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Les étymologies des étymologistes et celle du peuple

On nous dit (D. G.) que tisane est un mot emprunté, c'est-à-dire, une forme savante, du latin ptisana, grec T^iicivr,, de même sens, et que ce mot désigne une infusion ou décoction de substances médicamenteuses.

L'étymologie et la sémantique actuelle qui nous sont données ne sauraient faire l'ombre d'un doute.

Mais, comme ptisana et tisane ont désigné autrefois une « infusion ou décoction d'une substance médicamenteuse particulière » — « infusion ou décoction d'orge mondé » — nous sommes autorisés à croire que le mot désignant cette dernière — nous l'appellerons tisane P — a évolué naturellement, sans intervention étrangère à la libre évolution sémantique, à tisane II, à tisane « infusion ou décoction de substances médicamenteuses » en général.

Nous y sommes d'autant plus autorisés que le D. G., toujours soucieux de nous renseigner sur l'état sémantique ancien, lorsqu'il est nécessaire de le connaître pour s'expliquer l'état actuel, s'abstient ici de tout commentaire historique. Le dictionnaire étymologique de Meyer-Lùbke ne contient ni tisane, ni thé, ni café, mots dont nous avons à parler dans le présent article \

1 . De même que nous appellerons thé I le thé de Chine et thé II l'infusion de plantes médicinales traitées comme le thé de Chine (= tisane II appelée thé contrairement à l'usage littéraire).

2. Ce dictionnaire ne contient qu'un choix de mots, qui ne figurent qu'en partie dans l'Inde-x.

Ucvoiution sémantique de tisane I à tisane II est, selon moi, une évolution déterminée par l'étymologie populaire, qui est venue briser l'étymologie primitive, comme celles dQfertner = firmare, de maison = mansionem, l'une dans la langue littéraire, l'autre en province, ont été brisées par « clore avec un fer » et « pièce où est la maie ». L'étymologie populaire dç tisane II, sans être à mes yeux plus certaine que celle de fermer II et maison II, est historiquement plus manifeste et, je crois, plus apte à ébranler l'incrédulité des phonéticiens à l'égard de l'importance de l'étymologie populaire dans la sémantique du français actuel, qu'ils admettent bien dans des mots tels que babiller (^ couvrir de vêtements », sorti dti habiller « mettre en état pour une destination ».

Tisane II, en Suisse et en Belgique', et probablement aussi dans plus d'une province de France, est un mot qui n'est pas employé par le peuple. Toute tisane y porte le nom de //;£: (thé de camomilles, de tilleul, de chiendent, de guimauve, etc.). J'avoue que moi-même je n'ai jamais employé d'autre terme pour « tisane ». Si des glossaires suisses, tels que celui de M""* Odin (700 pages), en signalent une forme patoise, c'est que ces glossaires ont été faits en partant du point de vue — point de vue qui peut se légitimer — que le patois, outre ses éléments particuliers, se compose de la totalité des mots de la langue littéraire plus ou moins parfaitement accommodés au régime phonétique du patois, que, partant, le français académique est le plus pauvre de nos parlcrs gallo-romans.

I. Indication lourTiu- par ucux ùc mes auditeurs belges et par un pharmacien de Levalloisqui a eu à son service des employés belges. Comme ce dernier a eu également des employés suisses, il ajoute spontanément : « en Suisse aussi, et, je crois, dans certaines régions du nord de la France ».

A lire l'article thé dans le glossaire Odin, et à y trouver un article lisanej on serait tenté de croire que l'emploi de //;é^pour « tisane » n'existe pas à Blonay :*

Té s. m. Thé. Ex... << c'est fort la mode du thé maintenant dans le village ».

Et c'est tout !

Il n'en est rien. Thé est bien, à Blonay aussi, l'équivalent patois et français vaudois de « tisane » français, et le glossaire nous révèle, sans paraître s'en douter, que thé est aussi le terme employé en français de Genève, puisque M. Muret, professeur à Genève, a corrigé toutes les épreuves sans s'arrêter à l'impropriété du terme (v. makarç, hunonid).

Nous savons que l'usage du thé (produit et mot chinois) ne peut guère remonter au delà du xvii^ siècle, et que, d'autre part, tisane n'est devenu une « infusion ou décoction de plantes médicinales quelconques », un thé selon les Suisses et les Belges, que vers la même époque ; car Robert Estienne (en 1549 selon Godefroy) dit encore :

Ptisana, tismine ou ptisanne\ aucuns l'appellent orge mondée.

