RÉGENCE
— Athlétiques .
— Virils
— Raffinés
— Tempérés
— Prudents ...
— Révérends.
— Vénérables
Patriarches 120 à . . .
Malades
Infirmes
( Absents
(2) Les courtes séances : les plus longues bornées à deux heures. Sans cette disposition, un individu ne pourrait pas s'engager dans une trentaine de séries; dès lors les accords de répartition et le mécanisme d'attraction industrielle seraient anéantis : les longues séances entraveraient la passion dite Papillonne, manie de voltiger de plaisir en plaisir, l'une des trois qui doivent diriger toute série passionnée, et ménager un contre-poids aux excès, par option sur double plaisir à toute heure de la journée. N. monde industriel p. 65 (éd. de 1879).
Aile descendante { Il
Aileron descendant |
Transition descendante 16
Complément descendant. J
des choux va pendant deux autres heure forger le fer ou enseigner la grammaire. Ces mouvements se font au son de la musique, gaiement ; car tous les a Harmoniens » ont le cœur content, et la (c papillonne » trouve à son tour sa satisfaction dans ces changements. Et comme Fourier ne veut rien lui refuser, il imagine les parcours, « genre de jouissance tout à fait inconnu aux civilisés », qui permettra de goûter à la hâte et presque en même temps une foule de plaisirs variés. Partout règne ainsi l'émulation, voire même une rivalité intense qui aiguise la passion et triple les forces (1)^ le tout d'ailleurs sans danger pour l'harmonie, car « l'égoïsme et les discordes individuelles sont absorbées dans les accords des masses. »
Quant à la composite, » elle serait bien exigeante, si elle n'était pas également satisfaite par un tel assemblage. En harmonie, on dort peu. Nos petites maîtresses d'aujourd'hui prendront l'habitude de se lever dès quatre heures du matin (2) et même dès 3 heures 1/2 et 3 heures en été : le riche Mondor n'aui'a pas moins de dix-neuf occupations dans sa journée, y compris les cinq repas (3) ; le pauvre Lucas
(1) « L'émulation, le perfectionnement industriel et par suite les bénéfices croissent en raison de Texactitude qu'on meta échelonner les nuances de penchants, et former de chaque nuance autant de groupes dont se compose la série. As50C. dom. agricole (cité par M. Gide p. 158).
(2) Le Nouveau inonde ind.,, sect. II, notice 3, chap. x.
(3) Journée de Mondor en été {Le nouveau inonde industriel p. 81). Sommeil de 10 h. 1/2 du soir à 3 heures du matin. — A 3 h. 1/2, lever, préparatifs. — à 4 heures, cour du lever public, chronique de la nuit. — 4 h. 1/2, le Délité l^r repas suivi delà parade industrielle. — à 5 h. 1/2, séance au groupe de la chasse. — à 7 heures, au groupe de la pêche. — à 8 heures, le déjeuner, les gazettes. — à 9 heures, séance à un groupe de culture sous tente.
— à 10 heures, séance à la messe. — à 10 heures 1/2, au groupe de la faisanderie. — à 11 h. 1/2, à la bibliothèque. — à 1 heure, le diner. — à 2 h. 1/2, au groupe des serres fraîches. — à 4 heures, au groupe des plantes exotiques.
— à 5 heures, au groupe des viviers. — à 6 heures, le goûter à la campagne. — à B h 1/2, au groupe des mérinos. — à 8 heures, la bourse. — à 9 heures, le souper 5® repas. — à 9 h. 1/2 cours des Arts, concert, bal, spectacle, réceptions. — à 10 h. 1/2, le coucher.
Journée de Lucas au mois de juin. — A 3 h. 1/2 lever, préparatifs. — à 4 heures, séance à un groupe des écuries, à 5 heures, à un groupe de jardiniers. — à 7 heures, le déjeuner. — à 7 h. 1/2, au groupe des faucheurs.
— 9 h. 1/2, au groupe des légumistes sous tente. — à 11 heures, à la série des étables. — à 1 heure, le dîner. — à 2 heures, à la série des silvains. —
devra se contenter de quatorze occupations, dont 8 séances dans des • groupes divers de travail ; c'est d'ailleurs un minimum (1). Tous les changements se feront sans fatigue et presque sans perte de temps; car dans l'intérieur, on n'aura qu'à traverser des galeries vitrées et chauffées, et, pour se rendre aux champs, on aura des voitures toujours prêtes.
Comme on dépensera beaucoup de forces, on fera cinq repas par jour, quand l'harmonie sera complète (2).
Toute contrainte est bannie du phalanstère. On n'oblige pas les enfants h suivre l'école, et les parents qui n'ont pas à se mêler de Téducation de leurs enfants peuvent les gâter sans remords (3). S'instruit qui veut; mais tous le veulent Les enfants « bambins et bambines » errent librement de tous côtés, dans les champs, dans les ateliers, en compagnie de leurs « bonnins et bonnines ». Ils voient les séries à l'œuvre ; ils s'ingénient à les imiter et s'exercent avec des joujoux (4). Bientôt se développent en eux le goût des arts et l'habiletédesmains. Ils fréquentent de même les écoles et les couis, par curiosité d'abord, par passion ensuite, chacun suivant ses aptitudes et tous avec le désir de
à 4 heures, à un groupe de manufacture. — à 6 heures, à la série d'arrosage. — à 8 heures, à la bourse. — à 8 h. 1/2, le souper. — à 9 heures, fréquentation amusante.—- à 10 heures, le coucher.
(1) «Le jeu des trois passions mécanisantes exigeant de courtes séances il faut pour le courant de la journée au moins 14 séances, savoir : une majorité de 8 séances en plaisirs composés, 5 en plaisirs simples, pour délassement des composés plus un ou deux parcours genre de jouissance tout à fait inconnu des civilisés (le parcours est l'amalgame d'une quantité de plaisirs goûtés successivement dans une courte séance, enchaînés avec art. iV. monde ind. p. 414 (éd. de 1829).
(2) Ibid., p. 68 et 69. Si Lucas que nous venons de citer ne fait que trois repas c'est qu'il n*est qu'un des villageois entrés au début.
(3) On verra que les pères en harmonie n'ont d'autres fonctions paternelles que de céder à l'impulsion naturelle, gâter l'enfant, flatter toutes ses fantaisies. L'enfant sera suffisamment réprimandé et raillé par ses pairs. Lorsqu'un poupon ou bambin a parcouru dans la journée une demi douzaine de pareils groupes et essuyé leurs quolibets, il est bien pénétré de son insuffisance, bien disposé à consulter les patriarches et vénérables qui ont la bonté de lui donner des leçons. Assoc. dorn. agricole.
(4) Voir l'histoire des bambins Nisus et Euryale et du bonnin Hilarion. Nouv. monde ind.y 193.
primer et surtout de n'être pas raillé par ses camarades à cause de son insuffisance. C'est ainsi que chacun, sans effort, apprend à connaître sa vocation, que le spectacle de cette diversité fait naître à la fois chez les enfants du phalanstère une foule de vocations, aujourd'hui étouffées dans leur germe par l'éducation étroite des civilisés, et que l'émulation les pousse à obtenir des grades honorifiques dans un grand nombre de séries dont ils aspirent à devenir membres (1).
