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CHAPiTRE XIV

LAl'AISEMEM

— Minute 1 cria l'oncle Fan, prenons le temps de souffler un peu.

Il abandonna le manche de la charrue. Jean tira le cordeau et, du coup, l'attelage s'arrêta.

Depuis deux mois il menait la dure vie du paysan. Il avait renoncé à la carrière universitaire. Ses muscles s'assouplissaient, ses idées devenaient plus lucides, et un calme qu'il n'avait pas connu pendant ces deux années renaissait dans son esprit.

Il avait aclieté à la foire de septembre un bœuf, un bon cheval et des instruments de labour, et il avait commencé les semailles d'automne, encom'agé par le vieux, dont tous les plis de la face exprimaient le contentement.

L'attelage se reposait. Le bœuf Gamin baissait ses nasaux vers le sol et flairait le sillon entr'ouvert. C'était une bête puissante, ramassée, dont la tête se balançait avec lenteur dans son collier. Le cheval Pirou, lui aussi, avait de la vaillance ; il s'arc-boutait sur ses jarrets, quand une motte un peu grosse, se

trouvant sur le passage du soc, faisait craquer la charrue.

C'était une rude besogne de remettre en état les terrains si longtemps restés en friche.

L'oncle alluma sa pipe de merisier au fourneau à demi calciné, et, les yeux errants sur les lointains bleuâtres, il s'abandonna à la douceur du repos bien gagné. Toute sa charpente exprimait une pesante satisfaction. Comme le cheval, comme le bœuf, il jouissait puissamment de sentir ses muscles se détendre.

11 contempla les labours. Les sillons alignaient leur fuite régulière et la terre luisait par endroits, polie par le frottement du soc. Des vols de corbeaux croas- .sants s'abattaient des noyers voisins et venaient manger les tronçons de vers, les larves de hannetons, toute la vermine qui grouiUe dans la terre.

Le vieux se baissa et prit ime motte gTasse :

— C'est la fleur du terroir, déclara-t-il. Ya pas meilleur canton. Et maintenant que le sol est reposé, tu verras le beau blé qui lèvera au printemps prochain.

Et tous deux penchés, lem's têtes se touchant, évoquèrent l'ondulation des éi)is lourds, cou\'rant au loin la terre.

Jean ne bougeait pas, les pieds enfoncés dans la glèbe ; la vie du sol affluait en lui, une vie puissante ({ui le renouvelait, comme la sève rajeunit les branches.

Sous l'apaisement de l'automne, la terre reposait. Le ciel tramé de nuées blanches, où s'ou^Taient des

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bleus profonds, s'arrondissait sur les coteaux. Des rayons de soleil, glissant par ces trous, promenaient sur la plaine de blondes clartés, et les bouquets de bois, les chemins, les champs moissonnés sortaient de l'ombre, pour y rentrer aussitôt, ayant vécu la vie ardente de la lumière. Tout était quiétude, silence, sérénité. Les éteules sèches se garnissaient d'une fleur floconneuse, dont les masses donnaient aux champs l'aspect d'un tapis de laine violette. Au fond d'un verger, un cerisier semblait un candélabre de bronze d'où jaillissaient des flammes pourprées. A la lisière de la forêt, les cimes arrondies des hôtraies se teintaient d'or fauve ; seuls les chênes gardaient un vert plus vivace et plus profond. Pas un souffle ne troublait le silence cristallin de Taii'. On entendait nettement la cognée d'un bûcheron, qui fendait des souches à une bonne lieue.

Seules, des odeurs flottaient, éparpillant dans l'air rame i)ensive du sol. Le souffle résineux des bois de sapins se mêlait aux émanations sucrées qui sortaient des vergers, oii les pommes pourrissaient dans l'herbe. Jean respirait ces senteurs, et s'attachait à discerner la venue de l'hiver aux mille signes imperceptibles pour les yeux des citadins. La terre se dévêtait. Ainsi la vie, la vie créatrice, i)our suivait le cercle de ses métamorphoses, et tout homme véritablement fort laissait derrière lui, comme autant de cadavres i30urrissant, la dépouille des consciences anciennes.

Et Jean prit en pitié le jeune homme maigre, qui vivait dans la poussière des l)ibliothèques.

