L'ADIEU A LA TERRE
Quatre heures sonnaient. Les vibrations du bronze tombèrent dans les rues désertes.
Jean Mesnil repoussa le Sophocle ouvert sur la table ; il passa la main sur son front, regardant le vide où filaient des hii'ondelles.
Fluettes, des voix d'enfants montèrent derrière la cloison. Le chœur glorifiait le drapeau de la France. Jean tressaillit, remué dans ses entrailles par cette mélodie banale, qui lui rappelait des souvenii's.
Puis des sabots claquèrent et la bande s'éparpilla.
Le jeune homme les suivit du regard...
Il était fils de Pierre Mesnil, instituteur dans la commune de Saint-Jean-sous-Treiche.
Sa licence passée à Nancy, il venait d'être nommé boursier d'agrégation à la Faculté des Lettres de Lyon. Il partait le lendonain. Il se sentait triste de cette séparation, qui brisait en lui de8 racines déli-
cates, ces racines que les âmes plongent dans la terre, comme les plantes.
C'était un grand garçon robuste, bien découplé ; ses cheveux drus trahissaient la souche paysanne, tandis que la pâleur du teint révélait l'homme alïiné par la culture intellectuelle. Ses yeux noirs s'emplissaient iDarfois de tristesse, car il étouffait dans les livres, et de soudaines nostalgies le ramenaient aux champs.
Il avait l'âme un peu élégiaque. Il aimait les beaux vers et se les répétait avec complaisance, s'étonnant de retrouver, chez Vigny ou chez Lamartine, des émotions qu'il avait ressenties, mais qu'il n'aurait su exprhner. De plus, il était timide, d'une de ces timidités qui sont ime maladie, au point qu'il restait frémissant sur le seuil d'un magasin sans oser entrer.
Il se pencha à la fenêtre.
Le père Mesnil partait à son jardin. Il avait vieilli, ces derniers mois. Sa taille se voûtait ; ses genoux pliaient un peu à chaque pas, et Jean se sentit le cœur effleuré d'un x)ressentmient sinistre...
Voulant échapper à cette obsession, il gagna les champs par les ruelles.
Par cette journée finissante d'octobre, la terre lorraine se parait de mélancolie. Les champs reposaient sous des vapeuffe bleuâtres et une lassitude heureuse semblait baigner les toits bruns. C'était la saison où l'on rentre les pommes de terre. Dans les chènevières, des feux de fanes laissaient courir dans le vent une odeur acre. Plus haut, l'ombre des pommiers s'allon-
IMÉI'l * Il II IM Wld III II* llll^iHI
l'adieu a la terre 3
geait sur la treiclie, l'immense étendue de friches qui donne son nom au pays.
La solitude versait à ces humbles choses une âme de bonté et d'apaisement.
Jean respirait l'odeur de la terre avec ivresse. Le meilleur de son être reposait là. Tel vieux sureau, taiUadé x^ar la main des enfants, avait été le confident de sa songerie adolescente.
Comme si le soir versait dans son esprit la limpide clarté, il jouissait du plaisir aigu de se connaître, et discernait mieux les liens qui l'attachaient au sol natal. La terre, certes, l'avait pétri à son empreiate. Elle l'avait aidé à comprendre la majesté des classiques, alors qu'ils n'étaient pour ses camarades citadins qu'objet de lassitude et de dégoût. De magnifiques rêveries se levaient dans cette âme de petit grimaud, qui, le sac battant sur l'échiné, revenait du collège à travers les prés, et posait son Virgile sur une borne, i)our ijrendre part aux jeux des i^âtm-eaux. Au bord de ces eaux courantes, les voix mortes de la Hellade ijrenaient une résonance mystérieuse ! Dans les troènes fermant la vigne du vieux Joson, il reconnaissait la haie des Bucoliques, visitée par les abeilles de l'Hybla. Le verger des Thalysies, oii croule le gras automne sicilien, odorant de fruits mûrs, il l'avait retrouvé sur les pentes de l'Arot, parmi les mnabelliers dont les branches étaient si chargées parfois, qu'il fallait les étayer avec des crosses.
Les années d'étude terminées, une nouvelle personnalité apparaissait en lui, à mesure que se révélait la
vie forte, celle qui ne devait rien aux réminiscences des livres. Ses sens étaient conquis. Il avait respiré la senteui' d'eau battue qui monte des barrages, Tarome jjénétrant des sapins chauffés de soleil, les odeurs végétales qui flottent sur les sentes forestières. Le piétinement d'une bête dans les fourrés éveillait en lui toute sorte d'instincts rôdeurs. Alors, il se sentait fils de paysan, ayant derrière lui des hérédités innombrables de bribem's et de braconniers. Une infinie reconnaissance se levait dans son cœur pour ces humbles. La poussière du chemin lui devenait sacrée ; c'était la cendre de ses morts.
N'était-ce pas d'ailleurs des qualités rustiques que ses maîtres retrouvaient dans ses travaux ! Du paysan lorrain, il avait la patience et le robuste entêtement. Il défrichait un texte, pesamment, comme les ancêtres labouraient la terre.
Une dernière lueur flotta à la chne des hétraies et les réseaux de la clématite scintillèrent comme des étoiles d'argent. On eût dit que la terre, pressentant la séparation, se revêtait de splendeur.
L' Angélus sonna derrière les arbres. Jean revint vers le village.
Il arrivait aux premières maisons du bourg, quand une voix fraîche l'interpella :
— Vous passez bien fier, mon cousin...
Il reconnut Eose Germain, la fille d'un riche fermier de l'endroit.
Il y avait entre eux ce monde de sentiments délicats, inavoués, qui sont l'aube charmante de l'amour.
l'adieu a la terre 5
La fillette s'était éprise de ce beau garçon, dont les manières polies et les mains blanches contrastaient avec la lourdeur des paysans.
Jean s'approcha de la fenêtre :
— Bonsoir*, Eose, dit-il, je viens défaire mes adieux aux pierres et aux vieux arbres.
La jeune fille ne répondit pas. Eetirée au fond de la pièce, elle s'était agenouillée devant une manne d'osier qui contenait la récolte des treilles. Elle prél)arait les pampres, qu'on suspend au plafond, pour conserver les raisins jusqu'au fort de l'hiver. Les ciseaux criaient faiblement en pénétrant au cœur des grappes. Elle mettait à sa tâche une attention concentrée ; ses doigts tremblaient.
Jean la voyait mieux. Elle était grande, mince, souple. Une masse de cheveux bruns chargeait sa nuque pâle. Mise simplement, elle évitait les recherches de toilette, qui trahissent la fille de parvenus. Elle promettait d'être une femme d'ordre, entendue aux choses du ménage.
Elle dit, avec une sorte de gêne :
— Vous nous quittez demain ?
Il répondit, la voix sourde :
— Il le faut bien...
Ils se turent, sentant descendre en eux la mélancolie du soh". L^n conseil de vie intime et familiale semblait émaner des choses doucement assoupies dans l'ombre. Tout dans le logis proclamait l'aisance des maîtres, la richesse amoncelée par l'effort des générations. Des moissonneuses et des faucheuses, en-
tassées dans la cour, révélaient chez le fermier l'esprit de progrès, triomx)hant de la routine, et les auges de pierre, où se déversaient les sources de la côte, étaient si larges, qu'un escadron de cavalerie pouvait s'y abreuver.
Eose s'approcha. Le jeune homme sentit contre son épaule la rondeur ferme de la gorge. Elle murmura :
— Vous partez à la ville. Vous aurez les distractions, le théâtre, le bal... Kous allons entrer dans la nuit, la nuit froide... Pour moi, je frissonne à l'avance...
Elle se serra contre le jeune homme, ayant l'air d'hnxîlorer une protection. La clarté d'une étoile tomba sur ses yeux brillants de larmes contenues.
Jean regardait devant lui.
Une mare s'ouvrait au milieu des prés. La clarté du jour traînait à la surface de l'eau, qui vivait étrangement dans les ténèbres environnantes. Toujours frémissants sous des souffles imperceptibles, des roseaux la bordaient. A chaque instant des vols d'étourneaux et de sarcelles s'y abattaient, cherchant un refuge pour la nuit. Leur nuée oscillait, tournoyait sur les cimes floconneuses, et soudain descendait : on les entendait jacasser dans l'épaisseur des feuilles.
Une détonation retentit : la flamme fit dans la nuit une trouée rouge.