Même régime en amour. Fourier dénonce l'infériorité et l'asservissement des femmes comme un des vices de Tétat civilisé. « L'extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux. » A seize ou dix-sept ans, si les jeunes gens se sentent « quelque penchant pour la liberté amoureuse, » ils entrent dans la série des (c damoiseaux et damoiselles. » S'ils se sentent, au contraire, une grande force de continence, ils préféreront s'enrôler dans la série très honorée des « vestales et vestels(2). » Mais à partir de dix-neuf ans, liberté entière pour tous ; c'est alors qu'on fréquente « les séristères de haut degré en amour, » et les deux tiers au moins des femmes s'engagent dans la corporation des « bacchantes » et des c( bayadères. j> Ce n'est pas que Fourier proscrive le mariage qui satisfait une des passions de la nature humaine; mais il le règle de telle façon qu'il n'impose aucune chaîne aux époux. Une femme peut avoir à la fois : 1° un « époux» dont elle a deux enfants; 2^ un (c géniteur » dont elle n'a qu'un enfant; 3^ un « favori » qui a vécu avec elle avant le mariage et qui, après, conserve ses prérogatives; de simples « possesseurs, » qui ne sont rien devant la loi. Les hommes ont les mêmes droits. Fourier s'applaudit beaucoup de ces combinaisons de « mœurs phanérogames » qui auront pour effet, dit-il naïvement, d'établir « une grande courtoisie et une grande fidélité aux engagements, » et qui, prévenant l'excès de population, mettront les Harmoniens à l'abri des périls qui menacent les civilisés.
(1) Pour passer dans les chœurs de chérubins, il faut subir quatre épreuves, et de plus produire le brevet de licencié dans cinq groupes, de bachelier, dans sept, de néophyte dans neuf. Il s'agit d'enfants de quatre ans et demi. € A partir des chérubins, Tenfant s'élèvera par le seul effet de l'attraction et de l'émulation. A cinq ans, il sera ce qu'est chez nous l'homme de quinze. » Nouv. monde ind., p. 190 et 201.
(2) Nouv. monde ind., p. 226. Les Vestels et Vestales sont très considérés, et Fourier explique comment ils ont chance de devenir géniteurs et génitrices de princesses et de princes.
Car Fourier redoutait, comme Malthus qu'il cite, l'excès de population qui aurait détruit l'équilibre de l'organisation phalanstérienne; il ne voulait pas plus de 1800 personnes par lieue carrée, soit une densité d'environ 150 par kilomètre carré. Qu'aurait-il fait de la population française, qui en comptait déjà alors bien plus? Quoiqu'il en soit de cette objection, qu^il ne s'est pas faite, il comptait que, dans le régime d'Harmonie, la nature opposerait d'elle-même quatre digues à l'excès de population : la vigueur des femmes (car, dit-il, h la ville ce sont les femmes délicates qui sont d'une fécondité outrée), les mœurs phanérogames (qui, comme l'expérience le montre, sont un obstacle à la procréation), le régime gastrosophique (car la bonne chair est une cause de stérilité), l'exercice intégral (car une grande activité physique de tout le corps distrait des désirs vénériens). « Au bout de trois générations d'Harmonie les deux tiers des femmes seront stériles, comme il arrive de toute fleur que les raffinements de culture ont élevée à une grande perfection (1). »
Dans la suite, il ajourna à une époque indéterminée l'établissement des mœurs phanérogames. Mais c'était évidemment une concession toute politique que le réformateur faisait à regret aux préjugés de son
temps; car la liberté en amour était une conséquence trop logique du système pour qu'il y renonçât volontiers (2).
(1) Voir Théorie des quatre mouv.y p. 184 et sulv. Nouv, monde ind., p. 335. et la Fausse industrie^ publiée en 1835-36, t. I p. 566. — La richesse la plus colossale serait illusoire, si elle n'était soutenue d'un ordre distributif garantissant :
« Répartition proportionnelle et participation de la classe pauvre à cet accroissement de produit.
a Équilibre delà population, dont le progrès illimité neutraliserait bientôt un quadruplement et même un décuplement de richesse effectués. » JYouveau monde ind.^ p. 1.
(2) Fourier comptait môme sur Tattrait de la liberté amoureuse pour séduire promptement les civilisés. Il rappelait longuement les déboires du mariage et les charges de la paternité légale. C'est plus tard qu'il a modifié sur ce point l'application de sa théorie. « Ces libertés sont inadmissibles au début de l'harmonie comme en civilisation. » — Nouv. monde ind., p. 283. « Chacune de ces libertés ne sera admise qu'autant qu'elle aura été votée sur tout le globe par les pères et les maris, i 1831. « Le corps vestalique : on ne pourra le former avant la dixième année. » 1838. — Voir Œuvres complètes f t. I, p. 155. Cependant dans le Nouv. monde industriel môme, il
Suivant Fourier, le bonheur consiste donc à satisfaire ses passions, à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire. Le plaisir devient le but social : « en Harmonie, l'aménagement des plaisirs est calcul de haute politique sociale, fonction des autorités principales. » Le phalanstère résout ce problème qui, ainsi posé, est la quadrature du cercle pour les civilisés ; au devoir il substitue l'attraction passionnée ; en mettant le plaisir à la place de la peine, il accroît prodigieusement la production (1); en instituant la vie commune, il évite un nombre incalculable de pertes de temps et d'argent. N'ayant plus qu'une langue, « peut-être le français, sauf à y ajouter 3 à 4 mille mots dont il manque » tous les hommes se comprendront sans se donner la peine d'étudier les langues.
La concurrence est bannie; un monopole intelligent, que les civilisés n'ont fait qu'entrevoir dans la régie du tabac et qu'ils n'ont pas su généraliser, la remplacera (2) . Il n'y aura plus dans les champs ni haies^ ni clôtures, et, par conséquent, plus de procès de limites, sans compter tout le profit que la société trouvera à s'épargner des travaux inutiles. La cuisine, préparée pour 1800 personnes, sera faite avec beaucoup plus d'économie (3). « Cent laitières qui vont perdre cent matinées à la ville seront remplacées par un petit char suspendu portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs qui vont avec cent charrettes ou ânons, un jour de marché, perdre cent journées dans les halles ou les cabarets, seront remplacés par trois ou quatre chariots que deux hommes suffiront à conduire et servir. »
La concurrence commerciale, source de maux, disparaît ainsi comme la concurrence dans la production agricole et industrielle. Celle-ci fait place à l'émulation des groupes dans une exploitation
s'exprime ainsi : « Le beau zèle de certaines femmes pour le soin du marmot n'est qu'un pis-aller de désœuvrement. Si elles avaient une vingtaine d'intrigues industrielles.,. • p. 200. ce qui ne veut pas dire, il est vrai, intrigues amoureuses.
(1) Voir l'article Énormité du produit sociétaire. Nouveau monde ind,^ pl. S
(2) Fourier s'élève en maints passages contre le régime commercial, contre la concurrence unarchique. « Qu'est-ce que le commerce? C'est le mensonge dans tout son attirail, banqueroute, agiotage, usure. » Théorie des quatre moaccmenis^ p. 339.
