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CHAPITRE XIII

Une semaine seulement séparait les étudiants du concours. Des rumeurs cii'culèrent dans les couloii's de la Faculté, semblables aux bruits qui se répandent dans les villes assiégées. L'affolement grandit. A la pension Marnix, ils ne prenaient même plus de répit à l'heure des repas ; ils mangeaient sans souffler mot, parcourant le bouquin appuyé sur la carafe.

On entendait une exclamation désespérée :

— J'ai oublié une date. En quelle olympiade, le traité d'Antalcidas 1

Et l'historien courait à toutes jambes vers la bibliothèque, comme si sa vie était en jeu.

Seul, M. Troubert gardait son impassibilité.

Jamais le bureaucrate ne sembla plus heureux de vivre : par ces jours torrides, il arborait un veston d'alpaga, des chemises de tussor, dont le bouillonnement rafraîchissait l'œil, comme la masse neigeuse d'un sorbet. Il contemplait cette trépidation, et son visage de poisson mort exprimait une jubilation sans bornes. S'il sortait de son calme, c'était pour s'infor-

mer des chances des candidats, demander le chiffre du traitement qui leur serait réservé, en cas de succès. Alors sa moue montrait bien qu'il jugeait la somme dérisoire. Puis il se calfeutrait dans son égoïsme.

Hornecque, que ce sans-gêne exaspérait, ne cessait de pousser des exclamations furibondes. D'autres fois il déclarait admirer cette muflerie, qui s'épanouissait comme ujie fleur éclatante.

Il se mit à lui jouer des farces dont la cocasserie ingénieuse égaya la maussaderie des jours. Quand le rond-de-cuir, lourd de crustacés et gorgé devins rares, indiquait par le va-et-vient de son occiput qu'il sombrait dans le Léthé des pesantes digestions, le Flamand giflait la table de sa serviette chargée de bouquins. Un vacarme de vaisselle s'effondrait sous le nez du dormeur. Eéveillé en sursaut, le bureaucrate roulait des yeux stupides et, rassemblant ses idées que le sommeil engluait, semblait craindre un tremblement de terre. Courtoisement, Hornecque s'excusait de sa maladresse. D'autres fois il lui soufflait dans les oreilles des hurlements de sirène à vapeur, au moyen d'une trompe de bicyclette. Il lui glissa dans les poches des morceaux de glace, dérobés au seau à rafraîchir. Quand le bonhomme sortit, promenant sur l'asphalte incendié le traînaillement de ses bottines, il laissa derrière lui le ruissellement d'un tonneau d'arrosage municipal.

Une autre fois, il colla un énorme morceau de beurre dans le panama du barbon et l'emmena à la terrasse d'un café, dont le soleil chauffait le store.

L'étudiant amena la conversation sur une maladie nouvelle qui sévissait. C'était un succédané du choléra, qui débutait par d'abondantes sueurs, comme si le malade fondait. Le vieux, qui portait la main à son front, la retira visqueuse et dégoûtante. Alors, la bouche empâtée d'angoisse, il se mit à pousser une plainte lamentable.

Ces plaisanteries, qui avaient la gentillesse d'un poulain lançant des ruades, firent diversion un moment.

Hornecque, que la fille empanachée avait quitté depuis longtemps, amena au restaurant une amie nouvelle, dont la grâce fit sensation. Leur roman d'amour était éclos sur le rebord d'une fenêtre, parmi les pois de senteur, qui fleurissent le jardin de Jenny l'ouvrière. La fillette poussait l'aiguille tout le jour et, d'une voix qui semblait égrener des perles dans une coupe de cristal, chantait les sentimentalités qui hantent l'âme ouvrière. La conquête marcha rondement, car les pointes effilées de la moustache blonde avaient accroché le cœur de la couturière. Un matin, elle se réveilla dans les bras du Flamand ; blottie dans le lit tiède, elle s'amusait à lisser du bout du doigt la fine moustache blonde, comme un enfant porte une main curieuse sur un jouet.

