, c'est faire incessamment de l'existence avec de la science. Le patient labeur du savant, c'est la liberté en acte, adaptant progressivement les moyens aux fins, ne trouvant nullement humihant de délibérer avant d'agir et de tourner les résistances qu'elle ne peut vaincre de front. D'autres se la figurent, au contraire, sous les traits de ce forcené, dont parle Platon; il parcourait Athènes une hache à la main, menaçant de tout tuer et criant, l'écume à la bouche : « Je suis libre, je suis tout-puissant ! »
Pareillement encore, le sociologiste est le spectateur et Tacteur du drame humain de la liberté. Sa constante préoccupation est de mesurer, non les rapports mathématiques de grandeur, mais les rapports moraux de perfection des sociétés. 11 a le privilège d'assister au déroulement des actes libres et de remonter jusqu'à leur origine, dans la conscience individuelle et dans la conscience collective. Le cours rapide du fieuve de l'histoire ne l'empêche pas de reconnaître l'immobilité de ses rives, les sinuosités et les méandres imposés par la nature du sol et l'inégale déclivité des terrains. « Le temps et moi, )> disait ^lazarin : le mot est profond et semble
une transposition sociologique du mot plus dramatique mais moins vrai : « ^loi, dis-je, et c'est assez ! » Le temps n'est que l'écran sur lequel se projette la liberté individuelle, démesurément amplifiée. L'historien déterministe soutient contre la liberté une gageure qu'il perd toujours. 11 ne réussit jamais à nous convaincre de la fatalité inéluctable des événements humains, précisément parce qu'ils sont humains. Il ne peut tout expHquerqu'à la condition de renoncera tout justifier, lisent qu'il y a puérilité à poser le temps comme le grand agent de l'histoire ; on dit que le temps produit et crée, détruit et dévore, mais on sent très bien que ce ne sont que manières de dire et pures métaphores, car le temps n'a ni activité, ni vertu et n'est que la condition ou le récipient des événements successifs et des actes de la liberté. Le temps et nous !
Et ce sentiment vif interne, cette petite lumière intérieure que les philosophes trop timides croient toujours voir vaciller et s'éteindre, je ne crains rien pour elle. La vie de chacun de nous est une sociologie en action. Chaque citoyen, dans sa modeste sphère, se prouve sociologiquement sa liberté morale et en prend conscience beaucoup mieux que ne le pouvaient nos pères : assemblées populaires, réunions électorales, clubs et ligues de toutes sortes, syndicats et corporations de toutes formes, qu'est-ce autre chose qu'un ensemble de moyens choi- .sis tout exprès pour centupler la puissance des libertés inchviduelles?Ces Hbertés se font parfois illusion; mais lors même cju'elles se trompent, elles s'affirment. Chacun se dit confusément : je cherche à accroître ma liberté, donc j'y crois. Beaucoup « sont agis » qui croient agir; mais ceux qui s'agitent comme ceux qui agissent si\ donnent une conscience de plus en plus vive d'une s[)ontanéilé (|ui est déjà la liberté embiyonnaii'c. Ci^tte perpétu(îlle intervention de l'individu dans les affaires de la ^•ommune, chi département, de l'État, de riiumanilé, (•\\sl
pour le moraliste un grave sujet de méditation et un puissant motif d'espérance. Chacun sent de mieux en mieux la vérité du mot de Descartes : La « liberté d'indifférence » serait « le plus bas degré de la liberté ». Plus d'initiative encore, moins de centralisation, d'entraves et de bureauli\trie, un sentiment toujours plus ^ if des responsabilités individuelles et collectives seraient d'excellents auxiliaires de la moralité. Semons le blé : nous n'ignorons pas que nous sommes suivis pas à pas par le semeur d'ivraie, mais qu'importe au « geste auguste du semeur » qui sait bien, par expérience, que le triage se fera et que nous serons libres de resserrer ou de desserrer les mailles du crible. Je suis donc convaincu que le règne du fatalisme doctrinal finira. Qui se croit libre, commence à l'être : l'idée, le désir de la liberté, c'est une vérité psychologique et sociologique tout enseml^le, créent la liberté : L'ignorance n'obéit qu'à des mobiles, l'homme instruit ne se rend qu'à des motifs. La science est la grande école d'affranchissement. C'est à la science qu'il faut confier de plus en plus la liberté, pour que la morale la retrouve intacte et agrandie. Un peuple libre, disait Thiers, c'est celui qui délibère avant d'agir. Mais qu'estce que déUbérer sinon peser des motifs et que vaut un motif qui n'est pas clairement conçu et scientifiquement déterminé ? Avant la science, la liberté n'est qu'un roseau peint en fer; avec la science c'est un levier d'acier trempé, fixé au point précis du maximum de son action.
Fichte résumait toute la morale dans cette formule : être libre, reste libre. La première partie est une constatation de
la conscience psychologique ; la seconde est un ordre ou un commandement de la conscience morale. Le passage de l'une à Fautre, c'est-à-dire Fidée d'obligation ou de devoir est inexplicable dans toute théorie ; c'est la donnée propre de la morale. 11 y a un devoir ! personne ne démontrera jamais cette vérité si sim[)le. C'est le cas de dire avec Pascal : ceci est d\m autre ordre. Autant vaudrait s'efforcer de démontrer que la vie vaut mieux que le néant, l'être que le non-être. ^Mais qu'on veuille bien le remarquer, le savant ne démontre pas davantage que la vérité vaut mieux que l'erreur et la sincérité mieux que le mensonge. La formule de Fichte exprime fort exactement le passage de la science à la morale. Et comme la lil)erté impHque l'accord avec soi-même, une dialectique des actions concordant avec la dialectique des idées, je n'en demande pas davantage pour fonder la morale sur la base inébranlable qui lui est commune avec la science, le principe de non-contradiction. Si vous me demandez pourquoi il faut obéir à ce principe dans ses actes et dans ses pensées, je n'ai pas la ressource de vous faire apparaître, comme le père Bridaine, dans son fameux exorde, « mon grand Dieu qui va vous juger ». Si vous vous obstinez à renoncer à la vie de l'esprit et à la vie morale, je [)uis essayer d(^ ^ous persuader en parlant à votre cœur, je n'ai aucun moyen de vous con^'aincre en m'adressantà votre raison, puisque c'est implicitement répucher la raison. Aussi bien \\\ foi'ce d'inertie estelle invincible : la h''gen(h; nous en doinic un eml)lème fort exact quand clh' nous représente Dieu lui-même l'i'diiil à foudroyer Satan, sans pouvoir le forcer î\ lui rendre honnnage. Les stoïciens ramenaient tous les préceptes moraux i\ un seul, Taccord avec soi-même. Il est en effet radicalement impossible de maintenir cet accord sans réaliser dans sa vie ce que Cic(''fon appclail nol)lenient le « poème i\v la xcfhi ». L;i
faute est toujours contradiction : « Tout péché vient d'erreur » , disait Leibniz, et Montaigne, plusénergicjuement : « Toute faute vient d'asnerie ». Ce n'est pas une vérité bien nouvelle mais il ne faut pas se lasser de la répéter, puisqu'elle est tous les jours oubliée, méconnue et contestée. Qu'ily ait affinité élective, identité de racine et de tronc entre la science et la vertu, Tignorant n'en conviendra jamais, le savant ne le sentira pas toujours : l'homme vertueux qui est, selon Aristote, la mesure de toutes choses en aurait pleine conscience, mais oii est l'homme vertueux digne de terminer la controverse ? La thèse même est une pierre de scandale : on dira que nous excluons l'ignorant du domaine de la vertu, et que l'expérience des siècles prouve que le talent s'allie fort bien avec le vice. On dira bien d'autres choses, que nous ne négligerons })as de réfuter. Qu'on n'oublie pas qu'il s'agit en ce moment d'éducation et que nous avons à prouver que la science est par elle-même moralisatrice, ou, pour restreindre et préciser encore la question, qu'il y a deux parts dans la science, l'une éducative et instructive à la fois, qui est celle que nous assignons à l'enseignement secondaire, l'autre purement instructive dont nous n'avons pas à nous })réoccuper en ce moment.
Première vertu commune à l'homme de science et à l'homme de bien, l'absolue sincérité avec soi-même et avec autrui : on ne conçoit pas plus le manque de droiture chez le savant que le manque de bonne foi chez le héros ou le saint ; l'un ne ruse pas avec le bien et l'autre ne transige pas avec le \vm. En fait, l'improbité scientifique est rare et le moins scrupuleux des savants sent très vivement que l'œuvre de science n'admet pas le plus léger mensonge. « N'avancer rien qui ne i)uisse être prouvé d'une façon simple et décisive, croii'e que l'on a un point scientifique important, avoir la fièvre de l'annoncer, et se contraindre des journées, des semaines, })arfois des
années à se combattre soi-même, à s'efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que quand on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c'est une tâche ardue ! Mais quand, après tant d'efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir Tâme humaine : et la pensée que Ton contribue à Thonneur de son pays rend cette joie plus profonde encore ^ » Ces hésitations, ces scrupules, ce combat contre soi-même, ces découragements et ces élans de tout l'être, de toute l'âme, est-ce la peinture d'une conscience de savant ou de la conscience d'un saint ? L'élève, dira-t-on, n'est ni un savant ni un saint et cette })einture n'est pas son portrait ; je le sais bien ; mais il aspire à la science « ami de la vertu plutôt que vertueux », comme la majorité des hommes, et cette aspiration, qui est un effort, lui confère, quoique à un moindre degré, les mêmes qualités d'âme. Le seul fait de systématiser ses idées, puisque l'idée est un acte ébauché, contribue à systématiser ses actions, c'est-à-dire à épurer, à ennoblir sa conduite. Le vrai, disait Bossuet, c'est ce qui est, c'est aussi ce qui doit être, car la vérité des choses est beaucoup plus réelle que leur simple réalité.
Deuxième vertu commune, l'attention à soi-même, la réflexion à la fois éperonnée et réfrénée, une sorte de médication à la fois préventive et médicatrice, le sentiment toujours éveillé de l'erreur qui guette la moindre défaillance de la pensée, sentiment fait d'humilité et de virilité, car si Tactioii ;i [)our corollaire inévitable la faute, la recherche scientifique a pour ombre inséparable l'erreur. Platon disait que, pour s'adonner à la dialectique, il faut une initiation (jui est une (' j)urilication ». De là, chez le disciple comme chez le maître,
(I) Pasteur. Inauguration de V Institut Pasteur, 14 novembre 1888.
une troisième vertu qif on pourrait a|)[)elerle désintéressement ou le détachement. Le commun des hommes dit : mon opinion, ma réputation, mes biens, ma maison ; nul ne s'est encore avisé de dire ma vérité. On sent, dès le seuil du temple, que le point de vue de la science est « cosmique » et consiste à considérer toutes choses, y co mpris la vie humaine et sa propre personne, moins en elles-mêmes que comme parties et fragments de Funivers, opposition presque complète avec le ])oint de vue personnel, passionnel, psychologique, cjui consiste, au contraire, à faire abstraction de Funivers pour n'y plus voir qu'un être, qu'une personne, la sienne propre, qu'une vie humaine et son drame particulier, d'où les partis pris, les opinions étroites et préconçues, le sens propre et ses excès, les j)assions aveugles qu'il engendre, l'impuissance finale à regarder la vérité et le devoir face à face et comme à nu ^ Le savant dit : « Je me trompais » avec la même simplicité que Turenne disant : « Je reculais ».
Si ce ne sont pas là des vertus, sur quel autel et au fond de quelle chapelle installez-vous donc la >'ertu ? Et si ce ne
(1) Après Spencer, Huxley, Berthelot, pour ne citer que les plus illustres, M. Michael Forster dans un discours sur V esprit scientifique signalait récemment avec beaucoup de sagacité les rapports de la science et de la morale. 11 définissait la science « un usage de plus en plus étendu de l'esprit pour le bien public » et encore, avec Huxley, « le sens commun organisé ». 11 assignait à Tesprit scientifique aussi bien chez le disciple que chez le savant, trois caractères principaux : 1° « 11 doit être sincère, de la sincérité de la nature, beaucoup plus impérieuse que la sincérité des hommes et ne jamais se contenter du « presque » et de « Ta peu près » ; 2» il doit être d'esprit alerte, toujours prêt à utiliser les indications de la nature, « qui nous fait sans cesse des signes et nous livre sans cesse le commencement de ses secrets » ; 3" il doit être courageux : « l'enquête scientifique, quoiqu'elle soit surtout un effort intellectuel, a besoin d'une qualité morale, le courage, non pas tant le courage qui permet à l'homme de faire face à une difficulté soudaine, mais le courage de l'endurance tenace ». M. Forster demande notamment, pour que la science porte tous ses fruits : 1° que « son rôle d'éducatrice soit reconnu » et que les recherches scientifiques ne soient pas le lot exclusif des professionnels de la science ; 2« qu'on se pénètre fortement que ce qu'il y a de plus
sont pas les vertus qui sont précisément les plus nécessaires i\ inculquer au peuple, clans notre pays et dans le temps présent, quelle artificielle éducation revez-vous donc pour nos contemporains? De quel coté, en efTet, penchons-nous et tomberons-nous? Préférer la forme au fond, le paraître à Tétre; suivre les sentiments confus et les aveugles instincts, au lieu du maître impérieux que nous imposerait la raison ; s'abandonner aux partis pris et se laisser entraîner au torrent de l'exemple, sans môme essayer de se ressaisir ; se bercer d'illusions qu'on sent vaguement n'être (|ue des illusions, par indolence et paresse de penser ; se nouiuir de chimères et se complaire aux exagérations qui flattent les désirs et les passions ; s'obstiner à voiries choses comme on voudrait qu'elles fussent au lieu de les voir comme elles sont ; passer en un instant du scepticisme insouciant au dogmatisme intolérant et de l'optimisme béat et satisfait au pessimisme découragé ; ne sont-ce pas les défauts français, les vices contemporains, et n'est-ce pas le lest et le couti'epoids de la science, ou plutôt de la disci[)line scientifique, qui j)Ourra y remédier et rétablir l'équilibre mental et moral ? La science nous habituerait à l'horreur du vide, du creux et des atténuations et exagérations du langage qui ruinent la vérité et donnent le change sur les convictions; elle nous ferait prendre en mépris les louches procédés de polémique et lés grossiers artifices oratoires que dans sa sincérité, non pas sectaire mais stoïcienne, elle nomme crûment de leurs vrais noms, hypocrisie et mensonge.
précieux dans It s. i( nre n'est pas « raccumulaliou des connaissances scientifiques », ni 1 utilité prati(|iic de ces connaissances, n»ais les habitudes d'esprit (juc erec « la prati<pie même de l'enrpiùte scientifique, car, ajoute-t-il, l'élève peut être amené de plus dune façon à de vieilles vérités ; il peut être mis en leur présence Itrutalement, comme un voleur sautant par-dessus un nmr ; et malheureusement la hâte de la vie moderne pousse beaucoup de gens à adopter cette voie rapide ». lievue scientifique du 23 septembre 189D.