(3j Le Nouveau monde ind., cité par M. Gide p. 126.
commune; celle-là à la concentration des échanges, surtout au moyen d'un (( comptoir communal actionnaire, » monté par actions, faisant le prêt d'argent sur dépôt de marchandises, la consignation et la vente des denrées et des produits fabriqués, à la fois entrepôt et bourse, chargé même de tous les achats et ventes du phalanstère dans ses relations avec les autres phalanstères. Plus d'intermédiaires. « Les légions de marchands se trouveraient ainsi décimées, comme des files d'araignées qui périssent dans leur toile, faute de moucherons quand une fermeture exacte en interdit l'entrée. Cette chute de marchands serait l'effet de la libre concurrence, car on ne les empêcherait pas de trafiquer, mais personne n'aurait confiance en eux parce que les fermes d'asile et leurs agences provinciales présenteraient des garanties suffisantes de vérité (1). »
Fourier croit que la mauvaise organisation et le morcellement du travail et du commerce chez les civilisés occasionne une déperdition consi-: dérable de forces : ses critiques sur ce point sont souvent fondées. Il croit que les Harmoniens du phalanstère l'éviteront : ce qui est purement un rêve, mais un rêve qui laisse entrevoir la simplification des rouages économiques par l'association^ et les avantages, dans certains cas, des opérations agricoles, industrielles ou commerciales faites sur une large échelle. Il pousse plus loin qu'aucun autre auteur la division du travail, mais au lieu de concentrer sur un même objet l'activité et l'expérience du travailleur, il les dissémine par un changement incessant d'occupations^ afin de donner satisfaction à la papillonne. C'est par l'augmentation de produits ainsi obtenus qu'il compte supprimer la pauvreté et nourrir ceux qui se contenteront du nécessaire.
Fourier se défend néanmoins d'être communiste (2). Ce qu'il prêche, c'est l'association et il essaie d'en montrer les avantages. Chacun est libre de manger à une table commune (il y aura trois tables d'hôte de prix différents, sans compter les tables de malades et les
(1) J'ai prouvé qu'une cuisine sociétaire épargnerait en combustibles les 9/10 et en ouvrières les 19/20 de ce qu'emploient les cuisines de ménages. N. monde ind., préface art. II. Énormité du produit sociétaire.
(2) Nouveau monde ind,, p. 4, etc. « Lorsque par hasard ils (les économistes) mettent la main sur quelque idée neuve, comme celle d'association industrielle, ils se hâtent de robscurcir et de l'embrouiller en y accolant leurs vieux sophismes et jusqu'aux plus ridicules, comme la communauté des biens, la douce fraternité. » Ibid.^ p 38.
tables d'enfanls) ou dô prendre ses repas à part avec simplicité ou avec luxe, d'avoir un logement modeste ou un appartement somptueux : à chacun suivant ses goûts et sa bourse; mais, en somme, les phalanstériens vivent toujours dans une hôtellerie : ils n'ont pas le choix. II est vrai que Fourier assure à tout homme un minimum de nourriture, de logement, de distractions, etc., sans mettre à cette promesse aucune condition (1), ce qui est une manière de communisme, c'est à-dire d'existence aux dépens de la communauté pour les paresseux. Il est vrai aussi que le domaine agricole est exploité en commun et que les capitaux de ceux qui auront fourni les premiers fonds et de ceux qui feront ensuite des épargnes seront versés dans l'exploitation et représentés par des actions : ce qui ne laisse pas la liberté de l'emploi. Fourier attribue arbitrairement un intérêt différent aux actions de diverses provenances : 36 à 40 0/0 aux « actions ouvrières » pour les petites épargnes, 5 à 6 seulement aux « actions banquières » des gros capitalistes. Dans le calcul de la répartition des produits, il tient compte des divers éléments de la production et il les consacre d'autant plus volontiers dans son système qu'il y voit des moyens d'exciter l'émulation et de satisfaire quelques-unes des passions qui tiennent le plus au cœur de l'homme. « Le régime sociétaire, dit-il, est aussi incompatible avec Tégalilé des fortunes qu'avec l'égalité des caractères. » Aussi de la production fait-il trois parts : cinq douzièmes au travail^ quatre douzièmes au capital^ trois douzièmes au talent {^). Le travail est calculé d'après les listes d'ateliers de chaque série et mesuré de manière à ce que la plus forte rémunération soit aux travaux de première nécessité et la moindre aux travaux d'agrément; le talent est récompensé d'après les grades que les Harmoniens occupent dans les groupes; quant au capital, il est compté suivant les apports que chacun fait successivement à la communauté et qui sont représentés par des actions nominatives. Les mieux partagés peuvent satisfaire l'instinct de la générosité en abandonnant leur part et en faisant môme des sacrifices pour leurs séries de prédilection. La répartition sera faite avec équité, parce que chacun
(1) « Le pauvre y trouve l'avantage de travaux joyeux, produits et dividendes copieux, insouciance fondée sur la garantie du minimum que remboursera Tattraction industrielle. • p. 72.
(2) Ibid.^ p. 308. Fourier n'est pas absolu sur ce point. Il indique même (p. 314) la possibilité de donner 6/12 au capital, 4/12 au travail et 2/12 au talent.
appartenant à un grand nombre de séries et par conséquent ayant des intérêts comme travailleur et le plus souvent même comme capitaliste dans un grand nombre de branches de la production du phalanstère, tiendra à ce que la plus stricte justice soit toujours observée (1 et les libéralités des riches contribueront, non moins que leur mélange dans nombre de séries avec les autres citoyens, à prévenir ces haines de classes qui divisent nos sociétés.
Fourier supprime le salariat et la domesticité; il s'en vante, et cette suppression, facile sur le papier, est un des mérites dont le socialisme Ta loué. Il n'y a plus de salariés, puisque chacun travaille librement pour le compte de la communauté et reçoit dans la répartition le tant pour cent du travail ; reste à savoir si ce tant pour cent, accru même de la part du talent, vaudrait le salaire actuel et si la rigidité de cette combinaison aurait pour l'ouvrier les mêmes avantages que la diversité des contrats libres^ individuels ou collectifs (2). 11 n'y aurait plus de domestiques, mais a pourtant, dit Fourier, le plus pauvre des hommes aurait une cinquantaine de pages h ses ordres >>, parce qu'il y aurait des séries « qui se voueraient volontairement à servir collectivement » la Phalange, a ce qui est servir Dieu »; aucun « page » ou a pagesse » (c'est ainsi qu'on les nommerait parce que tout service serait noble) ne s'abaisserait à recevoir une rémunération de celui qu'il servirait, sans quoi il serait chassé ignomineusement ; il serait rémunéré par un dividende prélevé, comme les autres, sur le produit total. Les médecins, qui seraient aussi des serviteurs de la communauté, seraient rémunérés, non d'après le nombre des malades qu'ils auraient soignés, mais par un dividende calculé en raison inverse du nombre des malades qu'il y aurait eu dans la Phalange; les dentistes en raison inverse du nombre des râteliers, ce qui les exciterait à sur-
(1) C'est., dit Fourier, un « mécanisme qui sue la justice et qui tranforme en soif de justice le prétendu vice nommé soif de Par. » (P. 313.) Il a la propriété « d'absorber la cupidité individuelle dans les intérêts collectifs de chaque série et de la phalange entière et d'absorber les prétentions collectives de chaque série parles intérêts individuels de chaque sectaire dans une foule d'autres séries. » (p. 315.)
(2) On a rapproché celte utopie de la participation aux bénéfices, mais la participation aux bénéfices n'est qu'un supplément de rémunération qui n'exclut pas le salariat. On la rapprocherait plutôt de l'organisation bretonne des pêcheurs à la part qui est une sorte d'association.
veiller attentivement les mâchoires de la Phalange, surtout celles des enfants. On sent que tout cet échafaudage artificiel ne supporte pas un examen sérieux.