Elle aimait Hornecque naïvement ; le Flamand conquis se laissa faire.

Elle ne ressemblait guère aux habituées du restaurant, les femmes au torse avachi, aux cheveux roussis par le fer. Vêtue de mousselines vaporeuses, elle allon-

geait sur la table des bras nus, des bras d'accordée de village, et sous ses bandeaux de vierge ouvrait des yeux voluptueux et candides.

Hornecque lui avait découvert une qualité qu'il estimait incomparable, et il ne cessait de la vanter aux camarades en des confidences extasiées. Elle était d'une ingénuité qui touchait à la bêtise, acceptait les yeux fermés les inventions les plus saugrenues, que la verve du Flamand découvrait. Quand on la détromi)ait, furieuse, elle le pinçait à pleins doigts, puis scellait la réconciliation d'un gros baiser, qui s'écrasait sur la joue de son ami, comme un fruit mûr.

Un jour que Hornecque était absent, elle s'informa des chances de succès que le Flamand pouvait avoir. La chose était d'importance. Il lui avait promis de l'épouser, s'il réussissait ; ils habiteraient une jolie maison ; ils élèveraient des poules...

Jean répondit évasivement, et, comme elle insistait, il ajouta :

— Tout dépend de l'aléa...

— Quelle Léa ? fit-elle, interdite.

Jean la regarda de biais. Plus avisé. Persan saisit la balle au bond. La Léa, parbleu ! une femme que le Flamand avait connue à Paris, au quartier, et qu'il allait y retrouver, s'il était admissible. Alors, adieu le travail et le succès !

Justement Hornecque rentrait. Indignée, elle le saisit, lui demandant des explications. Jean lui raconta l'aventure. Alors une explosion de rire secoua sa forte charpente, tandis que Persan, continuant la

plaisanterie, vantait les charmes de la rivale : une Espagnole, qui portait des jarretières ronges et une fleur de grenade dans ses cheveux.

Hornecque eut du mal à détromper la fillette.

On était à la veille de l'examen. Jean, voulant calmer ses nerfs, alla prendre l'air au parc de la Tête d'Or. Comme il rentrait, il rencontra le père Fabien sous les arcades du théâtre.

Le professeur l'accompagna. Ils gagnèrent la promenade des Chartreux, sur la pente de la Croix- Eousse. Sous la surveillance distraite de leurs bonnes, des fillettes poussaient des cerceaux. Derrière le rideau des feuillages, la ville bruissait plus fort, comme si un sursaut d'activité la secouait à la tombée de la nuit.

— Etes-vous prêt 1 demanda le professeur.

— Qui pourrait se vanter de l'être "?

— Il n'est que trop vrai. Comment absorber sans nausée ce savoir encyclopédique ? Le travail des érudits entasse sans relâche des matériaux, l'histoire est pareille à un chantier de démolitions ; on vous demande d'abord d'avoir catalogué cet entassement de décombres.

Jean avoua ses préoccupations :

— Il me semble qu'une rafale a passé, faisant le vide dans mon cerveau. Il ne reste rien du savoir péniblement amassé. A leurs visages frémissants, je reconnais mes camarades aussi torturés que moi.

M. Fabien soupira :

— Etrange injustice qui préside à nos destinées. Les hommes, voulant récompenser le mérite, s'épuisent à inventer des combinaisons d'où la chance sera exclue. Leurs inventions sont si maladroites que toujours le hasard reparaît et rentre dans la place en vainqueur. Un philosophe doué de la faculté un peu vaine d'assembler des spéculations dirait làdessus de belles choses. Quel juge décidera de la valeur de vos compositions, ce juge que la maladresse de son barbier, la voix aigre de sa servante peut indisposer au matin même pour tout le jour ?

