CHAPITRE m
LES JARDINS DACADEMOS
Les coiu's rec'onimencèreiit. Jeau se rendit à ki Faculté. Elle était installée, près de la place des Tei'' reaux, dans nn angle du palais Saint-Pierre, Jean tout de suite, fut stupéfait. Le gouvernement de le Troisième Eépublique avait montré, dans l'agen cernent de ce local, des .habitudes de parcimonie e1 un profond dédain de la Beauté.
Le sanctuaire des Muses se composait surtout d'ur escalier.
A vrai dire, il était monumental, avec sa rampe de fer forgé et ses larges dalles miroitantes, où l'imagi nation se plaisait à évoquer un cortège de massiers de docteurs fourrés d'hermine, de cardinaux traînani leurs simarres de pourpre sur les marbres. Mais quanc on poussait plus loin, quel désenchantement !
Jean, l'ayant escaladé jusqu'au bout, découvrit sous les combles, des salles mansardées, ridicule,' de misère et de petitesse. Du plafond vitré, la froideuj de novembre lui coulait sur la nuque. Sur la porte on lisait : salle Laprade et salle Quinet, car ces taudis
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portaient des noms pompeux, comme des gueiix qui font sonner un titre.
Ayant la sensation que les jeunes gens rencontrés à la pension Marnix constituaient véritablement une élite, Jean s'indigna de les voir relégués à la quatrième chambre. Il se représenta les siècles anciens ménageant, pour des gens d'études, des cloîtres retentissants et solitaires, et des librairies dont les fenêtres s'ouvraient sur des cirques de montagnes et de forêts.
Il secoua ces pensées, et descendit dans les couloirs, que les moulages des marbres d'Egine décoraient. L'huissier de la Faculté écrivait, enfermé dans une cage de verre. Jean présenta sa lettre de convocation.
L'homme lut le papier, le soupesa, et sortit de son aquarium.
Il était splendide et terrifiant, avec la chaîne d'argent passée à son cou, et les boutons de métal qui constellaient sa livrée. Les décorations, les croix, les médailles de Crimée et d'Italie faisaient sur sa poitrine un tel cliquetis, qu'il devait y porter la main pour maîtriser ce tintamarre. Il avait au moins six pieds, mais Jean se rassm'a en contemplant sa physionomie débonnaire. Tout était candide en ce guerrier : la tête, qu'il tenait penchée sur l'épaule, son sourire luisant, le soupir qui sortait de sa poitrine, encombrée d'un asthme, et la longue mèche décolorée qui coupait la pâleur de son crâne.
Il poussa Jean dans l'embrasure d'une fenêtre et le tint prisonnier de toute la rotondité de son ventre.
Ils eurent ce curieux dialogue :
— Vous êtes nouveau. Pourquoi venir ici ?
— Cette question ! Je viens achever mes étudefe.
— Drôle d'idée ! Comme si vous ne seriez pas mieux dans un régiment de dragons ou de cuirassiers! Vous êtes d'une belle taille, et a^ous auriez grand air sous l'uniforme...
Jean l'écoutait, saisi d'étonnement. Il continua :
— Ainsi, moi, Monsieur, j'ai servi dans les Cent- Gardes... Je me rappelle les beaux officiers... Qu'ils étaient brillants aux jours de parade, avec le gant crispin qui leur montait au coude... C'est une vie qui en vaut la peine. Un gaillard bâti comme vous devrait laisser les livres aux malingres.
Jean salua, satisfait du compliment. Mais la burlesque sortie lui laissa comme un malaise.
Houlevent arriva, la barbe au vent et la main tendue. Des groupes se formaient dans le couloir. Jean reconnut Hornecque, dont l'accueil se fit bienveillant et protecteur. Un Corse, au profil de médaille, racontait d'une voix gutturale ses vacances dans la brousse parfumée et ses aventures avec une fille de Cargèse, le pays oii l'on parle grec, oii les femmes, à la fontaine, ont des grâces sculpturales de canéphores. On faisait cercle autour d'un Monsieur, dont la face rougeaude dans le faux- col évasé était comme une pivoine dans un cornet de papier. Il appuyait sur son menton gras la pomme d'argent de sa canne, et parlait d'un ton assuré.
C'était Davignon, un ancien, qui, ayant doublé le
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cap des examens, professait la rhétorique à Mâcon, et profitait d'un jour de congé pour visiter les camarades. Ainsi, un parvenu opulent vient revoir le faubourg, où il a servi les maçons.