Un philosophe d'une rare profondeur*, dont je serais désolé d'être le contradicteur, M. E. Boutroux, a pourtant écrit cette phrase qui sonnerait le glas de nos espérances s'il la fallait prendre à la letti'e : « La morale et la science sont orientées en sens inverse ^ . » Quoi donc ! le bien serait-il situé à l'opposite du vrai ? S'il en était ainsi, le dieu qui aurait placé cette contradiction au plus profond de l'âme humaine ne serait-il pas le « génie malin » et malfaisant imaginé un instant par Descartes afin de renforcer le septicisme et de lui doniuîr tous ses avantages avant de le combattre, pour que le triomphe soit définitif? La science, dit le même philosophe, et c'est son grand argument, « étudie ce qui est, la morale, ce qui doit être ». Et encore : « La science ne peut rien nous prescrire, pas même de cultiver la science. » C'est que M. Boutroux ne voit le salut de la morale que dans l'idéalisme : or, sur ce point, nous pensons absolument comme lui ; mais, ce qui nous rassure, c'est que la vraie science, nous l'avons montré, est essentiellement idéaliste. D'ailleurs, elle distingue si bien ce qui doit être de ce qui est, que son œuvre propre est de transformer progressivement la réalité, en y faisant pénétrer de plus en plus de vérité. Elle constate ce qui est, rien de plus exact, mais elle travaille sans cesse à l'améliorer, dans l'intérêt de l'homme, à l'assainir pour ainsi dire, comme le soleil détruit les microbes dans un miheu où ils pullulent. Le savant n'est ni optimiste, ni pessimiste, ni indifférent : il est mélioriste. Il y aurait effectivement contradiction dans les termes à dire que c'est la science qui nous prescrit d'étudier la science, mais ce n'est ni contradiction ni tautologie que de dire avec Pascal : « Toute notre dignité consiste en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever. Travaillons donc à bien penser : voilà le
(1) E. Boutroux. Questions de morale et d'éducation, S» conférence.
principe de la morale \ » Ou encore : « L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. » Loin de nous la pensée de faire de M. E. Boutroux un adversaire de la science. Personne n'en a parlé plus nol^lement : « La science, dit-il, est aujourd'hui notre parure et notre orgueil; bien |)lus, c'est d'elle que nous vivons : elle réagit sur l'esprit ([ui la crée, et il semble qu'elle soit en train de le transformer jusque dans son fond. »
Je crois trouver, dans un écrit plus récent du même philosophe, le secret de ce malentendu : « Mais les sciences positives, dit-il, ne peuvent absorber la morale. L'heure n'est pas encore venue, et ne viendra peut-être jamais, où l'on pourra résoudre le problème de notre devoir par l'embryologie et la thermodynamique. » Nous voilà presque rassurés. Ce qu'il faut préserver, c'est le caractère d'originahté de la science morale : qu'elle se serve des autres sciences sans s'y asservir. Et c'est précisément notre doctrine : si l'embryologie et la thermodynamique pouvaient résoudre les problèmes moraux, (ju 'aurions-nous besoin de superposer aux six sciences de la série cette septième science, qui en est le faîte et le couronnement ? M. E. Boutroux a si bien démontré le caractère « spécifique» des différents groupes de « lois naturelles » que cette doctrine trouve en lui, non un adversaire mais un précieux allié. Qui songerait aujourd'hui à revenir au pythagoi'isme et à définir, par exemple, la justice un carré parfait ? Il ne s'agit donc que de reconnaître en commun l'inimifable oi'iginahté fin vouloir et du devoir humains et c'est à (pioi nous conduit irrésistiblement tout l'ensemble de nos spéculations scientilifjues (îl pédagogiques. Bien ne \ouv est plus conforme quo
(1) Pascal, éd. Ilavet, I.ii; XXIV, 53. Bertrand. — Le» éludes. 1(>
iH2 L'KSPRIT DES SCIENCES
cette déclaration de M.E. Boutroux : « Les sciences positives j)euveni et doivent reiidr*e à la morale les plus grands services : elles donnent une matière h ses principes, elles traduisent ses idées en formules. » Et que serait un principe sans la matière à lacpielle il s'applique, une idée qui ne pourrait jamais se traduire en formule? Le même philosophe insiste sur la nécessité de faire entrer dans renseignement moral le meilleur des traditions helléniques et chrétiennes : c'est un excellent conseil pour tous, et c'est, pour nous, une nécessité de doctrine puisque, introduisant dans toutes les sciences l'élément historique et social qui fait de chacune d'elles, disions-nous, des fragments d'humanité, il y aurait contradiction flagrante ta renoncer à ce secours et à violer notre méthode, en abordant justement la plus sociale et la plus humaine de toutes les sciences.
Le tronc commun de la science et de la morale c'est le principe de non-contradiction qui est aussi le principe d'universelle intelligibilité. Lui seul peut assurer, avec l'accord logique de la pensée, la cohérence parfaite de Faction, et cette unité du penser et du vouloir, c'est le « poème de la vertu » . Le fondateur du positivisme donnait un beau précepte : (( Vivre au grand jour » et je l'interprète surtout dans ce sens : vivre au grand jour de la pensée intérieure ou delà conscience morale; que tout soit transparent dans notre conduite comme dans une théorie parfaitement élucidée. Quant à ceux, et ils sont nombreux parmi les métaphysiciens, qui nous demandent quel est le fondement du principe de contradiction, il ne faut pas espérer les satisfaire sans paralogisme : « Le faict est-il ? » disait Montaigne. On ne fonde ni la vie du corps ni la vie de l'esprit : on la reçoit et on la constate. L'en soi du devoir nous échappe comme Yen soi de laliberté, qu'il suffit de vouloir définir, comme l'a vu profondément M. Bergson, pour la faire éva-
iioiiir et donner raison au fatalisme. Il faut agir pour dissiper les ténèbres et prévenir le cauchemar : « chercher en gémissant », quand on a le fait sous la main, ce n'est plus chercher, c'est gémir inutilement et vouer sa vie et sa pensée au malheur. Mais il y aura toujours des esprits qui se désoleront de ne pas voir le germe dans le grain, comme ils voient le grain dans Fépi et Fépi dans la gerbe, de n'avoir pas, comme le lutin de la fable, Foreille assez fine pour entendre le grain lever, Fœil assez perçant pour voir Fherbe pousser. D'autres aiment mieux cultiver avec résignation et persévérance « le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain » et ce sont les sages : d'une petite science, toujours courte par quelque endroit, ils ont trouvé le secret de faire une grande sagesse. Il serait temps que le devoir reprit son nom antique : c'est un « office ^), ce n'est pas une entité ; c'est une « fonction », disait Comte, « une fonction accomplie par un organe libre » ; il est à l'homme, pour parler comme Pascal « ce que le courii' est au cheval ».
Professeur de morale je ne me ferais donc pas abstracteur de quintessences. Je sais très bien qu'on m'adresserait cette objection : Vous faites comme les autres un appel désespéré à la croyance, à la foi ; vous déclarez l'esprit inné à lui-même et le devoir inné à l'esprit ; ne savez-vous pas que Finnéité, comme Fa dit Maine de Biran, est la mort de l'analyse ? Votre analyse ressemble au messager de Marathon : il porte à la main une palme de victoire, mais il expire en arrivant.
11 faut donc s'expliquer sur ces mots de croyance et de foi dont on abuse étrangement, les uns par naïveté et esprit d'imitation, les autres \ym' un motif très intéressé : la foi philosophicjuc leur semble un j)assagc et un gué pour nous entraîner liabil<'menl sur l'autre nvc, la foi confessionnelle et th«<>l(»gi<jue. Us insistent sur le « besoin de croire », ils
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font (réloquents appels h la croyance, qui seule, à leui* avis, peut [)réter Tépaule ù la science qui chancelle. Ils donnent h notre vieil intellectualisme français de rudes assauts : la franchise de notre esprit national et la clarté môme de notre langue restent, de Fépreuve, toutes déformées. D'autres invoquent je ne sais quelle « raison {)ratique », qui serait différente de la raison théorique et lui donnerait ses ordres absolus comme un roi à son sujet.
Si vous apj)elez croyance la certitude et Févidence qui s'attachent aux principes, ce n'est qu'une querelle de mots : assurément je crois à ce que j'affirme comme évident et certain; mais l'évidence, disaient nos pères, est alors la cause, non l'effet de mon assentiment. J'irai même plus loin et je vous concéderai que, dans un sens qu'il faut déterminer, le savant est un croyant : il l'est dans le sens où l'entendaient les thomistes, car dans leur école, le verbe cro^V^ indiquait un assentiment scientifique spécial, l'asseiltiment du savant à des vérités que lui fournissent des sciences étrangères à celles qu'il étudie actuellement. C'est ainsi que les principes transmis à une science qualitative par la science quantitative des mathématiques étaient dits objets de croyance. Dans ce dernier sens le moraliste est le plus croyant des savants, puisqu'il n'édifie pas la morale dans le vide et sur les nuages, mais sur les vérités que lui fournissent les autres sciences, qui sont comme les préambules de la morale. Dans un autre sens encore, le savant est un croyant : la certitude théorique lui donne la foi pratique, cette foi qui, sans soulever les montagnes, les perce et les force à servir de piédestaux à ses observatoires. A mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie des sciences, le domaine de la croyance s'élargit : quiconque a étudié les six premières sciences croit à beaucoup de vérités démontrées, et non pas seulement à ces vérités qui « illuminent tout homme venant
en ce monde ». Mais ne confondez pas cette foi, à la faveur de Fambiguïté des mots, avec la foi aveugle ou avec cette foi que les théologiens disent être un don et une grâce : c'est une foi démontrée et que l'intelligence, qui se la donne, peut incessamment vérifier. Aug. Comte n'a peut-être pas exprimé sa pensée d'une manière très heureuse quand il a dit : « Il n'y a point de hberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie même, en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents, » On a feint de redouter le despotisme intellectuel, l'inquisition de la pensée, la (( violation des consciences ». Il a été moins heureux encore quand il a réduit le positivisme à un « catéchisme » et condamné la « liberté d'examen », pour cette raison qu'il serait absurde de « délibérer toujours sans décider jamais ». La doctrine est cependant irréprochable ; je ne juge pas des intentions. Il ne dit pas autre chose que ce que disent Bossuet et le bon sens : « Si un excellent mathématicien m'assure que dans un tel mois, à telle heure, il paraîtra sur notre hémisphère une éclipse de soleil, je le crois sur parole. » Et si vous me livrez un sceptique déterminé, également incapable de voir et de croire, quelle prise voulez-vous que mon enseignement déontologique ait sur lui ? L'être m'(\sI |);is ! dira-l-il obstinément avec Gorgias.