Jean baissa la tête. Le maître reprit :

— Au Céleste empire, pays que nos imaginations peuplent de mandarins, de pagodes et de jonques fleuries descendant les fleuves limoneux, on bâtit annuellement une cité des examens. Les candidats sont enfermés dans des boîtes de bois, rangées en séries parallèles, dont on a scellé l'ouverture. Agenouillés, ils tracent sur le papier l'éloge des vertus impériales, ou le poème de la lune qui se lève sur les saules en fleurs. Beaucoup meurent à la tâche : on sort les cadavres, et l'examen continue. Sommesnous bien fondés à nous proclamer supérieurs, en ces jours 011 la France se partage en deux camps, séparés par une table verte, où les distinctions sociales disparaissent, où il n'y a plus que des examinateurs et des examinés ?

Il regarda le jeune homme, par-dessus ses lunettes. Sa voix se fit plus mordante ;

— Enfin, un dernier conseil. Soyez, dans vos com-

positioDS, simple et de bon goût. N'ayez pas trop d'idées : cela gêne le correcteur. Et songez qu'une certaine banalité de forme fut de tout temps le signe d'une bonne éducation. « A son style plat, je reconnais l'honnête homme ! »

Jean se préparait à se retirer, quand le vieillard le rappela. Et il ne put se défendre d'une émotion inexprimable, quand il l'entendit murmurer d'une voix tremblante :

— Du courage, mon cher enfant, comme je vais penser à vous !

Il était là, tout entier, le bonhomme, avec son esprit démolissant les idées reçues, et son cœur resté jeune, ouvert à toutes les compassions.

Jean se dirigea vers la pension et mangea du bout des dents. Les camarades échangeaient de rares paroles. Le repas fini, ils se séparèrent, ayant hâte de retrouver la solitude.

Jean descendit la rue de la Eépublique, et gagna la place Bellecour.

Il réfléchissait, et prenait des résolutions.

— Je vais me promener un peu, songeait-il, puis je me coucherai de bonne heure. Demain j'aurai des idées, des idées lucides

Les passants se retournaient, intrigués par ce promeneur, qui monologuait :

— Dormir... je veux dormir...

Il se rappela des nuits semblables, veilles de jours décisifs, qu'il avait passées dans d'atroces insomnies. Alors il eut peur. Ce fut un accès hideux qui le

secoua de la nuque au talon, lui brisa les jambes, si brutalement qu'il fut sur le point de défaillir, mais il se ressaisit dans une tension suprême :

— Je veux... je veux maîtriser mes nerfs.

La nuit était chaude, le fleuve lourd des ténèbres roulait sur les toits. Dans le tumulte des voitures et le bruit des tramways grinçant sur leurs rails, la ville, incapable de retomber à l'apaisement, semblait prise de convulsions. Les terrasses des cafés, encombrées de consommateurs, laissaient courir dans le vent un sillage d'alcool. Des musiques bondissaient aux carrefours. Des fiacres, balancés sur leurs ressorts, emportaient vers les quais, vers le parc, vers les endroits où le souÊfle des végétations rafraîchit la nuit chaude, des couples qui s'enlaçaient. La rue charriait un flot trouble de désir.

Jean arriva à Bellecour. Un orchestre en plein vent jouait des airs de danse, des valses allemandes, et des boléros. Les cuivres s'assourdissaient, puis soudain s'enflaient, répandant sous les arbres des grondements d'orage. Des filles, dont les robes faisaient saillir les croupes, se promenaient, avec des déhanchements lascifs, et aguichaient les passants, de leurs yeux que le crayon agrandissait. Et la musique, enchaînant sans fin son rythme canaille et langoureux, semblait l'âme de cette foule ardente.

Et Jean, oubliant ses dédains, enviait ces foules élégantes. Ceux-là se laissaient vivre, et n'avaient qu'à tendre la main pour cueillir les jouissances.

Comme la soirée avançait, il regagna son logis. En

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traversant le Eliône, il s'arrêta. Le fleuve glissait dans les ténèbres, et sa coulée rapide entrait dans la nuit, dans la nuit muette, oti des masses confuses de bâtiments se devinaient. Jean fouilla anxieusement cette ombre, cherchant à y reconnaître le mystère de sa destinée. Il ne savait rien. Il faisait noir dans sa pensée, comme dans le ciel.