Il glisse cependant dans une manière de communisme, lorsque, ne pouvant tolérer qu'il y ait des misérables dans le phalanstère, il garantit à tous ses phalanstériens un minimum — minimum confortable d'ailleurs, d'existence. Il admet que l'homme en société abandonnant ses droits naturels de chasse, pêche, cueillette et pâture, on n'aura c( l'équivalent de ces quatre droits cardinaux » que dans un ordre social où le pauvre pourra dire à ses compatriotes, a sa phalange natale : Je suis né sur cette terre, je réclame l'admission à tous les travaux qui s'y exercent, la garantie de jouir du fruit de mon labeur; je réclame l'avance des instruments nécessaires à exercer le travail et de la subsistance en compensation du droit de vo\ que m'a donné la simple nature. » Et la phalange lui doit « la nourriture aux tables de 3^ classe, à cinq repas par jour, un vêtement décent, et les uniformes de travail et de parade ainsi que tout l'nttirail industriel de culture et de manufacture, le logement individuel d'une chambre avec cabinet et l'accès aux salles publiques, aux fêtes de 3® classe et aux spectacles de 3® loge. Tout cela d'ailleurs, Fourier suppose que ce ne sont que des avances et que le phalanstère ne court aucun risque parce que c( les travaux que le pauvre exécutera excéderont en produit le montant de ces avances (1). »
L'ambition ne sera pas à craindre ; car les fonctionnaires, presque tous électifs dans l'intérieur de la phalange, feront partie des divers groupes, et^ chefs ici, deviendront subalternes la-bas une ou deux heures après. Néanmoins il y aura place pour tous les genres d'ambition. Car les phalanges éprouveront les unes pour les autres une attraction passionnée qui les réunira en provinces; ces provinces se réuniront en royaumes; ces royaumes se réuniront pour former « l'Empire unitaire du globe » dont Constantinople sera la capitale. Il y aura des « unarques » ou barons, des a tétrarques, » des « onzarques, ))etc.; en tout plus de trois millions de grands dignitaires dont on ne voit pas, il est vrai, l'emploi, mais qui transmettront leur titre à leurs héritiers, et au-dessus d'eux tous un « Omniarque pivotai »
(1) Assoc. domestique agricole (cité par M. Gide, p. 204 et 3uiv.)
(2) Nouveau monde industriel^ p. 230, 232 et 326.
qui, de Constantinople, présidera aux destinées du globe (2) Quelle ambition pourrait rêver plus de grandeur?
Il n'est pas jusqu'au désintéressement lui-même, cette passion des nobles âmes, et au favoritisme, cette faiblesse du cœur, qui n'aient leur place. Dans chaque groupe, il y a des postes et des avantages réservés à la faveur (1). Le dévouement y a plein essor : c'est à ce titre que le riche peut abandonner sa part, réserve faite toutefois du minimum que nul ne peut refuser afln que le pauvre ne soit pas humilié (2); c'est à ce titre aussi que les vestales et vestels sont honorés; enfin c'est sur ce principe que repose l'organisation des Petites Hordes. Les Petites Hordes, composées d'enfants que la nature pousse (( au beau par le bon, » sont vouées à a Timmondicité spéculative, » c'est-à-dire aux travaux réputés immondes ou répugnants, mais indispensables au bon ordre de la communauté, tels que le transport des fumiers, le curage des égouts, l'entretien même des routes. Les Petites Hordes « foyer de toutes vertus civiques, pratiquent Vabnégation de soi-même et le mépris des richesses, » et c'est pourquoi, dans toutes les cérémonies, elles ont le pas sur les autres groupes. Leurs membres jouissent seuls du privilège de pouvoir sacrifier, dès l'âge de neuf ans, « un huitième de leur fortune au service de Dieu, ou de Vunité{*i), » Car Dieu et l'unité sont deux termes synonymes et parmi les passions les plus vives des Harmoniens, sera r « unitéisme, » c'est-à-dire l'amour de l'unité, de l'ordre, de l'harmonie générale. Cette passion, dont Fourier fait le lien le plus solide de sa société nouvelle, sera satisfaite par Tintelligence des lois générales de l'univers et par la pratique constante de ces lois dans la vie phalanstérienne. Les Petites Hordes, qui se dévoueront à cette harmonie, formeront sans contredit le groupe le plus moral. En leur donnant un rôle si élevé dans l'accomplissement réfléchi des destinées sociales, Fourier s'est-il bien rappelé qu'il les composait d'enfants de neuf ans ?
(1) « L'Harmonie aura môme des trônes donnés spécialement à la faveur. Ceux qui prétendent l'exclure sont bien ignares en matière de passion. » Nouv . monde ind., p. 219.
(2) P. 317. — La répartition des produits est fondée, dit Fourier, sur deux principes : 1^ la cupidité qui ne manquera jamais; 2^ la générosité qui est inconnue aux civilisés. Ibid., p. 720.
(3) Le Nouveau Monde Ind.^ cité par M. Gide, p. 126.
Critique du Fouriérisme, — Le système de Fourier était au fond un sensualisme pur, embelli par l'imagination et habillé de formules économiques, avec des perspectives parfois lumineuses sur les services que l'association et la science peuvent rendre. L'auteur s'imaginait, en déchaînant et en glorifiant toutes les passions, avoir posé la base d'une organisation nouvelle; il n'avait constitué que l'anarchie. Sans le devoir et sans la loi, il n'y a ni morale, ni société possible. Supprimez-les, aussitôt le désordre est sans frein. La passion est sans doute une force qu'il faut bien se garder de négliger. Telle que l'entend Fourier, elle est le mobile de toutes nos actions ; mais, sans direction supérieure, cette force est celle du torrent qui ravage ; modérée par la raison^ elle devient le cours d'eau qui fertilise les champs ou qui conduit le commerce. Si toutes les passions sont également justifiées, ce sont, dans certaines âmes, les plus violentes qui triompheront ; dans d'autres, les plus nonchalantes; dans toutes, les plus faciles à satisfaire. Or, ce n'est pas avec de tels mstruments que s'accomplissent les travaux continus et pénibles qui font vivre et qui enrichissent les sociétés; c'est avec la volonté, et la volonté elle-même est stimulée par l'aiguillon du besoin ou par le sentiment du devoir; mais besoin et devoir étaient des chaînes dont Fourier prétendait délivrer les hommes dans son phalanstère.
Les séristères seront sans aucun doute très fréquentés ; le jardin d'hiver trouvera peut-être des amateurs qui lui donneront leurs soins. Mais l'atelier dans lequel le tisserand travaille péniblement penché sur son métier, la boulangerie dans laquelle le mitron geint avec effort sur la pâte qu'il pétrit, la verrerie où l'ouvrier, brûlé par les ardeurs du four, abrège sa vie, mille autres métiers trouveront-ils autant de partisans empressés? C'est une plaisanterie de dire que l'attraction passionnée résout ces questions, et que chacun se livrera à la fabrication des objets dont il désire la possession. On peut aimer les poires sans avoir ni le goût, ni la patience de tailler et d'écheniller des arbres. Tout le monde aime le pain et la viande qui sont le fonds de l'alimentation ; tout le monde a-t-il le goût de devenir geindre ou écorcheur, la passion de garder des bœufs au pâturage ou de semer du blé dans un sillon? Qu'arrivera-t-il ? C'est que chacun voudra bien manger du pain et de la viande, mais se reposera sur les huit cent neuf autres caractères du soin de cultiver la terre et d'élever les bestiaux. Suffît-il d'être gourmet pour se plaire au feu de la cuisine? Sufïît-il de désirer des vêtements légers ou chauds pour se plaire à tis-
ser du calicot ou à fouler du drap ? La passion de consommer n'est pas la passion de travailler et de produire.