Il vantait la bonne chère de son hôtel, faisait étalage de ses relations, racontait ses visites aux fonctionnaires. Il jouait à l'écarté avec les conseillers de préfecture... Le mot, dans sa bouche, prenait une ampleur. Pourtant, il déplorait l'austérité des mœurs, qui régnait dans la petite ville.
Jean se sentit dégoûté par l'épaisseur de cette béatitude.
Etait-ce la peine d'arriver, pour s'enhzer dans cette médiocrité 1
Mais une acclamation courait sur les pas d'un grand escogriffe, qui s'avançait.
— Tityre, tu n'as pas fait de vieux os à Pontarlier. . .
— Plus souvent, j'ai rendu mon tablier au principal !
Le nouveau venu soufflait, en parlant, une haleine d'alcool.
Tityre, qui s'appelait prosaïquement Martin, était un homme maigre au menton balafré d'une courte impériale. Ses traits osseux, un feutre posé de travers lui donnaient l'apparence désinvolte d'un de ces cadets de Gascogne, qui, la rapière au côté, promenaient leur silhouette héronnière dans les antichambres.
Il roulait des yeux énormes en racontant ses aven-
tures, toute une épopée de roman picaresque, une friperie amusante et colorée :
— Après ma licence, on me nomme à Pontarlier. Le principal me fait un accueil plutôt froid : « Votre dossier, me dit-il, que j'ai vu n'est -pas bon ; vous avez des habitudes d'ivrognerie, on vous a pardonné à cause du grand effort que vous avez donné pour passer votre licence. Donc, macte animo. — Bon, que je lui dis, on tâchera d'acheter une conduite. » Mais ouiche, Pontarlier est le pays du vrai Pernot. Je ne rentre pas le soir à mon étude, et je roule tous les cafés. Le lendemain, le barbacole me convoque dans son cabinet : « Monsieur, dit-il, nous n'avons pas les mêmes idées sur les méthodes d'éducation. » Et il me flanque à la porte. Nib de pèze ! Je suis revenu à pied à travers le Jura et la Bresse. Je couchais dans les étables, et le soir je donnais des séances de prestidigitation aux paysans.
Tout le monde riait aux larmes. Mais il annonça sérieusement qu'il allait travailler dur. Et si le succès trompait ses efforts, il demanderait un poste à la Guadeloupe. Il boirait de larges rasades de tafia, tout en apprenant la chronologie aux négrillons crépus...
Houlevent, qui avait pris Jean par le bras, lui donnait des explications.
— Un type, n'est-ce pas ? Il a passé la trentaine. Depuis des années, il erre dans les couloirs, vivotant de leçons qu'il grappille. Il réédite, dans les cafés, l'exploit fameux de Bassompierre, et tirant sa botte,
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l'emplit de Beaujolais rouge, et la vide d'un trait. Il finira alcoolique.
Mais un petit homme arriva en trottinant.
— Le père Fabien, dit Houlevent. Quel chic bonhomme ! Venez, Mesnil, il va rassembler les étudiants.
Le i)rofesseur les emmena dans une des soupentes. Il s'assit, toussa pour s'éclaircir la voix, et souhaita la bienvenue à l'assistance.
— Voilà la beUe jeunesse, effara juventus...
Et soudain Jean se sentit conquis par la bonté infinie qui respii'ait dans cette voix.
Il ne payait pas de mine, le petit vieux, dont le regard derrière ses lunettes semblait presque éteint. Avec son toupet, son faux- col évasé, sa physionomie clignotante, il ressemblait trait pour trait au Monsieur Thiers, libératem' du territoire, qui encombre le marbre des pendules. Son pardessus, qu'il ne quittait pas, pour montrer son dédain des élégances, était fait d'une étoffe verdâtre, qui tombait en plis disgracieux. Des tics nerveux tordaient sa face, il frottait ses mains avec une sorte de furie, et sa mâchoire infériem*e s'allongeant le faisait ressembler à un cassenoisettes de ISTuremberg. Puis son corps rentrait dans le repos : alors on aurait dit un de ces donneurs d'eau bénite, qui tendent un goupillon gras aux dévotes dans une paroisse pauvre.
Il s'informa des travaux des étudiants, de leur vie au cours des vacances, et interrogea les nouveaux avec tant de bienveillance que Jean se sentit tout ému.
Puis il se mit à i)arler ; "un sourire divin, se jouant autour de ses lèvres, transfigura cette face disgraciée.