Il serait un paysan par le costume, par le langage, l)ar la simplicité.

Pourtant il aurait des sens, affinés par la culture, qui le rehausseraient, et feraient de sa vie une délectation de toutes les heures. Déjà ne savourait-il pas la force de cette nouvelle incarnation ? Il se levait au point du jour, chaussait ses souliers ferrés près de l'àtrc flambant, déjeunait sur le pouce. On partait; l'air vif du matin donnait aux idées une netteté incomparable ; une sorte d'ivresse mystique s'emparait de lui, quand, sous le ciel balayé de grands souffles et sous les étoiles pâlissantes, il croyait surprendre le secret de la vie universelle.

La voix de l'oncle Fan l'arracha à sa songerie :

— Maintenant, garçon, c'est le moment de semer. Faut de la jugeote et l'habitude...

Le vieillard, se nouant autour des reins un tablier de toile, l'emplit de la poussière dorée du froment. Jean s'équipa de son côté. Tous deux s'avancèrent. L'oncle lui montra à répandre la poignée de grain, de façon à couvrir toute la surface des sillons. Le blé s'envolant l'entourait d'une lumière blonde, un rythme d'une beauté souveraine réglait le mouvement de sa main et la cadence de son pied.

Les deux silhouettes s'avançaient, répétant leurs gestes.

Ils avaient terminé. L'oncle décrocha le baril suspendu au collier du cheval, et il but avidement.

— Monsieur Mesnil, quelque chose pour vous.

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Le père ïliomassin, facteur du village, brandissait deux larges plis.

Jean reconnut l'écriture massive de Hornecque et les iJattes de mouche de Minorel.

Le vieux l'engagea à prendre son temps pom* lire les nouvelles. L'attelée était finie ; il herserait bien tout seul.

Jean accepta : il avait besoin de i^oursuivre dans la solitude le travail fécond de sa pensée.

Par les chemins de traverse, il vint s'asseoir près de la Froide-Fontaine. Il allongea ses jambes parmi les oseilles et les flèches d'eau. De tout temijs il avait aimé ce trou aux berges terreuses, cette nappe glacée, oii pullulaient les cyprins, les larves crochues et les hydrophiles bruns.

' Il soupesa longuement les plis avant de ^e décider à les ouvrir. Que devenaient les comi3agnons de lutte ? Le renoncement aux ambitions avait-il laissé dans leur âme cette lassitude heureuse, annonciatrice de la sagesse '? Connaissaient-ils l'amertimie des regTets ? Il était prêt, dans ce cas, à s'apitoyer sur leur sort, car une certitude lui criait qu'il n'était pas de désolation plus morne, que de se sentir, dans la plate médiocrité de la province, le déchu de quelque grande cause, l'exilé de quelque grand rêve.

Il s'attrista, en songeant que, derrière leur expérience personnelle, d'autres expériences se multipliaient à l'infini. De grands poètes lyriques, des chercheurs avides d'inconnu, qui auraient arraché quelque secret à la matière, avortaient à l'instant

même, faute de ce loisir qui féconde toute pensée.

Oh ! cette mort de l'esprit plus épouvantable que la mort même.

Lui, du moins, il s'était évadé.

Il ouvrit la lettre de Minorel.

Avec des réminiscences vieillottes, le professeur lui racontait son arrivée au collège municipal et, s'eiïorçant de donner le change à sa tristesse, plaisantait avec élégance son enlizement :

« Me voici donc casé à Castelmorin. L'administration me dédommagea de mes tribulations en me nommant à ce poste envié. Je vis résigné, gras, hem'eux. La barque, lassée par les houles de la mer Caiîharéenne, repose dans quelque port des riantes Cyclades.

« Je dois vous dire que ce pays est le plus plantureux de la France. Terre de Chanaan où j'abordai le ventre creux et les dents longues ! Sur les grèves de la Garonne qu'ombragent les peupliers aux feuilles larges comme la main, frétillent les gTasses lamproies et les aloses d'argent, qu'on me sert à l'hôtel du Chapon fin dans des vaisselles authentiques. Je ne parle pas des foies de canard truffés, dont l'ampleur couvre un plat entier, des figues mielleuses, des alberges, dont le suc vous poisse les lè^Tes. L'hôtelier, un brave homme, s'afflige de mes inappétences et, d'une main cérémonieuse, découvrant les cloches ciselées, daigne me recommander lui-même le râble du lièvre ou le dos charnu du saumon.