Arrivé dans sa chambre, il se laissa tomber sur un fauteuil.

Sur un des flambeaux qui garnissaient la cheminée, le chapeau de Claudette restait accroché ; un lam- Ijeau de voilette flottait dans le vide, et Jean revit h? lin visage, qui se révélait si lointain et si attirant, derrière le frêle tissu. Les gramens tremblants, recueillis au cours de la dernière promenade, tom- Ijaient en poussière. Ces détails, que Jean aurait considérés avec calme, en un autre moment, impressionnaient son esprit, rongé d'appréhension. Que faisaitelle à cette heure ? Après la dispute, dont il avait gardé la plaie saignante, elle avait disparu, comme un noyé glisse sous l'eau noire. Peut-être revenait-elle dans la rue, levant les yeux vers la fenêtre, que la lampe éclairait. Peut-être allait-il entendre son cri, le signal habituel. L'illusion fut si forte qu'il se leva , écarta le rideau. Seuls, les becs de gaz rayaient la chaussée de leurs ombres démesurées.

Alors une douleur aiguë le traversa.

Sa nature de tendre et de nerveux réclamait impérieusement la consolation féminine. Ah ! cette main, dont le seul contact endormait sur son front la souf-

france. Elles revivaient à son oreille, les paroles d'autrefois, les paroles qui avaient pour ses chagrins des consolations magiques. L'air était plein de leur voltigement insaisissable, qui l'enveloppait de tendresse.

Puis ses pensées prirent un autre cours.

Il ouvrit la fenêtre, et resta immobile dans son fauteuil, aspirant à longs traits la fraîcheur qui montait du Ehône. Le i)assage du dernier tramway remplit l'avenue voisine d'un bruit retentissant de ferraille. A mesure que ses poumons aspiraient l'air \it, Jean sentait le calme renaître, l'ordre rentrer dans son esprit.

Puis son regard tomba sm* sa table, où des papiers voletaient. Il songea que le lendemain il serait assis à la même place, qu'il verrait les mêmes choses, et que la bataille cependant serait déjà engagée. Alors une idée délirante envahit son cerveau, il souhaita une catastrophe, incendie, tremblement de terre, qui obligerait à remettre l'examen.

Mais il chassa ces imaginations et se sentit gagné par un bienheureux assoupissement. Il n'essaya pas de lutter contre cette torpeur qui, montant des profondeurs obscures de son corps, appesantissait ses paupières. Il eut à peine la force de souffler sa lampe, et gagnant son lit, il se coucha...

Il se réveilla en sursaut.

Une sueur froide baignait ses membres et son cœur battait à se rompre. L'organe s'affolait, précipitait tantôt une galoj)ade de battements, et tantôt

irappait des coups rares, sourds, espacés, comme s'il allait s'arrêter tout à fait.

Une angoisse l'étreignait à la gorg.e ; il se dit qu'il allait mourir.

Il se dressa sur son séant et sortit du lit :

— Quelle heure est-il ? dit-il tout haut.

Une supposition se fit jour dans son esprit. Il avait dormi depuis longtemps peut-être. Alors il était sauvé, il aurait le cerveau reposé, la pensée lucide.

La nuit semblait morte. La fenêtre ne s'éclairait d'aucun rayon de l'aube pâlissante. Seul le tic tac menu de la pendule bruissait sur la cheminée. Dans le silence funèbre, où semblait abîmé le monde, le bruit vivant et régulier causa à Jean une soulïrance indéfinissable.

Il chercha les allumettes. JSTe les trouvant pas, il ouvrit le cadran de la pendule, et tâta les aiguilles du bout des doigts comme font les aveugles.

Elle sonna soudain ; il comi^ta les coups : dix, onze, douze, minuit.