Maintenant, libre à nous d'assimiler, d'identifier la confiance ou la foi scientifiques ù celle qui a pour formule : Credo quia absurdum^ ou à celle qui dit avec Loyola : « Si l'Église romaine enseigne qu'une chose qui nous paraît blanche est noire, nous d(;vons la déclarer noire immédiatement. » Nos pèr( > ( iu\ants dans tous les sens du mot, disaient de leur foi (ju'( ll< (I il se justifier par la raison, se rendœ compte d'ellemême, /ides quœrens intellectunii et l'on s'efforce aujour^l'hui,
j)ar une détestable équivoque du moi foi ^ de faire désigne ee mot ce qui n'est ni évident ni certain, ni démontré ni démontrable ; et ceux qui usent et abusent de cette foi, (ju'ils appellent volontiers « certitude morale )), ne sont pas des cliarbonniers, ce sont des philoso[)hes, beaucoup plus fiers encore de nos ignorances que de toute leur science, (^uand nous leur citons le mot de Fénelon : « Raison, raison, n'est-ce pas le Dieu que je cherche ! » ils esquissent le geste de Tartufe jetant son mouchoir sur la poitrine deDorine : « Cachezmoi cette foi que je ne saurais voir ! » La foi à la raison est une foi corrompue et corruptrice. « Des personnes de piété, disait Malebranche, qui connaissait bien ces contrebandiers de la foi et de la philosophie, prouvent par raison qu'il faut renoncer à la raison. » Et le pieux et intrépide oratorien ajoutait simplement : « Je fais cet honneur à la raison de Félever audessus de toutes les puissances. »
C'est le caractère et l'honneur de Fesprit français, de tendre toujours à mettre d'accord sa pensée et ses actes et à organiser sa vie rationnellement. D'autres tiennent, a-t-on dit, leur comptabilité intellectuelle en partie double, hardis dans la pensée, timides dans l'action, audacieux dans la spéculation, dociles et soumis dans la vie : c'est ce que le père Didon appelait jadis le « bicéphalisme » germanique. Il est permis de regretter, sans manquer de respect au plus grand des moralistes, que Kant ait accrédité ce travers, par sa fameuse distinction de la raison pure et de la raison pratique. Non seulement nous ne reconnaissons qu'une seule raison, mais si la morale est une religion, elle l'est précisément dans les limites de cette raison à la fois théorique et pratique. Kant d'ailleurs, quand il fait mi effort pour s'arracher à ses ronces et à ses broussailles, finit par affirmer textuellement « qu'il n'y a qu'une seule raison » , que la conscience morale « est un fait, faclum, de
la raison », que si le ciel étoile sur nos tètes et la loi morale au fond de nos cœurs évoquent la même émotion sublime, c'est que sans doute une même raison les conçoit et les compare. X'est-ce pas ce qu'il veut dire quand il termine ainsi l'apothéose du devoir : « Où trouver la racine de ta noble tige ?... Elle ne peut être que dans la personnalité, c'est-à-dire dans la liberté, et cette idée de la personnalité est naturelle à la raison commune qui la saisit aisément. » Kant aura beau accumuler les subtilités et déclarer que la raison théorique n'est qu'une faculté régulative^ tandis que la raison pratique est une faculté législatrice : entre une règle et une loi, il y a coïncidence et identité dans la nature humaine idéale qui est l'objet de l'éducation. La science ordonne le monde, la morale ordonne les actes ; l'intelligence met de l'ordre dans les choses, le devoir donne des ordres à la volonté ; il y a dans la langue même une heureuse équivoque, si j'ose dire, qui est un profond enseignement. « A (juoi sert le monde? disait Ampère. A donner des pensées aux esprits. » Et Pascal : « La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maîti*e : car en désobéissant à l'un on est malheureux ; en désobéissant à Tautre, on est un sot. »
Je me retouiiic (mi désespoir de cause, du <olédeM. Reuouvier, qui a popularisé parmi nous la théorie de rop|)Osition kantienne des deux raisons et je le sup[)lie de m'expliquer <!lairement la distinction de son maître allemande J'entends le mot populariser dans scm sens très restreint : il l'a fait accepter par un certain nombre de nos philosophes, et il m(^
(I) Henoiivier. Ksitai tie psycholof/ie, II. 3i:2 : « Une seule philosophie peut fonder la morale coiiunc science... c'est le criticisnie fpii est préci- 8«:'inent la primauté de la morale dans l'esprit humain... c'est une affirmatiim morale qu'il nous faut : toute autre supposerait celle-là. » « En fait, c'est une raison prati(^pie qui dirij;e Kant dans sa criti«pie de la raison pure... Noua devons avouer franchement la suprématie des principes pratiques et moraux de la conscience humaine. »
i'48 l/ESrniT DES SCIENCES
faut pas (3ul)liei* le mot do , Leil)niz : « Est-ce que le moue se soucie de ces questions théoriques ? » Mais c'est le inonde qui a tort, car elles ont une influence très grande, quoique indirecte, sur la vie sociale. M. Renouvier oppose donc les deux raisons en ces termes : l'une est la raison raisonnable, l'autre est la raison raisonnante ^ Ne trouvant rien de plus clair dans ses explications, il est naturel que je demeure perplexe. Car enfin, à moins de confondre avec l'humanité tout entière deux j)édantes de Molière, dont « le raisonnement a banni la raison », la raison raisonnante est aussi la raison raisonnable. Raisonner c'est sa manière d'être et sa façon de marcher. La i)rimauté de la morale, je l'accepte pleinement, mais je n'y vois que la primauté du tout j)ar rapport aux parties qu'en dissocie l'analyse, que la primauté de la fin qui impose à la volonté le choix intelligent des moyens. On se réfère toujours tacitement à ce principe sous-entendu : la science se propose, mais ne s'impose })as ; elle met de l'ordre en toutes choses et ne donne d'ordres à personne. Rien n'est plus contestable : de toutes les' puissances en face desquelles se trouvent la raison et la volonté humaines, la science est encore celle qui s'impose à elles de la façon la plus irrésistible. Quel ordre est plus clair et plus catégoriquement impératif que celui-ci : sois vrai, réalise ta nature. Le pur (( moralisme », qui nous rappelle sans cesse qu'il n'y a de bon que la bonne volonté et que l'intention droite constitue toute la moralité, me semble fort inconséquent : encore faut-il avoir la science de ce qui est bon et non la simple conscience, car la science précède l'acte, la conscience le
(I) Renouvier. Essai de psycholor/ie, II, 240 : « La raison théorique est la raison raisonnante ; la raison pratique est la raison raisonnable, sagesse dont le trait capital est Tordre qu'une conscience établit dans la suite et le choix des affirmations d'où dépend la conduite de la vie. »
suit et viendrait trop tard; encore faut-il a[)précier, par intelligence et par raison, ce qui fait la droiture de Fintention, car en appelant la conscience un « instinct divin, une immortelle et céleste voix », on ne fait après tout qu'exprimer la même idée en style oratoire et peut-être déclamatoire. Il me semble que le « moralisme » est en contradiction avec son propre principe qui s'énonce ainsi : c'est un devoir de croire au devoir. C'est donc un devoir aussi d'étendre par la science l'empire du devoir. A l'impossible nul n'est tenu, dit le proverbe, mais à qui ne sait rien, tout paraît facile et presque tout est impossible, s'il est vrai, comme a dit Bacon, que la science et la puissance humaine se correspondent. Le « moralisme » ramènerait l'étendue entière du de^ oir à un point mathématique.
Et je ne parle pas d'un autre danger qu'il suffit de désigner d'un mot, la direction d'intention. Exalter la volonté tout en la séparant de l'inteUigence, c'est réellement la paralyser; elle ne peut pas plus vouloir à vide que l'estomac ne peut digérer à jeun. C'est le quiétisme et toutes ses conséquences. Je néglige aussi les effusions mystiques de la philosophie lyrique. Et j'ai peut-être tort, car elles offrent j)lus de danger que toutes les théories les mieux élaborées ; elles s'adressent à notre paresse naturelle de penser et nous proposent une abdication à laquelle nous ne sommes que trop enclins. Néomystiques, néo-chrétiens voici leur ton et leur langage : « La science a cru, dit M. Darmesteter, qu'elle était la reine du monde et quîuid h chrétien déchristianisé vient à elle et lui dit : Tu as soufflé sur mon Christ et l'as réduit en poussière; lu m'as fermé les avenues du ciel; tu as fait pour moi la vie sans objet et sans issue ; eh bien, remplace ce que tu m'as pris; dis-moi ce que je ferai de inu vie; je t'obéirai aveuglément, ordonne ! elle se trouble, balbutie cl reconnaît
avec confusion et terreur que la seule chose qu'elle ait à lui dire, que sa grande découverte, son dernier mot sur la destinée humaine, c'est la parole même qui {)lanait sur la religion qu'elle a condamnée : ce monde ne vaut pas la peine' ! » Pourquoi ce texte et non cent autres que nous pourrions citer? car le thème comporte des variations à Finfini. Parce qu'il est bref, d'un ton éloquent et d'un accent sincère. Mais au lyrisme, quel argument o[)poser ? Disons simplement que nous ne choisirons pour professeurs de morale ni Rolla ni le docteur Faust. Ajoutons que le savant n'est })as un homme qui passe sa vie à souffler sur le Christ et à barrer les avenues du ciel, taches ingrates, occupations toutes négatives. Il n'enlève à personne ni son espérance ni sa prière. Seulement, il a horreur d'affirmer plus qu'il ne sait.
« Ce monde ne vaut pas la peine ! » est-ce bien le mot de la science et l'attitude du savant? Dieu me préserve d'opposer l3risme à lyrisme, mais je puis jurer que le savant, le chercheur, le trouvère moderne n'a rien de cette pose, à la fois humiliée et orgueilleuse, découragée et arrogante, et que le mal de la vie et la mélancohe romantique n'habitent guère les laboratoires. Quand j'ai eu le bonheur d'entendre Pasteur, il parlait autrement : « Jeunes gens, jeunes gens, disait-il à la Sorbonne, le jour de son jubilé de soixante-dix ans. confiez-vous à ces méthodes sûres, puissantes, dont nous ne connaissons encore que les premiers secrets. Et tous, quelle que soit votre carrière, ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme dénigrant et stérile, ne vous laissez pa» décourager par les tristesses de certaines heures qui passent sur une nation. Vivez dans la paix même des laboratoires et des bibliothèques. Dites-vous d'abord : qu'ai-je fait pour
(I) Darmesteter. Les prophètes cV Israël, préface, m.
mon instruction? Puis, à mesure que vous avancerez : qu'ai-je fait pour mon pays? Jusqu'au moment où vous aurez peutêtre cet immense bonheur de penser que vous avez contribué au progrès, au bien de Fhumanité. iSIais que les efforts soient plus ou moins favorisés par la vie, il faut, quand on approche du grand but, être en droit de se dire : j'ai fait ce que j'ai pu. » Un frisson salutaire et presque sac ré a passé dans Famé de tous les auditeurs : personne n'a cru que Pasteur (h'-clninàl. (Jievreul centenaire m'a fait l'honneur de m'adincldc à >» s expériences sur le contraste rotatif des couleurs : je n ai point remarqué qu'il fût las d'agir, de penser, d'aimer la science, viatique qui a cette précieuse vertu d'être inépuisable comme l'infini.
Je sais bien qu'on rencontre parfois, chez certains savants, d'auti'es états d'âme. L'astronome Lalande ne se contentait pas d'être athée pour lui-même : il voulait que tout le monde se convertit à sa religion. Il combattait avec une extrême violence deux préjugés dont l'un était, disait-il, hi cioyanceen Dieu et l'auli'o la répugnance pour les ai'aii;ii('t's. 11 portait toujours avec lui une boîte d'or remplie (faraignées et, dans un salon, sa première question était toujours : « Croyez-vous en Dieu ? » puis, sans attendre la réponse, il ouvrait sa boîte et en vous l'offrant: « Aimez- vous les araignées ? » Moi, ajoutait-il, je ne crois pas en Dieu et j'adore les araignées ; et il en prenait une délicatement, entre le pouce et l'index, la portait ù sa bouche, et Tavahiit. — Xous ne nourrirons nos élèves ni de négations, ni
Il est temps d'indicpier d'une manière aussi nette et pi*écise que possible le programme de Ten^seignement sociolo-
i252 L'ESPRIT DES SCIENCES
gicjue et moral réparti sur les quatres années des études. Programme, c'est chose entendue, que je m'imposerais ù moi-même et que je n'imposerais à personne sous une forme absolue, car il ne faut jamais oublier que la lettre tue et que c'est l'espnt qui vivifie.
1" La première année serait consacrée à la psychologie, et le rôle du professeur serait alors de donner à l'élève rhîxbitude et le goût de la réflexion. Ne s'agit-il pas d'apprendre l'homme à l'enfant et l'homme n'est-il [)as [)resque tout entier dans l'enfant ? J'ai parlé du principe de contradiction et du sentiment vif interne de la liberté, c'est-à-dire de la modificabilité : l'analyse, faisant un pas de plus, découvre que leur racine commune est la réflexion. Bien plus, la réflexion est le trait caractéristique, la différence spécifique de l'homme : c'est par elle que l'enfant naît à l'humanité ; tant qu'elle n'est pas éveillée, il est un petit animal, il n'est homme qu'en puissance. C'est bien à tort que l'on sépare presque toujours la conscience psychologique ou la connaissance de nos états intérieurs, de la conscience morale ou du jugement que nous portons sur nos intentions et nos actions : l'une est la créatrice de l'autre ou plutôt ce sont les deux faces d'une seule et même conscience. La réflexion, qui n'est pas un don mystique, mais la faculté humaine par excellence, est le commencement et la fin de toute morale.
Je me sépare donc entièrement, sur ce point, d'Auguste Comte qui passe pour supprimer la psychologie. Il faut toutefois s'entendre ; ce que Comte a condamné ce n'est pas toute psychologie, c'est la psychologie « introspective », celle qui s'enferme, sans en jamais sortir, dans les galeries souterraines de la conscience, celle dont il voyait les abus dans l'école éclectique, qui croyait faire œuvre de science en distinguant et en étiquetant des facultés. L'école éclectique avait réduit la
psychologie à un jeu puéril d'abstractions réalisées. Mais Comte, on s'en apercevra quelque jour, fixait, avant qu'elle nous revînt d'Angleterre, les grandes lignes de la })S3'chologie objective, celle qui s'efforce d'être concrète et non abstraite, lecueille dans les littératures et les arts, dans la comparaison de l'homme avec les animaux, de l'homme avec Fhomme aux divers états de santé physique et mentale, les renseignements les plus précis sur la nature humaine, tout cela, il est vrai, gâté par une physiologie quelque peu fantastique. Le vrai psychologue de l'école c'est E. Littré. Les orthodoxes le dédaignent et l'appellent un « laborieux lexicographe )). Ils ne voient pas que Littré, sans peut-être s'en rendre compte, a été poussé h la lexicographie par le besoin de compléter le positivisme, en lui donnant la seule psychologie qu'il comportnt ; étudier la vie des mots, c'est décrire la vie de l'esprit. Toutefois cette psychologie, en quelque sorte objective et extérieure, ne nous suffirait pas : la vie de l'esprit dans les idées et dans le langage lui échapperait éternellement, si l'es- {)rit n'avait précisément pour caractéristique de se saisir lui-même comme sentant, connaissant et voulant, dans l'acte oi'iginal et inimitable de la réfiexion sur soi.