La plupart des passions poussent directement aux jouissances ; ce n'est que par une contrainte réfléchie, mais antipathique aux Harmoniens^ qu'elles peuvent amener au travail comme au véritable moyen de conquérir les jouissances. Fourier pense qu'il ne se commettrait pas de délit dans le phalanstère; si pourtant il se rencontrait par hasard un criminel, on ne lui infligerait qu'un seul supplice, le repos. Il serait fort à craindre que ce châtiment ne parût pas aussi terrible au condamné qu'au législateur. On a souvent, et avec raison, reproché à Fourier^ qui bâtit son système sur les passions, d'avoir oublié une des plus ordinaires et des plus puissantes, la paresse. Elle pèse pourtant dans la balance de toutes nos déterminations ; car toute action est une fatigue, et la crainte de la fatigue l'emporte souvent sur le désir de posséder l'objet que l'action procurera. Cette crainte semble dominer d'autant plus les hommes qu'ils sont moins intelligents ; elle forme un des plus grands obstacles au progrès; c'est elle qui retient des peuples entiers dans l'apathie et dans la misère. Elle y plongerait infailliblement les Harmoniens ; car on en verrait un grand nombre se reposer sur le phalanstère qui assure à tous ses membres le gîte, le vêtement et hi nourriture; et, comme les lazzaroni qu'échauffait et que nourrissait presque le soleil de Naples^ se contenter des cinq repas gratuits par jour sans prétendre à une meilleure table achetée par des labeurs, quelque mécanisés et engrénés qu'ils fussent (1).
La communauté aurait h sa charge non seulement les « infirmes, fardeau Ijien léger mais une masse de fainéants d'autant plus grande que le vagabondage des enfants aurait moins formé d'hommes capa-
(1) Fourier ne méconnaissait pas la difficulté; mais il comptait sur la transformation de l'âme humaioe par le phalanstère pour la résoudre. La première condition est d'inventer et organiser un régime d'attraction industrielle. Sans celte précaution, comment songer à garantir au pauvre un minimum? Ce serait l'habituer à la fainéantise; il se persuade aisément que le minimum est une dette plutôt qu'un secours et il en conclut à rester dans Toisiveté... 11 faudrait au peuple non pas des aumônes mais un travail assez attrayant pour que la multitude voulut y donner même les jours et heures affectés à l'oisiveté. Si la politique savait mettre en jeu ce levier, le minimum serait assurable de fait par la cessation absolue de l'oisiveté. Le Nouveau monde industriel ^ cité par M. Gide, p. 206.
bles d'une activité soutenue (1). Le peu d'âmes fortement trempées qui auraient résisté à une pareille éducation, seraient sans doute peu disposées à donner à leur « papillonne » la satisfaction nécessaire pour organiser le mouvement du phalanstère. Elles dirigeraient leur activité vers un nombre très restreint d'occupations; l'équilibre manquerait et une partie des fonctions sociales, probablement les plus nécessaires, seraient délaissées.
Combien est préférable l'organisation sociale qui s'appelle la liberté ! Ce n'est pas par plaisir pur, c'est par intérêt que chacun y travaille. Mais par cette raison môme, chacun choisit, autant que possible, le métier pour lequel il a le plus de goût, parce que c'est en même temps celui où il réussira le mieux ; il n'embrasse pas une foule de métiers à la fois, afin de se perfectionner davantage dans celui auquel il s'adonne, mais il en embrasse nécessairement un sous peine de s'exposer à mourir de faim. Dans le régime de la liberté, les citoyens inutiles ne sont qu'une exception, et la société, qui ne leur assure aucun droit, ne doit donner ses secours aux valides qu'avec réserve pour ne pas encourager la paresse. Y a-t-il des métiers répugnants, rudes? peu de gens sans doute se portent de ce côté ; mais le salaire, se proportionnant le plus souvent à la rareté des bras ou à la difficulté du travail, y appelle des travailleurs, et l'équilibre se maintient de lui-même, sans effort et sans artifice. Pourquoi chercher des combinaisons péniblement échafaudées pour suppléer si mal à des lois naturelles ?
Le phalanstère est un exemple de l'inanité de ces rêveries. Avec tout son luxe d'analyses psychologiques et de constructions sociales, il réussirait surtout a faire des paresseux et des débauchés (2), à autoriser tous les désordres de la passion ; à peine installé, il croulerait. On
(1) Fourier, comme nous l'avons dit plus haut, suppose, mais bien à tort, que les mœurs phanérogames préviendront le paupérisme « les phalanges sociétaires ne procréeront pas autant d*enfants que les civilisés. La terre, quoique donnant quadruple et même décuple produit, serait bientôt jonchée de misérables, comme aujourd'hui, si l'état sociétaire n'avait pas la faculté d'équilibre en population comme en toutes les branches de mécanique sociale» N. monde ind,^ préface, p. 25 (éd. de 1829).
(2) Fourier affirme du reste, par suite d'une observation psychologique dans laquelle on retrouve^ comme presque toujours chez lui, un mélange d'erreur et de vérité,, que plus les plaisirs seront variés, moins on en abusera. Le Nouveau monde ind., p. 284.
pourrait^ pour le malheur d'un peuple, organiser une société sur le modèle Saint-Simonien. On ne parviendrait pas à en organiser et à en maintenir une pendant dix ans sur le plan de Fourier : l'expérience l'a prouvé.
Fourier respecte beaucoup plus que Saint-Simon la liberté; il semble même en faire son idéal, bien qu'il ne sache pas sur quel fondement elle repose dans Tàmci humaine. Et pourtant tel est l'entraînement fatal des systèmes artificiels qu'il est obligé de lui faire de singulières violences. Il détermine d'avance, de son autorité privée, la part du travail, celle du capital et celle du talent ; il fixe la proportion à établir entre les différents travaux. Sans doute, il faudra bien que les Harmoniens s'en contentent ; les capitalistes pour lesquels il n'existera pas d^autre placement seront bien obligés d'accepter, dans un phalanstère ou dans un autre, les quatre douzièmes, et ils n'auront plus d^autre propriété que des actions et d'autre revenu que des dividendes, en supposant que l'entreprise en donne (1). En seront-ils plus libres? Les capitaux eux-mêmes seront-ils plus productifs pour n'avoir qu'un seul emploi, et pour ne pouvoir, en aucun cas, être utilisés directement par leur propriétaire, qui a cependant le plus grand intérêt à les faire fructifier?