Il laissa de côté les programmes, et vanta les Lettres anciennes, qui sont le patrimoine de l'humanité, le principe et la source de toute noblesse et de toute beauté. Il blâma le zèle néfaste des politiciens, qui, contemplant les destinées d'une nation du faîte d'un clocher d'arrondissement, allaient découronner l'enseignement de cette royauté.
Le professeur était long à se mettre en route ; il bégayait et tâtonnait, et lîromenant sa main sur sa serviette usée, il en tirait des petits papiers qu'il collait contre son nez, comiquement. Puis, sans qu'on sût pourquoi, comme une étendue d'eau dormante s'anime sous im rayon de soleil, une grâce harmonieuse se jouait dans ses propos. Il riait, trépignait, prononçait, d'une voix basse, des jugements exquis et des pensées originales. Alors un miracle s'accomplissait : la nudité de la salle, les murs tendus de papier vert qui tombait en lambeaux, la table déjetée, toute la misère et la vétusté environnante disparaissaient, et, derrière la face de plumitif, rayonnait le sourire d'Athéna, la déesse aux yeux pers, dans la musique des sphères d'or.
Pendant qu'il l'entendait, Jean croyait marcher dans le pays lumineux, où le platane chuchote au peuplier d'ineffables paroles.
Puis le père Fabien prit un livre, et l'ouvrit machinalement. Il lut quelques vers du passage, oii Vù-gile a raconté les combats des abeilles :
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Sin aulem ad piignam exierint...
Il relut tous les couplets, à voix basse, pénétré d'émotion, et il ajouta :
— Hélas ! mes amis, combien nous sommes gauches avec nos vocables, déformés par des siècles de raison et d'effort littéraire, pour nous approcher de ces divins arcanes. Traduire Virgile ! ... Quelle présomption !...
Une longue fréquentation de ces beautés lui ayant révélé la profondeur insondable de leur sens, il s'approchait de ces mots drus, concis, oii se concentre l'âme d'une race, avec des précautions infinies. Tantôt il avait les génuflexions d'un prêtre s'approebant du tabernacle, et tantôt les finesses de doigté d'un joaillier, qui retourne des i^ierreries pour en faire scintiller les feux.
Il ne traduisait pas, et, parfois, les gestes suppléaient les mots. Alors les mains, promenées dans le vide, esquissaient des paysages, évoquaient la vie de l'air, et le bourdonnement rythmique qui enveloi^pe la grappe d'or des essaims.
Il continua :
Martius ilie aeris rauci canor increpat.
Profonde sensibilité, qui donne au poète de Mantoue les inquiétudes de l'âme moderne ! Inimitable devin, qui, dans un âge de force et de conquête, a pressenti nos lassitudes et nos nostalgies ! Pulveris exigui factu compressa quiescunt... Misère des agi-
tations humaines qu'un peu de poussière suffit à câliner. Comme les essaims d'abeilles, qu'une poignée de sable abat sur le sol, les chevauchées de conquérants et les destinées des empires retournent semblablement au néant...
Hornecque se dressait, ayant envie d'applaudir. Houlevent buvait ces paroles, qui lui rappelaient la splendem* des soirs bressans, descendant sur les champs de blé noir. Jean fermait les yeux, pour garder en lui les vibrations de cette musique inconnue.
Le professeur ferma le li^Te et s'éloigna modestement.
— Il est charmant, ce bonhomme, dit Jean Mesnil. Quelle douce i)ersuasion !
— Il était en verve, répondit Houlevent ; mais il est toujours intéressant.
Et il raconta le passé de M. Fabien.
Celui-ci avait vieilli dans les fonctions obscm-es de l'enseignement secondaire. Il corrigeait des copies et rédigeait des bulletins trùnestriels. Ainsi cette existence s'usait platement dans des minuties absorbantes, jusqu'au moment où un revirement du destia l'asseyait dans une chaire de la Faculté, prébende enviée, canonicat littérake, où la vieillesse venait le trouver parmi des loisks studieux. L'automne de cet himianiste portait la sagesse, comme un fruit doré. Sagesse aimable, faite de détachement, d'indulgence et de tranquille mépris. De sa retraite, murmurante de voix antiques, il contemplait la ruée des jeunes qui, le lîOLQg fermé, assommaient les concurrences, et
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conquéraient sans scrupules les honneurs ou l'argent. Il les applaudissait, tirant quelque orgueil de ses prévisions justifiées. Quand il api^renait quelque crapulerie retentissante, il la saluait au passage, comme une vieille connaissance. Il se vengeait de son siècle par de l'esprit, cet esprit qui fait balle et crève les baudruches, qui s'enlèvent sur les places i)ubliques pom' l'ébahissement des badauds.
