CHAPITRE XIII
De la Prédication
« Il n'y a point de fonction plus noble et de plus élevée dans l'Eglise que la prédication de TEvangile. Notre-Seigneur en a fait presque son unique employ pendant sa vie publique, et c'a été une des premières choses qu'il a recommandées à ses Apôtres. Ce saint ministère a été, depuis, confié aux évêques, leurs successeurs, qui l'ont communiqué aux autres ecclésiastiques qu'ils en ont jugés capables. »
Cette fonction suppose en ceux qui l'exercent beaucoup de piété, d'humilité^, de zèle, de lumière et de talent; avant d'annoncer la parole de Dieu, il faut avoir réuni, par l'étude et la prière, des provisions abondantes de doctrine et de piété ; sans quoi un prédicateur donne à ceux qui l'écoutent « des spéculations creuses et des pensées sans solidité ».
Bien mal avisés sont les prédicateurs qui cherchent à paraître « sçavans, eloquens et habiles ». En se piquant de bel esprit, ils parlent pour eux-mêmes, non pour leurs auditeurs ; ou plutôt ils ne parlent ni pour eux ni pour leur auditoire, car rien ne déconsidère un prêtre autant que la préoccupation de transformer la
chaire en piédestal pour sa personnalité. Le monde apprécie sévèrement cette tendance regrettable.
Mabillon ne trace pas au prédicateur une ligne de conduite. Mais les avis qu'il lui donne portent tous la marque de son bon sens oi de sa piété.
1. Le prêtre qui reçoit la mission de prêcher doit Taccepter avec crainte et tremblement. N'abusera-t-il pas^ en effet, de la confiance qui lui est témoignée? Ses fautes ne rendront-elles pas inutile sa parole ? Ce ministère demande des grâces abondantes et peu communes ; on s'expose à ne pas les recevoir de la libéralité divine en s'y ingérant de soi-même. 11 convient de porter en chaire un profond sentiment de son indignité.
2 La science n'est pas moins nécessaire que la vertu. La connaissance de la théologie scolastique ne dispensera jamais le prédicateur, qui veut toucher les âmes, de méditer longuement les saintes Ecritures et de lire les Pères de l'Eglise. Saint Jean Ghrysostome, saint Augustin, saint Grégoire le Grand et saint Bernard sont par excellence les Docteurs de la prédication. Il faut, avant d'enseigner les fidèles, connaître à fond la doctrine et la morale chrétienne Gomment pourrait-on, sans cela, l'exposer avec clarté et intérêt? Plus un prêtre possède sa religion et les sciences qui la peuvent éclairer, plus il saura la mettre à la portée de son auditoire et la faire entrer dans les esprits les moins élevés. La force est un élément de l'éloquence; elle donne l'autorité. Personne ne la possède dans sa plénitude. C'est assurer le succès de sa prédication que d'accroître sa force sacerdotale par la continuation de l'étude.
3. Mieux vaut exposer clairement aux chrétiens les obligations de la morale évangélique que de les amuser avec des pensées ingénieuses et des phrases spirituellement composées.
4. Un sermon se prépare avec le cœur plus qu'avec la tète. La prédicateur qui désire toucher son auditoire a besoin d'être touché lui-même. Une méditation prolongée de la vérité qu'il expose et une oraison fervente crée dans son âme une émotion qui est forcément communicative. Si elle le domine, il n'a pas besoin de chercher les mots ni les phrases à effet. L'éloquence jaillit sans apprêt de son cœur.