« Alors je me rappelle la gargote de Marnix, juste ce qu'il faut pour mieux savourer ma félicité présente.

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Et j'élève mon âme vers Dien qui créa ces nourritures.

« Ma vie est une action de grâces perpétuelle. Dégustant l'arrière- saveur des truffes, je descends l'aride chemin de la vie.

« Mon altruisme d'ailleurs se satisfait à contempler la rotondité des habitants ! Les vivres sont si bon marché ! Il n'est si petit rat de cave dont le ventre ne remplisse exactement la ceinture. Il me semble que je suis transporté dans cet intérieur flamand, où le graveur Breughel représenta les gras, mangeant des boudins et des saucisses, écrasant de leur poids les larges coussins des tabourets.

« J'engraisse, moi aussi, et je souris à mon ombre qui me suit, bedonnante. Elle me fait honneur comme un laquais bien vêtu. Foin du comparse de jadis, à l'échiné anguleuse.

« Mais je dois arriver à une narration exacte des faits. Quand j'abordai ce municipe, plus anxieux qu'Ovide déporté parmi les Sanromates, une soudaine intuition me rassura. La ville me parut si accueillante, derrière sa couronne de platanes ! Des femmes passaient, dont les chairs avaient le charme le plus suave du corps féminin, la gTacilité dans l'abondance : Corpus solidum et succi plénum, écrivait Eacine à La Fontaine. Je gagnai le collège et, me rappelant mes tribulations, je me préparai à affronter le principal. Quelle surprise ! M. Pigasset se révéla simple, bon, et d'une courtoisie qui se mariait agréablement à l'odeur des coings mûrissant dans son cabinet. Cet homme moustachu, coiffé du béret

montagnard du Béarn, me laissa vok du premier coup son détachement aimable, sa sérénité de sage n'aspirant plus qu'à cultiver son jardin. Il parait n'avoir d'autre souci que de poser sur le sol, loin des cailloux injurieux, ses pieds goutteux, chaussés de pantoufles confortables. Un zèle intempérant fut cause que je lui parlai des élèves ; il laissa tomber sur moi un regard bienveillant et cmieux. — Les élèves, fit-il, ils se promènent le i^lus souvent possible. Cela est souverain pour leur santé. — Mais les examens, objectai-je. — Ah oui, mais ils les passent comme les autres. Î^Tous n'encombrons pas leur mémoire d'un savoir indigeste ; ils ont même quelques idées, ces idées que le Démiurge a mis dans chaque cerveau, et dont nous n'étouffons pas, par des végétations parasites, la poussée drue et vigoureuse.

«Il m'avoua qu'il consacrait ses loisirs, ses gras loisirs de province, à l'élevage des volailles, et me conduisit à la basse-cour. Les oies monstrueuses, au cou gonflé de siiïïements, sous la surveillance des jars, emplissaient l'appentis d'un bruit d'ailes froissées et de leurs cancanements sonores. ISTous eûmes plaisir à faire coider dans nos doigts les grains de maïs, lourds comme des baUes d'or, qui, gonflant le foie des volailles, méritent la reconnaissances des gourmets. Bure vero harharoque laetatur, disait M. Pigasset, qui citait du latin avec l'ostentation qu'un prodigue met à montrer sa dernière pièce de cent sous.

« Puis il m'offrit de me présenter à sa femme. Muse de Theuriet, dont la cadence doucem.ent sonnante

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se marie au bêlement pastoral ! Sous les voûtes de la cuisine, trois femmes préparaient des confitures. Penchées sur une bassine de cuivre, elles tordaient dans un linge les pulpes chaudes des groseilles, dont le ruissellement tachait de pourpre leurs bras nus. Du premier coup d'œil, je saisis toute la poésie familiale qui s'exhalait de ce tableau. M»!*^ Pigasset, dont le visage empâté avait la majesté de Junon, ajusta sur son nez marmoréen son lorgnon et redressa précipitamment la coiffure de ses filles. La plus jeune balançait le tamis avec un mouvement du buste, qui faisait saillir sa poitrine, qu'on devinait ronde, délicate, menue sous la minceur de l'étoffe. L'aînée avait un ruban de velours noir autour du cou. Le peu qu'on entrevoyait de blancheurs donnait à l'imagination l'essor le plus agréable.