Mais je ne suis pas doué du regard de lynx de \m\ Helmoiit qui voyait distinctement son Ame à vingt-cinq [)as devant lui, sous la forme d'un j)oint lumineux. J'éviter*ai les dissertations métaphysiques sur la nature et l'essence de IWme. Ma p.sychologie sera surtout une « anthropologie » dans le sens que Kant et Biran ont doniK' î\ ce mot : h côté des données supérieures de la conscience et de la raison, elle demjuidera h l'histoire, aux sciences de la nature, à l'observation de la société actuelh\ tous les éléments ([u'elles j)euvent nous fournil*, poiu" duiiiicr lin corps à nos notions morales, conforméni» ni à nos besoins préscnis. Xc craignez p;is(pic celle science, aiii>i
devenue concrèle et appliquée, ne rebute l'élève, puisqu'elle sera descriptive et vivante et se ^(U'dera bien de l'enfermer dans la contemplation égoïste et stérile de son « moi ». Xos élèves assurément n'auron} pas le dernier mot de l'essence de l'âme ; aussi bien méditeront-ils encore en cheveux blancs sur ce redoutable problème, sans arrivera se satisfaire pleinement, mais que d'utiles matériaux la psychologie individuelle et sociale, normale et morbide leur fournira pour la morale et pour la vie ! Le coté historique de cette science est facik à reconnaître : d'une part, les écrits des anciens sont pleins de la psychologie la plus fine, la plus pénétrante, la mieux informée, d'autre part, l'analyse psychologique des « grands types de l'humanité » fournit une matière inépuisable et d'un intérêt presque dramatique. Il ne s'agit d'épuiser aucune matière : le but sera pleinement atteint si l'élève acquiert le sens de la réflexion, qui est tout le sens psychologique.
Rien ne lui sera plus utile pour se délivrer de certaines objections troublantes contre la liberté morale et de certaines tentations toujours renaissantes d'abuser de la science, en transférant de l'animal à l'homme les lois, si souvent mal comprises, de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle. Il verra clairement que le déterminisme est une loi que l'esprit impose aux objets de sa connaissance pour que cette connaissance puisse devenir scientifique, mais qu'en s'y déclarant lui-même soumis, il se subordonnerait et s'asservirait à son œuvre, comme un ouvrier qui se saurait plus se distinguer du mécanisme de la machine qu'il a construite. Il fera de la liberté, non une entité mystérieuse que l'on poursuit dans un ténébreux labyrinthe, mais la fécondité même de l'esprit, le }X)uvoir d'opposer l'idée à l'idée le motif au motif, ce qui est proprement s'abstraire.^ se recueillir^ se poser à part et, plus simplement, réfléchir.
Quant au grand postulat de la science, en apparence si menaçant pour la liberté. « la quantité de force est constante dans Funivers, » d'une part, cette fécondité intellectuelle lui révélera la distinction essentielle du potentiel et de Factuel, qui lève tant de difficultés ; d'autre part, une vue plus précise du caractère môme de la science lui enseignera que le saAant doit imiter la réserve de Newton et ajouter ce correctif au postulat : tout se passe comme si la quantité de force était constante dans Funivers. Prendre uniquement Fexpérience sensible pour la totalité de Fexpérience, c'est confondre la partie avec le tout. Pour que la liberté soit un obstacle à la science, il faudrait que le pliysicien pût peser dans ses balances le poids d'une pensée ou d'une idée; la pensée ou l'idée, voilà ce que notre liberté insère incessamment dans la ti'ame des événements sans la déchirer.
Semblablement, l'habitude de la réflexion dissipera cette illusijn du statisticien qui prévoit, dit-il, les actes humains, ce qui prouverait qu'ils ne sont pas libres. Nous dirons au contraire : ce qui prouve, si l'on avait besoin d'une preuve de plus, qu'ils sont libres. Savoir c'est prévoir; mais si je prévois les évcMiements nécessaires en raison de leui* nécessité' et de leur fatahti' , j)<)ui'(pi()i toujours oublier cpie je pré\ois aussi les actes libres en raison môme de h'ur lihcité? 11 est pouKant visible que les actes d'un fou ne sont pas pré\ isibles et ([ue je prévois, au contraire, les actes d'un homme raisonnaljlc, paire {\\\i) \i\ sagesse consiste à éliminer de sa vie le caprice, l'arbitraire, l'aveugle passion et à faire de la raison l'Ame de la liberté. Voilà pourcjuoi les plus grands moralisti's, Platon, S[)im)za nous paraissent, à cei-tains égards, fatalistes : ils ont vu avec une grande pi-ofondeur que la liberté est le <léterminisme de la raison.
De même encore, Thabitudc de la réfle.vion nous dolivrero
(le ce transfert brutal de la loi de lutte pour la vie et d'écrasement des forts par les faibles, de Taninialité à riiumanité. C'est en effet la réflexion qui crée riiomnie dans Tanimal, ajoute aux rîipports de quantité, objet des mathématiques, les rapports de perfection, objet de la morale : toute notre dignité consiste à faire prédominer de plus en plus notre humanité sur notre animalité. Toute notre hiérarchie des sciences est une protestation énergique contre l'invasion des sciences inférieures dans les sciences supérieures. Il faudrait déclarer la science impuissante, si son œuvre n'était pas précisément de faire de l'univers, qui n'est d'abord qu'un chaos de faits qui se heurtent, un cos?nos, c'est-à-dire un harmonieux système de lois et de transformer la lutte pour la vie, brutale condition des existences inférieures, en un accord parfait pour la vie agrandie et meilleure. Le poète des Travaux et des Joiirs^ Hésiode, a proclamé avec une poétique simplicité cette vérité vieille comme la science : « Jupiter a voulu que les poissons, les oiseaux, toutes les bêtes se dévorassent les unes les autres ; mais aux hommes il a donné la justice. »
En unissant intimement la psychologie à la morale je ne fais que revenir à des idées antiques : jamais les anciens n'ont songé à séparer ces deux sciences, que des habitudes scolastiques ont peu à peu dissociées et qu'elles finiraient par rendre stériles. La morale hellénique et romaine était toute pénétrée de psychologie. Qu'on relise l'admirable traité des Devoirs de Cicéron, le bréviaire, non d'une sagesse contemplative et raisonneuse, mais d'une sagesse pratique, active, et civique, on s'apercevra que l'auteur a pleine conscience de cette vérité : la psychologie est le fondement de la morale. 11 débute en effet par un tableau de la nature humaine qui serait à reproduire tout entier : « Une des plus nobles prérogatives de l'homme, c'est cette curiosité qui le porte à la
LE FAITE : hk MORALE 257
recherclic du vrai. Aussi, dès que nous sommes liljivs des affaires et des soins de premièi*e nécessite'', nous épnnivons k; désir de \ o;r, d'entendre, de nous instruire, et la connaissance des secrets et des merveilles de la nature nous semble nécessaire au bonheur ; d'où il suit évidemment que la vérité, la simplicité, la candeur est ce qui convient le mieux à la nature humaine '. » Ce n'est qu'un trait de l'esquisse. La psychologie est encore un peu sommaire, mais si elle s'est enrichie et développée depuis Cicéron, elle n'a pas changé dans son fond et dans son rôle. On a sévèrement reproché au philosophe romain d'avoir omis les devoirs envers la divinité : nous mériterons le même reproche et notre i)sychologie sei*a le l(\st qui nous maintiendra dans la région des devoirs en \ ers nous-mêmes, nos semblables, la patrie et l'humanité.
Ce n'est pas rassasier, c'est tromper cette faim de savoir, si Ijien décrite par Cicéron, que de lui domier en pâture une métaphysique prématurée. Et je n'entends plus parlei* de cette métaphysique que Cabanis définit l'art de comparer i;t de combiner, mais de celle qui se nomme elle-même « la science des j)remières causes et des dernières fins ». Actuellement, l'élève de l'enseignement secondîiire, lycée, collège et même et surtout petit séminaire n'a j)his rien à apprendre dv l'enseignement supérieur sur les [)remières causes et les dernières fins : il sait tout ; il a réponse «\ tout ; send)lable aux dieux d'Homère il vous parcourt en trois pas l'innuensifé du monde des idées. Nous aNons l)eau le sup()lier d'oubliei* un peu. (h' laisser derrière la [hMv ini peu de sa science élonnan)ment profonde, (jui humilie notre ignorance plus ou moins savante. Son siège est fait. \'oulez-vous. au l)accahuu'éal, voir s'épanouir la ligure du candi(hit? ouvrez votre pro-
(I) Cicéron. Des devoirs, 1, 4.
Heuthand. — Lcfj «Hmles. 17
:2b8 L'ESPRIT DES SCIENCES
grainine au chapitre de TEtre supi'ôme : TEtre suprême, c'est ce qu'il connaît le mieux; il Ta analysé, disséqué, essence, existence et attributs. Cela n'est que ridicule, mais, chose étrange, ceux qui fondent le devoir sur la volonté de Dieu ne s'aperçoivent pas qu'ils sont exactement dans l'état d'âme de ce candidat. Ils semblent ne se pas douter qu'ils ajoutent au ])roblème une double dilïiculté, pour le résoudre plus aisément : il leur faut démontrer premièrement l'existence de Dieu et sonder ses attributs; il leur faut ensuite nous prouver qu'ils connaissent pertinemment ses volontés et qu'ils en sont les fidèles et autorisés interprètes. Ils trouvent aisé de faire descendre le devoir du ciel sur la terre, sans songer qu'il leur faut d'abord escalader le ciel. A mes élèves j'épargnerai cette ascension et cette descente également périlleuses. J'ai souvent déploré que les subtihtés de la monadologie de Leibniz soient en faveur, auprès des élèves et des maîtres, beaucoup plus que les plus excellents traités des devoirs. Que la méta})hysique soit la forte et virile poésie de la science, je n'en disconviens pas ; encore faut-il qu'elle ne vienne pas avant la science, ou quand la science n'est pas encore bien assise et fortement ancrée dans les esprits, car elle n'est alors que « poésie sophistiquée ». Un peu moins à' enteléchies ou de monades^ un peu plus d'observations ps} chologiques, bien conduites et personnellement contrôlées, feraient mieux notre affaire. Réservez donc l'avenir ; ne vous hâtez pas de renverser, dans le sanctuaire de l'esprit, l'autel privilégié du « dieu inconnu ». Le devoir exige des solutions immédiates, car les problèmes qu'il nous pose, c'est la vie morale ellemême que de les résoudre sur le champ par l'action ; mais, dans ses spéculations, l'esprit peut-être })atient puisqu'il est inmiortel ; pour connaître l'inconnaissable il a l'éternité devant lui et il le sent bien, quoique confusément, puisqu'il ne con-
sent pas à se satisfaire l)ien longtemps des maigres acomptes fjue lui offrent les métaphysiciens. A voir un tout jeune homme raisonner si bien, d'après le livre ou d'après le maître, sur les choses transcendantes, je tremble toujours un peu d'admiration et je songe au duc de Parme âgé de huit ans à qui son maître Gondillac expliquait le fin du fin des tragédies de Racine « trop heureux, remarque Biran, trop heureux à cet âge de n'y rien comprendre )).
2" Je renverrai donc mon précoce métaphysicien à la logique. Dans un certain sens la logique, comme art des méthodes, se confond avec la science môme : tout professeur est un maître de logique. C'est en cherchant les lois de la nature que les hommes ont trouvé les méthodes scientifiques. Mais c'est aussi en travaillant à la réalisation du bien que nous sommes arrivés peu à peu à la définir et à constituer la morale. L'analogie est saisissante. Port-Royal, par la plume ingénieuse et fine de Nicole, a fait de la logitpio elle-même plus qu'une |)i*(''i)ni';iti(>ii à la morale : les discours préliminaires et les chapities sur les sophismes sont des pages de morale et des meilleures des moralistes français. Un pliilosophe très pénétrant a jnème prétendu prouver récemment que la logique est une science sociale, une « branche de la sociologie » et, de fait, le signe le plus évident de l'évidence, critérium du vrai, c'est^ sinon l'assentiment unanime qui n'est jamais réalisé, du moins la possibilité de cet assentiment ; c( la vérité, c'est ce qui satisfait tout esprit ; la science n'est pas l'évidencr pci sonnellement reconnue, mais l'évidence universeHcint iil icconnue* ». La science est connncî la religion, dit-il, I imiuii des esprits dans une croyance commmie ; mais elle se distingue de la religion en ce qu'elle réalise
(1) E. Goblot. Essai sur la classification des sciences^ p. 234.
l'universalité à laquelle les religions prétendent vainement. Mais si la science est la logique appliquée, la logique en action, elle ne constitue pas toute la logique. Les méthodes particulières des sciences doivent être reliées aux lois générales de Tesprit, pour devenir i)leinement intelligibles. Le savant lui-môme ne doit pas oublier que la vérité est, dans une large mesure, soumise à certaines conditions subjectives et qu'il ne peut se dépouiller de son « équation personnelle ». Saturé de lumière, ébloui d'évidence, l'œil du savant devient parfois insensible au clair obscur des vérités fuyantes, dont il est si utile de savoir apprécier les degrés de probabilité et les raisons de vraisemblance, raisons que la raison elle-même ne connaît pas toujours. 11 ne faut pas abusrr des subtilités de la logique et c'est un danger que nous n'avons guère à redouter à l'époque actuelle, mais il faut encore moins les mépriser. Nous avons perdu beaucoup de nos qualités nationales acquises, en négligeant cette gymnastique.
