‹ Les études ecclésiastiques [microform]: d'après la méthode de MabillonChapitre 25 sur 98 · CHAPITRE VI De l'étude de la Philosophie · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI De l'étude de la Philosophie

Il n'est pas, dans l'ordre naturel, d'étude plus importante que celle de la philosophie. Elle a pour but de cultiver la raison humaine et de la guider dans la recherche de la vérité. C'est elle qui fait de l'homme un vértiable ami delà sagesse, c'est-à-dire, comme Mabillon aime à le redire après Fleury, « un homme qui raisonne droit, qui soit toujours en garde contre toutes les causes de l'erreur; qui ne suive, dans toute la conduite de sa vie, que la raison et la vertu ; et qui cherche à connoistre en chaque chose la vérité et à remonter jusqu'aux premières causes. 11 est vray que la pluspart des hommes en seroient capables s'ils usoient bien de leur raison, et s'ils ne précipitoient point leur jugement ; mais il est bien rare d'en trouver qui ayent une volonté assez droite et une assez grande force pour résister à leurs passions ».

Non^cohtente de donner sur Dieu, sur l'homme et

la nature des idées générales que nulle autre science ne peut fournir, et d'enseigner les principes sur lesquels repose toute morale, la philosophie prépare aux chrétiens des armes pour défendre la foi contre les attaques des sophistes et des incrédules. Elle est un hommage rendu à Dieu, auteur et source de toute vérité. Les notions qu'elle fournit disposent l'esprit à s'élever jusqu'à l'ordre surnaturel. La méditation et la contemplation de tout ce que la nature présente de plus sublime dégage peu à peu l'âme de la matière. La joie que procure la vérité, même entrevue, fait vite oublier la peine qu'à coûtée sa recherche.

La révélation chrétienne, en déclarant à l'homme sa fin dernière et les moyens de l'atteindre, a beaucoup simplifié la tâche de la philosophie dans l'étude de la morale naturelle, ce qui nous donne sur les païens une incontestable supériorité. La logique, la métaphysique et la connaissance des lois générales qui régissent le monde sont à peu près aujourdhui dans l'état où elles se trouvaient avant l'Incarnation. Les systèmes ont succédé aux systèmes, « et après de longues disputes, on nesçait presque encore à quoi s'en tenir ».

Gela ne surprend guère Mabillon. Laissons-le exposer lui-même son sentiment sur ce sujet : « Il ne faut pas attendre beaucoup d'avantage des disputes des hommes, qui embarrassent bien souvent les matières, au lieu de les éclaircir. On disputera éternellement, et les hommes seront toujours les mêmes, c'est-à-dire toujours errans et incertains dans leurs sentiments, lorsqu'ils ne seront pas guidés par la foy ou par un grand amour de la vérité qui les délivrera de tous préjugés. » L'histoire de la philosophie trouve, dans ces variations de l'esprit humain, une matière inépuisable.

L'exposition et la discussion de tant d'opinions contradictoires et d'erreurs souvent absurdes encombrent singulièrement l'étude de la philosophie. Elle se réduirait à bien peu de chose si elle se bornait à exposer ce qui est hors de doute.

Seuls l'amour de la vérité et une grande droiture d'esprit sont capables de préserver un homme des erreurs et des méprises dans lesquelles tant d'autres sont tombés. 11 faut, pour cela, s'aô'ranchir des préjugés qui troublent l'intelligence et lui montrent les choses autrement qu'elles ne sont; la naissance, l'éducation, les sens, les passions et les opinions reçues prédisposent facilement à certaines illusions. Celui qui n'affirme rien sans en avoir une idée claire, et distincte échappe à bien des écueils. C'est une loi que l'homme honnête et sage ne devrait jamais transgresser.