« Je manœuvrai si adroitement qu'on m'invita tout de suite à dîner. Au dessert, tandis que M. Pigasset me tendait im cigare craquant, je me déclarai lassé d'aventures, et disposé à échouer sur ces bords ma barque qui ne craindra plus les Syrtes gonflées de tempêtes.

« Dès lors, les yeux de M^^ Pigasset se posèrent sur moi, humides d'attendrissement. Il apparut clairement quelques instants après que la cadette et moi nous aimions la campagne, la musique de Mozart, et la lune jouant sur les eaux. D'un air plus détaché, le père Pigasset parlait de ses rentes, de ses placements, de son beau-frère le député.

« Mon parti fut pris. J'épouserais la cadette. Je me

déclarai quelques jours plus tard, et j'eus l'honneur d'être agréé,

« Les dimanches, la famille s'entasse dans un antique landau, qui sème un bruit de ferrailles et, par des chemins nonchalants, on gagne la rive de la Garonne. Tendant sa gaule au-dessus des roseaux, M. Pigasset poursuit le décevant espoir de ferrer la brème et le gardon ! l'herbe est douce à ses pieds goutteux. Assise au pied d'un peuplier, la i)rincipale tire des soupirs de sa gorge croulante, en contemplant nos jeux innocents. Le bruissement des peupliers rehausse ce tableau un peu bourgeois. On tire d'un large panier les confits d'oie, et les pâtés, qu'on arrose d'un vin de Gaillac, sorte de champagTie gascon, plus hâbleur que le nôtre. Et quand on rentre au soir, les cahots du landau, me jetant sur ma fiancée, me donnent par de rapides contacts un avant-goût d'autres plaisirs.

« Vous méprisez, mon cher, cette existence prosaïque Mais j'ai passé l'âge oii l'on se contente, pour toute nourriture, de l'Idéal. Chatterton quadragénaire aurait donné ses manuscrits pour une tranche de rosbeef et un pot d'ale fraîche... »

Jean tomba dans une profonde rêverie. Pauvre Minorel, celui-là finissait mal ! Il ferait de la politique, pérorerait au café des Mille Colonnes, et le beau style uniA^ersitaire rédigerait des proclamations électorales. Il revit le ï)etit homme, emplissant le monde de son agitation falote, pareil à im hanneton qui se cogne aux murs. Vraiment dès le premier jour on pouvait prévoir l'échec de cette destinée ! Mais cette vie qui

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sombrait daus une marmite de bonne soupe...

Indigné, Jean froissa le papier, puis il déchira la .seconde enveloppe.

Le Flamand racontait son voyage avec des éclats de verve, un pittoresque si vivant, qu'il donnait à Jean l'illusion d'entendre sa voix. Il disait son embar- (juement à Marseille, sa navigation sur la mer attique, jadis fouettée par les rames d'Odusseus. Une courte relâche à Athènes lui avait permis de monter à l'Acropole. Il disait les marbres mutilés du Parthénon, et les cariatides s'affaissant sous le double fardeau des siècles et de la gloire. Entre les larges daUes, il avait cueilli une f lem' qu'il envoyait pieusement à son ami.

Jean chercha dans l'enveloppe, et finit par découvrir une frêle graminée.

Un grand souffle passa, l'herbe tourbillonna dans le vide, Jean la chercha et ne la trouva plus.

Ce fait insignifiant le frappa. Il y vit, dans un puissant raccourci, le sens de sa destinée tout entière. La terre le reprenait, et son souffle, ce souffle brutal qui balayait le i)lateau, s'acharnait sur cette relique.

