‹ Les études ecclésiastiques [microform]: d'après la méthode de MabillonChapitre 20 sur 98 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la Théologie scolastique et positive.

Mabillon ne cache point ses préférences pour la théologie positive, qui s'appuie sur l'autorité des Ecritures et de la Tradition^ dont les Conciles et les Pères sont les principaux interprètes. Il ne dédaigne pas cependant la théologie scolastique, qui, en utilisant l'activité de la raison humaine, a pu mettre la philosophie au service de la vérité divine.

Elle excelle à tirer les conséquences des vérités révélées dans l'Ecriture et la Tradition, à les grouper, à montrer leur harmonie avec les vérités naturelles et à rendre, par ce moyen, l'acte de foi plus facile. Cet usage du raisonnement est toujours utile, si l'homme ne s'écarte jamais du respect qui est dû à la parole de Dieu et s'il ne cherche pas à pénétrer de lui-même dans des connaissances supérieures à sa nature et que le Seigneur a jugé bon de lui cacher. Les premiers apologistes du christianisme et ses défenseurs de tous les siècles ont employé cette méthode. Les Pères l'ont principale-

ment suivie toutes les fois qu'il leur a fallu exposer la religion aux fidèles ou réfuter les attaques des philosophes .

Mais ils ne se sont pas occupés de réunir les vérités religieuses suivant une méthode scientifique, pour constituer un corps de doctrine. Le premier qui ait tenté une œuvre de ce genre est un évêque de Saragosse du VII^ siècle, nommé Tayon \ et eucore s'est-il borné aux seuls témoignages fournis par saint Grégoire le Grand et à quelques citations prises dans saint Augustin. On y chercherait en vain soit une opinion personnelle à l'auteur, soit une conclusion tirée de Tune ou l'autre des autorités qu'il présente. Il a simplement fait œuvre de compilateur. Les textes sont distribués avec ordre dans cinq livres, dont le premier traite de Dieu et de ses attributs ; le deuxième, de l'Incarnation, de la prédication de l'Evangile, des pasteurs et des fidèles; le troisième, de la hiérarchie ecclésiastique, des vices et des vertus; le quatrième, des jugements de Dieu, des tentations et des péchés; et le cinquième, des réprouvés, du jugement dernier et de la résurrection.

Le grand ouvrage de saint Jean Damascène, qui a pour titre De Fide orlhodoxa ^, a exercé une influence considérable sur la méthode de l'enseignement théologique. C'est une vraie Somme de théologie qu'il a composée. De ses quatre livres, le premier s'occupe de Dieu et de ses attributs ; le deuxième, de la création, des créatures et de la prédestination ; le troisième et le quatrième, de l'Incarnation et des mystères. Le saint doc-

teur s'est prescrit une règle fort sage, que les théologiens devraient ne jamais perdre de vue : il n'avance rien que Dieu n'ait révélé aux hommes dans les livres de TAncien ou du Nouveau Testament ; il évite les questions relatives à l'essence divine, aux conditions dans lesquelles Dieu est présent partout, à la manière dont le Père engendre le Verbe et dont l'Esprit-Saint procède de l'un et de l'autre, etc. Toutes choses sur lesquelles la Bible garde un silence profond.

Saint Anselme est le premier parmi les Latins qui ait adopté la méthode scolastique. Son exemple a été suivi par Guillaume de Champeaux, Pierre Abélard, Anselme de Laon, et en général par les maîtres du Xll^ siècle. Ceux qui voudraient connaître plus à fond les origines et le développement de cette forme nouvelle de l'enseignement de la théologie n'ont qu'à lire une histoire de la scolastique.

Les écrivains que nous venons de signaler n'ont pas abandonné complètement dans leurs écrits le procédé oratoire si cher aux auteurs des premiers siècles de l'Eglise. Leur méthode parut moins didactique que les formules concises ou sentences auxquelles Robert Pullus, Pierre de Poitiers et surtout Pierre Lombard réduisirent la doctrine des Pères. Les quatre livres des Sentences de ce dernier eurent une grande vogue parmi les ecclésiastiques, jusqu'au jour où ils furent supplantés par la Somme de saint Thomas. La lecture de cet ouvrage^ qui marque l'apogée de la scolastique, est nécessaire à tout théologien. Une faudrait pas, sous prétexte de l'étudier à fond, négliger les Ecritures, les Pères et les Conciles. Toutefois ceux qui n'auraient ni le temps ni le moyen d'étudier les Pères et les Conciles dans

leurs sources pourraient se contenter de la Somme ou du Commentaire d'Estius sur le Maîire des Sentences.

L'auteur du Traité des Etudes monastiques fait grand cas de Tœuvre de Pierre Lombard ; c'est, à son avis, un manuel que recommandent sa brièveté, le choix et la distribution des matières, le recours à l'autorité de l'Ecriture et des Pères. 11 serait bon néanmoins d'ajouter un certain nombre de témoignages omis, et en particulier les décisions des conciles, qui font généralement défaut.

La scolastique ne tarda guère, après saint Thomas, à déchoir et à se perdre dans des subtilités dénuées d'intérêt. Cette méthode n'est pas cependant responsable du mauvais usage qu'en ont fait de trop nombreux auteurs. Nul ne peut contester les abus qui régnèrent longtemps au sein de l'école. C'est à eux que vont les griefs de Mabi lion contre la scolastique.