Voilà une- coïncidence chronologique qui ne peut être attribuâble au hasard. Pendant près de deux mille ans le mot tisane, qui rappelle par sa forme le mot thé, a désigné une infusion ou décoction d'orge mondé, et il cesse d'être cela pour devenir une infusion déplantes médicinales quelconques au moment où le thé, qui rappelle par sa forme tisane y fliit son apparition en France. Tisane I (= infusion d'orge

I . Forme qui montre que tisane était un terme technique, dont on retrempait la forme à la source du latin — condition d'existence qui peut avoir favorisé l'évolution sémantique qu'il a subie à l'exclusion de compétiteurs possibles, tels que les dérivéidepotare et de bibere.

mondé) tait place à tisane II (= infusion de plantes médicinales) au moment où thé I (= thé de Chine) apparaît, et il devient, en Belgique et en Suisse, thé II (== tisane de plantes médicinales). Parallélisme de tisane II et de thé II, effet du hasard I Dans ce parallélisme, il n'y a qu'une rupture dans l'un des parallèles, c'est l'absence de tisane II en tant que signifiant « tisane de thé de Chine » et qui est thé des deux parts {boire du thé à Paris, aussi bien qu'en Suisse et en Belgique).

— \'ous supposez que tisane I est devenu tisane II pour désigner l'infusion du thé de Chine. . .

= ... pour laquelle la Chine ne nous apportait pas de nom...

— ... dont nous n'avions pas besoin, puisque thé est =^ « thé » et = « infusion de thé » (Je vais acheter du thé chez l'épicier, et Je bois du thé). D'ailleurs nous ne disons pas à Paris de la tisane pour désigner l'w infusion du thé de Chine ».

= Pourquoi ne le dites-vous pas } Si ce n'est parce que tisane de thé est un pléonasme intolérable, que thé et tisaiie sont tout un, aussi bien qu'en Suisse et en Belgique thé de ihé est un pléonasme intolérable. Tisa?7e manque là seulement où il a pris naissance et n'existe que comme « infusion des plantes médicinales traitées comme l'est le « thé ».

— Et l'on aurait dit tout d'abord tisane pour désigner r « infusion du thé de Chine»et on l'aurait appliqué ensuite aux infusionsdetoutesles plantes médicinales traitées comme les feuilles du thé de Chine ? Mais, tisane qui n'existe pas aujourd'hui dans ce sens originaire, a-t-il jamais existé ?

:= Je n'en sais rien. Que « tisane » (de thé de Chine) ait été lexicalement réalisé, qu'il ait existé éphémèrement ou qu'il n'ait pas été, parce qu'il se présentait instantanément à l'esprit comme un synonyme de thé-et qu'il n'avait pcs

de raison d'être réalisé, tisane = « infusion de thé de Chine » est le prototype réel ou irréel de toutes les tisanes qui n'en sont que dérivées, des dérivées d'un type peut-être latent seulement, à moins que vous ne préfériez me faire dire que tisane est né uniquement pour être « infusion semblable à celle qu'on fait subir au thé », sans que l'infusion du thé soit une tisane.

Comme un rapport de thé à tisane existe certainement même à vos yeux — car vous ne sauriez contester le fait que la coïncidence chronologique de tisane >> « infusion de produits traités comme le thé » avec l'apparition du thé, le parallélisme de tisane II avec thé II (Suisse et Belgique) ne peuvent être l'effet d'un hasard — thé aurait pu pourvoir d'un tisane les plantes qui se traitaient comme le thé, et ne s'en est pas pourvu lui-même ? Tisane, mot dérivé de thé, aurait servi à désigner les infusions de produits qui se préparent comme le thé, dont l'infusion n'est pas une tisane, mais est un thé, ce que ne sont pas ces produits assimilés au thé de Chine ?

Il n'y a aucune distinction qui puisse être établie entre la valeur sémantique de tisane de plantes médicinales et celle de tisane de thé de Chine, ni aucun emploi syntactique qui ne convienne et à thé et aux produits médicamenteux assimilés au thé, grâce à la préparation qui leur est commune avec le thé.

Si tisane n'était pas nécessaire pour désigner V « infusion du thé de Chine », pour quelle raison était-il plus nécessaire à^^z^r5 de tilleul, tilleul pour en désigner 1' « infusion » ? Et pourquoi tisa7ie de tilleul nous est-il resté, alors que, selon ma conception, tisane « infusion de thé de Chine » a dû exister, d*une façon latente ou réelle, et n'existe plus précisément parce qu'il forme un pléonasme intolérable que ne forment pas les noms des infusions assimilées à celle du thé de Chine?

Si je puis direàParis boire du thé (de Cliine), je dois pouvoir y dire boire du thé de tilleul, et ne pas être obligé de dire boire de la tisane de tilleul : soyons conséquents ! Si vous m'obligez à dire boire de la tisane de tilleul, j'ai le droit de dire boire de la tisane de thé (de Chine) : soyons conséquents! Si à Paris vous dites boire du thé purgatif , vous usez d'une licence qui outrepasse celle dont j'use en disant //7d'J^ tilleul au lieu de tisane de tilleul : vous êtes inconséquents avec vous-mêmes, car thé de tilleul n'est qu'un intermédiaire — rejeté par vous — entre thé ÇdQ Chine) et thé purgatif — adopté par vous. Que vaut alors dans la langue la création tisane II, selon moi, qui n'est applicable qu'à l'infusion de produits assimilés au thé de Chine et pas au thé de Chine lui-même ? c'est ce. que nous aurons à examiner.