Il reprit sa lecture :

« A Smyrne, où nous abordâmes un soii', j'ai connu, jusqu'au vertige, la détresse de l'exil. Je m'étais réfugié dans une auberge du quai, bâtie sm* pilotis. Le clapotement des vagues léchait l'ombre sous mes pieds. J'avais envie de pleurer. On nous servit du kébab, une espèce de ragoût de mouton, des rougets frits dans des caisses de papier, du raki, une liqueur verte qu'on extrait des pins?. Dans ce taudis, qu'éclai-

raieut des chandelles grésillantes, une atroce désespérance me tortura. Ma raison sombrait dans une sorte de vertige cosmique. Le hurlement de la rafale, le clapotis las du flot, me donnaient la sensation de tournoyer, comme un fétu, dans les forces écrasantes de l'univers. »

Puis il racontait ses courses à Constantinople. Il avait des mots ingénieux, pour peindre son effarement, dans les rues ravinées, où des bandes de chiens erraient...

Il arrivait à Koniah, l'antique Iconium, et le ton de la lettre changeait subitement.

C'était, dans sa vie, un coup de théâtre. Le pacha, un homme intelligent, ouvert à la culture européenne, le recevait à bras ouverts. Il lui donnait un cheval, un cavass harnaché d'or. Enivré de ce faste asiatique, le bohème trouvait des accents lyriques pour célébrer les splendeurs de la vie qui commençait. Avec une fatuité de beau mâle, il montrait le palais du pacha bouleversé par son arrivée. Lorsqu'il passait, de longs frôlements couraient derrière les tapisseries, et parles moucharabies, des yeux noirs le guettaient.

Il racontait aussi des soii'S étrangement beaux de clarté et de nostalgie, où il se réfugiait dans un pavillon de marbre vert, parmi les cyprès du parc. Les versets du Coran, ciselés sur les boiseries, les ornaient d'arabesques, semblables aux galeries que les vers percent dans les vieux bois. Travaillé par la sécheresse et par le temps, le logis tout entier vibrait, rendait des sons mystérieux.

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« A l'hem-e chaude, j'aime seller ma jument ckcassiemie, qui sait volter, et se dresser sur ses pieds de devant. Je sors de la ville ; sous l'accablement de la lumière, les sables s'étalent comme la toison d'une béte fauve. Alors j'éperonne mon cheval, et je bois à longs traits la liberté et l'espace... »

La lettre se terminait sur cette évocation des étendues éteruellement silencieuses sous le soleil.

Une mélancolie soudaine effleura le cœur de Jean. 11 se sentit déshérité. Il passerait sa vie à la même place ; il ne verrait rien, il ne lui arriverait rien ; il jalousa le camarade, dont la vie se rehaussait d'enivrantes sensations.

Il se sentit plus méprisable, plus inutile que le caillou broyé par la roue des chariots.

Des phrases murmurèrent en lui un long sanglotement :

« Hélas ! je porterai dans mon cœur le regret des paysages, oii j'aurais trouvé le bonheur. Je ne verrai jamais les terrasses du Gange, baignées de flots limoneux, où roulent des guirlandes de roses et des cadavres à demi consumés. Sanctuaires laqués d'or, qu'ombragent les érables, et les ponts de bambou jetés sur les torrents : îles des lacs, que submerge au printemps la vague rouge des pivoines, je mourrai sans vous avoir vus. Trois colonnes de marbre sur la plage de Pœstmu m'auraient révélé la Beauté indestructible. »

Jean revit la silhouette du père Fabien et les yeux qui souriaient derrière les lunettes d'argent.

— In angello aum libello, muimurait le professeur. Que sont les enchantements des paysages auprès du renoncement, et de la paix du cœur "l Le sage méprise les taupinières qui hérissent ce monceau de boue.

Jean se leva et marcha par les champs. Il s'arrêtait, et frappant le sol, broyait les mottes de son talon, comme pour s'affii'mer des résolutions qu'il prenait.

Oui, toute la sagesse tenait là. N'était-ce pas d'ailleurs le fait d'une intuition artistique supérieui'e que de savoir fixer son attention, de faire jaillir de l'incident le plus banal, de l'objet le plus méprisé les puissances de beauté et d'émotion qu'ils peuvent receler "1 Qui se baisse pour ramasser le caillou du chemin, et examiner ses veines bigarrées i)ourra y découvrir un monde. Ainsi la goutte d'eau, qui roule à l'extrémité d'une feuille, contient la lumière du jour.

Le ciel maintenant s'éclaircissait. Le soleil dans sa force faisait courir une flamme sur les chaumes blonds. Une flaque d'eau, au creux d'un chemin, prenait un dur luisant d'acier.