Ceux qui ont profondément réfléchi sur la manière dont s'acquiert le « tact du vrai » nous assurent qu'il ne possède toute sa finesse qu'à la condition de comparer constamment la vérité démontrée avec les principes de la démonstration et avec son contraire, l'erreur. 11 ne faut jamais oublier qu'il en est dans la science comme dans la ^ ie : la façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. Il ne s'agit pas tant, disait Ampère, de faire adopter les déductions déjà faites que de rendre l'esprit capable d'en faire de nouvelles. Il redoutait même, pour la culture de l'esprit, la trop grande perfection des sciences : « l'instant où une science est parvenue au point de perfection où il n'y a plus qu'à appliquer ce qui a éiv déjà fait, est l'instant de sa décadence », s'il ne s'agit plus que « d'appliquer des formules toutes faites » et si l'on est
(( tenté de les employer sans les comprendi'e ». Telle Talgèbre, si la perfection de ses formules « nous décharge du soin de penser en rem()laçant la combinaison raisonnée des idées par la combinaison mécanique des signes ». La logique interdira à Tesprit cette sorte de pétrification dans une attitude hiératique. Il y a plus : ce n'est qu'en analysant des raisonnements spécieux, en discutant les sophismes, en cherchant TAme de vérité que contient une chose fausse et l'âme de fausseté (jue recèle parfois une vérité trop absolue, que Ton donnera à l'intelligence toute sa force et tout son ressort. « N'offrez jamais que des vérités toutes faites à votre élève, disait Ampère, et il n'apprendra jamais à les discerner de l'erreur; il ne sentira pas. au premier faux raisonnement qu'il entendra, vu quoi consiste sa fausseté ; il sera infailliblement dupe de celui qu'on lui présentera sous les formes auxquelles il est accoutumé \ »
S'il n'y a\ait j)as de sophistes dans le monde, la logique serait peut-être une science superflue ; c'est assez dire qu'elle est actuellement la plus nécessaire de toutes les sciences. Il y a un livre d'un vieux médecin, Laurent Joubert, sous ce titre : Traité des erreiws populaires ; cesi un livre à récrire tous les vingt ans. La théorie de l'erreur et des sophismes, les péchés capitaux de l'intelligence, qui [)asse de l'un î\ l'autre avec une agréable variété, sera donc une des pièces essentielles de notre logique. Rien ne serait plus utile, au moment présent, (|iie de r(;nseigner les futui's citoyens siii* la psychologie des (oiilcs. siii-la lo;;i(jiie sp(''ciiile des ;isseml)lées délib(''rantes. Le cliainp de Terrem' et du sophisme s'est beaucouj) agrandi depuis Poil-Uoyal. Il n'est pas de livre plus utile à mt'ditrr (jijc les Sophismes parlemenlairrs de Uen-
(I) A. -M. AmptTo. Mémoire sur cellr quPsUon : Comment doit-on déi'om jKtScr la l'audh' dr penser '.'
262 L'ESrRIT DES SCIENCES
thani. Connaître la déclai-alion des Droits, la (Constitution. le Code, c'est fort bien, mais il ne faut ])as oublier qu'on éerit tous les jours sur les marges et entre les lignes : il faut être à môme déjuger les gloses, commentair-es et interpolations. Ne l'oublions pas, l'induction et la déduction, c'est la scionce, mais le paralogisme et le soj)hisme, c'est la vie.
3° Ce qu'est la logique pour l'intelligence, l'esthétique l'est exactement pour la sensibilité. C'est une étude beaucoup trop négligée dans notre enseignement secondaire, qui a pourtant pour principale })réoccupation celle de former le goût. Beaucoup de moralistes contemporains tendent à fair'edc Témcjtion esthc!»tique le mobile même du devoir et s'efforcent de démontrer que le bien s'impose par sa seule beauté comme le mal se reconnaît à sa laideur. Thèse séduisante qu'il n'est pas besoin d'accepter sans graves réserves pour faire de l'esthétique, étudiée « au point de vue sociologique », une pièce importante de notre édifice. Dans une démocratie surtout, il n'est pas mauvais que le culte du beau ait beaucoup de prêtres et de prédicateurs. Le bien lui-même ne devient le « suprême persuasif » que lorsqu'il est revêtu de beauté et de poésie, ce qui ne veut pas dire qu'il soit lui-même et dans son essence beauté et poésie. 11 y a des ^iccs si'-duisniifs et des vertus austères : sacrifiez aux grâces et chantez des hymnes à la beauté si vous êtes des fidèles de la « religion du Beau » de Ruskin, si vous pensez que « rien n'est beau que le vrai » et que « le bien est la splendeur du vrai », j)Ourvu que vous n'alliez pas juscpi'à oublier que. dans un champ de blé, ce qu'il faut estimer le plus, ce ne sont ni les bleuets ni les pavots. Cette réserve faite, il ne faut pas oublier que le beau est un lien puissant des âmes, un élément essentiel de la a ie sociale et que la science même, dégagée de toute préoccupation de la l)eauté, paraîtrait trop austère et dénuée d'attraits. Au rapport de Cicéron, Archytas
de Tarente avait déjà, sur ce point, dit Fessenticl : celui qui monterait au ciel et contemplerait de ces hauteurs le spectacle de Tunivers, la l)eauté des corps célestes, Tharmonie de leurs mouvements resterait insensible et froid en face de ces magnificences, qui Feussent ravi d'admiration s'il avait eu un compagnon pour lui faire i)artager son enthousiasme. Le beau est une communion sociale et Tadmiration, heureusement, est contagieuse.
L'étude un peu attentive des grandes époques de Tart vérifie toujours les deux lois suivantes : les grandes œu\res artistiques ou })oétiques, un poème épique comme Y Iliade, vva temple national comme le Parthénon , offrent l'expression msuméf* mais comphMe de loute I;\ vie sociale morale, religieuse d'une é|)oque, toute une civilisation en raccourci: l'art descend sans effort des hauteurs les plus sublimes jusqu'aux régions les [)lus liumbles de la \ie sociale, de telle sorte qu'aux époques de sa parfaite floraison, l'outil, l'ustensile, les objels d'un usiigc biiiial et tri^ial, tout |)rend un reflet d'art et de beauté qui ennoblit les occupations (piotidiennes et le train oi'dinaire de la \ ie des plus déshéi'ités. Xos archéologues le savent bien qu'enchante quelquefois un vase br-is(''. un di'bris dr poterie, une arme ébréchée et rouillée autant (ju'un fragment de statue ou un chapiteau de colonne : l'intérêt esthétique et social centiq)le l'intérêt de la découverte archéologi(iue. L'art d'une é()oque nous la fjiil mieux connaître (pie son histoire, ou [dutùt il est cette histoire même, car elle y demein-e eFn[)reinte connue la forme de ranimai dans leco(piillage. Il faut donc enseigiKîr l'estln'liipic moins par des liieoi'ies (pie \n\v Thistoire de l'art. Uien ne vérifie plus exactement le mot d'Heraclite que « rien n'est vil dans la maison de Juj)iler >k l/ail est comme le soleil qui éclaire l'humble iN'duil (jr iii même lumière (|ue les temples de» dieux. Selon
une belle expression de Taine, il faut que notre vie nationale nous montre de plus en j)lus « la démocratie introduite dans le o'oiii coFiune dans TEtîit ».
L'idée d'une morale esthétique, si séduisante qu'elle paraisse, oft're pourtant deux dangers dont Tun est le dilettantisme dont l'autre résulte de l'incertitude même des théories du beau. Le cœur est encore moins aisé à gouverner que l'esprit. Mais d'une j)art. le rigorisme stoïcien et kantien n'a pas assez de prise sur les âmes et Schiller a raison de dire : « Kant fut le Dracon de ce temps qui ne méritait pas encore de Selon. » Et d'autre part, le danger du dilettantisme est singulièrement atténué par un enseignement systématiquement scientifique et sociologique. « L'art constitue, disait Comte, la représentation la plus complète, autant que la plus naturelle, de l'unité humaine, puisqu'il se rattache directement aux trois ordres de nos facultés caractéristiques, sentiments, pensées, actes... L'art l'amène doucement à la réalité les contemplations trop abstraites du théoricien, tandis qu'il pousse noblement le i)raticien aux spéculations désintéressées. Il est également pi'opre à stimuler le sentiment chez ceux qui exercent trop Fintelligence et à développer le goût de la contemplation dans les anies les plus afTectueuses \ » Qu'il n'y ait aucune incompatibilité entre la science et l'art, entre le génie scientifique et le génie esthétique, c'est ce que Comte étabht très fortement. La thèse est \ aste et m'entraînerait trop loin : il faut se hâter de fixer le i)rogramme de l'enseignement sociologique proprement dit.
4" Qu'on ait éliminé l'économie politique de renseignement secondaire classique, en la supj)rimant dans le programme de la classe de philosophie où ell'e tenait jadis une modeste place,
(1) A. Comte. Discours sur l'ensemble du posilivisine, 5" partie.
c'est une circonstance })lut(jt heureuse : rabsurdité de cette suppression et rexcèsdumalfont mieux comprendre la nécessité du remède. Quoi, notre enseignement n'a rien à dire sur la production, la distribution et la consommation des richesses; il tient pour questions oiseuses et négligeables ces {)roblèmes que la vie nous pose à chaque instant! Croyez-vous donc (]ue les droits du capital et du travail sont comme le droit des peuples et le droit des rois sous Fancien régime, qui, disaiton. ne s'accordent jamais mieux entre eux que dans le silence ? Com|)tez-vous donc que le jeune homme, passant du silence du Lycée aux bruits et aux cris de la phice publique, assourdi, désorienté, désemparé, s'instruira sutïîsamment dans les réunions publiques pour remplir en conscience et en connaissance de cause ses devoirs d'électeur, qu'il y aura une sorte (k' Pentecôte sociale où, dans le tapage d'une assemblée électorale, des langues de feu descendront sur lui, éclairant subitement ses ignorances, dissipant ses pivjugés de caste ou de classe, les arguments frelatés et les sophismes intéressés?" On a dit de l'économie politicpie « littérature ennuyeuse » : ce n'est qu'une épigrannne, mais il semble (pi'elle passe aux yeux des (( classiques » j)our une bonne et belle définition pai* le genre prochain et la différence spécifique, l^es délicats sont malheureux ! On en rencontre encore qui reprochent à h\ (( sociologie » son nom hybride et son fondateur fiançais.
Je n'ai pas à faii*e en ce moment un cours de sociologie, môme restreint à d'étroites limites, mais à indi(juer dans (piel es[)i*it et selon (pielle méthode il faut enseignei' cette science. Définissons-la très simph'ment, avec son fonchiteur. la science de la structure et des fonctions sociales, ou, en d'autres ternies, de l'ordre et du progrès, qui n'est que le développemenl de l'ordre. Elle com|)rend donc deu.x parties (|ui corres|K>n(lrii(
exactement aux deux parties cie la l)i<)lo(^'ie, Fanatoniie ou deseripliun des parties du corps luimain, la physiolo<J!;ie ou étude du fonctionnement des organes : il y a une statique et unv dynamique sociales. Je me tiendrais i\ ces grandes lign<\s tracées par le créateur de la science et j'éviterais de cheicher trop curieusement, comme on le fait en France, si la nature ou Tessence du « fait social » est la « contrainte collective », (jui fait de chacun de nous la résultante de son milieu en créant, avec nous ou sans nous, et nos manières d'être et presque notre être ; ou Timitation qui est une contrainte douce et une persuasion inconsciente ; ou d'une, manièi*e plus gén<''rale, l'influence et la contrainte réunies, Faction de Thonuiie sur rhomme, de l'individu sur la collectivité et de la collectivité sur l'individu. 11 est permis de regretter que la sociologie française perde un j)eu trop de temps à ces « longueries d'apprêt », qu'elle s'acharne à créer, avant la science, la logique et même la métaphysique de la science. La (( cité moderne o est une synthèse qui ne devrait être tentée qu'après de longues et minutieuses analyses : mais telle est la tournure d'esprit et le génie des T^Vançais ; ils oublient que la science a précédé la logique, comme l'éloquence a })récé(lé la rhétorique et la poésie les poétiques. Le mal après tout n'est pas irrémédiable et ces recherches préliminaires éclaireront })eut-être la route de la science ; mais Timportaiit pour elle, c'est de marcb.er et le mouvement de la pensée euroi)éenne tout entière atteste qu'elle maiche à grands pas.