Les oiseaux migrateurs prirent leur vol, et la nuée se déploya, obscurcissant le ciel claù\ Ils montaient rapides, inquiets, si nombreux que l'air sifflait sous le
l'adieu a la terre 7
battement de leurs ailes. Un autre coup de feu retentit ; un canard tomba, le vol coupé net, et Jean sentit son cœur se gonfler d'une soudaine désespérance.
Ils s'en allaient comme lui, les oiseaux, vers les terres hospitalières, vers les régions chaudes du Sud. Us allaient retrouver les blanches terrasses, et les sables ombragés par le balancement des palmes. Ils s'évadaient des pays froids, chassés par l'éternel instinct, qui pousse les êtres vers la lumière. Mais les hommes s'embusquaient et précipitaient sur le sol, les ailes sanglantes, les voyageurs errants du ciel.
Il eut peur de la grande ville, dont il croyait entendre la rumeur, derrière l'horizon.
Eose remua faiblement. Jean devina cette tendresse, qui se tenait à son côté, vigilante, immobile.
Son esprit évoqua la vie qu'il mènerait au pays. Justement une chaire était vacante au collège de Toul et ses anciens professeurs lui avaient offert cette place, désirant le conserver parmi eus. Il épouserait Eose, et ferait alterner les études et les travaux des champs. Pourquoi tenter le hasard, l'agrégation de jour en jom* plus chanceuse par suite du nombre des concurrents ! Il aurait le loisir de préparer une thèse de doctorat, qu'il mûrirait longuement dans la paix des campagnes... Avec sa fougue d'imagination coutumière, il évoqua ces joies qui contenteraient à la fois sa pensée et ses instincts. n rentrerait ses récoltes : il entendrait le craquement des i)ressoirs, suant le via par leurs douves. Traver-
.sant les fricheH, il sentirait auï ,se.s liou&eaiix Teiiroulement griffant des ronces. Une âpre volupté le pénétrerait, quand la terre, la terre grasse des labours d'automne s'effriterait sous ses talons...
Puis, un revirement se fit en lui. Travailler, allons donc ! Il x>rendrait du ventre et parlerait politique devant des bocks, comme les boutiquiers. Il oublierait les magnifiques visions qui avaient hanté sa rêverie. Allons donc ! La vie n'avait de sens que dans la poursuite d'une longue entreprise.
Soudain il se décida. Il tendit la main à la jeune fille:
— Adieu, Eose !
Elle eut un tressaillement de tout son corps.
— Adieu ! répondit-elle à voix basse, puis elle disparut dans l'ombre.
Quand Jean rentra dans la maison paternelle, une sensation d'apaisement, à la fois amère et consolante, enveloppa son cœur. La lamx)e projetait son rayonnement paisible sur la table, et le feu de l'âtre promenait sm' les murs une clarté dansante. Le père Mesnil, assis à un vieux bureau, achevait un travail pressant pour le secrétariat de la mairie, et la mère, la Céleste, allait et venait dans la chambre, préparant le souper. Ses moindres gestes, en ce moment, avaient pour le jeime homme une signification émouvante.
— Jean, dit le maître d'école, patiente un peu, je vais avoir fini.
Et l'on n'entendit ijIus que le grincement de la plume qui courait sur le papier.
l'adieu a la teuke 9
Jean ,s"a.s.sit «iir un escabeau. La grande horloge battait dans sa gaine de bois sans qu'aucun affolement ne précipitât le rythme de son balancier : Jean s;ongea qu'il ne l'entendrait plus demain. Il regarda la table, dont il avait tailladé les bords, quand il était ])etit, et les taches grises du plafond, où il s'était amusé si souvent à retrouver des ressemblances, des visages vaguement esquissés. Et la même idée fixe revint, faisant le vide dans son cerveau : demain, il ne verrait plus ces choses. Elles continueraient leur paisible existence, mais elles ne sauraient plus rien de lui...
La mère, penchée sur l'âtre, se releva et le regarda l»ien en face. Ses yeux étaient rouges. Depuis quelque temps elle s'enfermait \)o\\v donner cours à ses sanglots.
C'était la femme forte de la campagne, résistante, encore belle, malgré l'âge qui empâtait ses traits. Elle avait apporté en mariage au père Mesnil des prés, des chènevières, du bon bien au soleil. Elle en tirait un orgueil qui, avec les années, allait en s'accroissant. Comme tous les campagnards, elle avait le mépris des gens en place, qui ne sèment pas, ne labourent pas, et vivent de l'argent qu'ils volent à l'Etat. Elle avait même le dédain de la richesse monnayée, et ne concevait la fortune que sous les apparences des pièces de terre.
Le retour des saisons ramenait les travaux, qui apportaient à son cœur des joies toujours nouvelles. Campée sur le seuil de la grange, elle contemplait les
chariots, qui rentraient les gerbes, si chargés que les essieux craquaient. A la vendange, elle se redressait dans sa vigne, et dénombrait les tendelins. La bassecour était toute sa vie ; elle élevait des bandes de poulets et des ribambelles de canards, et elle souriait, épanouie, au milieu des couveuses qui arrondissaient leurs ailes trop courtes, x>our abriter le grouillement de leurs poussins.
La venue du lils avait marqué l'apogée de cette existence.
Elle l'avait considéré du j)remier jour avec le respect d'un monarque pour l'héritier présomptif. Il posséderait les biens, il les agrandirait. Elle l'imaginait au sommet d'une voiture de gerbes, maniant la fourche avec aisance.
Quelle tristesse, quand le père, touché dans ses instincts d'éducateur jiar l'intelligence précoce de l'enfant, avait formé le dessein de l'envoyer au collège !
Dès ce jour, elle avait compris qu'il ne serait jamais un paysan. C'avait été dans la maison le sujet de discussions incessantes. Elle haussait les épaules, quand l'enfant revenait de la distribution des prix, les bras chargés de couronnes et de volumes, qu'elle enfermait rageusement au fond d'une armoire. Le malentendu grandissait avec le temps. L'enfant, solitaire et vibrant, se renfermait, sentait peser sur lui une injustice.
Il détestait ces travaux des champs, qui lui prenaient l'affection de sa mère. Plus tard, quand se
l'adieu a la terre 11
révélaient à lui les premières émotions esthétiques, l'enthousiasme devant les formes de la Cybèle nourricière, il s'apijliquait à dissimuler ces ravissements, dans la crainte d'être incompris.
De plus, la mère avait, dans ses rapports liumbles, ce sens étroit de la justice, qui mesure à chacun son dû. Elle payait les journaliers exactement, sans faù'e pencher la balance en faveur d'une infortune. Elle marchandait sou par sou la mercerie cju'elle achetait aux colporteurs, harassés par leur lourde balle. Lui se sentait l'âme endolorie par toute la souffrance humaine, battue par tous les souffles de la pitié, et, quand la silhouette d'un malheureux, qui mendiait son pain, se coulait dans l'encoignure de la porte, quelque chose se brisait dans sa poitrine, comme si la souffrance anonyme, la misère errante des chemins écrasait son cœur.
Puis, il se ressaisissait. Il y avait des moments très rares et infiniment doux, oii toutes les différences disparaissaient, où la communauté des douleurs et des affections leur donnaient la satisfaction de se retroiiver semblables, unis dans la joie ou la détresse. Jean surtout savourait la sérénité de ces moments, où il avait l'impression de i)ayer à sa mère tout un arriéré de tendresse.
C'était un de ces moments, ce soir-là. Pour fêter l'enfant une dernière fois, la mère avait i^réparé une tarte et tué le coq, qui trônait dans la basse- cour, et faisait l'admiration de Jean avec sa collerette de plumes rouges.
Il en manifesta un regret.
— Eh bien ! dit la Céleste, il fallait l)ien qu'on le mange.
De nouveau, il sentit glisser entre eux une ombre, l'ombre de leur éternel dissentiment.
Le maître termina ses écritures. Il leva la tête ; Jean éprouA^a une seconde fois le serrement de cœur qui l'avait angoissé quand le père se rendait à son verger. Comme si la séparation imminente donnait aux yeux du fils une clairvoyance inaccoutumée, il surprenait les ravages que les dernières années avaient imprimés sur la face pensive de l'instituteur. Sa barbe était grisonnante. Eraillées et coupées de rides, les paupières s'alourdissaient. Comme on lit dans un livre, Jean déchiffrait les tares, les flétrissures que la vie avait gravées sur ces traits.
Il tressaillit à l'idée d'une catastrophe, et soudain il crut discerner le i)iétinement d'un être mystérieux, qui rôdait dans la chambre.