Il avait un savoir universel, qu'il portait allègrement comme les grands humanistes de la Eenaissance. Il prenait, de l'érudition et de la philologie allemande, leur patience et leur minutie, qui facilitent l'intelligence de la Beauté. Mais la besogne faite, il congédiait ces ouvrières subalternes, car toute sa science portait à sa cime la plus haute l'émotion esthétique.
C'est la force de l'Université de compter dans ses rangs, parmi les dédaignés, des esprits éminents à qui il n'a manqué pour arriver qu'un peu d'ambition.
Le père Fabien était très bon pour ses étudiants, et s'informait de leur vie matérielle, en homme qui sait l'importance de ces détails.
Puis ils assistèrent à une conférence d'un maître, jeune homme blond, à la figure grave, empreinte d'un douloureux stoïcisme. Elève préféré du grand critique dogmatique, il avait xmblié dans la Revue des Deux Mondes des articles remarquables, et arrivait, à la Faculté, nimbé de gloire adolescente. Il parla aux jeunes gens de la science, comme un prêtre parle de la religion. Quelle honte, s'ils laissaient à des doc-
teiirs allemands le soin d'exhumer les richesses enfouies dans le sol national ! Ils s'enthousiasmaient d'un tel langage, frémissaient à l'idée du renoncement. Leur vie se consacrerait tout entière au défrichement de quelques sillons.
Jean, persuadé, se plongea dans les eaux vivifiantes du travail.
Il dédaignait les Latins, nation de fermiers, de maçons et de soldats, dont les amplifications lourdement cimentées répugnaient à sa sensibilité délicate. Mais les voix de la Hellade l'émouvaient. Les gestes de ce peuple créaient de la beauté. Une aisance souveraine donnait l'eurythmie au corps et la force de persuasion aux paroles. Comme la lumière caressant le contour des marbres, une clarté incomparable se jouait dans le langage sur les mots, si bien qu'ils se refusaient à exprimer les pensées qui naissaient dans le cerveau brumeux des vScythes. Jean croyait avoii vécu avec les Grecs. Le caquet des Syracusaines, médisant de leurs maris, lui donnait l'illusion que donnent les statues de Tanagra : la vie qui sort de la tombe, glorieuse et mutilée.
Un soir, dans la bibliothèque qui s'emplissait d'ombres grises, il relisait la Paix d'Aristophane, pour se récompenser d'une calme journée de labeur,
Le chœm' des vignerons célèbre le repos qui assoupit les campages quand la pluie détremiDc les labours. Alors les paysans s'interpellent d'une porte à l'autre « Dis-moi, que ferons-nous aujourd'hui, Comarehides ? Il me plaît à boire, iniisque Zeus fai<
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nos affaires ! « Et c'étaient les préparatifs d'un festin, les quartiers de lièvre et les merles rôtis, sans oubUer les branches de myrte, pour orner la table.
Privilège des œuvres fortes, d'enfermer à jamais la vérité sous une forme impérissable. Les choses ne se passaient -elles pas de même façon, dans les villages lorrains, quand les pluies d'été cinglaient la terre ? Alors les vignerons, tendant la main au ruissellement de l'ondée, causaient joyeusement d'une grange à l'autre, et s'invitaient à boire force cruches de vin gris. Et Zeus lui-même, ce Zeus qui favorisait les tra- A'aux de la terre, n'était-ce pas le bon Dieu qui fait pleuvoir les pièces de cent sous "?
Quand Jean se dirigea vers sa chambre à la nuit close, le texte ancien chantait encore dans sa mcmoù'e.
Il marchait dans la nue pluvieuse, obsédé par les syllabes ailées du dialecte attique :
« Eien n'est plus doux que de voir les semailles faites ! »
Les toits versaient sur la chaussée des trombes ruisselantes. Une gouttière lui déversa dans le dos une cataracte. Un fiacre, de sa roue fangeuse, l'éclaboussa. Qu'importe f dans son esprit rayonnait l'éblouissante vision des îles de marbre, serties par le flot bleu, et des vignobles de Lemnos, oii la cigale chantait.
« Eien n'est plus doux que de voir les semailles faites ! »
Il prit la rue Mercière, coudoyé par les filles, qui
(l'une voix grasse l'interpellaient. Un coup de vent, qui le fouetta à l'angle d'une rue, retourna son parapluie, en fit une loque piteuse, qu'il dut replier sous son bras.