En ce qtiiconcerjie propi-cincnl renseignement secondaire ',
1) M. A. l-"ouillée {Ita-i/e inlenia/lonale c/e Socio(<j;/ie. uclubre 1899) esf|uisse de la manière suivante le programme de sociologie qui conviendrait à l'enseignement secondaire :
1" La sociologie, son importance. Nature de la société. Est-elle une simple collection d'individus? Est-elle un organisme? Subordination des lois biologiques aux lois psychologiques dans la sociologie. Part de la
unissez sous une idée dominante et dii'eetrice les éléments de l'économie politique, de Thistoire des institutions, de la morale sociale, et cette trinité en une seule science, c'est précisément la sociologie qui doit être enseignée dans nos Lycées et dans nos Collèges. Qu'on ne m'accuse donc pas d'innover audacieusement et de faire, pour ainsi dire, un saut dans l'inconnu : de ces trois parties, la première a longtemps figuré dans nos programmes et a revendiqué sa place légitime dans l'enseignement moderne ; les deux autres ont toujours été considérées conmie parties intégrantes et même essentielles de l'enseignement secondaire. Il reste à les envisager dans leurs l'elations et dans leur unité : leur union fera leur force ; elles
sympathie, de riiuitation et de riiivenlion, de la volonté et de la coopération volontaire;
2« Conditions d'écfuilibre et conditions de progrès pour les sot i( 1( s rt. en particulier pour les nations. L'individu, la famille. l'État. Les nations et la psychologie des peuples. La nation française:
3° Sociologie économique. Production, distribution et consommation des richesses;
4" La propriété au point de vue sociologique. Examen des systèmes socialistes. Socialisme matérialiste et socialisme idéaliste ;
5° Sociologie politique. Principes sur lesquels repose la démocratie. Vrai sens et limites de la souveraineté nationale. Avantages et dangers de la démocratie ;
6° Sociologie morale, juridique et criminelle. L'alcoolisme. La dépopulation. Le mouvement de la criminalité en France. Criminalité juvénile ;
7" La constitution républicaine en France. Droits qu'elle confère et devoirs qu'elle impose.
11 ajoute : « Pour être plus complet, il faudrait ajouter un cours sur la sociologie religieuse ; origine et développement des religions : leur iuiportance sociale ; respect dû aux diverses religions ; liberté des cultes.
« En un mot, sous ce titre de Sociolof/ie, il faudrait grouper un bon nombre de questions (pii sont aujourd'hui traitées sans méthode scientilique et d'une manière trop doguuiti({ue.
« Le sens sociologique a l'avantage de substituer la recherche scientifKjuo aux systèmes plus ou moins métaphysiques. Ce sens doit être développe chez la jeunesse. La jeunesse française, en particulier, a besoin d'ètro habituée à l'étude de» réalités, sans pour <ela abandonner le souci de lidéal : l'idéal conçu par les individus et pfu' les sociétés tend lui-mcme à se réaliser en se précisant. »
Hicn ne pouvait m'Atre plus ngréable que «le trouver cette éclatante < nndrmaliou des idées essentielles que j'avais développées duus ce chapitre : cent ce qui justifie la longueur de cette note.
'208 L'ESPIUT DES SCIENCES
irrlaiciil (juc des épisodes isolés, elles deviendi'oiit un poème collèrent et bien lié.
Mais, il faut le reconnaître loyalement, la difficulté d'arriver à ce résultat ne sera pas médiocre. La discorde est au camp. Enti'c les soeiologistcs d'une part et, d'autre part, les économistes et les historiens, les relations ne sont pas bonnes ; elles sont même plutôt aigres. Il est très important de dissiper les malentendus et de rétablii' ou plutôt d'établii' rharmonie, par un durable traité d'alliance.
Les sociolog'istes ont été parfois, à rexem[)le de Comte, fort durs pour les économistes. C'est pourtant par l'économie dite politique que l'idée de lois s'est introduite dans les faits sociaux. On abuse trop souvent du « laissez faire, laissez passer », pour accuser tous les économistes de quiétisme et de fatalisme : s'il y a des économistes qui insistent trop fortement sur les « harmonies », il y en a d'autres qui sont très frappés des « contradictions » économiques. Les représentants même les plus éminents d'une science ne personnifient pas cette science : nulle science ne peut rester longtemps inféodée à un homme ou à un s^^stème. A^oilà ce que les sociologistes devraient se hâter de comprendre. De leur coté, les économistes se sont montrés très sévères pour une science qui affectait de se donner comme une suzeraine et de faire de l'économi({ue une de ses provinces. « Cette tentative, dit M. Bloch, n'a pas réussi; il n'y a pas de science sociologique; il n'y en aura pas, parce que les plus éminentes facultés humaines ne suffisent pas pour pénétrer jusqu'aux moteurs de la vie sociale, ])our en découvrir les lois\ » Cette raison n'est qu'une simple tautologie et cela devait être : elle serait la condamnation, non de hi sociologie seulement, mais de la
(1) Maurice Bloch. Prujrès de la science économique, t. I, p. 52.
psychologie, de la morale. Les sociologistes connaissent si bien les difficultés de la science, difficultés objectives et subjectives qui tiennent à Tinfinie complexité des [)hénomènes sociaux, que H. Spencer a écrit tout un gros volume pour les décrire en détail et n'a })as sans doute épuisé la matière : il n'a conclu ni au scepticisme, ni au découragement.
Au surplus, les économistes commencent à com|)rendre (pie, pour définir seulement ce qu'ils appellent la « valeur » et « Futilité », il faut bien pénétrer aussi « jusqu'aux moteurs de la vie sociale » . L'un des plus profonds, ^L Walras*, déclare nettement que l'économique est à la fois indépendante et subor- (loiniée : soit l'idée de « pro[)riété)), dit-il ensubstance; elle nous (oblige à distinguer les choses (pii ne se connaissent ni ne se possèdent, des personnes douées de clairvoyance et de lil^erté, et c'est un appel à la psychologie et à la morale; elle ne se comprend, i)ar analyse, que si oji distingue du fait naturel le fait social, de « l'appropriabilité », créée pai* la nature, « l'appropriation », acceptée ou créée par l'homme. L'appropriation est un rapport de personnes à [)ersonnes : elle [)eut satisfaire comme elle peut violer la justice. « Quel mode d'appropriation est recommandé par la raison connue conforme aux exigences de la personnalité morale? Voilà le problème de la [)i<)- [)riété. » C'est assez dire que c'est un problème sociologique, autant pour le moins qu'économi(|ue. Au surplus, jamais économiste n'oublia complètement le coté moral et social dvs [)robièmes que sa science Toblige à poser et h résoudre, liicn ne serait plus facile que de prendre M. Hloch lui même en llagrant délit de sociologie : l'économiste pur est un sociologiste (jui refuse d'avouer. Ce ({u'il s'obstine A appelei* un arbre, c'est le fruit, la feuille ou la branche.
(\) L. Walra». Éléments d'économie polilique, p. 60.
270 L'ESPIUT DES SCIENCES
Des reproches aux injures le passage est prompt. Auxsociologistes, Léon Say a dit crûment leur fait : ce sont des positivistes et des socialistes et Ton ne sait trop quelle est, à son sens, Tépithète la plus amèrc. « La sociologie et le positivisme, disait-il, se rencontrent d'une façon si manifeste qu'on est en droit de se demander d'où vient en réalité cette rencontre. » O n'est point, en effet, une rencontre de hasard : Comte a créé le mot ; mais Aristote, Montesquieu et Turgot avaient plus qu'ébauché la science et elle se rencontre avec eux aussi souvent qu'avec le positivisme lui-même. Passons sur ce reproche : il signifie seulement que notre économiste n'aimait pas Auguste Comte, ce qui est son droit strict. Dire que notre science est socialiste, après avoir dit qu'elle est positiviste, c'est peut-être se contredire, mais a})paremment Léon Say ne lisait pas Comte, précisément parce qu'il ne l'aimait pas : ce n'est pas simplement contradiction, c'est injustice. C'est de plus imprudence grave : déclarer que la sociologie, comme telle, aboutit nécessairement au socialisme, c'est proclamer qu'en étudiant consciencieusement les conditions générales, les lois, les formes, l'équilibre et le développement des sociétés, la science aboutit à l'apologie du socialisme, comme à la seule doctrine qui possède des titres scientifiques ^ 11 se peut qu'un sociologiste soit, par surcroît, socialiste; mais la sociologie lui impose si peu cette conclusion que son second fondateur, H. Spencer, conclut personnellement à une doctrine d'individuahsme absolu, qui l'a fait quelquefois qualifier d'anarchiste. Il ne resterait plus qu'à nous opposer ce dilemme : anarchie ou socialisme ! Si votre orthodoxie, toujours inquiète et tremblante, est une inquisition, soyez donc logique jusqu'au bout et rayez du programme toutes les
(1) Yoy. la réponse de M. A. Fouillée à Léon Say : Séances et travaux (le V Académie des sciences morales et politiques, mars 1896.
questions de morale sociale, conune on a déjà supprimé toutes les questions d'économie politique. Vous serez tranquille et vons vivrez en paix, mais cette paix menteuse et boiteuse sei^a celle dont parle Tacite : le silence des déserts. ^'ous oubliez toujours que Thomme moderne ne peut vivre sans une sociologie inconsciente ou consciente : le choix n'est pas entre divulguer ou cacher, mais entre une sociologie méthodique et scientifique et une sociologie empirique, bâtarde, fille du hasard et de la rue.
Une autre province de la sociologie manifeste, comme Féconomique, des velléités non d'autonomie, elle jouit pleinement de son mdé|jendance, mais de conquête et d'envahissement : « Depuis quelques années, écrivait Fustel de Coulanges, on a inventé k mot sociologie. Le mot histoire a le même sens, du moins pour ceux qui le comprennent. L'histoire est la science des faits sociaux, c'est-à-dire la sociologie même. » L'auteur de la Ci té antique est, en effet, un sociologiste de premier ordre. Il y a pourtant une grande différence entre l'histoire, mc^mel^ien comprise, et la sociologie : je ne dirai pas (jue cette différence est celle de la i)artie et du tout; peutêtre m'expliquerai-je plus clairement en identifiant leurs rapj)orts à ceux de la cosmographie et de l'astronomie. Décrivez avec une exactitude minutieuse les états successifs et simultanés du ciel visible, vous n'avez pas encore la mécanique céleste dont les calculs portent, nous le savons, sur un ciel invisible, « astronomique », (jui seul donne prise à ses opérations. A l'ajitronome le privilège de prévoir et de prédire : il annonce les conjonctions d'astres; il tient l'avenir dans ses forniuh's; il ne le pri'voit pas, il le voit; et cela parce (ju'il éliniin<' et supprime le temps, en nndtipliant toutes les vitesses j>iir un n«»nil)n' dont il dispose; il fïiit ainsi de l'avenir avec du j)ii^-^<\ Le temps est au contraire le champ d'études ch' l'his-
272 L'ESPIUT DES SCIENCES
loi'icii : il ir<'ii |)ciil fjiirc iibsli-iiclioii. Le mol de MichchM : (( lj'hisl()ii'(M'sl une i'(''sui'i'('('li(tn », c'csl-n-dirc un l'cloiirclaiis le Icinps. cxpi-iinc mn^iiilicjucinciil l;i iiirinc idc'c. ( )ii;iii(l la làcho (le riiisloricii est ;h'Iu'\(''(' ci (|ii(' lous les l'ails sociaux s'clalcnl dans le IcMups. il i'<vstc à les syidlK'lisor, à li-ansfornici' CCS nicnics l'ails. si bien (''ludii'S dans leurs inaiiit'cstatioiis j)ass(''cs, dans Icllcs so('i('l(\s ou Ici j^Toupc (Tindividus. en un s\s(èni<' de lois, doul les suci(''l(''S et les groupes ne soni (jue les symboles [)assai;'crs.
Libre à riiistorien d'opérer lui-mémo c(^s synthèses non plus de faits mais de lois; alors il se l'ail sociologiste et c'est son droit. Il est permis aussi de li'ouNcr 1res prématurée cette assimilation de la sociologie à Fastronomie, })arce que nos prévisions sociologiques sont souvent contredites par les faits : la science positive est loin encoi'c d'être la science idéale. D'historien à sociologiste une lutte de préséance, un conflit d'attributions ne serait à redouter (pi(^ si Fhistorien était Yadius et le sociologiste Trissotin. X'oilà pourquoi, dans tout le cours des études il y aura concours et collaboration, mais surtout en quatrième année, où nous doublerons expressément le nombre d'heures attribué au professeur d'histoire. Leur mot d'ordre doit être le môme et c'est celui qui contient la profonde formule de Comte : « Induire pour déduire, afin de construire. » Et nous ferons finalement aux économistes et aux historiens cette concession qui ne nous coûte pas : sans les faits économiques et les faits historiques recueillis et classés, déjà même synthétisés par eux, (synthèses de faits précédant et préparant les synthèses de lois), le sociologiste bâtirait dans les airs la « cité des oiseaux », cité irréelle qui n'a que les deux petits défauts d'être à la fois utopique et uchronique. On a vu la chose arriver si souvent qu'il est inutile d'insister.