5. L'à-propos est l'une des qualités maîtresses du dispensateur de la parole divine. Il s'acquiert par la connaissance. des hommes et des choses. Le prêtre doit savoir les dispositions de ceux qui l'écoutent, leur niveau intellectuel et moral, les passions qui les dominent, les vérités qui ont sur eux plus de prise, les pensées et les images les plus propres à leur rendre la doctrine acceptable. Il lui faut, pour cela, vivre dans l'intimité de son auditoire et lui parler le langage qui convient le mieux à son état d'âme. Trop souvent le prédicateur débite, devant une réunion de fidèles, un discours écrit dans le cabinet pour des auditeurs imaginaires. Gomment cette parole pourrait-elle entrer dans les cœurs et porter des fruits ? Que le ministre de la parole divine pénètre dans la vie réelle de ceux qu'il doit évangéliser, et que, sans altérer la doctrine de l'Eglise, il lui donne l'expression actuelle, simple, vivante, dont elle a besoin pour être véritablement apostolique. C'est, avec l'amour de Dieu et des âmes, le secret de l'éloquence des Saints.
Que le prédicateur « s'abaisse autant qu'il faut pour se faire entendre, sans rien perdre néanmoins de la dignité delà parole de Dieu, qui est plus honoré par un discours simple, pourvu qu'il soit clair, propre et énergique, que ceux qui sont si figurés, si fleuris et si composés. Il faut donc s'abaisser sans se ravaler, comme le Verbe divin s'est humilié pour nous sans rien perdre de sa dignité. C'est ce que pratiquait admirablement bien saint Chrysostome, lequel négligeait les questions obscures et difficiles, pour ne s'attacher qu'à celles qui estoient de la portée de ses auditeurs . En un mot, il faut préférer ce qui peut instruire à ce qui peut plaire ; faire toujours céder les pensées des hommes aux oracles de Dieu, et, méprisant tout ce qui ressent tant soit peu l'éloquence affectée, ne s'occuper que du soin d'enseigner et de faire aimer la vérité ».
Les formes de convention, dans lesquelles trop de prédicateurs embarrassent leurs idées, compromettent souvent le bien qu'ils pourraient faire. Une allure plus libre, inspirée par le désir de rendre la vérité plus intelligible et plus intéressante, leur coûterait moins de peine et donnerait des résultats plus sérieux.
On devrait montrer le même empressement à instruire les pauvres gens de la campagne et les ouvriers des villes qu'à prêcher devant les auditoires brillants d'une église bien fréquentée. Un bon catéchisme ou une exposition simple de l'Evangile est presque toujours préférable à un sermon d'apparence savante et de composition soignée. Un bon catéchisme coûte, en règle générale, plus de peine qu'on ne se le figure. C'est encore le meilleur moyen d'éclairer les fidèles et d'exercer sur eux une influence salutaire.
Le p:'édicateur doit emprunter ses sujets à la doctrine et à la morale religieuses ; il combat, de la sorte, avec succès Fignorance de la religion, qui est, en elle-même un mal regrettable et la source d'une multitude de désordres. C'est, au reste, la science de la religion que le peuple attend du prêtre. Celui-ci se trompe étrangement, lorsqu'il croit l'intéresser en soutenant du haut de la chaire chrétienne des thèses de philosophie ou de science pure.
Le plan d'étude que Mabillon trace est une préparation éloignée, qui rend au prédicateur des services incontestables. Mais il ne saurait lui tenir lieu de préparation immédiate. Le prêtre doit donc, en dehors du vaste cadre des études ecclésiastiques qu'il continue durant toute sa vie, se faire un cadre plus restreint avec les sujets qu'il traite du haut de la chaire. Leur ensemble est déterminé par les statuts de la plupart des diocèses. Le Cathéchisme du Concile de Trente, les catéchismes étendus ou les conférences de certains diocèses, un guide du prédicateur bien choisi donnent aux débutants une distribution méthodique des matières à enseigner et des indications qui peuvent leur épargner des hésitations et des recherches. Le développement de leurs connaissances théologiques et historiques leur permettra de parler sur chaque question avec compétence et intérêt, et de les traiter d'une manière souvent neuve et toujours originale.
Que les jeunes prêtres n'introduisent jamais dans leur bibliothèque les recueils de sermons tout faits Ce sont les auxiliaires de la paresse et des nids de lieux communs. On perd, en général, son argent à les acheter et son temps à les lire et à les apprendre.