« Bien n'est i)lus doux que de voir les semailles faites ! »
Il grelottait, en rentrant dans son logis. Ses semelles, imbibées d'eau, mettaient sous ses pieds le contact de deux éponges. Le chant antique le poursuivait...
Coupable insouciance de l'Etat ! Aveuglement des sociétés modernes qui régissent les hommes abstraitement 1 Tout le jour on a i^rodigué à ces jeunet gens les trésors de la Beauté antique, on a suscitt dans leurs âmes les espoii-s les plus enivrants, on i épuisé la sagesse des siècles pour parer leur esprit, on t ouvert à leurs yeux les horizons mouvants des phi losophies, et l'Etat, qui prodigue des millions pour ur chemin de fer électoral, l'Etat les rejette dédaigneu sèment à la boue et à la x)luie.
Le travail reprit. Les jours suivants, la meuh tourna. Les grammahiens ergotaient, soupesaien des mots et des syUabes, cherchaient des arcanei profonds dans des minuties de syntaxe. Les philo sox)hes reprenaient le problème de la liberté, et marte lant les tables de leurs poings, cherchaient à s< convaincre de la réalité du monde extérieur. Et Hou lèvent, absorbé par des curiosités philosophiques s'attristait de « chercher des poux dans la tête de lions ».
La bibliothèque fermait à la nuit tombante ; il
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erraient par les rues, en attendant l'heure du souper.
Le doyen, averti, leur fit ouvrir les salles de conférences. Ils se réfujrièrent dans ces mansardes, contraints, pour rallumer les feux, de se colleter avec les fourneaux qui fumaient. Le gaz tremblotant, le ronflement du poêle leur procuraient l'illusion d'un asile plus confortable. Alors ils continuaient les discussions commencées. Pendant ce temps, la Aie véritable répandait ses activités, le travail peuplait les faubourgs de sonorités bondissantes. Ils n'en percevaient qu'un écho affaibli. Par moments un rapide coup d'œil laissait entrevoir à Jean des scènes de libre labeur, de gaieté populacière, qu'il enviait. Sur les quais de la Saône des débardeurs déchargeaient un bateau. Ils portaient des corbeilles de pommes, dont l'odeur embaumait l'air.
Le jeune homme eut une surprise, le dimanche suivant.
Comme le déjeuner rassemblait les étudiants, à la pension Marnix, la porte s'ouvrit sur un étrange visiteur. Un petit homme aux traits vieillots se présenta, conduit par l'hôteUer, et gagna une place vide.
Il se ratatinait dans ses vêtements et, comme il était voisin de Hornecque, le Flamand, de sa haute taille, l'écrasait.
Jean le regarda, cherchant à mettre un nom sur ce visage :
— Pardonnez-moi une indiscrétion : je crois vous avoir rencontré.
L'autre se nomma.
— Elicio Minorel. J'ai professé dans les collèges de l'Académie de Xancy. Je viens préparer l'agrégation.
Jean se fit connaître. Ils avaient suivi les mêmes cours autrefois. Comme on se retrouvait ! Et ime même joie, qu'ils n'exprimaient pas, se lisait sur leurs visages.
Minorel pouvait avoir trente ans. Il paraissait cliétif , ratatiné, et ses moindres gestes révélaient une nervosité, la nervosité des gens que la vie a déçus, qui ne tiennent pas en place, et semblent prêts à partir lîour de nouvelles tentatives. Une barbe rare encadrait ses traits, et ses yeux de myope paraissaient émoussés. Tout en parlant, il ôtait et remettait sans cesse sur son nez un lorgnon, retenu par une chaînette d'argent. Il racontait son histoire par bribes, avec des expressions choisies, des phrases bien tournées qui sentaient le professeur. Hornecque, qui écoutait, savourait ses paroles : d était aisé de voir que le Flamand musclé méprisait ce nain, qui se montrait élégant, sentimental, désuet, et qu'il se promettait d'en tirer un divertissement, aux heures d'ennui.
Ainsi que Houlevent, Minorel était un ST)écimen rare de la détresse universitaire.