Les 7'êves cos^nogoniques de Fourier et ses disciples, — Fourier au reste discutait peu : il croyait. Il vivait dans le monde idéal qu'il s'était créé ; il s'y complaisait. 11 en connaissait les moindres détails, comme il en réglait les plus petits mouvements, quoiqu'il n'en ait jamais fait une exposition complète et suivie. Il ne souffrait pas qu'on y voulût introduire les moindres changements. 11 pensait avoir régénéré le monde par la découverte de l'attraction passionnée, ce J'ai marché seul au but, écrivait-il en commençant son premier ouvrage, sans moyens acquis, sans chemins frayés. Moi seul j'aurai convaincu vingt siècles d'imbécilité politique, et c'est à moi seul que les générations présentes et futures devront Tinitiative de leur immense bonheur! (2) » Une fois lancé dans le rêve, il s'y était donné libre carrière, et il avait étayé son système sur une cosmogonie nouvelle. Le monde, formé ou perfectionné par des créations successives, devait durer en tout 80,000 ans, « chiffre calculé a un huitième près, comme toutes
(1) Dans ses écrits il cherche à attirer des capitaux en leur promettant 18 à 36 p. 0/0 d'intérêt.
(2) Théorie des quatre mouvements ^ p. 285.
les évaluations qui tiennent au mouvement social (4). d Nous avons déjà vécu 5,000 ans, et nous avons traversé, par une suite de progressions s'engrenant les unes dans les autres, les périodes de « séries confuses d'édenisme^ de sauvagerie, de patriarcat, de barbarie et de civilisation » qui composent l'enfance du globe (périodes antérieures à l'industrie et périodes d'industrie répugnante) ; la civilisation, période dans laquelle nous sommes, est caractérisée par la grande industrie et comprenri, comme chaque période d'ailleurs, cinq souspériodes : la nôtre est celle de la féodalité industrielle. Nous touchons à la seconde phase, celle de l'accroissement ascendant qui doit durer 35,000 ans, et nous entrerons d'abord, guidés par Fourier, dans la période du garantisme suivie du socialisme et de Tharmonisme (périodes sociétaires attrayantes), et qui nous conduira enfin en pleine harmonie. Des signes précurseurs de ce second âge de la création se font déjà voir (2). En pleine harmonie, quand le globe ne sera plus « encroûté de civilisation, » on pourra voir la mer se transformer en « une sorte de limonade, » des anti-baleines s'atteler aux vaisseaux pour les remorquer avec une vitesse dont n'approche pas la vapeur, des anti-hippopotames » servir de pilotes à l'entrée des fleuves, des « anti-lions » et autres « porteurs élastiques » nous servir de montures, une cf couronne boréale permanente » réchauffer les pôles, et mille autres merveilles dont les civilisés ne peuvent pas avoir la moindre idée.
Dans des limites très restreintes, cette proposition n'eût pas été tout à fait déraisonnable ; car les travaux de l'homme exercent sur les climats une certaine influence. Fourier ne connaissait pas de limites.
Il supprimait, bien entendu, la guerre. Mais, comme il fallait satisfaire toutes les passions, il conservait les armées, armées toute pacifiques. Fortes de 5 à 600,000 hommes, tantôt elles iraient dans les plaines de Babylone, lutter pour « la détermination d'une série de petits pâtés en orthodoxie hygiénique (3), » c'est-à-dire jouter dans un immense concours de tous les peuples du globe, à qui ferait les meilleurs petits pâtés; tantôt elles se répandraient dans le monde pour « restaurer les climatures altérées par la civilisation, » pour
(1) Ibid., p. 28.
(2) « Cependant la terre est violemment agitée du besoin de créer ; on s*ea aperçoit à la fréquence des aurores boréales qui sont un symptôme du rût de la planète. » Ibid.y p. 60.
(3) Fourier, Traité de l'Association domestique et agricole ^ tome V, p. 353.
« planter et boiser de proche en proche le Sahara en l'attaquant sur divers points par 10 ou 20 millions de bras s'il est nécessaire et en rapportant des terres, » pour faire des canaux à vaisseaux non seulement au travers des isthmes, comme ceux de Suez et de Panama, mais encore dans l'intérieur des continents, » pour boiser et réchauffer les régions polaires. « Comment, dit-il, nos rêveurs d'utopies n'ont-ils pas osé rêver celle-ci : une réunion de 500,000 hommes occupés à construire au lieu de détruire! »
Du reste, Fourier ne cherchait pas à défendre ses excentricités cosmogoniques ; il trouvait même injuste qu'on s'en servît pour condamner tout son système, puisque Newton, auquel il aimait à se comparer, n'en avait pas moins de partisans de l'attraction pour avoir écrit des rêveries sur l'Apocalypse (1). Mais, au fond, il devait y tenir; car ces excentricités étaient encore la conséquence logique de toutes ses hypo. thèses ; Tharmonie matérielle qui eût mis les baleines et les hippopotames au service de la navigation, n'était pas plus invraisemblable que l'harmonie morale mettant le travail et la paix dans le phalanstère (2).
Fourier eut, jusqu'en 1830, moins de disciples encore que Saint- Simon (3). Il avait écrit son premier et principal ouvrage en 1808 (4); il passa une partie de sa vie à chercher un capitaliste, qui voulût bien,
(1) M. L. Reybaud, Et. sur les réformes contemporaines, t. I, p. 174.
(2) Voici par exemple, une de ces idées exprimées à près de trente ans de distance. En 1809, peu de temps après la publication de la Théorie des quatre mouvements un article relatif à un sixième sens ayant paru dans le Bulletin de Lyon, Fourier répondit par un article dans lequel il exposait comme quoi Thomme avait besoin non d'un sixième sens, mais d'un cinquième membre que possèdent les habitants des soleils et qui leur permettent de voler comme un oiseau, de nager comme un poisson, d'être plus fort que tous les animaux, etc. (Voir Hatin, Bibliographie de la Presse périodique y année 1809).
En 1836, dans son dernier ouvrage, la Fausse industrie (t. II, p. 5) il s'exprime ainsi : (c J'ai dit que la supériorité des solariens tient principalement à un membre dont nous sommes privés et qui comporte Téchelle des propriétés suivantes : garantie en chute, arme puissante... d
(3) Cependant vers la fin de la Restauration quelques disciples distingués s'étaient groupés autour du maître, Victor Considérant, Godin, Muiron, et Mme Vigoureux.
(4) La Théorie des quatre mouvements.
à l'aide de son argent, donner au monde le modèle d'un phalanstère : c'est ce qu'il appelait c( son candidat de fondation (1). » Il avait aussi cherché un Omniarque, et songé un instant à Napoléon (2). Il trouva enfin, au commencement de la Restauration, un fidèle qui lui fournit les fonds nécessaires pour publier, en 1822, son Traité de V Association domestique et agricole. On a réédité après sa mort ce traité en 3 volumes sous le nom de Théorie de V Unité universelle (1838). Puis vint en 1829,1e Nouveau monde industriel et commercial. Sous le règne de Louis-Philippe, en 1835-1836 il publia la Fausse industrie. Après sa mort ses disciples ont publié dans le journal la Phalange une partie des nombreux manuscrits qu'il avait laissés et dans lesquels il reproduit constamment les mêmes idées. Il y promettait de rapides merveilles à qui voudrait l'aider dans la régénération du monde. En 1822, préparation d'un canton d'essai, dans lequel devait être établi le premier phalanstère ; en 1823, installation définitive de ce phalanstère ; en 1824, imitation générale par tous les peuples civilisés; en 1825, adhésion des sauvages et des barbares; en 1826, organisation de la hiérarchie sphérique, c'est-à-dire de l'empire unitaire ; en 1827, versements d'essaims coloniaux dans les contrées inhabitées et distribution des souverainetés des régions à coloniser (3). Malgré la magnificence et la promptitude des
(1) « Au fait : je suppose un roi ennuyé de la stérilité des philosophes et qui se dirait : voyons si avec le secours du sens commun je saurai atteindre aux divers biens d*où nous éloignent les controverses philosophiques, prévenir l'indigence, éteindre les dettes publiques, réprimer la banqueroute et Tagiotage, établir la vérité dans le commerce à la place du mensonge, w Nouv, monde industriel, p. 428.