Il avait dormi une heure à peine. Demain il affronterait l'examen, le crâne broyé par un étau, les tempes forées de migraine. Quelque chose croula sur lui, le choc que ressent le naufragé à la vue du bateau qui s'éloigne.

Il se connaissait. Une nuit sans sommeil lui laissait le cerveau paralysé comme par un toxique.

Des clochers martelaient la nuit des chocs du bronze réi)étés. Il avait enfin trouvé les allumettes. La lueur bleuâtre, promenée devant la glace, lui fit

entrevoir un masque effrayant de supplicié, aux yeux injectés de sang, au rictus découvrant des dents crissantes.

Il répéta :

— Que faii'e, mon Dieu, que faii'c ?

Des projets surgirent dans son cerveau. Il songea à réveiller un pharmacien, à lui demander la morphine, l'opium, le chloral qui l'assoupirait jusqu'à l'aube. Tout son être, maintenant, se tendait dans l'espoir suprême, dans le désir de la drogue qui le sauverait.

Il s'iiabilla à tâtons et descendit dans la rue, cherchant la sonnette d'un pharmacien. Il songea à une boutique, dont les bocaux éclairaient l'avenue voisine. Il ne la trouva pas, s'égara. Son ombre, devant lui, courait gesticulante. Il marchait, affolé, et les façades, endormies dans la nuit, paraissaient s'éveiller, s'animer, sourii-e sur son passage, comme il arrive dans le cauchemar, oîi les choses prennent une vie monstrueuse.

Soudain une haleine fraîche lui caressa le visage. Il eut une inspiration.

Il se rappela des nuits d'insomnie dans son village lorrain. Alors, il se levait et, par les champs remplis de vols muets, de courses de bêtes silencieuses, il gagnait la rivière. Il se déshabillait sur la grève, oîi les laveuses avaient laissé leurs bancs, il plongeait dans la nappe glacée et il nageait longtemps, heureux de sentir sur sa peau le contact apaisant du flot.

Il marcha vers le Ehône, descendit sur la berge, puis, s'étant dévêtu, il sauta dans le courant.

Le fleuve le saisit et le roula dans sa force. Il nageait bien. Ses mains divisaient des clartés, des lueurs de métal que la nappe charriait. Mais le courant prenait le dessus : il se sentit entraîné peu à peu, et, donnant des coups de talon dans le flot, qui rejaillissait, im suprême effort tendait ses forces. Son souffle montait, rauque ; comme il allait rouler, sinistre épave que le fleuve engloutirait dans ses sables, ses mains rencontrèrent la chaîne d'un bateau lavoir. Et, se cramponnant, il put atterrir.

iUors, il regagna sa chambre. Cette lutte sauvage l'avait épuisé ; il dormit d'un trait jusqu'à l'aube. Il se leva, s'habiUa à la hâte, et sortit.

Il eut la vision hallucinante d'une ville qu'il ne connaissait pas, immense nécropole endormie sous la blancheur naissante, et le premier tramway qu'il rencontra lui causa un saisissement de joie, comme s'il rentrait dans le monde des vivants.

Sa tête, à la fois lourde et vide, oscillait sur ses épaules. Voulant dissiper ce malaise, il entra chez un marchand de vins et but plusieurs tasses de café noir, en compagnie de maçons et de jjlâtriers.

L'heure approchant il se dirigea sur les hauteurs de la Croix-Eousse, vers l'Ecole î^ormale, oîi devait avoir lieu le concours.

Il était sept heures du matin. Un clair soleil, humide de rosée, jouait dans le feuillage des platanes. Et Jean songeait qu'il ferait bon marcher dans la campagne, alors que la terre fume comme un linge au sortir de l'eau.