Un coup de vent passa, qui roula des hennissements de chevaux, des chants de coqs, des sons de cloches lointaines.

Il vivrait là. Peut-être, quand le calme serait descendu dans son esprit, loin de tomber dans un morne abêtissement, connaîtrait-il la joie de ramasser ces sensations, de les exprimer, de les concilier dans une œuvre, qui aurait la beauté émouvante des arbres, et la solidité des rocs.

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Luuiiueii.ses, d'immenses perspectives s'ouvrirent devant ses yeux.

Il songea à Galle, le maître de Nancy, l'admirable artiste dont les créations, jaillies de la terre lorraine, se consacrent uniquement à raconter sa grâce, faite (l'émotion et de simplicité. L'exemple d'un tel précurseur, s'o)3stinant à glaner son inspiration dans tous les plis du sol, dans tous les aspects de la forêt et de la prairie, prenait la valeur d'un enseignement incomparable. Le premier il avait su montrer, aux fils de ce terroir, comment, en s'inspirant de lui, ils trouveraient le secret des créations originales. Avec cette profondeur d'intuition, qui est la marque du génie, il leur avait révélé des façons d'aimer, de comprendre, de sentir, véritablement lorraines. Et Jean, que ces certitudes émouvaient, revoyait dans sa mémoire certaines tables de marqueterie oii les veines du bois retraçaient vigoureusement le couchant large et sombre, rayant de pourpre le sommet d'un coteau, planté de hêtres. Toute l'angoisse des automnes lorrains revivait là, comme l'hiver ruisselait en larmes glacées le long du col de cette buire, que des ronces givreuses décoraient.

Infinie puissance de l'Art ! Il suffisait à celui-ci de la courbure d'un meuble, du contour flexible d'un vase, où l'œil croyait retrouver l'abandonnement du saule et la souplesse de la clématite, pour soulever dans la mémoire des résonances infinies. Un tel maître n'avait pas besoin de s'attarder aux Musées, de pâlir dans la leçon des morts. Aux jours de mai, il chaus-

sait ses fortes guêtres et chercliait, sur les i)entes de la Haye, les orchidées rares dont il étudiait les floraisons bizarres, pour leur dérober le secret de leurs formes et de leurs couleurs. Et Jean se répéta aussi certaines pages de Barrés, qui, dans leur beauté impérissable, forment vraiment un Evangile lorrain.

Au cours des réflexions, il avait atteint la lisière de la forêt.

Il marcha sur la terre grasse où le piétinement des bêtes avait laissé des empreintes, et il s'engagea sous le couvert des grands arbres. Des paquets de feuilles sèches, tombant de branche en branche, emplissaient le bois d'un chuchotement inquiet. Qu'étaient devenus la vie puissante de l'été, le pullulement des insectes crépitant sur le sol, avec les pluies chaudes? La rumeur de mort faisait paraître plus profond le calme des grands hêtres.

Et ce silence pénétrait son âme. Des convictions heureuses se dessinaient en lui, avec la netteté des monts, qui s'accroupissaient dans le soleil.

Il prit le chemin du Fond de Chandeleure. Au bruissement des jonchées fauves, toute sa jeunesse se levait sur ses pas, somptueuse, insaisissable, comme le grand papillon couleur de soufre qui se posait sur les gramens desséchés. Il se rappelait les jours où l'oncle Fan le menait dans les combes retirées, pour y dénicher les torticolis et les étourneaux, qui déposent leurs œufs au tronc évidé des chênes. Comme il aimait serrer dans ses bras les arbres dont l'écorce rugueuse lui raclait les jambes. Il se hissait, gagnait l'enfour-

l'apaiwement 311

chure avec une agilité qui chaque fois émerveillait l'oncle. Puis il approchait son oreille du bois, et son cœur battait, quand il distinguait le pépiement des jeunes, qui venait des i^rofondeurs du tronc, comme si l'arbre était enchanté. Il insinuait sa petite main, terrifié à l'idée qu'il pourrait rencontrer le corps visqueux et froid d'une couleuvre. On revenait au soir, et l'enfant se cramponnait à la main du vieil oncle, quand des ombres étranges se mouvaient au fond du taillis.

Jean passa la main sur son front.

Le moment était venu de rentrer à la maison.