Et encore faut-il beaucoup se défier de soi-même et ne pas crier trop tôt à l'évidence. Nous prenons si aisément une simple apparence pour la réalité ! Rien mieux que la prière n'établit dans l'âme cette prudente réserve, qui est la meilleure amie de la vérité. Cette réserve est surtout nécessaire toutes les fois qu'on se trouve en présence d'un système nouveau, flattant l'imagination et répondant à des aspirations intimes ; car alors l'imagination et la sensibilité cherchent à prendre la place de l'intelligence, qui est seule cependant capable de voir clairement les choses et de les juger dans leur réalité.

Cet écueil se présente surtout en métaphysique. Cette étude offre un champ très vaste aux spéculations et aux raisonnements subtils. L'expérience montre combien il est facile de s'y égarer en tirant d'un principe accepté

pour vrai des conséquences fausses et d'autant plus dangereuses qu'elles ont un point de départ plus absolu. Rien ne serait plus funeste que de soumettre à un pareil procédé Fétude de la religion.

De la prudence extrême avec laquelle l'homme doit aborder les questions philosophiques, il faudrait bien se garder de conclure à l'inutilité de la philosophie elle-même et à l'inanité des efforts que l'esprit humain peut faire dans le but de trouver la vérité. La vérité naturelle est l'œuvre de Dieu ; nous lui devons respect et amour. Ce n'est pas perdre son temps que de travailler avec ardeur pour mériter de la posséder, ou tout au moins de s'en approcher davantage.

La Logique, qui est la première partie de la philosophie, a pour but de donner k la véritable idée de nos connaissances » . Elle nous éclaire sur les notions du vrai et du faux, de l'affirmation et de la négation, de l'erreur et du doute, et sur le lien qui doit unir nos pensées pour que nos raisonnements soient justes : toutes choses indispensables à qui veut perfectionner sa raison et mûrir son jugement. C'est ce qu'il faut avant tout chercher dans cette étude.

On l'a malheureusement encombrée d'une foule de questions oiseuses qui compromettent souvent le profit que l'on devrait en attendre. La science ne perdrait rien si elles étaient livrées à un oubli d'où on n'aurait jamais dû les faire sortir. Que de temps les philosophes ont ainsi perdu !

L'abus qui a été fait de l'argumentation a entraîné certains esprits dans une voie fort dangereuse : Fart de « chicaner et de disputer de tout à tort et à travers » . On ne saurait imprimer à son intelligence un pli plus fâcheux. Mieux vaut lui donner l'estime de la droiture et l'accoutumer « à se laisser vaincre et à se rendre à la vérité». Car « c'est être véritablement victorieux que de se laisser vaincre par la vérité ».

L'humeur batailleuse et l'amour de la discussion ne caractérisent pas généralement les esprits sérieux et vraiment philosophiques. Une sage modération leur convient beaucoup mieux. Mabillon propose l'exemple de saint Maxime, qui fut le redoutable adversaire des monothélites : il eut, dès sa jeunesse, l'horreur de la chicane et du sophisme; les raisonnements solides et les conclusions fortement appuyées séduisaient son intelligence. L'amour de la chicane avilit et souille la philosophie ; tel était, du moins, son sentiment,

La Métaphysique a pour objet les principes qui servent de fondement à nos connaissances : telles sont les idées de l'être, de la substance, de l'accident, delà pensée, de la volonté, de l'étendue, du nombre, du mouvement, du corps, du suppôt, de la personne, du mode, de la figure, de la couleur, etc.

L'idée du bien, de la fin dernière et de la béatitude sont du domaine de la Morale; mais qu'on ne s'arrête pas à examiner « si l'essence de la béatitude formelle consiste dans un acte de l'entendement ou de la volonté ». A la même partie de la philosophie se rattachent encore les actes humains, la conscience, les passions, leurs causes et leurs effets, les habitudes bonnes ou mauvaises, les vices et les vertus, les lois et

robligalion qu'elles imposent, et entin les principes généraux, fondés sur le sens commun, qui règlent la conduite desliommes.