L'enfance d'Elicio se passa dans une petite ville des Vosges, assise aux pieds des monts, dont l'épaule se drape du lourd manteau des sapinières. Les eaux ruissellent dans la grande rue, bâtie en arcades, et, par-dessus les toits, les sentiers grimpent dans la côte. Les chantiers des faubourgs et les magasins de bois-
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sellerie exhalent une résineuse odeur. Fils d'un officier, tué à la bataille de Saint-Privat, Elicio grandit près de sa mère, une veuve rigide, qui, sous ses voiles noirs, semblait porter éternellement le deuil de la patrie et le deuil de son cœur. Elle vivait pauvrement de sa pension, mais la fierté lorraine s'ingéniait à masquer ce dénuement ; elle blanchissait son linge, mais le petit avait des gants, quand ils faisaient leur pèlerinage au cimetière. Dans le salon, dont les fauteuils, toujours revêtus de housses, semblaient des meubles fantômes, le sabre du commandant, au fourreau martelé par les balles allemandes, rappelait à l'enfant un passé de vaillance, d'infortune et d'honneur. Les joies d'Elicio étaient rares ; la fête des Brandons, les cloches de Pâques, la cueillette des myrtilles et des faînes étaient des événements, qui prenaient dans l'enveloppement du silence une émouvante ampleur. La nature si proche, qui, à chaque tournant de rue, lui montrait les prairies caressées d'ombres fraîches, et le bouillonnement des sources, le prédisposait à la rêverie élégiaque. Une telle sensibilité enfantine s'exaspère, quand elle est comprimée par la médiocrité du milieu. Doué d'une imagination vive, Elicio vécut un continuel frémissement. Voilà de quoi faire un lyrique et un malheureux : il fut l'un et l'autre.
Des prêtres, naïfs et bons, ont enseigné à Elicio à tourner le vers latin avec un sentiment profond des élégances virgiliennes. Suprême faveur ! pour le récompenser de son effort, ils lui ont révélé le Génie
du christianisme et les Premières Méditations. L'âme de l'adolescent en restera marquée. Il portera dans son cœur les vagues désirs de Eené, et la mélancolie romantique. Quand l'automne, frôlant les hêtraies, mêle leurs tons fauves aux masses noires des sapins, il ira s'asseoir sur les monts, et sentira son âme transportée d'une aspiration nostalgique, vers le firmament clair, où se lève un astre mort.
Ne pouvant être officier à cause de sa taille insuffisante, il fut professeur. Saint-Mihiel, Epinal, Verdun, Mirecourt, tous les petits collèges virent passer cette physionomie falote, ce petit homme imberbe, au5 traits flétris, dont la mise soignée rehaussait les ridi cules. Il fut le souffre- douleur des fils de vignerons e1 de marchands de bois, des jeunes rustauds qui fai saient voler du poing ses papiers, quand il leur infU geait une retenue. De la même main, qui versaii parcimonieusement l'abondance et les rations d( haricots, les principaux rédigeaient sur lui des rap ports défavorables. Ces hommes à poigne, qui mai frisaient parents et fournisseurs, méprisaient cei avorton, et leurs fenmies prenaient en grippe le fonc tionnaire, trop petit pour épouser leurs filles. Elici( avait de l'esprit ; il se vengea de ces misères par dei mots, qu'on ne lui pardonna pas. Il écrivit dans lei journaux, fronda les ridicules des députés. La sous préfecture exigea le déplacement de ce professeu: maladroit. Il mena la vie de la bête traquée, jus qu'au moment où, fourbu à trente ans, il se décidj à venir se rasseoir sur les bancs, pour conquérir
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avec l'agrégation, un semblant d'indépendance.
Le repas terminé, Jean l'emmena avec lui. Ils allèrent s'asseoir à la terrasse du café. Ils causèrent du pays, remuèrent des souvenirs. Jean était tout prêt à s'attendi'ir. Mais le petit homme frémissait d'une impatience qui faisait trémousser ses jambes courtes sous sa chaise. Le nez fureteur, dévisageant les promeneurs, il confiait à Jean ses espoii'S, les projets échafaudés pour atteindre le succès. Il avait dans ses cartons un roman, des volumes de vers, sans compter d'innombrables idées de pièces. Il répétait : « L'université, après tout, nous a donné un style ! » Il en parlait, de ce style, avec l'orgueil d'un fabricant de conserves, qui a lancé une marque fameuse sur le marché.
Et Jean s'apitoya, quand il vit s'éloigner la silhouette, falote et trépidante...
Quelques jours plus tard, Jean reçut une lettre de sou père.
De la grosse écritm'e, qui s'appliquait à tracer des exemples pour les petits, le maître lui prodiguait des recommandations sur sa santé, et s'informait de ses études.