— Qu'avait-on besoin de ce tisane II, réel ou fantôme lexical, pour désigner l'infusion du thé de Chine? Pourquoi n'a-t-on pas dit autrefois comme aujourd'hui fai acheté du thé chex^ T épicier et je bois du thé ?

= Une supposition : autrefois, on n'a pas dit je bois ditthé, parce que, alors, la langue était plus puriste, plus collet monté, qu'elle ne Ta été depuis, au moment où elle s'est réconciliée avec une ellipse ou une licence qui, autrefois, l'a scandalisée. En effet, on ne boit pas le thé, on en boit l'infusion (mot qui existait alors). Le scrupule qu'elle a éprouvé, ne l'éprouvons-nous pas encore de nos jours ? Disons-nous boire du noyer pour boire de la tisane de feuilles de noyer, comme nous disons Boire du tilleul \ boire du frêne, ou encore dira-t-on boire du sapin pour boire de la tisane de bourgeons de sapin ? On ne boit pas plus les feuilles de thé que l'on ne boit les feuilles de noyer, de frêne, les fleurs du tilleul, les bourgeons de sapin, pas plus qu'on ne boit l'arbrisseau à thé, lé noyer, le tilleul, le frêne et le sapin.

I . Un ami de Bienne me marquait son étonnement d'entendre demander, dans les cafés de Genève, un tilleul pour uue tasse de tilleul.

— La supposition ne vaut rien : si l'on a éprouvé un scrupule à dire boire du thé^ on n'avait qu'à dire prendre du ihé, et l'on a pris des aliments, pris une médecine avant l'usage du thé en France.

= En effet. Aussi bien Littré encore nous dit-il : « on dit : prendre du café, du thé, du chocolat, plutôt que boire», et, si cette expression est de nature purement intentionnelle, il faut avouer qu'elle ne manque pas d'une certaine élégance, qu'on a bien su tourner l'obstacle que présentait boire du thé . Nous pouvons la considérer peut-être comme un moyen thérapeutique, qui est venu enrichir prendre, déjà bien riche sémantiquement, au détriment de boire, lequel, par parenthèse, n'avait pas à se montrer si revêche à l'emploi de boire du Z/?^', lui qui s'accommodait déjà avant l'importation du thé en France aux locutions boire sa honte, des remontrances, etc.

Mais, si prendre du thé suppléait boire du thé, obstacle qui se présentait à la langue, cet obstacle n'était-il pas tourné seulement, et ne se dressait-il pas à nouveau devant /^r^w^rg du ihé? On /j/'^wa^/V et /)r^«^ encore des aliments solides, aussi bien que des liquides, des boissons, des potions, destisanes et des thés. Je ne vois pas que prendre le matin un œuf dur avec du ihé ait supprimé l'emploi de fnanger le matin un œuj dur et boire du thé.

Prendre du thé pour boire du thé ne serait-il pas teinté de pédantisme, et boire du //?^' ne serait-il pas aussi légitime que prendre du thé à la même date chronologique, aussi bien que manger un œuf dur à côté de prendre un œuf dur ?

En tout cas, le peuple de la province ne s'est pas soucié de cet apparent purisme : en Belgique, on dit bien uniquement boire le café (ce qui revient au même que boire le ihc) pour prendre un repas vers les quatre heures, et dans les Iles Normandes boire le thé ou du thé (Atlas : goûter).

D'ailleurs, peu m'importe la valeur thérapeutique que Ton voudra reconnaître à cette expression prendre du thé, qui, à mes yeux, ne joue aucun rôle d'opposition dans riiistoire évolutive de tisane I à tisatu II et de thél à thé II ; car je prétends que la nécessité d'avoir un terme pour désigner r « infusion » — que Ton boit — et la distinguer du produit traité par une infusion — que Ton jette — s'est manifestée, à l'origine, ailleurs qu'à propos de la locution boire du thé, et dans des cas multiples, tels que, par exemple, celui-ci :

J'ai acheté un thé très fort, aussi en fere:^-vous .. . un thé.., léger (par une infusion non prolongée).