Ils se mirent à parler de choses et d'autres, affectant des airs détachés pour dissimuler l'angoisse, qui les tenaillait depuis des jours. Six mois passeraient vite, et Jean serait de retour pour les vacances de Pâques. Mais les mots qu'ils prononçaient ne leur donnaient pas le change, et leurs voix tremblantes trahissaient des sanglots mal contenus.
L'institutem* déboucha une bouteille, un vieux vin de terroir dont la douceur contenait de la force :
— Mon x)auvre Jean, fit-il, tu vas bien nous manquer !
l'adieu a la TEKilE 13
Le cœur de la mère creva dans un sanglot :
— On aurait été si heureux, tous ensemble. . .
— Paix là ! fit le maître en assénant sur la table un si robuste coup de poing-, que les assiettes dansèrent. Mais il se reprit aussitôt, honteux de cette violence qui n'était pas dans sa nature, et ce fut d'une voix émue et dolente qu'il continua :
— Mon pauvre Jean, je puis bien te donner ce témoignage que toute joie m'est venue de toi. Quand je te voyais enfant, pas comme les autres, curieux de choses au-dessus de ton âge, je pensais à part moi : Ce serait un meurtre de ne pas cultiver un esprit qui promet ! Tu étais toujours fourré dans les livres, et je me reconnaissais, car moi aussi j'allais m'enterrer dans le foin du grenier, i^our étudier. Quand je me rappelais ma misère, je sentais quelque chose qui me poussait ; j'avais mon idée et je prenais la résolution d'écarter les cailloux de tes pas. Ah ! ça n'a pas marché tout seul ; les frais coûtaient gros, et j'avais à tenir tête aux remontrances des gens, qui m'accusaient de faire de toi un paresseux. . .
Il se tut, au souvenir des amertumes anciennes. Il reprit : ^
— Je n'ai rien à me reprocher. Tu m'as tout payé au centuple. Quand tu as été reçu à la licence, le doyen m'a serré la main, en me complimentant. Ça compte dans la vie, des moments pareils. Quand tu seras ime « grosse tête », comme disent nos ï)aysans, tu te rappelleras ton vieux père, qui sonnait les
cloches, chantait au lutrin, et que l'on estimait un l)eu moins que le berger.
Il se prenait à sa propre émotion, et ses mains tremblaient sur la table.
Alors Jean dit sa certitude de réussir' ; il laissa même entrevoir" les vastes projets qui avaient illuminé ses rêveries.
La voix de la mère s'éleva, âpre et rancimière :
— Ah ! si tu étais resté, personne n'aurait eu la vie plus belle ! On am'ait travaillé notre bien, et tous les jours, queDieufait, auraient vu nos contentements. Eien ne vaut la liberté...
Brutal, le père interrompit :
— La liberté de crever de faim, de tendre le dos à la gelée et à la grêle.
— Qu'il parte, notre Jean, reprit la mère, et quand je verrai un bon feu brûler dans l'âtre, je ijenserai : peut-être qu'il a froid ! Quand la soupe fumera sur la table, je dirai : i^eut-être qu'il a faim ! Quand les pluies défonceront les routes, je me désolerai en songeant à ses chaussures trouées. Chaque minute m'apportera un chagrin !
Jean se récria. Il pourrait vivre avec l'argent de son traitement et ce qu'ils lui enverraient. La mère lâcha tout :
— Et envoyer de l'argent ! Mais nous avons encore des dettes.
Jean se tom'na vers le père Mesnil. L'attitude écroulée du maître, tendant le dos, était terriblement significative.
l'adieu a la teere 15
Jean demanda :
— Pourquoi acheter des champs, puisque je ne les ' travaillerai pas ?
La mère répondit :
— On ne peut pas vivre sans terre.
C'était la plaie secrète de leur existence, le mal qu'ils avaient tenu jusque-là caché à leur enfant, pour ne pas troubler ses études. La mère, cédant à cette âpre convoitise qui la poussait à céder aux offres des marchands de bien, à acquérh* les belles pièces, à arrondir les domaines, la mère fondait dans sa main l'argent du ménage. Et le père laissait faire, las de lutter, trop faible de caractère pour s'ox)poser à cette passion extravagante.
Oui, le dernier mot resterait à ceux qui posséderaient la terre ; mais, en attendant, elle ne rapportait rien.
En un moment Jean entrevit la situation nouvelle avec toutes ses conséquences. Il imagina les bottines éculées, les vêtements râpés, les gargotes exhalant ime odeur de graillon. Mais il se raidit. Il n'aurait que plus de mérite à réussir. Une montée d'énergie le souleva.
Il tendit les bras à ses parents.
Puis il ajouta :
— Je vais faire mes adieux à l'oncle Fan. La mère répondit :
— Tu as raison. Il croirait qu'on le méprise, parce qu'il est i^auvre.
Jean sortit. Les maisons endormies découpaient
sur le ciel les lignes inciu'vées de leiu's toits. Un poudroiement d'étoiles scintillantes semblait un givre de lumière suspendu dans l'espace. Le jeune homme n'entendait rien, que le souffle fort des bêtes, quand il longeait une étable.
Une clarté rouge trouait la nuit.
Jean regarda par la \ itre, que le temps avait rendue opaque, comme un verre de bouteille. Assis devant ime petite table déjetée, l'oncle fumait sa pipe, tristement. Son regard jîerdu dans le vide était plein d'une songerie tacitm'ne. Et la chandelle, dont le suif coulait, creusait les orbites de ses yeux, accusait encore les ravages du temps, dans cette face décharnée...
Il n'avait pas fait de bonnes alïaii'es, et on le disait toujours à la veille d'une saisie, qui le déshonorerait.
Jean aimait ce rude ouvrier, que la chance n'avait pas servi, et souvent, il allait le retrouver, quand l'oncle sarclait son blé ou lîien bêchait sa vigne. Assis derrière un tas d'échalas, ils causaient. Le jeune homme s'intéressait aux propos du paysan, à sa sagesse, qui se formulait en dictons pittoresques, à toutes les observations iJatientes, qui sont le trésor de l'expérience rustique. Ce jour-là, le vieux secouait ses ennuis et, pour amuser son neveu, retrouvait sa verve, l'éclat de voix familier à son jeune temps.
Au grincement que fit la porte, l'oncle le\a les paupières, avec cette expression des yeux qui reviennent de loin.
Il lui montra une chaise boiteuse, puis, atteignant
l'adieu a la terre 17
une l)oiiteille posée sur la cheminée, il versa deux doigts d'eau-de-vie au fond des verres.
Le vigneron but avec des claquements gourmands des lèvres, et quand il eut fini, il renversa le verre sur Fos paumes, et se frotta les mains :
— Y a rien de meilleur pour la santé, déclara-t-il. Une plainte sortit de l'alcôve, que fermait un rideau
de serge.
— La tante ne va pas ? demanda Jean.
— 'Ne m'en parle pas ; ses douleurs la travaillent !
Le vieux, mélancolique, tenait son regard fixé sur la table de bois blanc, maculée de graisse et de taches de vin.
Jean revenait souvent à ce logis, séduit par le pittoresque de la cassine enfumée, le brun rouge des solives, qui chantait comme la couleur d'un tableau flamand. Des chapelets d'andouiîles et de saucisses pendaient dans la cheminée. Le vinaigTier de grès bleu tirait l'œd par sa forme rustique, et la tête de Talambic, qui flamboyait sur la crédence, rappelait les soirs passés dans la bougerie, quand on distillait les marcs de raisin, par les nuits sonores de gelée. 3 lais pour un regard averti comme celui de Jean, des signes indiscutables trahissaient la misère, faisant son entrée dans cet intérieur. Les ustensiles reposaient sous une couche de poussière et la porte de la crédence, arrachée de ses gonds, pendait lamentablement.
L'oncle dit, comme s'U avait deviné les pensées de
Jean, ces i^ensées ai vagues qu'elles ne se formulaient pas nettement :
— Tu es bien heureux d'échapper à notre vie de îralère. La vigne crève. Y en a autant dire plus sur la côte de la Treiche. Les uns disent que la grêle a empoisonné la terre, les autres que le bon Dieu punit la méchanceté des gens. On ne sait pas. Mais je suis bien bête de me mettre en peine. Mon tour est venu d'aller dormir dans le cercueil...
Son corps, son vieux corps perclus exhala la satisfaction, l'apaisement souverain du repos, qu'il goûterait dans la terre.
Et Jean songea aux coups de hoyau, que le vieux avait donnés dans l'argile lourde des vignobles, aux bottées de cailloux qu'il avait portées au faîte des pierreries, aux charretées de bois fagotées dans les coupes, à toutes les rudes besognes des champs qui déforment les âmes, comme les corps. Les haies de mars, les averses de grésil, les froids coupants de l'hiver avaient tour à tour pincé, mordu, tenaillé cette peau. Et Jean avait la sensation navrante de 80Ui)eser cette vie au creux de sa main, et de la trouver dérisoire, comme une pincée de poussière.