Les camarades arrivaient, silhouettes perdues dans l'immensité de la grande place précédant l'école, que fréquentaient les joueurs de boule, Hornecque portait un large filet de provisions pour restaurer ses forces au cours de la journée. Persan faisait des mots. D'autres étaient présents, qu on voyait pour la première fois : chargés de cours, professeurs de collège, dont les redingotes correctes disaient la vie plate, s'usant dans un métier. Un vieux attirait les regards : il avait une pauvre tête falote, grisonnante, solennelle, et comme on chuchotait qu'il se présentait à l'examen pour la quinzième fois, on admirait sa ténacité et on le plaignait.

Mais un fiacre arriva, amenant le recteur. Les étudiants, à sa suite, s'engouffrèrent dans les salles et vinrent s'asseoir à de petites tables, où leurs places étaient marquées. Jean songea aux cases de la ville chinoise, dont parlait le père Fabien.

On Ternit au recteur des plis largement scellés de cire rouge. Le vieillard les leva, pour montrer les cachets intacts. Il les rompit et déplia les papiers. Puis il dicta les sujets ; les paroles faisaient dans l'aù' un bourdonnement, et Jean ne comprenait pas plus le sens des paroles, que s'il eût prononcé de l'hébreu ou du syriaque.

Mystérieuse faculté de l'âme humaine, puissance salutaire de distraction, qui détourne l'attention du guillotiné sur le faux- col du bourreau, x)ermet au fusillé de compter les moellons du mur ! Jean qui, de toutes ses fibres, attend l'énoncé du sujet dont

dépend son avenir, Jean ne peut s'empêcher de jeter sur les bancs un rapide regard. Des images se graveront dans sa mémoire. Hornecque baisse le cou et, ramassé, pousse un profond halètement, prêt à recevoir au front le choc de la chose inconnue. Un historien, qui vit liabituellement à l'écart, préoccupé d'atteindre la correction d'un diplomate avec ses cravates et ses gilets impeccables, apparaît tordu, la face verdâtre et, sur son banc, comprime les frétillements d'une colique malencontreuse. Un autre, sûr de bien traiter le sujet, ne peut maîtriser sa joie, et martèle la table en poussant des hoquets d'ivrogne. L'angoisse du moment a fait tomber les masques, dont les prétentions revêtent les visages.

Enfin, le recteur a dicté le sujet proposé aux littéraires. Les plumes grincent sur le pai)ier,,.

Jean rassembla les bribes d'idées, qui flottaient dans son cerveau : il tenta d'écrire. Les mots ne venaient pas, ou bien se dérobaient, au moment où il croyait les saisir. Il criblait son papier de ratures et, dans l'effort i)our maîtriser ce désarroi, ses tempes battaient.

« Marche ou crève ! » Ces mots retentissaient en lui, comme un glas. Une vision surgissait dans son imagination, impuissante à refréner le chaos des ébauches, qui tournoyaient devant ses yeux. Il revoyait un chemin forestier où, par une après-midi I)luvieuse de septembre, un charretier sortait des cordes de bois. Le cheval s'efforçait de tirer de l'ornière le chariot embourbé, prêt à se rompre sous la

charge. Les fers de la bête glissaient, et ses flancs étiques se gonflaient, avec le bruit d'un soufflet de forge. « Marche ou crève ! » criait l'homme en frappant sur la croupe avec le manche de son fouet.

« Marche ou crève ! » C'était aussi sa destinée, à lui. Il eut le geste instinctif du dormeur qui se réveille dans une atmosphère asphyxiante, et, portant la main à son cou, il dénoua sa cravate.

Hornecque eut pitié de lui, et lui tendit sa bouteille de café. Il but à même le goulot, comme les terrassiers, et se pencha de nouveau sur la page où la prose s'alignait, incohérente. Les heures passaient. Il haussait les épaules, méprisant ses essais informes. La voix d'un surveillant montait, impassible ;

— Vous avez encore une demi-heure...

Les plumes couraient. Une hâte fébrile se montrait dans tous les gestes, cette hâte du camp surpris, qui fait feu dans la nuit, au hasard.