Si dans les sciences les plus impersonnelles, la personnalité (lu professeur joue, comme nous Favons vu. un rôle considé* rable, puisque la façon d'enseigner, la méthode adoptée, et. pour ainsi dire, le tempérament intellectuel du maître ont autant d'importance que les vérités mômes qu'il enseigne, il <'n sera de même, à plus forte raison, en sociologie. Souvenez- ^'ous des deux professeurs de mathématiques d'Edgard Quinet, l'un enthousiaste et déljordant, l'autre froid et compassé, tous deux excellents. Tel professeur s'inspirera plutôt de Michelet et enseignera surtout « la France à la France », le seul peuple qui « ait le droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce (pi'il est celui qui a le plus confondu son inti'rèl et sa destinée a\ec ceux de l'humanité ». Il aura le feu sacré, la chaleur l'ayonnante, la fhunme visible qui échauffe et remue. On ne saurait blAmer cette mrlhode^ poiu'vu que le professeur évite comme un écueil, ou plutôt comme la [)este, ce qui perdrait tout, l'emphase, la i)arade et la gesticulation patriotique. De môme que les grandes douleurs sont muettes, les sentiments profonds s'expriment sobrement. Tel autre se souvien- (h-a j)lutôt des conseils de Condorcet que ses contemporains c(»m[)aj-aient ta un volcan recouvert de neige. « On a dit que l'enseignement de la constitution de chaque pays [h cela se bornait n ('cessai rement alors l'enseignement sociologique) (h'vait faire parti(i de l'instruction nationale. Cela est vrai, sans doute, si l'on en parle connue d'un fait, si on se contente de l'expliquer et de le développer; si en l'eiisM^gnont, on se lM»nie à dire : telle est la constititt'ion établie dans CEtat et à laquelle tous les citof/em doivent se soittnettre. Mais si on entend (pi'il faut l'enseigner comme une (hjctrine conforme aux princi|)es de la raison univ(;rselle, ou exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui i*emlc le» cilov-ens inc{qml)lc» de la juger, si on leur dit : roilà ce que vous devez adorer Bëhtrand. — Le» ûlu(lu«. ïiJ
et croire, alors] c'est une espèce de religion (jue Fou veut créer; c'est une chaîne que Ton })répare aux esprits, et on \ iole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d'ap[)rendre à la chérir. » Condorcet se séparait complètement, sur ce point important, de Talleyrand et de la plupart des pédagogues de la Révolution ; chez lui, l'enthousiasme du patriote n'offusquait jamais la lucidité de l'homme de science : ne donnez pas la Déclaration des droits de r homme cl du citoyen comme des « tablettes » descendues du ciel; ne faites pas du maître un j)rêtre; ne dites pas que l'école est un « temple national » : n'ajoutez pas ainsi à l'autorité de la science une autorité étrangère aux preuves qui doivent établir la vérité; j'ai raison de croire à une expérience de physique sur le nom d'un savant dont j'ai vérifié la science et l'exactitude, je serais un sot d'y croire sur l'autorité d'un pontife ou d'un consul. Or, il faut désespérer de la nature humaine, ou appliquer cette môme règle à la morale et à la politique. Hâtons-nous de substituer le raisonnement à l'éloquence, les livres aux parleurs, et de porter enfin dans les sciences morales la philosophie et les méthodes des sciences physiques * .
Voilà le langage de la vérité : il faut que ce soit la science qui crée la foi , non la foi et l'enthousiasme qui s'imposent à la science. Mais la foi digne de l'homme, ajoute jNIichelet, « c'est une croyance d'amour dans ce que prouve la raison ». Redouter l'inertie des cœurs et l'anarchie des esprits, c'est })récisément douter de la science : le seul professeur qui n'ait aucune prise sur ses élèves, aucun empire sur les
(1) Condorcet. Yo\ . les notes de sa deuxième édition du Rapport. « Il faut, sans doute, parler à l'imagination des enfants ; car il est bon d'exercer cette faculté comme toutes les autres ; mais il serait coupable de vouloir s'en emparer, môme en faveur de ce qu'au fond de notre conscience nous Croyons être la vérité. »
ames, c'est le sceptique. Il n'est pas mauvais d'insister sur les touchantes hésitations d'un Michelet : « La foi, dit-il, comment la donner quand je l'ai si peu moi-même? » et, se plaçant particulièrement à son point de vue d'historien, il répond : j)ai' la science ! « Pour reprendre foi à la France, espérer dans son avenir, il faut remonter son passé, approfondir son génie naturel. De la déduction du passé découlera pour vous l'avenir, la mission de la France; elle vous apparaîtra en pleine lumière; vous croirez et vous aimerez à croire, la foi n'est j)as autre chose. » Ce dialogue entre la raison et le sentiment n'aura jamais de fin : laissons donc nos professeurs associer, dans la mesure qu'ils trouvent dans k'ur ame, le cœur et la raison qui, selon Pascal, ne sont qu'une m5mo chose ; ne h'ur donnons, avec le précepte d'acquérir une science solide cl de suivre une méthode sévère, que ce mot d'orchv : soyez lionnnes et soyez français, puisque votre tâche est de donner ;ni\ àm 'S la forme hum;iine et la form:' nationale.
Toute science a ses antinomies. La pédagogie ne fait j)oint exception à cette règle. On nous reprochera donc, non pas une, mais deux contradictions qu'il imporh» d'examiner hrièvement. N'y a-t-il pas antinomie et contradiction dans h; « système de la science » à arrêter notre élève au seuil de la métaphysi(|ue qui est, semble-t-il, rachôvement de la science, et t\ lui dire : « Tu n'iras j)as plus loin ! » Et d'autre part, un Traité des r Unies dans la dvmocraùe répond-il bien ù son titre ((uund il aboutit A un(; morale « scienlifi(|ue », c'est-ù-dire destinée à rester étrangère i\ la plus grnnch^ partie du peuple, puisqu'elle
suppose la connaissance de toutes les sciences (jui la préparent? Que deviennent les ignorants et les « humbles », exclus, semble-t-il, de la vie morale, puisqu'ils restent étrangers aux sciences qui fondent la doctrine morale? Arbitraire des deux côtés : dans Tordre de la quantité, puisque les études secondaires seront toujours le privilège d'un |)etit nombivî d'élus, les élus, non de la richesse, mais de Tintelligence ; dans l'ordre de la qualité puisque vous semblez réserver les plus hautes spéculations à l'enseignement supérieur, réservé biimôme à une minorité dans la minorité.
A vrai dire, je n'arrête pas mon élève au seuil de la métaphysique, je l'y conduis. Quant à ceux qui me reprocheraient de supprimer la plus brillante et la plus prospère des classes de notre enseignement classique actuel, la philosophie, je leur réponds : enseigner en première année la psychologie, en seconde et en troisième année la logique et l'esthétique, en quatrième année la sociologie et la morale, il serait vraiment étrange d'appeler cela supprimer, ou simplement diminuer la philosophie. Mais à mon avis, on donne trop de temps aux systèmes et à l'histoire des systèmes. Nous sommes tombés dans ce travers que déplorait déjà Sénèque : ce qui fut la philosophie est devenu la philologie, quod phUosophia fuit nunc philologia est. Il y a dans notre métaphysique beaucoup tro() d'érudition et d'analyse purement verbale. Il faut émonder et élaguer. Nous raffinons parfois sur la scolastique même et nous avons, comme elle, nos qiiiddités et nos haecceités, dont nous faisons le plus criant abus. Le problème posé par Ra])elais : « Utriim^ une idée platonique, voltigeant dextrement sous l'orifice du chaos pourrait chasser les esquadrons des atomes démocritiques » paraîtrait soluble et limpide à tel de nos candidats à l'agrégation, qui n'en épargnerait pas ensuite l'ingénieuse discussion à ses élèves. En revanche, il se pourrait
qu'à cette queslion : « A\ez-vous étudié la physique? » il fut i-érluit à répondre, comme un personnage du tliéàtre de X'ictor Hugo : « Un peu, dans Aristote! »
Et puis, le dirai-je, je redoute pour la métaphysique même le rôle glorieux qu'on lui fait jouer dans renseignement secondaire. Ce n'est point la dénigrer ou la supprimer : un professeur de mathématiques qui dirait : « je n'y \ eux |)oint de calcul din'érentiel et intégral », ne passerait pas pour un ennemi du calcul différentiel el intégi-al ; il obéirait au même sentiment, inspiré par la prudence et par la méthode. ,J ai peur que la métaphysique ne devienne promptement. comme à l'époque où régnait Téclectisme, le succédané d'une sorte de religion officielle dont il n'^st pas besoin de restaurer le culte. Les métaphysiciens de l'enseignement étaient alors bien moins les libres interprètes de l'univers que de bons fonctionnaires, des sentinelles vigilantes, alertes à signaler de loin, en donnant l'alarme, toute idée d'apparence dangereuse pour le gouvernement et hi société, (^cs t('ini)> ne sont plus; eu fail de métaphysique IKtat n'a désormais que sa [)lace au parterre. C est une raison jMjur qu'il ne la fasse pas enseigner dans ses Lycées ; il y a là, connue disait Montaigne, trop de « tintamarre decervelles », nuisique délicieuse pour les adorateurs de la métaphysique, qui sont parfois des poètes qui ont manqué leur vocation. Ghallemel-Lacour, à réj)0(|ue où Victor Cousin avait jeté sur son manteau de philosophe un habit quasi ecclésiastique el, corrigeant subrepticement ses livres, s'efforçait de faire vivre en |)aix ces deux « sœurs immortelles » qui sont t^uitot complices, liuitot ennemies, la religion et la métaj)hysique, faisait celte déclaration qui est fort instructive : « Elle n'a pas à remfdir cii ce monde de fonction militante ; elle n'attacjue ni ne défend. Inaccessible au désespoir et à renthou.sia.sme, elle assiste à la grandeur et à la décadence des [)euples saiw s'en
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émouvoir. Elle confesse son inutilité, que dis-je? elle s'en Inil gloire, elle la proclame, parce qu'en elle seulement réside sa sûreté. C'est pourquoi elle peut dominer tous les cataclysmes, contempler dans le plus grand calme les décomj)ositions de cro3^ances et de sociétés, se faire de la mort un sujet d'étude et ne voir dans l'univers qu'une scène de métamorphoses ou, si l'on veut, un amphithé.^tre où la nature étale ses expériences et lui découvre ses lois*. » L'atmosphère de ces salles de dissection n'est pas saine ; avant de l'affronter, il est bon de se fortifier et de s'aguerrir. D'ailleurs les grandes liypothèses scientifiques seront une initiation excellente à la métaphysique future. De même qu'on ne déduit pas, en science, de rhy[)othèse de la nébuleuse primitive la prochaine échpse de lune ou le temps qu'il fera demain, de môme nous ne faisons pas descendre des hauteurs de la spéculation transcendante les commandements du devoir ; nous le faisons jaiUir de la conscience humaine. C'est encore du divin Platon qu'il convient de prendre conseil : « Tu n'ignores pas, dit Socrate, dans la Rêjnibliqiie^ que les jeunes gens, lorsqu'ils ont pris les premières leçons de la dialectique, s'en servent comme d'un amusement et se font un jeu de contredire sans cesse. A rexem[)le de ceux qui les ont confondus dans la dispute, ils confondent les autres à leur tour ; et, semblables à de jeunes chiens, ils se plaisent à quereller et à déchirer avec le raisonnement tous ceux qui les approchent. Après beaucoup de disputes, où ils ont été tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils finissent d'ordinaire par ne plus rien croire de ce qu'ils croyaient aupara\'ant. Dans un âge plus mûr, on ne donnera point dans cette manie. On imitera plutôt ceux qui s'entretiennent dans le dessein de découvrir le vrai que ceux qui contredisent pour s'amuser et se
(1) Challemel-Lacour. Histoire de la philosophie moderne deRiUer, inlro(3.. p. xxir.
divertir ^ » Nos jeunes Français ressemblent aux jeunes Grecs dont parle Platon. Bersot, qui les voyait à l'œuvre, disait avec un sourire indulgent : « Ils ne se jouent pas de la philoso})hie, mais il faut convenir qu'ils jouent un peu de la philosophie î » La seconde antinomie doit être examinée avec la même bonne foi et se résoudre aussi simplement. Qu'est-ce que h\ morale, avons-nous dit, c'est la science même transformée en sagesse, ses théorèmes traduits, si Ton peut ainsi parler du mode indicatif dans le mode im[)ératif. D'où il semble, en effet, résulter que la morale, impliquant la connaissance de toutes les sciences, est inaccessible au vulgaire, qu'il y ^ un « vulgaire profane » qu'elle dédaigne et qu'elle a ses élus ([u'elle accueille et favorise, élus qui comptent seuls pour elle. Mais d'autre part, qu'est-ce que la science elle-même, sinon le sens commun organisé et armé des méthodes ? La science ni la morale n'ont donc rien d'aristocratique; le savant qui méprise l'ignorant n'est pas un savant, c'est un pédant; il est heureux qu'il soit toujours un ignorant par rap[)ort à tel autre savant ; et c'(îst un(; vérité qu'il mérite qu'on hii jette tMa face, «qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant ». La morale scientifique se généralisera par l'organisation de l'opinion pubHque. j;ille passera dans le sang et dans les moelles d'une génération niiciix préparée et i)lus instruite. Pai* rinthience de l'iiérédité et de l'imitation elle s'incorporera finalement ri l'Ame humaine et, scmbhd)le à ces principes innés qui, selon Leibniz, nous sont aussi nécessaires pour juger ((ue l(\s muscles et les ten(h>ns pour marcher, bien que nous n'y pensions pas, elle devieiuh'a adhérente et consubstantielle à notre esprit. Sa force invisilile rt présente exercera une action irrésistible. La raison n'a pas ;'i i-ougir d'aspirci- à dcNonir instinct et « préjugé » puis-
(I IMulnn. /-</ l{rjjuhli(/iie, liv. VII.
iî80 L'ESPRIT DES SCIENCES
qu'elle est ])ar sa nature rinstinct humain par excellence et que ses « |)réjug*és » s'appellent, de leui* wm nom. les princi})es directeurs (le notre connaissance. Ilôvx'ries, dira-t-on, (jue ces prévisions qui ne sont que des j)rédictions à longue échéance. Mais, dès aujourd'hui, ne voyons-nous pas la science pénétrer la \\e moderne, tantôt en minces filets, tantôt en larges ondes de lumièi'e et la t»*ansfigurer ? Une invention, un j)rogrès industriel ou mécanique, qu'est-ce autre chose que du travail manuel économisé ou })lutôt intellectualisé ? Je n'ai pas besoin de connaître la théorie mathématique de l'équivalence et de la transformation des forces pour en utiliser les applications et m'éclairer à la lumière électrique. Je sais seulement que le cerveau du savant est la ^ éritable dynamo qui opère ces transformations et ces métamorphoses, plus merveilleuses que celles de la fable. Ma dignité d'ignorant est sauve, parce que je ne puis douter que tous les cer\'eaux ne soient faits de la même substance et ne reçoivent d'une même raison Fimpulsion initiale. Il arrive encore maintes fois que la main se révoltecontre le cerveau j mais, du moins, ce mot impie ne sera plus prononcé qui en^ o} a Lavoisier à l'échafaud : la République n'a pas besoin de savants !