Il ne se lassait pas de fouiller les traits de cette face humble et triste, s'étonnant de leur trouver une expression émouvante, comme s'ils se décidaient à parler plus longuement ce soir-là. Comme les ondulations de la Treiche, le corps s'enveloppait de somnolence, de stupeur, de résignation. Le grain du visage avait la couleur grisâtre de la terre.
l'adieu a la terre 19
Ainsi, la nature balbutiante, et qui sème à profusion les ébauches, avait réussi cette physionomie du premier coup. Elle lui imprimait cette intensité d'acoent, qu'elle n'arrivait pas à donner aux choses. En contemi^lant cette face rugueuse, Jean devinait le .secret que révélaient imparfaitement les murs ruineux et les plissements du sol. Et ce secret était fait de misère et de souffrance.
L'oncle Fan fit effort pour reprendre sa belle humeur :
— Allons ; tu reviendras avec le beau temps.
— Oui, mon oncle, le coucou chantera dans la côte de la Eochotte.
— IsTous irons dénicher les corbeaux, comme quand tu étais petiot.
Et Jean se rappela leurs expéditions dans la forêt ^ et il revit, à la fourche des chênes, les nids de bois mort, où s'ouvraient de grands becs jaunes.
Ils rirent tous les deux, rejetés dans le passé.
Jean serra la main de l'oncle et rentra. Toute la maison dormait. Il gagna sa chambre et songea, (levant sa table de travail, la tête entre les mains.
La lampe inondait la pièce d'un flot de clarté pâle. Toutes les émotions de la journée, les méditations douloureuses, les rêveries nostalgiques, l'angoisse de la séparation lui revenant à la fois, déterminaient une tension nerveuse de son être.
Autour de lui s'épaississait le silence de la maison, tombée à un assoupissement léthargique.
Il a peur de la clarté de cette lampe : il lui semble
que les ténèbres redoutées de son enfance enfermaient moins de dangers.
D'étranges hallucinations traverisent son cerveau. Des formes surgissent, se détachent de la paroi, et le vide de la chambre se peui)le soudain d'une ruée effrayante de fantômes.
Toute sa race défile devant lui.
Jadis Jean a ressenti pareille émotion, quand, ayant gravi les pentes du val mosellan, il contemplait la plaine s'étendant vers Alain et Colombey. Les champs fuyaient, monotones, et les sillons s'alignaient, vêtus d'éteules grisâtres. Sur cette immense étendue détrempée par les pluies d'automne, les nuages couraient, chevauchée de formes changeantes, et les souffles froids remplissaient l'espace d'une plainte innombrable. Alors le jeune homme respirait à pleins poumons cet air venu du large, brassé par les souffles, cet air qui vivifiait son sang et éveillait dans son être des myriades de vies inconscientes.
Ce soir aussi,'il lui semble que les morts reviennent. . .
Il les reconnaît. D'abord les ancêtres de la lignée maternelle, les vignerons vêtus de futaine grise. Ils ont les reins forcés par le rude effort pour porter la terre, les épaules meurtries par le tendelin ; leurs mains pendent, calleuses, coupées de crevasses profondes. Sur leurs épaules, les cornes du hoyau jettent une lueur. Ils se ressemblent tous, avec leurs faces graves et rugueuses, comme une souche ressemble à une autre souche. Pourtant le jeune homme reconnaît au passage des silhouettes familières : il reconnaît
l'adieu a la terre 21
François, le grand-père, qui conduisit ses jeunes lias par les sentiers caillouteux, lui révéla les signes du temps, et les traces des bêtes courant dans la forêt. Il bêchait encore sa vigne, quand il mourut, tué par un coup de sang. On appuya sa tête grise sur un tas d'échalas, et ses yeux grands ouverts ne se fermèrent pas.
Comme la houle soulève le flot d'un mouvement rythmique, ondulait ensuite la cohue des ancêtres de la lignée paternelle, les bons laboureurs de la glèbe mosellane. C'était une race plus forte, nourrie du pur froment, habituée à boire de l'eau claire. La pesée sur le manche de la charrue leur avait grossi l'épaule droite ; ils levaient gauchement leurs pieds, oii s'attachait l'argile des labom's. Ils étaient tous pareils, eux aussi, sous leurs cheveux décolorés, ayant la teinte du chanvre. Leurs poumons étaient larges, et leurs voix fortes, par les semailles d'octobre, se mêlaient au croassement sans fin des corbeaux. Des traditions commémoraient dans le pays la force de la race : l'aïeul, se glissant sous les essieux, soulevait d'un coup de reins les chariots embourbés dans la forêt.
D'autres venaient, foule anonyme, d'autant plus vénérée. Parfois de leurs rangs serrés se levait une plainte, pareille au bruissement des feuilles sèches. Dans l'hallucination grandissante, le jeune homme distinguait des bouches noires, tragiques, grandes ouvertes pour jeter un api^el qui ne parvenait pas jusqu'à lui. Ceux-là avaient peiné dans la profondeur des vieux âges, et leur clameur s'était traînée au ras
du sol, loiu'de mélopée d'esclave. Ils passaient, talonnés par la forme mystérieuse qui allait de nouveau les précipiter au néant. Ali ! ceux-là, les pitoyables, les oubliés, ceux que ne connaissent plus les récits des aïeules, les lèvres des enfants, et les pierres des cimetières, ils étaient véritablement ses morts. Il dormit d'un pesant sommeil. . .
— Jean, tu vas manquer le train.
Il descendit à la cuisine oii ses parents l'attendaient. L'émotion serrait sa gorge. Sa mère, de ses mains défaillantes, ficela la malle.
— En route, dit le maitre.
Ils gagnèrent la petite gare, posée au bord des cliènevières. Le village apparaissait, noyé d'une brmiie blonde, et sur la rivière, des chalands glissaient.
Jean i)rononçait des paroles quelconques, des paroles dont le son lui semblait étrange.
Le grelottement d'un timbre électrique emplit la station.
Le train arriva, dans un halètement.
Une dernière étreinte les rassembla. Puis la portière claqua.
La voie au sortir delà gare dessine une large com'be. Jean s'étant penché aperçut au loin, très loin, deux silhouettes affaissées qui cheminaient lentement au milieu de la route, et regagnaieut la maison vide.
CHAPITKE 11
LA PENSION MAKNIX
Jean sortit de l'hôtel où il avait passé la nuit.
Il fallait trouver une chambre et s'installer au plus tôt, pour éviter la dépense. Sans lui laisser le temps de souffler, les nécessités de la vie le happaient brutalement.
Autour de lui, Perrache s'éveillait dans son tmnulte de faubom'g". Le petit jour noyait les becs d.e gaz dans une buée rousse. Misérable bétail himiam, des ou"STiers se rendaient à l'usine, hâves et noirs, et des marchandes de quatre saisons poussaient lem\s petites voitures, la poitrine coupée par les bretelles de cuii\ Entre les bâtisses à sept étages le jom^ descendait, vertical, comme au fond d'un puits, laissait traîner de mom-ants reflets dans le ruisseau, qui charriait des détritus. Le ciel entre les toits semblait rouler un fleuve de ])oue.
Jean marcha au hasard, regardant les écriteaux. Sur les seuils, il hésitait, trouvant le vestibule trop riche, le tapis de l'escalier trop luxueux. Parfois aussi la physionomie rogue du concierge le décom-ageait.
Il se sentait plus seul que lorsqu'il errait dans les sentiers du pays natal. Personne ne se souciait de lui, personne ne s'arrêtait pour lui donner une parole d'encouragement. Il eut envie de crier, d'appeler au secours, quandil crut sentir quela foule lui était hostile.
Il repassait par les mêmes cliemins, et parfois faisait des découvertes. Il arrivait à des places vides, bordées par des collines qui fermaient le ciel. A perte de vue l'escalade des hautes maisons grimpait le long des pentes, croulait sur les ondulations du sol, s'entassait dans les profondeurs de l'horizon, donnant l'idée d'une coulée de pierres vomie i^ar un volcan, qui se serait solidifiée en facettes géométriques. Puis il se trouva sm* un quai, au bord d'un fleuve lent, qui léchait les murailles avec un clapotement ensommeillé. Et la sirène beuglante d'un bateau-mouche qui passa lui parut le cri d'un animal fantastique.