Soudain, une clameur affolante partit d'un coin de la salle. Hornecque s'était levé. Pressant son front entre ses mains, les yeux égarés de vertige, il poussait ce cri rauque, qui faisait couler un frisson dans l'échiné des assistants. Il tournoya, battit le vide de ses mains et s'affala entre les bancs.

On le porta dans la cour, et on lui versa de l'eau froide sur la tête.

Il revint à lui, ayant échappé à la congestion, mais dut quitter l'examen.

La séance se termina. Jean remit au surveillant

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une ébauche informe, dont la pensée indigente lui fit pitié, quand il se relut.

Dehors, les camarades échangèrent leurs impressions. Certains, par politique, s'efforçaient de dissimuler un contentement, qui rayonnait de lem*s yeux. D'autres s'enfermaient dans un silence plein d'amertimie. Cassagnol avoua naïvement qu'il commençait à commencer quand, d'une main brutale, le surveillant lui avait arraché la copie. Hornecque, de son poing fermé, menaçait le ciel. Sans s'obstiner davantage, il allait lâcher la baraque et s'expatrier pour chercher fortune dans des pays neufs.

Il chancelait encore et dut s'asseoir sur un banc. Jean, inquiet, lui tint compagnie.

Peu à peu, les silhouettes des passants se firent indistinctes ; il tomba dans un profond sommeil. Le passage d'un fardier le réveilla. Hornecque, de son côté, s'étirait.

— Nous avons dormi dans la rue. Faut-il qu'on soit abruti !

Le supplice se prolongea pendant cinq jours, avec un dimanche de répit. A mesure que les épreuves se succédaient, un secret pressentiment avertissait Jean de la défaite inévitable.

Pourtant, il ne se résignait pas. Il espérait contre toute attente.

Les jom^s passaient. La liste d'admissibilité ne paraissait pas. Jean vivait dans l'obsession. Parfois, un profil de femme entrevu, une fleur respirée à l'éventaire d'une marchande, un son d'orgue traî-

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nant au fond d'une cour, l'arrachait à la tyrannie de son inquiétude, et lui caressait le visage d'un souffle de bonheur. Il y avait donc de la joie, des minutes que d'autres passaient à respirer, à s'abandonner aux nonchalances voluptueuses ! Au sortir de ces moments d'oubli, sa misère lui paraissait plus pesante. Les lourds chariots, fracassant le pavé, lui causaient un tressaillement. Toutes les pensées mouraient, sous son crâne une seule restait, effroyablement vigilante :

— Mon nom sera-t-il sur la liste ?

Une mince bande de papier bleu, qu'un télégraphiste apporta au Palais Saint-Pierre, les fixa sur Isur sort.

Ils l'avaient vu entrer, groupés dans le vestibule. Hornecque prit le papier des mains du concierge, et romiDit la bande.

« Personne ! »

Ils se regardèrent.

— J'aime mieux ça, déclara Hornecque.

Ils se séparèrent, pour se retrouver à l'heure du dîner à la pension Marnix, Lugubre, le silence planait. Le père Troubert, pressentant que quelque chose était arrivé, s'informa curieusement. On lui apprit la nouvelle.

— Ah ! Tant pis, tant pis ! déclara-t-il, en s'efforçant de donner à sa voix une expression de sympathie.

Rentré chez lui, Jean fut saisi d'un accès de désespoir sombre ; il avait eu beau s'attendre à la chose, elle lui apportait la stupeur d'un eiïondrement. Finis,

les glorieux projets d'avenir, les ambitions adolescentes. Et il se sentit incapable de recommencer son effort, de tourner la meule pendant douze mois encore.

Il passa une partie de la nuit à remuer des chagrins. Une clairvoyance lui montra sa vérité ; il retournerait au milieu de ses vignes et de ses terres

Son parti pris, il ressentit un amer soulagement.

Huit jours i)assèrent. Jean errait, retenu par toutes sortes de liens, ne pouvant se décider à faire ses malles, quand il rencontra Hornecque.