Des théologiens, ignorant la réserve de saint Jean Damascène, oubliaient les limites de la raison humaine et s'égaraient dans un monde que Dieu lui a fermé. Certains esprits se résignent difficilement à ignorer ce qu'ils ne peuvent savoir. Le dédain de la scolastique pour la forme littéraire n'était pas de nature à rendre attrayante l'étude de la théologie. Mabillon, nous le verrons bientôt, croit que la noblesse et Télévation du langage, la vivacité et le charme du style n'enlèveraient rien à la force du raisonnement. Plus encore que cette aridité, l'inutilité d'une foule de thèses provoquait de sa part des plaintes légitimes. Des questions chimériques, étrangères à la révélation, défiguraient renseignement de la théologie. La Tradition ne comptait plus. On voyait se glisser, sous le manteau de la philosophie,

des arguments « puérils et indignes de la gravité de notre sainte religion ».

11 suffit de parcourir la liste considérable des erreurs condamnées par l'Université de Paris pour se rendre compte du danger auquel ces abus exposaient l'intelligence et des maîtres et des élèves.

Uembarras de l'Ecole quand elle fut aux prises avec le protestantisme, qui se servait d'armes nouvelles pour attaquer dans ses fondements la foi catholique, lit sentir la faiblesse d'un système qui accordait si peu d'importance à l'Ecriture et à la Tradition. Gela eut pour conséquence une réforme de l'enseignement tliéologique. Aussi Mabillon peut-il faire la déclaration suivante : « On donne moins aujourd'hui aux raisonnements qu'à l'autorité, et on étudie l'Ecriture et les sentiments des Conciles et des Pères dans leurs sources, et non pas seulement dans de médians extraits, que les scolasti- *ques empruntoient les uns des autres, et s'en servoient bien souvent contre le sens des auteurs, pour n'avoir pas consulté les originaux, »

Voici, toujours d'après Mabillon, les écueils contre lesquels les scolastiques doivent se tenir en garde, s'ils veulent faire de cette méthode un usage prudent : « qu'ils ne fassent pas de la théologie une école de chicanes, un magasin de vaines questions, indignes de la matière qu'ils traitent, et un répertoire de méchans raisonnemens, qui servent plutôt à dégouster les esprits des choses saintes, qu'à les leur persuader et à les défendre. »

Ils n'ont qu'à marcher sur les traces des premiers scolastiques, saint Jean Damascène, saint Anselme, Pierre Lombard et saint Thomas.

Parmi les théologiens modernes, le Dominicain Melchior Gano, autem' d'un remarquable ouvrage sur les Lieux théologigues, est celui que Mabillon recommande avec le plus d'instance. Depuis lors, la Compagnie de Jésus, les Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, les diverses familles religieuses etle clergé séculier ont fourni aux études théologiques des hommes éminents. On peut dire que cette branche de la littérature ecclésiastique est encombrée d'ouvrages de valeur, parmi lesquels il est souvent difficile de faire un choix. Les œuvres de quelques-uns des théologiens les plus estimés, un manuel ou deux de théologie, un ouvrage sur les thèses qui ont été l'objet d'une étude spéciale^, suffisent à un homme qui veut connaître le dogme catholique, sans devenir toutefois un théologien de profession.

L'auteur des Etudes monastiques donne aux théologiens quelques avis ; c'est la partie la plus intéressante du chapitre qu'il leur a réservé.

1. Commencer par un traité De Locis iheologicis^qui « sont comme la base et le fondement delà théologie ». Cette étude, en elle-même très intéressante, est une préparation indispensable. L'ouvrage de Melchior Cano sur cette matière, l'un des mieux écrits qui soient sortis de la plume d'un théologien, pourrait servir de modèle à ceux qui veulent vivilier par les qualités littéraires l'aridité du raisonnement théologique.

2. Lire ensuite les quatre livres de saint Jean Damascène sur Za jPoi oWAoo^oaîe, les traités théologiques de saint Anselme, le maître des Sentences.

3. Aborder ensuite les ouvrages des Pères de l'Eglise qui se rapportent aux diverses parties de la théologie,

en y joignant quelques traités des théologiens modernes. Choisir dans ces lectures les arguments et les textes quf paraissent les plus propres à éclairer les questions que Ton se propose d'étudier.

4. Avoir une connaissance suffisante de l'histoire de l'Eglise et des conciles généraux.

5. Eviter toutes les questions inutiles, « comme sont celles de la puissance obédientielle, de la manière que le feu matériel agit sur les esprits des damnés, et généralement la plupart des questions qui regardent le quomodo. ou, si on les traite, que ce soit brièvement. »

6. N'affirmer une chose que si vraiment elle apparaît telle, et ne lui donner que le degré de certitude qui lui appartient : ne jamais chercher à faire passer comme des articles de foi les opinions particulières aune école, à un Ordre religieux, à quelques théologiens. Il n'est pas permis de substituer son propre jugement à l'autorité de l'Eglise.

7. Fuir dans les discussions les excès qui les font dégénérer en disputes personnelles.

8. Éviter les discussions, car elles portent, la plupart du temps, sur les mots plus que sur les idées ; il suffit, pour les arrêter, de préciser le sens des termes employés par chacun. La science ne gagne pas grand chose à ces querelles théologiques.

9. Aux expressions nouvelles préférer celles qui sont consacrées par l'usage de l'Eglise, des Pères et des théologiens les plus estimés.

10. Ne pas s'astreindre tellement aux formes traditionnelles de l'école qu'on en vienne à négliger les avantages d'une exposition plus littéraire.

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