Il aperçut sa silhouette à la glace d'une devantm'e. Coupé par un tailleur de petite ville, le col de sa jaquette remontait dans sa nuque, disgracieusement. Mais il se rassura en apercevant son visage au teint mat, la moustache brune ondulant sur la lèvre, sa taille robuste et souple.
La pluie se mit à tomber. Les gouttes, rares et fines, semblaient le sanglotement du ciel.
Alors il avisa une grande maison, qui tenait à la fois de la caserne et de la prison. Une affiche manuscrite, dont la pluie avait délayé l'encre, indiquait un garni à louer. Jean entra.
Derrière les ^*itres verdâtres de sa loge, le con-
LA PENSION JVIARNIX 25
cierge avait l'air d'un noyé, exposé sur les dalles ruisselantes d'une morgue.
— Au septième à gauche, répondit l'homme. Jean s'engagea dans l'escalier, dont la rampe
graisseuse lui poissa la main. Ses pieds foulaient sur la pierre des choses molles. L'obscurité allait s'épaississant, tandis qu'il respirait les senteurs de graillon, qu'exhalent les cuisines pauvres.
Il dut s'arrêter pour souffler, au quatrième. Il reprit son ascension. Les mains, tâtonnant dans l'ombre, finirent par trouver un cordon de sonnette. Un son retentit, fêlé, étouffé i^ar des épaisseurs de feutre. Après un long silence, un frôlement com'ut derrière la porte, im judas cliqueta, et Jean eut la sensation qu'un regard aigu le fouillait.
— Que voulez-vous "? fit une voix, qui avait le tmibre vieillot de la sonnette.
— Je viens pour la chambre, dit-il.
Alors il entendit un bruit de verrous et de chaînes, tout un arsenal de serrurerie barricadant la porte, et une forme noire s'effaça pour lui donner passage.
Elle le conduisit dans une chambre. Jean s'effara à la vue du logement et de l'hôtesse.
Le logis exhalait une misère décente, qui vous serrait le cœur. C'était la x)ièce banale, froide, sans âme, où des passants se sont succédé, sans que rien ne trahisse leur attachement. Deux fauteuils de paiïle reflétaient leurs pieds sur la surface brillante du parquet ; les rideaux, usés par de fréquentes lessives, voilaient la fenêtre de leur minceur.
Jeau s'approcha de la vitre. A une profoudeiir, qui lui donna le vertige, il aperçut un petit square, dont les verdures exhalaient sous la pluie un indicible ennui. Le cloclier d'une vieille église pointait si près, qu'il aurait pu de la main toucher les abat-sons.
— L'église d'Ainay, murmura la femme.
Elle avait parlé sans remuer les lèvres, et sa voix avait coulé, comme le bruissement d'une mécanique. La i)âleur de son visage exsangue s'encadrait d'un bonnet noir. Elle tenait les yeux baissés ; par moments, elle remuait un trousseau de clefs dont le cliquetis paraissait trop violent pour sa personne tramée de silence. Elle était effrayante à force de rigidité.
Jean eut une envie folle de fuir ; la pluie, cinglant la vitre, l'arrêta.
Il s'informa du prix de la chambre. C'était trente francs par mois. Il conclut le marché, à la hâte, pour s'enlever le temps de la réflexion. La femme disparut , laissant dans l'esprit de Jean ime imiu'ession de malaise.
Il allait vivre désormais dans la compagnie de ce cloijorte humain.
Eesté seul, il inspecta le logis. La cheminée disparaissait sous un encombrement de bibelots hétéroclites : oiseaux empaillés, madrépores, chandeliers de verre filé. Ces vieilleries incohérentes racontaient l'âme de la propriétaire, une âme qui alliait des adorations de nègre fétichiste à des sentimentalités de première communiante. Mais plus que tout le reste,
il se sentait impressionné désagréablement par des cadres pendus au mur, où des boucles de cheveux figuraient des saules pleureurs, s'efieuiUant sur un tombeau. Des portraits anciens, daguerréotypes, semblaient des portraits spirites, des photograi)l,iies de fantômes.
Il eut besoin de demander un renseignement à la logeuse. Assise près d'un fourneau, où mijotait une mixtm'e qui exhalait une écœurante odeur d'oignon, la femme s'absorbait dans un travail de couture. Ses maùis diaphanes plis.saient des étolïes, dont les cassures jetaient des miroitements bleuâtres. Elle avait l'air d'une filandière de légende, recluse dans une tour, qui aurait tissé du ciel.
Et Jean songea qu'il habitait le pays de la soie. Un des vêtements terminés était plié dans un carton. Il lut sur une étiquette : « Palla, vêtement mortuake d'un grand caractère religieux ».
Quel était le métier de cette femme ? Laveuse de cadavres, couturière pour les morts ? Il ùnaginait des professions, qui s'accordaient avec la face émaciée, les doigts sinistres et fureteurs.
Le charbonnier, un Auvergnat trapu, apporta la malle. Jean l'ouvrit et haussa les épaules, quand il découvrit, sous des piles de linge, des pots de confiture, un pâté, du saucisson, de quoi nourrir une famille pendant un siège. Il reconnut sa mère à cet entassement de provisions. Puis une enveloppe tomba à terre : elle contenait trois billets de cent francs, épingles à un x)apier, où Jean lut ces mots,
calligraphiés par le maître d'école : « Ma boiu'se, que je réservais pour te faii'e une surprise. Soigne bien ta santé. »
Il posa les billets siu* la table et se mit à songer aux Ijrodiges de patience que le père avait dû déployer pour économiser cette somme. Cela représentait des heures de travail dans la salle de la maiiie, des actes copiés, des lettres écrites sous la dictée des paysans, des recherches dans le cadastre. Il lui parut soudain que ces papiers, ces papiers qu'un souffle faisait voleter, étaient lourds de misère et de tendresse.
Alors il sombra dans une rêverie désolée.
Il était là-bas, il se promenait dans les ruelles des jardins où tombe le grand silence des après-midi d'automne. Non, là-bas, il ne pleuvait pas, et les rayons aiDaisés du soleil enveloppaient les chami)s d'une dernière splendem*. Alors les macliines à battre peuplent l'air de leur ronflement. Alors le dernier dahlia, échapx)é aux gelées précoces, penche sa tête lassée sur les jonchées de feuilles mortes.
Le jour tomba. De tout temps, il avait aimé cette heure, qui éveiUait en lui l'étrange sensation d'adorer la vie, et d'en avoir peur. Il restait ainsi sans bouger et, tandis qu'une cendre grise descendait dans sa chambre, sa chambre qu'il ne connaissait pas, il retournait à ses méditations familières.
Soudain, il tressaillit. Un carillon emplissait sa chambre de sa musique délicieusement fêlée, oii la même note grave revenait.
C'était le clocher voisin.
LA PENSION MAKNIX 29
Il sortit et prit son repas dans une crémerie. Puis il vagabonda dans les rues. Le quartier poxiuleux grouillait à la sortie des ateliers. Jean, qui craignait de s'égarer, remarquait des points de repère, l'échoppe d'un savetier ou les bocaux d'un pharmacien. La sensation de dépaysement se haussait en lui jusqu'à l'angoisse, jusqu'à la perception très nette du mystère qui environne toute existence. Il est enivrant, ce vertige métaphysique, quand on le respire à la pointe d'un promontoire, sur la cime d'un glacier, avec la perspective de passer la nuit dans un hôtel confortable. Mais quelle désolation au milieu de la boue et du tumiilte ! Le choc d'un plâtrier qui lui meurtrit l'épaule de l'angle de son auge, plongea Jean dans un abîme de tristesse.
Brusquement, il s'arrêta.
Sur les hauteurs, des myriades de clartés s'allumaient, comme si ime poussière de constellations s'était abattue sur la terre. Des files de réverbères dessinaient la trace des montées. Toutes ces lumières s'animaient, pali)itaient, trouaient le mur sombre des ténèbres. La féerie de ce spectacle arracha à l'abandonné une clameur d'admiration.
Les lumières le réconfortaient. Il les imaginait vivantes, innombrables, comme les existences qui gravitaient autour d'elles. Autant de pensées humaines qui tentaient l'impossible escalade des deux.
Des souvenirs l'émouvaient. Qui dira les rêveries qui hantent un cerveau de lettré, oii chaque ébranlement de la vie soulève la résonance des siècles ?
Etait-il bien seul ? Une ombre marchait à son côté. Ce jeune homme en veste de basin, aux souliers plats, dont les yeux sont pleins de feu, n'est-ce pas Eousseau, Eousseau pauvre et solitaire comme lui, qui, dans ces lieux mêmes, a passé une nuit voluptueust au creux d'un mur ?