Sanglé dans un élégant costume de voyage, le Flamand vint à lui :

— Voilà, je m'en vais ; j'ai trouvé un préceptorat en Asie ; je vais initier le fils d'un pacha aux beautés de notre littérature.

Il gesticulait, l'air décidé :

Oui, je pars ! J'en avais assez, car on étouffe dans ce milieu. Là-bas, je trouverai des hommes, des vrais hommes, et de la place...

Et son large torse se gonflait, faisait craquer le plastron de la chemise.

n laissa tomber sur Jean un regard de commisération :

— Fais comme moi, mon petit, et ne t'acharne pas ! Tu perdrais ta jeunesse à ramer dans cette galère.

Jean confia son intention de rentrer au pays.

— Avec ton caractère, tu as peut-être raison, prononça le Flamand.

Le même soir, Jean embarqua le camarade dans le rapide de Marseille.

Jean hâta ses derniers préparatifs...

La malle bouclée, il se tenait assis, n'osant bouger, promenant un regard désolé sur sa chambre qui, dans son désarroi, avec sa table dégarnie de livres, semblait avoir pris déjà une expression d'indifférence. Par la fenêtre le soir tombait, et Jean, qui allait partir dans deux heures, retenait son souffle, recueillait une dernière fois tous ces bruits, revoyait tous les j eux de lumière, qui avaient fait la trame de sa vie pendant des jours.

La porte tourna silencieusement sur ses gonds. Claudette entra.

Jean sursauta.

— Que viens-tu faire ■?

— J'ai appris ton départ. J'ai voulu te dire adieu. Il prit son front dans ses mains :

— Hélas ! tu es cruelle ! Il me semble que mon départ n'est plus possible.

— Tu étais déjà consolé ?

— Sans doute ! avoua-t-il franchement.

— Allons, va, dit-elle, avec son grand air raisonnable ; ne te tourmente pas. Cela n'en vaut pas la peine.

n la prit par la main et l'attira près de la fenêtre, 011 mourait une dernière clarté.

Elle lui apparut étrange, un peu lointaine, et il aima mieux qu'elle fût ainsi. Un calme saisissant flottait sur ses paupières, sur ses lèvres, sur son front.

LE CONCOUES 293

Meurtrie autrefois, elle lui revenait rapportant la consolation et l'apaisement.

— Es-tu heureuse "} demanda-t-il.

— Qui pourrait se vanter de l'être "? répondit-elle dans un soupir.

Elle continua :

Mais j'ai la tranquillité. Oh! cela est doux, après ce que nous avons souffert !

Des ombres tragiques se levèrent dans la chambre ; des souffles, pareils à des râles d'agonie, agitèrent les tentures, et le passé, effroyable, revécut.

Ils baissèrent la tête, haletants.

— Voudrais-tu recommencer ? demanda Jean. Au fond de l'ombre, les yeux étincelèrent, et la

voix, qui tremblait, balbutia :

— Peut-être !

Alors, Jean tendit les bras pour la saisir, l'étreindre, la garder à jamais sur son cœur. Mais la voix arrêta net cet élan, en murmurant un lamentable :

— A quoi bon '?

— C'est vrai ! dit-il, subitement rasséréné. Sachons mieux iinir.

On entendit le roulement d'un fiacre dans la rue.

— C'est le moment ! dit Jean.

Claudette se leva, résolue :

— Je t'accompagnerai à la gare.

La fiacre glissa le long des quais. Des points d'or dansaient sur l'eau. D'innombrables tableaux, s'encadrant à la portière, leur rappelaient des minutes heureuses.

Au bout d'une rue, flamboyèrent très haut dans le ciel les ors de la basilique.

Ils se trouvèrent sur le quai, la gorge serrée, et si émus, qu'ils ne pouvaient parler.

— Adieu, fit Jean. Adieu...

Ils se regardèrent, et tous deux eurent une infinie pitié.

Le train arriva dans un fracas de plaques tournantes.

Jean se trouva seul dans l'immensité du monde.

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