(2) « Déjà le nouvel Hercule a paru : ses immenses travaux,.. », dit-il dans sa Théorie des quatre mouvements, publiée en 1808 ; plus tard il mit en note : <( Cet article fut composé pour me conformer aux usages de 1808 qui exigeaient dans tout ouvrage une bouffée d'encens pour l'Empereur. » Edition de 1851, p. 150.
(3) En 1829, quand il publia le Nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé dHndustrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnéeSt par Ch. Fourier (1 vol. in-8<^ de 576 pages, chez Bossange et chez Mongie aîné), ouvrage dans lequel il résume toute sa doctrine, il promit, comme effet immédiat de la fondation du phalanstère d'essai, les quatre résultats suivants qu'on lit au verso de la première page :
résultats annoncés, les capitaux ne s'engagèrent pas. Cependant un peu après, en 1832, M. Baudet Dulancy fonda une société par actions pour exploiter un domaine de 500 hectares, à Condé-sur-Vesgres, et y fonder un phalanstère. L'entreprise échoua avant même que le phalanstère ne fut établi. Fourier lui-même la désavouait. Un nouvel appel fait, en 1829, par la publication du Nouveau monde industriel kV époque même où les Saint-Simoniens exposaient publiquement leur doctrine, ne fut pas plus heureux (1) et la Restauration passa sans que le monde fût régénéré.
RÉSULTATS DE l'iNVENTION
« Moyen de quadrupler subitement le produit effectif et de vingtupler le relatif, la somme de jouissance ;
a D'opérer Vaffranchissemenl des nègres et esclaves, convenu de plein gré avec les maîtres ;
« L'accession générale des sauvages à l'agriculture, et des barbares aux mœurs policées;
a L'établissement universel des unités de relations ^ 'en langage, monnaies, mesures, typographie, etc. »
L'installation de cette phalange d'essai a ne laissera aucun doute sur la chute prochaine de la civilisation » (p. 104). « On réservera des places aux enfants que les princes et les grands offriront en foule » (p. 107).
(1) C'est en 1829 que Fourier^ pour la mieux faire adopter, exposa de nouveau, en la résumant avec plus de clarté et de ménagements, sa théorie dans le Nouveau monde industriel, ainsi que nous venons de le dire dans la note précédente. Il cherchait encore son capitaliste. « Les avantages assurés à ce fondateur sont si immenses qu'il faut différer à les faire connaître... J'insiste sur la pauvreté des chances actuelles de célébrité et de bénéfice » et il cite l'exemple du duc de La Hochefoucauld-Liancourt, qui, malgré ses efforts, n'a réussi ni à faire du bénéfice ni à améliorer le sort des classes ouvrières, et celui d'un banquier qui a échoué, en 1827^ à créer une grande compagnie industrielle en commandite au capital de 100 millions et à réunir toutes les brasseries de Paris dans une exploitation commune, a 11 est donc avéré par les faits qu'il ne reste aux gens riches aucune carrière d'illustration facile, profi-table et exempte de contrariété. Celle qui s'ouvre aujourd'hui pour eux réuûit tous les avantages et ne présente aucun obstacle. Elle sert les intérêts des gouvernements et des peuples, des riches et des pauvres; elle garantit la rapidité d'opération ; en moins de deux mois d*exercice^ la question sera décidée sans nulle incertitude ; en deux mois, le fondateur aura déterminé le changement de sort du monde entier, l'abandon de trois sociétés, civilisée, barbare et sauvage, et l'avènement du genre humain à l'unité sociétaire, qui
Les uto^fies sociales. — Les utopies sociales n'étaient pas une nouveauté dans le monde. Pythagore, Platon, Gampanella, Morus, ne sont que les noms les plus illustres de la longue liste des faiseurs de systèmes. Mais, à l'exception de Pythagore et de quelques sectes religieuses, ces réformateurs n'avaient été que des philosophes de cabinet et n'avaient eu que des philosophes pour disciples. Sous la Révolution Babœuf avait été plus un révolutionnaire qu'un penseur. Saint- Simon et Fourier eurent la prétention d'être des politiques, d'exercer une action immédiate sur la société dans laquelle ils vivaient. Leurs doctrines, qui se proposaient la suppression de la misère, se propagèrent principalement dans les masses ; elles trouvèrent dans les classes ouvrières leurs plus fervents adeptes, qui y crurent comme à une foi nouvelle et qui s'y attachèrent comme à l'espérance de leur bonheur sur la terre.
C'est que les utopies du dix-neuvième siècle avaient un caractère nouveau. Le bonheur avait toujours été le but de ces rêveries; mais les uns le cherchaient dans la justice et dans la vertu, d'autres dans la simplicité, d'autres dans une combinaison politique. Au dix-neuvième siècle, on le chercha dans l'abondance de la production d'où devait résulter l'abondance des jouissances : c'était la glorification de l'industrie conduisant au bien-être.
Par là aussi ces systèmes obtinrent une certaine faveur dans une société dont l'industrie prenait possession et qui marchait à la poursuite du bien-être. Le spectacle du développement manufacturier avait inspiré leurs auteurs; la réflexion ou l'imagination, appliquée à cet ordre particulier de phénomènes sociaux, leur suggéra, à son tour, plus d'une idée et d'une combinaison que la logique des faits semblait appeler, mais que le temps n'avait pas encore mis en pleine lumière. A ce titre, Saint-Simon et Fourier doivent être considérés comme des précurseurs. Ce ne sont pas, comme certains conventionnels ou comme Babœuf, des niveleurs et des révolutionnaires. Ils glorifient l'industrie, ce sont des paciQques qui offrent h la société un système social, chimérique, mais complet et logiquement construit et qui doit accroître la richesse et faire le bonheur de tous.
Le saint-simonisme et le fouriérisme étaient aux antipodes l'un de l'autre. Le premier créait une autorité souveraine qu'il remettait sur-
est sa destinée. » Et pour un si grand résultat, Fourier ne demandait à son fondateur que 300,000 francs.
tout aux mains des industriels. Le second dénonçait la féodalité indus" trielle de son temps et repoussait toute entrave h la liberté individuelle. Le premier concevait une aristocratie viagère et maîtresse absolue des personnes et des choses, le second une démocratie sans gouvernement. Et pourtant tous deux appartiennent h la môme catégorie de systèmes sociaux, celle qu'on a désignée plus tard sous le nom de socialisme et qui a pour caractéristique commune non la similitude de l'organisation future du travail, mais la critique de l'organisation actuelle à laquelle ils veulent substituer un mode nouveau d'appropriation et de répartition des biens. Ils sont même dans cette catégorie les deux premiers systèmes concrets, liés dans toutes leurs parties, et nous n'en voyons pas d'autres après eux qui l'aient été au même degré : ce qui explique le développement que nous leur avons donné dans ce travail.