Il rentra et dormit d'un sommeil harassé, dans k lit dont la paillasse garnie de maïs le meurtrissait.
Dès lors commença une vie de méditation et d'étude. Les cours ne devaient pas reprendre avant unt quinzaine. Il profita de ce moment pour donner ur coup de collier, restant des heures à sa table, bourrant son cerveau de grec et de latin, dans une rage d'en tasser ce savoir, d'où dépendait son avenir.
Comme si le grand jour effarouchait cette existence repliée, il attendait le soir pour sortir. Alors il se lançait dans des promenades, qui avaient un charme d'aventure. Il aima le Ehône nocturne, dont la nappe fuyait parmi des remous d'or et d'argent, et le souffle impétueux qui était la respiration du fleuve. Il escalada les montées de Fourvières, où les masures dégringolent les pentes, comme des vieilles qui chancellent. Il erra dans les grandes avenues du centre, dont le ruissellement de feu et le tumulte de joie lui causaient une sorte d'affolement.
Mais il revenait aux grands espaces vides qui entourent la gare de Perrache. Des trains sifflaient. Jean les suivait des yeux, et un frémissement s'emparait de son imagination, avide d'inconnu et de grand air. Ils emportaient les heureux de la terre vers les plages
LA PENSION MAraVIX 31
sonores, où rondulatiou des flots se déroule. Lu vision se précisait : il entendait le sable tiède criant sous ses pas, il respirait l'odeur forte des champs de tubéreuses, il pénétrait dans les calangues rocheuses, où des voiles latines fuyaient sur la mer violette ; le soir venu il descendait dans une auberge, enfumée comme une posada, dont les boiseries craquaient, rongées par le soleil.
Puis la solitude lui pesa à la longue. Le concierge de la Faculté lui indiqua un restaurant, où les étudiants prenaient i^ension.
Ayant cherché longtemps, il découvrit une ruelle obscure conduisant à une de ces montées, qui escaladent les pentes de la Croix-Eousse.
Il s'engagea sous un porche caverneux, et se trouva dans une cuisine, où des marmitons surveillaient des ratatouilles. Le chef lui montra une porte basse.
Un tumulte joyeux montait de l'autre côté, une bordée de voix, que coupaient des rires et des cris d'animaux.
Jean entra.
— Un nouveau !
On battit un ban en son honneur. Un grand garçon blond au torse d'athlète lui fit une place à son côté.
La salle à manger n'était guère plus grande qu'une cabine de bateau, et le plafond s'arrondissait comme la voûte d'une casemate. Le gaz, allumé en plein jour, sifflait doucement. Les pardessus et les chapeaux accrochés à des patères semblaient une ébauche
32 le;^ étudiants
d'humanité qu'on aurait clouée à la paroi pour un châtiment exemplaire.
Mais le spectacle de la fenêtre stupéfia Jean.
C'était une baie semi-circulaire, fermée de barreaux très espacés. Comme elle s'ouvrait sur la rue en escalier, un défilé incessant de jambes s'y encadrait, processions de membres, dont rien ne saurait rendre le grotesque et la laideur. Des pieds passaient, montrant toutes sortes de chaussures ; on reconnaissait successivement le lourd ribonis du travailleur, la bottine claquante du trottin, la savate de la fille éraillée, éculée à force d'avoir arpenté le trottoir.
Une gosse de la rue colla son nez au barreau, et cria :
— Hé ! Gugusse, paies-tu une chopine ?
Jean dévisageait ses compagnons. Ils étaient là une vingtaine, venus de tous les coins de la France : des montagnards du Jura, aux carrures massives, des méridionaux fins et remuants. Derrière le masque, posé sur le visage par des inquiétudes précoces, Jean s'amusait à reconnaître la race.
Son voisiu le renseignait. Il s'appelait ïïornecque et était originaire de la Flandre. Il était boursier de seconde année et préparait, comme Jean, l'agrégation des lettres.
Il était très soigné. Ses cheveux d'un blond roux étaient calamistrés au petit fer. Une lumière s'accrochait aux pointes de sa moustache. Sa cravate de satin blanc éclairait son teint semé de taches de rousseur,
et son torse était moulé dans un veston de clieviote bleue, d'une coupe impeccable.
Il interpella d'une voix sonore le président de table :
— Hé bien, monsieur Troubert, l'appétit marche aujourd'hui ?
M. Troubert regardait le vide, et Jean se sentit fasciné par cette physionomie de bm'eaucrate à l'imposante nullité. C'était une tête de veau contemplative qui paraissait figée dans une sorte de stupeur. Blafardes, les paupières retombaient sur le globe vitreux des yeux, et les bajoues pendaient. La bouche, par moments, avait le bâillement convulsif d'une carpe haletant sur une table de cuisine. Et sur la bille ivoirine du crâne le gaz projetait d'innombrables reflets.
Sa mise sentait l'aisance, l'égoïsme des vieux garçons. A la boutonnière de son veston, une rose thé s'eiïeuLllait, mélancolique.
— M. Troubert, dit Hornocque à demi-voix, daigne réchauffer la glace de ses ans à notre enthousiasme. Il est paillard, cynique, maniaque et gourmand. D'ailleurs, sa profession lui permet de satisfaire ses vices : premier clerc chez un avoué, il gagne plus de douze mille francs.
Et Jean, saisi de respect, contempla ce sphinx... méditatif à la pâleur malsaine.
Hornecque, qiù venait de terminer ses vingt-huit jours, raconta un épisode des grandes manœuvres : une poule volée à des paysans par des chapardeurs
de son escouade. Il imitait à la perfection le troupier, employait les termes de caserne ; enfant de salaud, et peau de zébie, tout un vocabulaire qui convenait à sa carrure d'athlète et passionnait sa curiosité de philologue.
Comme il tenait des ijropos subversifs, M. Troubert protesta : « Beuh, beuh, je ne permettrai pas ». Il bavait les syllabes copieusement, et sa voix devenait un meuglement plaintif. Il se révélait respectueux des traditions, défenseur de la religion et du capital, prosterné devant toutes les idoles du lucre et de la peur.
Puis la conversation dévia. Et un étudiant raconta une histoire salée, sans employer de périphrases.
Alors une flamme i)étilla dans l'œil de M. Troubert. Il demanda des détails, savourant les précisions avec une insatiable curiosité ; il tirait la langue, et poussait des grognements de plaisir.
Mais la haute taille du patron se dressa sur la porte.
M. Marnix était un gros homme, empaqueté dans une veste de toile blanche. Sa face, empourprée par la chaleur des fourneaux, suait la roublardise, et l'accent, piqué d'ail, révélait la provenance. Il était de Cavaillon.
Obséquieux, il s'approcha du clerc.
— Eh bien, monsieur Troubert, que direz-vous d'une brochette de becfiques ?
Et le gargotier détacha un baiser du bout de ses gros doigts. Le vieillard se trémoussa sur sa chaise. Hornecque se pencha vers son voisin.
LA PENSIOI^ MAKNIX 35
— C'est la même chose, dit-il, tous les jours. Tandis que nos appétits robustes, mais dénués de pécune, se rassasient avec des nourritures vagues, platées de choux ou salades de pommes de terre, M. Trouhert se délecte aux préparations savantes. Pour lui se réduisent les consommés, se préparent les bouillabaisses, se dorent les rissolantes volailles. Et voyant nos regards affamés, le vieux bù'be savoure à la fois le fimiet rare des gil)iers et l'ardeur de nos convoitises.
La brochette arrivait odorante et cuite a point. Et tous les visages s'allongeaient.
Un garçon au teint olivâtre, au prohl fin, déclara d'une voix vibrante :
— Quand j'am^ai accumulé des ors, je ferai mille Jolies ! Je me construirai un palais de marbre, j'aurai lies cages renfermant des lynx et des léopards. Alors je ferai venir Marnix et, mettant de l'or dans sa large patte, je lui dirai : Cuisine-moi des plats, comme pour M. Troubert.
— Bravo, Persan ! cria Hornecque.
Mais comme la conversation languissait, celui-ci éprouva le besoin de dérider l'assistance et se tourna vers un jeune homme, de mine souffreteuse, qui mangeait silencieusement, le nez plongé dans son assiette.
— Eh bien, Cassagnol. Comment vont les antinomies •?
Celui qu'on interpellait haussa les épaules, et parut vouloir rentrer dans son effacement, comme un escargot dans sa coquille.
Hornecque crueUement insista :
— As-tu construit ton système pendant les vacances '? Es-tu parvenu à mettre debout le grand œuvre ?...