Un anglais, Stuart Mill, a créé un mot qui manquait à la langue française et dont il faut le remercier : c'est le mot <( pédanlocratie » ; il désigne très bien ' l'empire ^tyranniquc que la fausse science tente de s'arroger. Ce n'est pas sans motif que j'ai tant insisté sur le principe cartésien de l'égalité des raisons : le génie de Descartes était, disait-il, la méthode; le génie de Newton, une longue patience. C'est ce que j'ai voulu ex})rimer par un mot unique : la « réflexion » est la racine commune de la science et de la morale et ce qu'elle découvre d'abord au fond de nous-mêmes, c'est cette spontanéité de la raison qui est la virtualité de la science et qui ne
manque à aucune àme humaine, plus \'ive même chez cei'tains ignorants que chez certains savants, s'ils se contentent de loger la science dans leur esprit comme on range des livres dans une bibliothèque. Le plus clair résultat, c'est d'étouffer la spontanéité de rintelHgence sous la masse des connaissances, le matériel des \ érités toutes faites, Tencyclopédie des conc lusions oljtenues par d'autres. Le pessimisme ckurvo3'ant de J.-J. Rousseau lui suggérait un demi-sophisme qui est plus qu'une demi-\'érité. « Il n'y a point de ^ rai progrès dans la raison, disait-il, parce que tout ce qu'on gagne d'un coté, on le perd de l'autre, que tous les esprits partent toujours du même pohit et que le temps qu'on emploie à savoir ce que d'autres ont pensé étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumière ac(|uise et moins de vigueur d'esprit. » Traduisez pai* le mot de ^Montaigne, proverbe en son temps : les plus grands clercs ne sont pas les plus fins; riche de science, indigent d'espril. Mais la xvixïe science est précisément celle qui pense par elle-même, création ou créatrice de la « vigueur d'esprit ». Elle n'ignore pas ([u'étant fille d'ignorance, son j)i'emier devoir est de respecter sa mère, llentui a fait ce rêve d'une « élite des êtres intelligents » qui se rendrait « maîtresse des plus imjMjrtaiil> secrets de la réalité « et dominerait le monde par les plus puissants moyens d'action qui aient jamais été réunis entre les mains de la tyrannie et du despotisme ; c'est le rêve (Tun soj)liiste : il pouvait éclore dans une Ame de prêtre (jui tiainc «iMorc les morceaux de sa cliahie, non dans un cœur dv sa\aiit '. (hie j'aime mieux Pasteur unissant dans une même
il) Il faut noter, pour être juste, que llenaii. philoscjphe « oiuloyanl et divers », avait élo(jueijm»cut exposé une t«>ut .uilre thèse : « Quelle douleur pour le savant et le penseur de se voir, par leur excellenre ujAuie. isolés de l'humanité, ayant leur monde à part, leur croyance à part ? Kl vous vous étonnez (pj'avec cela ils soient parfois tristes et solitaires! Mais ils posséderaient l'intini, la vérité absolue, rpi'ils devraient soulirir do la posséder seuls, et regretter les rôves vulgaire» qu'ils iavouraient au moins
pensée la science et le dévouement : « En fait de bien à r-épandre, disait-il, le devoir* ne cesse que \h où le pouvoir manque. »
On vient de faire ingénieusement, dans une llièsc; de doctorat, Fanalyse et Téloge de « Tignorance et de Tirréflexioii ». M. Gérard-Varet démontre par les faits que Fignoi-ancc^ primitive n'est i)as Fatonie et la torpeur de Tesprit, mais ré[)anouissement prodigieux, dans les grands poèmes qui bercent encore Fhumanité, liymnes védiques, épopéps homériques, de la pensée humaine, libre encore des Hens de la réflexion critique. Ce sont les forêts vierges de la pensée, ^'igoureuses poussées d'un sol d'une inépuisable fertilité. Autour de ces profondes conceptions mythiques, l'imagination, cette autre forme de FinteUigence, enroule ses légendes, entrelace les lianes de ses contes merveilleux, qui enveloppent à la fois toute la science et toute la morale de ces temps reculés. Déjà Littré, dans la préface qu'il a écrite })our le livre de Salverte sur les Sciences occultes, se montrait vivement frappé de la fécondité de l'ignorance qui, en tout ordre de recherches, a créé la science avant la science, surpris les secrets de la nature, découvert des arcanes qui nous dépassent et réalisé des merveilles, accom})h des miracles qui nous semblent encore^ aujourd'hui incroyables, en déj)it de toute notre science ; de sorte que les uns prennent le parti de les nier, les autres de
en commun avec tous... Que sert telle magnifique découverte si tout au plus une centaine de personnes en profitent ? En quoi Ihunianité est-elle plus avancée, si sept à huit personnes ont aperçu la haute raison des choses? Un résultat n'est acquis que quand il est entré dans la grande circulation. Or les résultats de la haute science ne sont pas de ceux qu'il suffit d'énoncer. Il faut y élever les esprits... Une civilisation n'est réellement forte que quand elle a une base étendue. L'antiquité eut des penseurs presque aussi avancés que les nôtres ; et pourtant, la civilisation antique périt par sa paucité, sous la multitude des barbares. Elle ne portait pas sur assez d'hommes, elle a disparu, non faute d'intensité, mais faute d'extension. » V Avenir de la science.WU.
les expliquer par la survivance d'une civilisation perdue et d'une science antérieure, égale ou supérieure à la niMre. dont quelques rayons se seraient conservés dans la mémoire des hommes. Hypothèse et scepticisme également inutiles ; nous voyons tous les jours le même spectacle sur une scène plus réduite. Joignez ensemble tous les perfectionnements de notre industrie et de nos machines, perfectionnements dont beaucoup sont dus à des ou\ riers ignorants, vous aurez, toute proportion gardée, Téquivalent de cette végétation exubérante et luxui'iante que le soleil des troj)iques a fait éclore en poèmes et en hymnes sublimes mais confus. L'ignorance qui dit avec Socrate : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien » ; ou encore : « Je ne sais qu'une petite chose, l'amour », c'està-dire l'aspiration à la vérité et à la beauté, cette ignorance est bien près et peut être au-dessus de la science. Th. Joutîroy n'était pas un courtisan du peuple quand il écrivait : « Interrogez un homme du peuple et ^'ous \<)us convaincrez qu'ici comme en tout, il y a bien moins de (hlTérence (ju'en a la ridicule habitude de le croire entre un homme et un honnn(\ entre une intelligence et une autre. » Vous vous rappelez c(\s « animaux farouches » que La Bruyère a vu sortir de leurs tanières et errer <lans la campagne ; quand ils relèvent leur tête courbée vers la terre, ils montrent un \'isage humain : et, en eiîet, dit le moraliste, ce sont des honnnes. (]e sont des hommes ! Tous nos contemporains ne conviennent pas de cette découverte qui date pourtant de plusieurs siècles, cai* c'est Descartes cpii l'a faite, en disant (|ue les raisons sont égales et que « le bon sens est la chose du inonde la mieux partagée », doctrine très [)hilosophi(pie et pas du tout déniagogicjue. Le paysan et l'ouNricr sont donc pour mous drs confrères en science et des frères en ignorance. Hien de plus « logirpie », dîuis une théorie de la sricncc (|ui hi posecounne
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reLitive, et rien de plus absurde, si la science se donne comme absolue, car dans Jle premier' cas il n y a de difîérence que dans le degré, et dans le second cas il y a hétérogénéité de natui'e et manque « absolu » de commune mesure.
A cette doctrine scientifique de liberté, d'égalité et de fraternité (il n'y a pas de meilleure et déplus complète formule), on [lourrait trouver des raisons sinon plus concluantes, du moins plus profondes, qui rassureraient les sceptiques les plus obstinés sur Ta venir de la morale fondée sur la science. 11 serait troj) paradoxal que ce livre se terminât par une apologie de Fignorance, aussi mon but est-il tout autre : réconcilier les « intellectualistes » et les « volontariens » en montrant que la premièi*e démarche de la a bonne volonté » doit êtrtî de se tourner vers la lumière, qui est une force et la plus grande force. La bonne volonté n'est pas destinée à la vie solitaire et égoïste : c'est au miheu d'un vaste système de solidarités naturelles et sociales, aides quelquefois, obstacles s()u\(^nt, qu'elle déroule la série de ses actes successifs : connne il ne dépend i)as d'elle d'accepter ou de répudier ces innombrables solidarités, force lui est bien de les comprendre et de les connaître, dans l'intérêt même de la vie morale comme de la \ ie sociale et de la vie mentale. La science est, comme la moralité, œuvre d'initiative et de hberté. Où donc est aujourd'hui la vérité de demain ? Où donc était hier la vérité d'aujourd'hui ? Où donc était la loi avant qu'elle fût cuiirue? Où donc le théorème avant le géomètre? Un pénétrant métaphysicien répond : « La vérité est que c'est le géomètre qui a, par un efTort souverain de sa pensée, inventé le théorème, qui a fait être un jour ce qui auparavant n'existait })as encore, qui a projeté devant lui et dans son œuvre cette nécessité que nous appelons logique, mais qui Fa fait jaillir de sa liberté même. Nécessité dans l'œuvre, mais non dans
Fouvrier, voilà ce qui est vrai ; et ainsi la science même est iiiî hommage rendu à notre liberté * . » L'homme gag^ne à la sueur de son front le pain de Tintelligence aussi bien que le pain du corps. Entre le travail manuel qui crée la « richesse » et le travail intellectuel qui crée la science, il n'y a de différence que dans la mise en œuvre et le point d'application d'une identique liberté. Le travail des deux côtés est moralisateur et méritoire. A leur racine dans l'Ame, les libertés sont égales parce que, disait Descartes, elles sont infinies, incoercibles. Il y aura toujours des pauvres et des riches dans l'ordre de la société et dans l'ordre de la science, mais le plus pressant de nos devoirs n'est-il pas de remédier à l'inégalité révoltante de la distribution des richesses matérielles <'t des richesses intellectuelles ?
Je regarde donc l'œuvre de « l'extension universitaire » comme l'une des plus belles et des plus hautement morales auxquelles un homme de cœur puisse actuellement consacrer sa vie. C'est Tallirmation dans les faits de la fraternité des intelligences. Aussi démolirais-je plutôt de mes mains ce Lycée que je viens de construire si lal)Orieusement, si, par une inconséquence et une étroitesse d'esprit qui ne sont (jue trop à redouter, on devait commettre ces deux fautes irré[)alables : nuitilei' la série des sciences, soit î\ la bavSe, s<^if ;m sommet, comme s'il s'agissait de former des savants s[)éciaux et non de faire des hommes complets ; oublier (jue le Lycée doit être le centre et le noyau d'un enseignemeilt po|)ulairo dont j'ai ailleurs décrit l'organisme sous le nom (Tinstituts, enseignement qui s'adressera a à tout l'iionune et à tout le [)euple », et constituera bien moins des satellites (pi'une alnius- [)hère ti nos Lycées età nos (Collèges. 11 faut cpie la science envoie
(I) A. Ilannequin. Notre détresse morale, discours prononcé en 1897.
à tous ses rayons et sa parole, si Ton veut qu'à la fin les aveugles voient et les sourds entendent. Il n'y a pas là de miracle : tel qu'on croit aveugie n'est qu'aveuglé, et il n'y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Ce n'est pas de la science, dira quelque « pédantocrate », c'est de la vulgarisation. Autant vaudrait dire : c'est la morale (pie nous enseignons, que nous importe la moralité ! Et que m'importe à moi la science (igée et cristallisée dans les livres ? Le philosophe que je viens de citer dit avec une grande profondeur de bon sens : «Ce n'est point dans les hvres, oîi elle est consignée, que la science progresse : c'est lorsqu'on la dépose dans les âmes multiples, qu'elle fait vivre sans doute, mais aussi qui la font vivre. Et de même en est-il de la morahté ; elle aussi se renouvelle et progresse sans cesse, par les grands inventeurs et les initiateurs, qui font renoncer les hommes aux doctrines établies, par les petits et les humbles, qui repensent en esprit l'œuvre des inventeurs. Et ce renouvellement n'est point bouleversement, ou ne l'est qu'en apparence. » Ce mot de renouvellement me plaît mieux que le mot savant d'évolution et que le mot inquiétant de révolution. Les hommes ont été longtemps ballottés, dans une nuit profonde, sur une mer d'ignorance, de doutes et d'erreurs, mais l'esprit a souillé sur les eaux, et l'arche qui portait l'immanité s'est enfin arrêtée sur une haute montagne ; })uis l'intelhgence, messagère ailée et sacrée , a pris son vol et la voici qui, après avoir erré longtemps, incertaine et tremblante, rapj)orte le rameau d'olivier non pas orgueilleuse de l'avoir la première aperçu et cueilli, mais fraternellement heureuse d'annoncer à tous la u bonne nouvelle», l'évangile des temps prochains, la science libératrice et moralisatrice.