Comme il traversait une clairière, il examina la hauteur du soleil, comme font les paysans.

Il devait être trois heures.

x\lors il redescendit vers le village.

Le vieux vigneron l'attendait :

— Hâte-toi, dit-il, de casser une croûte. Nous allons tirer le vin de goutte avant le pressurage.

Jean le rejoignit dans la bougerie. Le jour, filtrant par des lucarnes, se prenait aux toiles d'araignées séculaires, et la cuve se dressait, monstrueuse, enfermant dans ses larges flancs la récolte dernière. Une chaude senteur flottait dans la pièce.

Un pas retentit dans le corridor. La mère venait les retrouver. Un contentement sortait de ses regards, de ses gestes. C'était ainsi tous les jours ; quand l'oncle Fan risquait une allusion pour féliciter le garçon de la résolution qu'il avait prise, elle ne disait rien, mais son silence parlait.

312 LES ÉTn)IANTS

— Eh bien, demanda-t-elle, êtes-vous contents de votre ouvrage 1

— Bonne journée, répondit Jean.

Et l'oncle Fan ajouta :

— Un temps pareil vaut de l'or !

.Simples paroles, lourdes de félicité !

Empressée, la mère prépara les broches, le soufre

pour nettoyer les futaiUes, le linge qui sert à calfater la jointure des portières. L'oncle disposa sous le bouge la cuve de châtaignier, puis d'un coup de marteau il enfonça la bonde.

Un ruissellement rouge gicla dans la cuve.

— Le vin sera bon, déclara l'oncle.

Penché sur le flot, il en huma longuement l'arôme, la senteur enivrante qui contenait les jours de soleil, les pluies d'été, les soirs de juin, où flotte l'odeur ambrée de la vigne en fleurs.

Il plongea un verre dans la nappe pourpre, oii les reflets du jour se tordaient, il éleva le vin à la hauteur de l'œil et le mira longuement :

— Frais et clair comme la prunelle, déclara-t-il. Il but et, ayant rempli de nouveau le verre, il le

passa à Jean. La saveur du vin nouveau lui racla la langue, mais il sentit une bienfaisante chaleur qui descendait dans son estomac et pénétrait ses membres.

L'oncle le regarda. Une émotion planait dans l'air. Eux, les simples, la sentaient vaguement et ne l'analysaient pas. Jean la discernait toute. Il songeait aux lîoignées blondes du grain qui volaient dans le vent, ce

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matin même, et se mêlaient à la poussière brune de la terre. Alors c'était la promesse, le geste initial qui fondait quelque chose. Ici c'était l'enivrement du but atteint. La scène se noyait étrangement d'ombre. Au sommet d'un tas de fagots, les prunelles vertes d'un chat s'allumaient de diaboliques lueurs. Tout formait un tableau, oîi les profondeurs du clairolj^cur grouillaient d'une vie singulière. L'oDcle devint loquace :

— Oui, garçon, nous autres, les gens de la campagne, on a tout de même de bons moments. Bien sûr, on ne mesure pas les pièces de cent sous dans des corbeilles à avoine, comme à la ville. Mais on est son maître et on vit content. Et puis quel plaisk de se rendre utile à quelque chose ! Tu ne sais pas comme on est heureux de voir pousser ce qu'on a sepé, quand ça ne serait qu'une pomme de terre.

Lem* besogne terminée, comme la nuit approchait, ils soupèrent joyeusement devant la cheminée. L'oncle, intarissable, vantait joyeusement les plaisirs de l'hiver, les veillées devant la souche calcinée, et les bonnes causeries, quand on buvait le vin cuit.

L'oncle parti, Jean resta devant l'âtre, tout songeur, regardant les brindilles enflammées qui se tordaient parmi la cendre. Une main, se posant sur son épaule, le tira de sa rêverie. Sa mère le dévisageait :

— 'Se regrettes-tu rien, mon enfant ?

— ]!^on, mère, je ne regTette rien.

— Bien sûr !

— Bien sûr.

— C'est que, vois-tii, j'ai tant souffert pendant ton absence ; je ne puis croire au bonheur de t'avoir ici pour toujours.

Et dominant son émotion, elle ajouta :

— Tu remplis le vide qu'a laissé celui qui est ijarti.