— Pas encore, dit l'autre, mais j'y arriverai.
Cassagnol était un grand garçon maigre et dégingandé. Un nez trop long donnait à son visage une expression de gaucherie. Son regard avait la douceur blessée, particulière aux yeux des myopes. Une hésitation pesait sur ses gestes, les faisait rares et précautionneux. Son corps s'envelopï)ait d'une houppelande, dont les poches innombrables recelaient des brochm'es et des bouquins.
Il se lança dans une dissertation. 11 entassait les aperçus philosophiques, les théories nuageuses, avec une conviction si burlesque que les camarades se tenaient les côtes. Les faits les plus banaux de la vie quotidienne, la coupe d'un veston ou la cassure d'un faux- col devenaient pour cet abstracteur de quintessence un prétexte à considérations générales, une recherche haletante des lîremiers principes. Lancé dans la philosophie, il s'y était noyé du premier coup, et donnait à la galerie le divertissant spectacle de ses efforts pour se dépêtrer. Il réalisait agréablement le personnage de Marphm'us, bardé de scolastique, hérissé de syllogismes, que les coups de bâton rappellent à la réalité. Lui aussi, rêvem" et distrait, faisait la joie du cercle par ses aventures. Il tombait dans les fondrières des rues qu'on pavait, recevait les soleils de boue que projetait la roue des fiacres, met-
LA PENSION MAENIX 37
tait dans sa poche le torchon du tableau noir. M. Alexis, le professeur de philosophie, répétait à tout venant :
— Cassagnol me stupéfie. C'est un grand homme ou un imbécile !
Ce jour-là, il annonça pompeusement qu'il se désintéressait de l'examen, qu'il proclamait immoral. Il consacrerait son travail à l'élucubration d'un nouveau système. Depuis dos mois, il n'en dormait plus. Les statistiques, l'économie politique, les lois de la physique, tout serait bouleversé, remis en cause par l'apparition de ce traité. L'humanité posséderait la certitude ! Cassagnol avait découvert la monade inexprimable. Et gesticulant sur cette cime, il méprisait les lieux bas.
Erutal, Hornecque l'interrompit :
— Sacré Cassagnol, ce client-là n'était pas dans une musette !... Certes, le jour de la distribution, le particulier n'était pas derrière la porte...
Mais un incident burlesque éclata.
Ayant achevé son repas, M. Troubert dégustait un verre de fine. De son petit doigt, ceinturé d'un jonc d'or, il faisait tomber la cendre de son cigare. Il bégaya :
— Beuh, beuh, la vie a du bon ; c'est dommage de vieillir.
Un grand corps bondit, dans un hurlement de chacal : des mains agrippèrent le vieillard, tandis que l'agressem' clamait :
Car lo jeu.ne homme est beau, mais le vieillard est grand.
— Bougre de Houlevent, dit nornecquc, il a la tôte chavirée, depuis qu'il a lu la « Légende des Siècles >\
Celui qu'on api^elait Houlevent brandissait sur le bureaucrate ahuri sa fourchette où restait emrbochée une portion de beefsteak. Le roquentin, craignant pour son plastron, esquivait les gouttes de sauce. L'autre revenait à la charge :
Car on voit de la flamme en l'oeil des jeunes gens ; Mais dans l'œil des vieillards on voit de la lumière.
On eut de la peine à le calmer ; il se rassit en grommelant. Houlevent mettait en joie les camarades Pion de collège, il avait préparé sa licence tout seul, et avait obtenu cette bourse, qui lui permettait de poursuivre ses études. Connaissant tout Virgile, capable de réciter Boileau entier par cœur, il était arrivé à l'âge de vingt ans sans connaître la poésie romantique. Le programme, cette année-là, contenait quelques pièces de Hugo. Il en avait reçu un ébloui s sèment, le choc qui martelle un cerveau, et lui imprime la fêlure. Ces vers d'airain, dont les sonorités évoquent le marteau des Cyclopes et les fournaises de l'Etna, cette splendeur et cette sérénité qu'on dirait façonnées par quelque Dieu, ivre de force, avaient révélé à cet humble la beauté, cette beauté qu'il avait entrevue confusément à travers les littératures classiques. Dès lors, il marchait dans la vie, les mains sur son cœur, comme s'il voulait garder en lui la rayonnante vision. Pour toutes les circonstances
LA PENSION MAKNIX 39
de la journée, il trouvait un vers de Hugo. Sur la tête des boui'geois buvant paisiblement leurs bocks, sur les joueurs d'échecs et sur les joueurs de manille, il brandissait les alexandrins héroïques, dont le métal sonnait comme une armure.
Il se leva et, le bras tendu A'ers le vieux, il clama encore :
On dit que les gens des villages llamasscnt du poil d'ours où cet homme a passé.
Puis il se mit à manger des mate-faim, ces crêpes lyonnaises, faites pour apaiser le robuste appétit des canuts. Il les roulait dans ses doigts, les tordait, les engloutissait d'un trait. La graisse coulait sur son menton, sur sa barbe fourchue de faune, qu'il peignait avec ses doigts.
Ses yeux gris avaient une douceur qui attirait. Jean se sentait entraîné i^ar une sympathie obscm*e vers ce beau garçon, qu'il devinait torturé comme lui par la poussée des instincts rustiques, car Hornecque lui avait appris que Houlevent était le fils d'un gros fermier de la Bresse. Seulement cette nostalgie qui, chez Jean, donnait l'essor à de fines mélancolies, devenait chez Houlevent des éclats de voix, une rusticité qui mettait la table en belle humeur. La force tendait ses moindres gestes, une force qui faisait explosion et cassait tout. Il brandissait son couteau, comme un poignard de tragédie, il arrachait son pain, à pleines dents, avec des grognements de chien, que des rustres poursuivent sous la table de leurs souliers.
Son rire surtout était révélateur, un rire sonore, brutal, avec des raclements de voix rauque, comme des tas de cailloux dégringolant d'un tombereau.
Jean, se tournant vers lui, cita quelques beaux vers de la Légende, des vers qu'il avait aimés pour leur allure de grands fauves. L'autre eut un regard attendri.
Jean reprenait courage. L'air était tiède, et les mauvaises pensées inquiètes, nées de la solitude, se dissipaient...
Soudain la porte s'ouvrit.
Comme Alcibiade x)énétrant dans la salle du banquet, la traîne dénouée, appuyé sur deux joueuses de flûte, un éphèbe à la face vicieuse faisait son entrée. Deux filles l'accompagnaient, dépoitraillées, dont le rire gras et les cheveux teints annonçaient la profession. C'était Marc Jeannin, l'étudiant en droit ; il vint s'affaler au bout de la table, la cravate dénouée, le plastron cassé en deux, et si effroyablement ivre, qu'il ne i^ouvait que bégayer ces mots : « Cîiarmante soirée. » Ses compagnes de hasard lui prodiguaient des bourrades, et tentaient de le remettre d'aplomb. « Charmante soirée », répétait-il avec une conviction têtue de pochard, comme fii ces mots seuls pouvaient rendre l'énormité de sa joie. D'autres reprenaient, le mot passait dans l'air avec un bourdonnement de grosse mouche. Ces jeunes gens étaient arrivés au moment où l'épanouissement, le contentement de vivre trouve son expression naturelle dans la bêtise énorme et truculente.
La fin du repas devint bruyante.
Ainsi qu'une lame de fond surgit des profondeurs de l'Océan, la joie se levait, entraînant sur son passage les inquiétudes du lendemain et les soucis d'argent. Ils étaient heureux de boire, de manger, de faire du bruit, comme on est heureux, à cet âge. Les verres tintaient, les vaisselles dansaient, les filles glapissaient. Par moment, on eût dit que les voûtes de la casemate allaient s'effondrer sous la poussée des sons. Béat, souriant, M. Troubert dodelinait de la tête, laissait pendre sa lippe, et coulait vers les filles un œil concupiscent. Un montagnard du Jura entonna une chanson comtoise : Auprès cVune fontaine, laï don, laï don daine. Sa voix forte montait, roulait toutes les odeurs de la montagne, tous les bruits des pâturages. Il chantait pour lui, les yeux clos, tandis qu'il revoyait les combes lumineuses, et les grands sapins fouettés par le vent. Hornccque, qui revoyait les grandes manœuvres, vociférait les commandements de l'école de bataillon : « Colonnes à distance entière. » Mais la joie devint débordante de tumulte, le vacarme se haussa au final grandiose d'une symphonie, quand Hornecque, debout sur sa chaise, se mit à déclamer une page de Zola qu'il savait par cœur : la saoulerie de l'âne « dans la Terre ». « Alors, sous la blancheur éclatante de la lune, on vit Gédéon battant la cour, en un zigzag frénétique, avec ses deux grandes oreilles échevelées... Piquant la tête en avant à chaque effort, il dégueula, comme un homme. » Il déclamait la truculente obscénité, avec des gestes hiératiques, les bras balancés en des cadences solennelles. I^a voix du
chanteur faisait écho, et par intervalles, dans cette coliue de sons, montait le rii^e de Houlevent, ce rire ton, pareil h im ébronement de poulain, lâché dans les herbages.