Les disciples de Fourier, peu nombreux soas la Restauration, le regardaient comme un révélateur; des critiques l'ont considéré comme un fou ; c'est de part et d'autre^ une exagération. Sans doute, l'absorption dans ridée fixe qui le possédait donne à ses écrits le caractère de l'illuminisme : c'est un rêveur, mais, dans ce rêveur, il y avait des vues qui prouvaient qu'il connaissait, quoiqu'il en jugeât mal, certains ressorts de la vie économique et particulièrement la puissance de l'association.
Les disciples de Saint-Simon, hommes actifs et intelligents, qui créèrent le système que le maître n'avait fait qu'entrevoir^ ouvrirent des aperçus ingénieux sur les banques, sur les commandites, montrèrent les avantages que pouvait procurer l'association des capitaux, conçurent de grandes entreprises, en étudièrent plusieurs, s'appliquèrent, dans leurs publications, à développer l'essor du génie commercial et donnèrent aux producteurs et aux négociants des leçons dont plusieurs étaient excellentes et qui ne furent pas perdues. Fourier propagea le goût de l'association; il fit voir quelles ressources elle apportait dans la vie, comment, par elle, le bien-être des classes aisées et celui des classes pauvres pouvaient s'acroître; l'industrie, le commerce, l'édilité des grandes villes lui ont emprunté plus d'un modèle; il a eu, à cet égard, des visions de l'avenir et de certaines manières d'être futures de la civilisation.
Mais malgré la justesse de certaines vues de détail et l'intuition de certaines directions générales du progrès et des arrangements sociaux, les deux systèmes n'étaient pas moins radicalement faux au point de vue philosophique^ parce qu'ils méconnaissaient, l'un la liberté, l'au-
tre la volonté, et détestables ou impossibles au point de vue pratique, parce que l'un étouffait la société sous le despotisme et que l'autre la ruinait par l'anarchie. La répartition de la richesse par le despotisme saint-simonien ou par l'anarchie fouriériste aurait abouti fatalement à la misère.
Les disciples les plus éclairés se firent illusion, parce que la doctrine parlait de progrès, qu'elle prétendait en avoir trouvé la formule et posséder les moyens de régénérer la société par une réforme complète, tandis que les conservateurs se contentaient, disait-on, d'en préconiser les abus et les libéraux d'en saper les fondements (1). La masse fut séduite, parce que la doctrine s'élevait avec violence contre les maux présents, déclamait contre la concurrence et promettait aux travailleurs et aux classes pauvres des capitaux et des jouissances. De là, la persistance de ces systèmes et la place étendue que nous avons donnée a leur analyse : ils étaient un signe des temps. Le mot de socialisme n'était pas encore créé; mais la chose existait; les doctrines socialistes allaient se succéder, souvent se contredire, mais se répandre et devenir plus tard une des graves préoccupations de la société moderne.
Résumé de la politique de la Restauration à V égard des classes ouvrières. — La Restauration ne s'en inquiéta nullement et ne connut pour ainsi dire pas ces systèmes. Elle vivait dans une sphère supérieure. Elle aima et favorisa l'agriculture, parce que la possession de la terre intéressait l'aristocratie. Elle prodigua les faveurs douanières aux grands manufacturiers, parce que leurs voix, unies à celles des propriétaires^ étaient prépondérantes dans la Chambre des députés. Elle accepta l'administration impériale, parce qu'il n'était pas possible d'imaginer un instrument mieux approprié au gouvernement monarchique. Au milieu des luttes parlementaires de la droite et de la gauche, dans ces joutes brillantes où le génie de 1789 avait sans cesse à refouler les assauts de l'esprit féodal, son cœur pencha le plus souvent vers la droite. Louis XVIII, avec son bon sens quelque peu sceptique, résista à cette tendance jusqu'au jour où l'assassinat de son neveu ne lui permit plus de tempérer les sentiments de sa famille. Charles Xs'y
(1) Fourier parle à cet égard comme Saint-Simon. « Partout la fortune se déclare contre le libéralisme ; avis à lui de quitter sa position qui u'est plus tenable, et de recourir aux inventions de progrès réel qui lui sont apportées. » Nouveau Monde industriel, p. 417.
abandonna plus volontiers; cependant le comte de Villèle, qui fut la personnification du second de ces systèmes, comme le comte Decazes avait été la personnification du premier, fut loin de satisfaite tous les vœux de ses amis. Les projets, les lois, les débats^ se concentrèrent donc autour des questions politiques, et la France, longtemps silencieuse, sentit se réveiller en elle l'amour des lettres.
Le plus grand bienfait dont la Restauration dota l'industrie fut sans contredit, la paix. Klle la fît régner pendant quinze ans. La France multiplia ses manufactures et la manufacture se transforma par l'emploi des machines. Les relations commerciales avec l'étranger se renouèrent et la richesse nationale s'accrut.
La classe bourgeoise en recueillit la meilleure part. La classe ouvrière eut la sienne aussi ; mais la distribution en fut plus inégale ; pendant qu'une certaine élévation des salaires réjouissait quelques groupes d'ouvriers, d'autres, frappés parla concurrence des machines, étaient réduits à aller ailleurs offrir leurs services au rabais, ou à végéter d'une existence misérable, s'ils persistaient dans leurs vieux errements. Toutes les révolutions ont leurs victimes, même celles auxquelles préside la justice; car toutes froissent des intérêts et déplacent des conditions. La révolution du travail présentait ce singulier phénomène, transitoire d'ailleurs, d'augmenter la prospérité publique et de diminuer le bien-être d'une certaine minorité de producteurs.
De généreux citoyens s'appliquèrent à venir en aide aux classes pauvres, créèrent les caisses d'épargne, fondèrent des sociétés de patronage et commencèrent à répandre sur le peuple le bienfait de l'instruction : c'était un des fruits de la liberté. Le gouvernement ne se préoccupa que du dernier de ces moyens de moralisation : c'était, il est vrai, de beaucoup le plus important alors ; mais, après l'avoir, pour ainsi dire, adopté sous le ministère Decazes, il s^en défla sous Tadministration du comte de Villèle, le sacrifia à des préjugés cléricaux, et quand il eut reconnu son erreur, il n'eut plus le temps de la réparer.
Si Ton excepte le système protecteur, la Restauration n'apporta rien de nouveau à la législation du travail et des travailleurs de l'industrie. Sa sollicitude était tournée vers d'autres objets. Il est juste d'ajouter que la grande manufacture était à ses débuts, que les problèmes qu'elle soulève étaient à peine posés, que les économistes qui les étudiaient n'étaient pas tous d'accord, et que les systèmes socia listes, nés du spectacle de cette activité laborieuse et de ses misères, n'étaient pas de nature à convertir les ministres. A chaque jour sa
tâche ; à chaque génération sa part dans l'œuvre des institutions politiques.
Néanmoins, la Restauration ne satisfit pas les vœux de la moyenne bourgeoisie dont elle entendait les réclamations, mais dont elle n'aimait pas l'esprit. Elle n'entendit même pas les plaintes de la classe ouvrière, placée trop loin d'elle, et elle ne sut jamais à quel point elle â était impopulaire. Elle se crut assez forte par le seul principe d'une légitimité de droit divin que les mœurs de la Fiance n'admettaient plus ; et, n'ayant pour point d'appui qu'une idée abstraite et une petite minorité de riches propriétaires, elle tomba dès qu'elle eut prêté, par sa faute, à l'insurrection de la bourgeoisie soutenue par la classe ouvrière, la puissance morale de la légalité.