La mère et le fils s'étreignirent. Jean eut la sensation qu'un obstacle, qui les avait séparés jusqu'alors, s'effondrait définitivement.

La mère alla se coucher. Jean resta seul. Autour de lui roulait en vagues lourdes le silence, ce silence des vieilles maisons, gros des rumeurs. Et rien ne dérangea,it sa méditation ; il lui semblait que ses convictions parlaient un langage encore plus impérieux.

Les lîieds sur la taque, il restait devant la cheminée les regards distraits par les métamorphoses du feu.

S'étant penché il retrouva sur le manteau de i)ierre les marques que son père y gravait, pour mesurer l'accroissement de sa taille, quand il était enfant. Alors il s'attendrit, et les années d'insouciance revécurent dans son souvenir. Il se haussait sur ses pieds, pour mieux voir les assiettes fleuries, rangées sur le rebord ; les coqs rouges à la queue en faucille qui le décoraient, lui paraissaient des oiseaux chimériques, ([u'il ne toucherait jamais de sa main. Il avait grandi, et tous ces trésors s'étaient trouvés à portée de ses doigts, et il les avait dédaignés. Mais voilà qu'il revenait, instruit par l'expérience, résolu à chercher le bonheur dans l'ombre courte du toit familial.

l'apaisejient 315

Et songeant à la fuite du temps, il se vit devenu vieux et cassé.

Elle serait encore là, la cheminée, pour réchauffer ses membres avec le pétillement de ses flambées hivernales. La vie se retirerait de son corps, les muscles n'obéiraient plus à sa volonté, un froid de glace pénétrerait dans ses os. Qu'importe, si l'âtre continuait à se remplir de clartés, s'il ne s'arrêtait pas de palpiter, ce cœur de la maison, qui répandait dans les coins les plus reculés la splendeur rouge de la flamme. Et lui, le vieux tout perclus, avant la grande détresse sentirait l'ardente réverbération ranimer pour un temps ses prunelles.

La veillée se prolongeait. Le cerveau de Jean se remplissait de visions et ses nerfs vibraient, tendus démesurément par la méditation.

Il entendit un pas sonner sur le couloir de terre battue et la porte tourna silencieusement sur ses gonds. Une apparition se glissa dans la pièce, emplissant la chambredu frôlement d'une ombre impalpable. Il reconnut son père. La face aux yeux pâles lui souriait. Il revenait, comme il faisait par les nuits de grand froid, portant la charpagne d'ételles, qu'il vidait, en se penchant sur le foyer. Il promenait ses mains tremblantes devant la flamme, et les frottait vigom-eusement, en répétant sa x)hrase habituelle : « Ça pique, mes enfants, ça pique. » Et Jean croyait respirer la senteur de l'air glacial qu'il rapportait dans ses vêtements.

olO LES ÉTUDIANTS

Jean se leva ; l'hallucination s'évanouit, laissant sur son passage une consolante douceur.

Il s'approcha de la fenêtre et l'entr'ouvrit. Ila^ait besoin de respirer,

La fraîcheur de la nuit lui lit du bien. Sous la clarté de la lune, le paysage i3araissait agrandi. Un mystérieux apaisement, pareil à la mort, était descendu sur les granges, sur les gerbières, sur les toits de tuile oii la rosée nocturne allumait de vagues miroitements. Au fond de l'ombre, la façade d'une ferme, toute blanche, reposait. Toute la vallée maintenant ressemblait à un iunnense cimetière.

Sur la côte de la Eochotte une étoile scintillait audessus du grand hêtre, oîi l'Ancêtre venait s'asseoir l^our surveiller le travail des moissonneurs.

Alors le silence s'anima de chuchotements. De tous les plis du sol, de tous les sillons, de tous les chemins creux montait un murmure apaisant, un lent appel de tendresse. L'espace s'animait, se peuplait à l'infini de cette rumeur. Et Jean, la face crispée, croyait entendre la voix des Anciens, qui avaient mené leur rude existence au ras du sol.

Les morts l'a^-aient repris.

Lo Bibliothèque

Université d'Ottowa

Échéance

The Librory University of Ottcj Date due

CE PQ 2605 .HA3E8 1914 COO CHENIN, ACC^ 1231911

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