Comme ils sortaient, Houlevent arrêta Jean au passage et lui proposa de faire nn tour de promenade. Jean accepta.
Dès les premiers mots il se confia, il dit sa solitude à Perrache, et le dur arrachement de la terre lorraine.
— J'ai ressenti tout cela, il y a longtemps, dit Houlevent, car j'ai quitté mon pays à seize ans : j'ai dû gagner ma vie de bonne heure...
Il parlait posément, avec une douceur réfléchie. Jean ravi se surprenait à découvrir dans son camarade des dons de cordialité charmante. Toute sorte de pressentiments, de divinations délicates, formaient autom' de leur sympathie naissante une atmosphère de bonheur.
Houlevent disait :
— Je vous piloterai, je vous raconterai les manies des in'ofesseurs. Je les ai tous connus à la licence. D'abord il faut quitter Perrache, qui est trop éloigné ; cela vous ferait perdre du temps. Je vous aiderai à chercher un autre logement.
Il s'offrait sans restriction, dans son désk de plaire.
Pour continuer la conversation, Jean s'informa de son passé universitaire.
— N'en ijarlons pas, fit-il. Quatre ans de lûonnicat
clans les collèges. Avez-vous lu « la Maison des morts » de Dostoïevsky ? C'est assez ça.
Et sa face, soudain changée, disait son épouvante.
Ils étaient arrivés à l'extrémité du Pont-Morand.
A cet endroit, ils s'arrêtèrent et, s'accoudant au parapet, regardèrent longuement le fleuve. La fuite de l'eau, faisant renaître les visions de leur enfance rustique, les émouvait dans les profondeurs de leur être. 8uperbe, coupé de larges remous, gardant la force puisée aux montagnes, le fleuve roulait sa nappe bleue, oii des grèves parfois transparaissaient. Des tournoiements d'écume et des vols de mouettes blanchissaient pareillement. Et les ponts de métal, supportant des candélabres historiés, traversaient cette eau d'une seule enjambée, et suspendaient sur la fougue du courant la rumeur vivante des foules.
Parfois une gTande péniche, faite de planches à peine équarries, filait dans les remous.
Houlevent proposa d'aller prendre une tasse de thé chez lui.
Ils gagnèrent la rue Serpente oîi l'étudiant logeait en garni. Jean sentit son cœur se serrer à l'asiDcct de la chambre. Son logis de Perrache, lumineux comme la lanterne d'un phare, était une merveille de gaîté en comparaison de ce taudis, qu'une seule fenêtre éclairait. Les meubles, dissunulés sous des housses de grosse toile, le papier des murs, le jom' qui tombait des vitres, tout était imiformément gris, de ce gris poussiéreux, qui apporte à la ^rae un indicible ennui
Jean frissonna.
— • Ça n'est pas gai, fit Houlevent qui devina le geste de son ami, pourtant je m'y trouve heureux. Il me prend des envies de danser quand je suis seul. Voyez-vous, quand on a couché longtemps au dortoir, on trouve luxueux ce gîte, ce trou de bête, oii il est permis de respirer et de se détendre. . .
Il poursuivit :
— Vous n'avez pas connu le supplice de n'avoir jamais un moment de solitude, de sentir devant soi des êtres qui s'agitent, des regards qui vous expient, des curiosités qui vous surveillent ! On sent sa personnalité qui s'éparpille, comme une poussière. On deviendrait fou, à la longue, comme des prisonniers, murés dans un cachot, finissent par perdre la tête dans leur isolement.
Il alluma la cheminée bourrée de coke, et bientôt la bouilloire fit entendre son chantonnement.
Un choc timide effleura la porte, La logeuse parut. C'était une femme solidement charpentée, un visage rude et bon. Un mioche se cachait dans ses jupons.
Houlevent flatta la joue du gamin :
— Travaille-t-il "? Voilà longtemps que je n'ai jias regardé ses cahiers...
La logeuse tournait dans la chambre, l'air gêné ; enfin, elle se décida :
— Monsieur n'est pas content du mobilier ? Je fais pour le mieux !
Et comme Houlevent ne comprenait pas, elle montra le tableau noir, où l'étudiant, toujours en-
thousiaste, avait écrit ces vers de Heredia, cueillis dans une lecture :
Qu'il soit encourliné de brocarL ou de serge. Le lit...
Elle ajouta piteusement :
— Les matelas sont pourtant bons.
Sa face s'épanouit, quand l'étudiant lui eut expliqué sa méprise.
La logeuse partie, Houlevent expliqua qu'elle était restée veuve avec trois enfants. Elle était porteuse de pain : dm'e vie ! Pour arriver à payer sou terme, elle avait meublé cette chambre, qu'elle souslouait. Pour rien au monde, il n'aïu^ait voulu l'abandonner.
Puis il allmna la lampe et versa le thé. La chambre prit un aspect d'intimité, qui leur fut doux.
Ils parlèrent de l'avenii', des ambitions qu'ils caressaient. Ils se découvraient des admirations, des haines communes. A mesure qu'ils se pénétraient, ils avaient l'mipression, le ravissement d'une découverte.
Houlevent raconta sa vie, entrecoupant son récit de longues pauses, comme pour en savourer l'amertume. Il parlait dans un besoin de se confier, comme ces malheureux qui, après une catastrophe, confessent leur détresse au premier venu, dans un café.
Fils d'un fermier de la Bresse, il était le dernier né d'une famille de trois garçons, des colosses durs à l'ouvrage. Il était le tard venu, le moineau chétif, qu'on trouve au fond du nid, agitant ses moignons
d'ailes. Le père Houlevent n'avait que du mépris pour cet avorton, le mépris que les paysans ont pour les bêtes étiques. Il grandissait dans la ferme, roulant sur les fumiers, frôlé x^ar la roue des chariots, par le sabot des juments qui le flairaient et se détournaient de lui, pitoyables. Il restait malingre, et ses frères se moquaient de lui, quand il s'essayait à soulever un sac de iJommes de terre. Il chassait les chevaux à la charrue, et ses frères lui lançaient des mottes, qui s'écrasaient dans son dos, quand il avait peine à sortir ses souliers de l'argile lourde de la Bresse. Mais il restait vif, avisé, et comme il apprenait bien, le père déclarait, au milieu de la huée des frères, qu'on le mettrait à l'école, puisqu'il n'était bon à rien !
Il aiDprit quelques bribes de latin, chez le curé. Puis on l'envoya au collège. Il avait des prix. QueUe misère, au jour de la distribution, quand il fallait monter sur l'estrade, et serrer les jambes pom" cacher les trous de son ï)antalon ! Eentré à la maison, les frères écrasaient du poing les couronnes de papier doré.
Le baccalauréat passé, le père le contraignait à prendre un poste de répétiteur. Cinquante francs I)ar mois, c'était plus qu'un garçon deferme, et onne travaillait pas !...
Louhans, CharoUes, Autun, les monts boisés du Morvan et la grasse plaine bressane virent passer cette silhouette lamentable de Petit Chose, qui n'avait même pas, pour se consoler, la fine verve du Méridional. Paria de l'Université, il travaillait vingt
LA PENSION MAllNIX 47
heures par jour, subissait les vexations des princi- X)aux qui trouvaient qu'il mangeait trop. Il était battu par les grands, auxquels il devait faire des excuses. Il rôdait par les cours, famélique et, le soir, pleurait sous la veilleuse, qui versait dans les dortoirs une vacillante clarté.
Son histoù'e finie, il se tut, sans force devant les amertumes remuées.
Jean s'assit à son côté, sur le mauvais canapé, dont les ressorts craquèrent.
— Ecoutez, dit-il tout bas, la vie vous a été dure. Mais, si vous voulez, nous unirons nos efforts, nous travaillerons ensemble...
Houlevent serra la main qui se tendait.
Jean regagna son logis. L'énorme ville exhalait son grondement de bête lasse. Pourtioit, il marchait d'un pas alerte, et les vagues de la foule ne l'épomantaient plus.
Il avait un ami.