La Morale s'occupe également des études, à peine connues au siècle de Mabillon, et qui ont pris de nos jours, sous le nom de sciences économiques et sociales, une importance si grande. 11 faut avoir sur elles des notions très claires, si Ton tient à éviter les écueils contre lesquels la bonne volonté de plusieurs hommes sans principes sûrs est allée 'se briser et si l'on ne veut pas vivre en dehors d'un courant qui intéresse Favenir de l'Eglise et de la société. On ne saurait, en pareille matière, montrer trop de défiance envers les théoriciens, qui dédaignent la doctrme de l'Evangile et lancent les hommes dans des voies périlleuses sans tenir le moindre compte de l'expérience des siècles passés.

Mabillon ne fait pas dans son travail la part très large à l'étude des sciences naturelles. Ellesn'avaientpasdefait, au XVII^ siècle, l'importance qu'elles ont prise depuis.

Mais les attaques dirigées contre la religion par les philosophes du siècle dernier et par les rationalistes de notre époque ont causé tant de ruines morales, que les défenseurs de l'Eglise ont dû déployer une activité extraordinaire pour réfuter des erreurs que les âges chrétiens ne pouvaient même pas soupçonner. Le prêtre est tenu de connaître et les difficultés que soulève l'incrédulité moderne et la réponse qui lui est faite s'il veut tenir dignement son ministère. Il lui suffit de choisir quelques ouvrages bien au courant de l'état actuel de cette branche de l'apologétique, sans se préoccuper outre mesure d'erreurs tombées dans l'oubli et de la réfutation qu'elles ont provoquée.

Mabillon donne, sur la méthode que peut suivre dans son enseignement un professeur de philosophie, des indications qui, sans venir d'un homme expérimenté en pareille matière, méritent d'être signalées ici.

Il ne croit pas qu'un maître puisse, avec plaisir pour lui et intérêt pour ses élèves, se réduire au rôle de simple commentateur d'un manuel rédigé par autrui. Qui possède bien un sujet, et tout professeur doit en être là, ne peut accepter toutes les idées et tous les sentiments d'un auteur. Il a dans la perception de la vérité ses vues originales ; son enseignement, comme ses idées elles-mêmes, ne peut être que personnel. Ses élèves acceptent plus complètement son autorité. Comme il connaît la force de leur esprit et l'étendue de leurs connaissances, il lui est très facile de se mettre à leur portée. Les notes que ses disciples sont tenus de prendre exigent de leur part une application qui leur est fort avantageuse.

Les nouveaux professeurs feront bien toutefois d'attendre quelque temps avant de rédiger leurs cours. L'explication d'un auteur s'impose au début. Mais il est bon de s'en afifrancliir dès qu'une certaine expérience est acquise.

Le maître peut se ménager à lui-même un repos et procurer à ses élèves un délassement très utile en interrompant son enseignement personnel pour lire ou faire lire des passages empruntés soit aux philosophes de l'antiquité, soit à des écrivains modernes, qui ap-

puient ou éclairent la thèse qu'il soutient. Rien n'est plus propre à stimuler l'attention et à ouvrir des horizons nouveaux. Il est utile de provoquer alors la curiosité des élèves et d'accueillir avec plaisir leurs questions et leurs réponses. Un maître éclairé trouve là un excellent moyen de compléter ses leçons et de former le goût des jeunes hommes qui lui sont confiés.

On peut suivre cette méthode dans l'enseignement de la théologie.

Les argumentations et les actes publics avaient joué un grand rôle dans les Universités et les écoles du Moyen-Age ; le XVIP siècle restait fidèle à cette coutume de la scolastique. Qu'en pensait Mabillon?

Sans aller jusqu'à condamner un usage consacré par une longue expérience, il exprime quelques réserves motivées par des abus incontestables. Voici les conseils qu'il donne à ce sujet ; ils sont de nature à corriger les excès dans lesquels plusieurs se laissaient entraîner.

1 . Qu'on oblige les élèves à proposer des difficultés sérieuses, au lieu de s'amuser avec des niaiseries.

2. Qu'ils évitent, dans l'exposition de la difficulté, la phraséologie de convention dont le moindre inconvénient est d'allonger leur raisonnement et d'amoindrir sa valeur.

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