Jean reconnaissait le papier, un papier quadrillé qu'on achetait chez l'épicier. Il voyait son père, assis a son bureau, dans la saUe d'école, dont les mm's disparaissaient sous les cartes. Que devenait son village, a, cette heure 't Les yeux fermés, il croyait respirer la grasse senteur d'étable et de marc fermenté, qui plane en cette saison sur la campagne lorraine. Il
suivait la lente agonie du crépuscule, éteignant sa lumière sur les façades et sur les toits. La lune se levait derrière les bouleaux dépouillés. Les moindres bruits qui donnent aux bourgades un renouveau de vie, à l'approche du soir, lui revenaient à la mémoire. La corne du berger sonnait aux carrefours, et les vaches rentraient de la iDâture, en poussant de longs meuglements. Des portes claquaient. Mais de lourds sabots retentissaient sur les larges dalles des caniveaux. C'était l'oncle Fan qui, revenant de la rivière, s'avançait, sa gaule de coudrier sur l'éi)aule, et brandissait d'un geste triomx)hal le chevesne énorme qu'il avait capturé aux Sablons. Maintenant Jean aurait l)u lutter, faire eiïort jDour s'arracher à ces obsessions : elles s'imxjosaient, tyranniques.
Le contraste entre la chétivité de son existence et la splendeur de sa méditation s'accentuait de jour en jour. Pourtant il découvrait des asiles, véritables lieux de prédilection, oii il revenait pour abriter ses rêveries.
C'est ainsi qu'il faisait de longues stations au musée de peinture, logé dans une aile du palais Saint-Pierre en compagnie de Persàn, le garçon au profil d'Arabe. Ils s'arrêtaient devant des tableaux qu'ils préféraient, et s'étonnaient à chaque visite d'y trouver des beautés nouvelles. Une fresque de Puvis de Chavannes montrait les Muses, foulant la prairie d'asphodèles, un l)âtre sicilien jouant de la syrinx au bord de la mer violette, oti glissaient des galères. Plus loin, ils admiraient les primitifs italiens, les anges du Perugin
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jouant du théorbe, et les cadavres de Zui'baran. Il leur semblait que l'art était un plaisir délicat, d'autant mieux savouré qu'il était réservé a une élite. Et cela les rehaussait.
Persan s'animait i^our admirer la finesse d'un contom' ou la hardiesse d'un raccourci, et, parfois, prenant son carnet, il restait à copier quelque détail. Fils d'un gravem*, qui avait eu son hem-e de célébrité, il se sentait travaillé par une vocation impérieuse. Souvent, à la pension ^larnix, il tii'ait de sa poche un morceau de cire à modeler et, le pétrissant dans ses doigts, en faisait jaillir la vie, un chien qui flaù'ait une proie la patte levée, un renard glissant dans les taillis.
Il s'indignait d'être réduit à étudier l'Assyriologie, à apprendre par cœur les dynasties égyptiennes.
Jean se récriait. Pourquoi ne sui^Tait-il pas ses goûts ?
Persan soupirait :
— Mon père ne veut pas. La carrière artistique est si encombrée...
Jean s'attardait ainsi dans la cour du Palais Saint- Pierre. L'arrière- saison répandait dans l'air une tiédeur recueillie ; on pouvait lire sur un banc. Sur les plates-bandes, des platanes et des eucalyptus s'effeuillaient. Un Hermès florentin, surmontant un sarcophage, dont on avait fait une fontaine, mêlait ses membres fins aux branches d'un saule pleureur. Quand le soir venait, le clapotement de la fontaine semblait loujd de sanglots. Les bruits du dehors ne
pénétraient pas dans cette cour, tout au plus prolongeaient-ils sous le portique des vagues expirantes. On se sentait très loin de la cité, loin des cris des camelots et du roulement des voitures.
Jean étudiait, ce soir-là, une page des Sept contre Thèbes : l'initiation était laborieuse. Pourtant, à travers les difficultés dont se hérissait le texte, il pénétrait peu à peu l'esprit de ce drame « rempli de Mars » ; il voyait de resplendissantes lueurs sur des armures, il entendait le son de la salpinx, enflammant la mêlée héroïque.
Le père Fabien déboucha dans la corn-, et, s'étant promené dans les allées, quand il aperçut Jean, dans un mouvement de familiarité charmante, il vint s'asseoir à son côté.
Il prit le livre des mains de Jean, et traduisit la page commencée. . .
« Il agite les trois panaches qui ombragent son front, crinière de son casque, et sous son bouclier, des clochettes d'airain sonnent l'épouvante. »
Ayant posé le livre, il se frotta les mains et dit :
— Cette page m'intéresse. Plus que tous les développements historiques, elle me fait toucher du doigt la terreur panique qui s'empara d'Athènes, à l'approche des Barbares. Le peuple artiste craignit pour ses oliviers sacrés et pour ses dieux. Le Python mons= trueux déroulait ses anneaux d'or et de bronze, mais le divin Loxias brandit sa flèche, et le perça. L'âme du vieil Eschyle, retentissante comme le sanctuaire d'Eleusis, resta à jamais marquée de cette épouvante.
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Quand il voulut peindre les chefs Argiens et Thébains, il leur attribua les armes des Barbares. Il les avait combattus, et le bois de Marathon le savait bien.
Le père Fabien resta silencieux, puis il reprit :
— Je vous admire, mon enfant, de travailler d'aussi grand cœur ! Combien de fois, contemplant vos fronts penchés, quelque chose de votre ennui m'oppresse. Etes-vous gais ? il ne le paraît pas. Vous avez fait le tour de la sagesse humaine, et votre sérieux m'épouvante. De mon temps, nous faisions des folies, et notre enthousiasme s'éprenait de tout.
Je sais, la vie est dure; les besognes fastidieuses, les examens innombrables qu'on vous impose favorisent dans vos âmes l'éclosion de tous les pessimismes.
Et si vous réussissez, serez-vous sauvés pour cela ? Peut-on travailler en province ? M. Eenan aflBrmait la chose facile. Mais la vie l'avait comblé. Il dînait en ville, était adoré de ses pénitentes ; il avait de fortes raisons pour incliner à l'optimisme.
Ah ! la province ! J'ai professé longtemps dans les petits lycées ! Les conversations somnolentes, les propos cent fois répétés usent votre esprit, à la longue. Comment conserver l'enthousiasme, l'enivrement des idées, quand on n'entend que le langage de l'argent ou de la politique ?
On sent le vide se faire autour de soi ; le jeu de l'esprit se ralentit, ce jeu qui fait notre raison de vivre. Et chaque parole qu'on saisit, chaque visage qu'on voit, chaque passant qu'on rencontre vous crie qu'il
est trop tard, qu'on est irrémédiablement perdu, et qu'on va assister à cette chose elïrayante, la mort de sa pensée...
Oui, la province ! je me rappelle des visions qui me laissaient au cœur un froid de glace.
Combien y en a-t-il, chaque année, de ces intelligences, qui meurent, atrophiées par le marasme, usées par les besognes fastidieuses 1 Hélas ! je porte en moi l'agonie de ces esprits, que j'ai tenus dans mes mains, déliés et souples, et que la paralysie envahit.
Il faudra travailler, mon cher enfant, résister, lutter, vous raidir. Car la vie seule de l'esprit vaut la peine d'être vécue. Un négociant en soieries, l'autre jour, trouvait le chiffre de mon traitement dérisoire. C'est la moitié de ce qu'il donne à son premier commis. Pourtant je n'envie pas cet homme. Que sont les richesses, pour celui qui n'a pas une âme artiste ■? Il serre des valeurs dans son coffre-fort. Moi j'ai bu le maréotique aux côtés de Cléopâtre ; au festin de Trimalcion, j'ai savoui ' la mélancolie d'un squelette d'argent que les buveurs se passaient.
Le vieux professeur parla ainsi longuement, puis il quitta Jean apr^s lui avoir serré les mains.
L'étudiant continua, aux jours suivants, ses promenades dans ce jardin, il se prenait d'affection pour le coin de solitude, qu'égayaient des jeux d'enfants.
Une jeune fille venait émietter du pain aux moineaux. Drapée d'un grand manteau gris, coiffée d'une toque de loutre, crânement posée sur ses che-
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veux châtains, elle était comme les oiseaux, sautillante et toute menue.
Sans bouger de son banc, Jean regardait du coin de l'œil toute la scène. Les bestioles, pépiant et tourbillonnant, s'abattaient autour de la promeneuse, et couraient à ses pieds. Et il admirait aussi les jolis mouvements de l'inconnue, ses gestes fins et tentateurs, qui savaient retenir le petit peuple frémissant.
Comme elle faisait la moue, quand un pigeon, descendant des corniclies, mettait en fuite ses protégés par le claquement sonore de ses ailes !
Un jour, comme Jean se rapprochait, distraite, elle lui adressa im sourire, comme on donne un sou à un pauvre...
Puis, elle ne revint plus.