Pour réaliser lexicalement cette distinction nécessaire, on avait à sa disposition ^- si bouillon ou les dérivés de potare et de bibere ne convenaient pas — les termes infusion^ décoction (cas échéant), qui paraissent bien avoir été usités aussi à l'égal au moins de tisane-ptisane avant l'importation du thé en France (D. G.). Si c'est tisane c\u\ a pris la place qu'occuperait légitimement infusion, si c'est un tisane I qui est sorti de ses fonctions pour être tisane II, il faut, ce-me semble, que l'attraction de thé sur tisane^Àiété d'une nature impérative, que l'étymologie que j'en propose soit bien assise, et qu'une réalité lexicale de tisane = « infusion de thé de Chine » n'équivaille pas à une irréalité linguistique.

Tisane I avec étymon ptisana appartient au dictionnaire étymologique de l'ancienne langue.

Tisane II avec étymon thé chinois appartient au dictionnaire étymologique de la langue actuelle.

C'est la ressemblance formelle de thé avec tisane qui a fait le succès de tisane II, qui a provoqué l'accouplement sémantique de ces deux mots, qui a éveillé l'étymologie populaire affectant //j^awdl. Ce sont souvent des circonstances fortuites (besoin d'une création nouvelle, compétition lexicale, équi-

voques, etc.) qui éveillent l'étymologie populaire. Parce que — [es circonstances qui l'ont éveillée ayant disparu — l'étymologie populaire est, où paraît, rendormie, on a nié son éveil. Pour être, ou paraître être, uniquement « clore », fermer n'en a pas moins été, à un certain moment, " clore avec un fer », sorti de « iirmare ». Devenu « clore avec un fer», n'a-t-il pas peu à peu progressé sémantiquement, tendant de plus en plus à couvrir « clore » (fermer une portée fermer les yeux), et, par cette progression sa transparence étymologique ne s'obscurcit-elle pas, l'étymologie populaire ne se rendort-elle pas ? Il sera plus diffiAe à mes contradicteurs de nier qu'il existe encore actuellement un rapport étymologique entre //;^'et tisane, bien que ce rapport soit différent de celui qui les a rapprochés à l'origine Qhé : infusion de thé). En effet, ils sont aujourd'hui parvenus à une absolue synonymie (« la tisane dît berger est exclusivement composée de plantes médicinales recueillies sur les sommets des Pyrénées... »). Si //^^«^ leur paraissait ne plus éveiller « thé », il me paraîtrait néanmoins puéril — vu la faculté évolutive de tisane — d'en déduire qu'il n'a pas été jugé y appartenir étymologiquement. Si l'on pense que les étymologies populaires, pour avoir existé, doivent encore actuellement s'imposer à notre esprit, il n'y a vraiment pas grand mérite à les découvrir !

^ans la venue du mot chinois, tisane serait resté tisanel, si tant est qu'il devait continuer à vivre '.

N'était la ressemblance de thé avec tisane, ressemblance qui provoque une étymologie populaire, d'autres mots, sans doute, auraient pris la place occupée actuellement par //j-^tm' II et par thé (en Suisse et en Belgique).

I. Mon vieux dictionnaire allemand de Thibaut, qui date de 1838, n'a encore comme équivalent de tisane que Gerstentrank, Gersieuicasser.

Tel, par exemple, bouillon — car tisane et thé ne désignent pas seulement une infusion, mais aussi une décoction — : bouillon d'herbes, bouillon pectoral. Et ne voyons-nous pas la molène déjà du temps de R. Estienne, lequel nous dit que tisane est de l'orge mondé (comme aucuns disaient), ne voyons-nous pas la molène porter le nom de bouillon blanc, qui équivaudrait à celui de tisane blanche — si bouillonblanc n'était pas antérieur à la naissance de tisane II — du fait que l'on prépare avec cette plante une tisane?

Le scrupule « académique » d'ailleurs légitime, ouïe sentiment de la néceséité d'une distinction entre le produit et rinfusion, qui a fait naître tisane II (pour être, d'une façon latente ou en réalité, tisane de thé de Chine) a été éphémère (boire de la tisane >> boire du thé ; tisane >> thé). Il est naturel que ce processus rapide n'ait pas eu sa répercussion dans certaines provinces, et que le parler de celles-ci recevant thé ait passé directement à boire du thé, sans avoir eu l'intermédiaire littéraire boire de la tisane.

J'ai, plus haut, appelé l'attention du lecteur sur le fait que le français littéraire qui dit boire du thé purgatif (ou dépuratif) dépasse le développement sémantiqiie que représente thé de tilleul (etc.) en Suisse et en Belgique. En effet, pour s'être à l'origine regimbé à dire thé pour tisane, boire du thé pour boire de la tisane, le français littéraire ne donne pas moins au mot thé une extensibiHté sémantique supiérieure à celle que lui donnent les représentants de boire du thé de tilleul, et que ceux-ci ne peuvent même pas admettre sans être en contradiction avec la conception qu'ils ont. du mot thé. Le français littéraire possède deux expressions qui témoignent d'un thé sémantiquement plus extensible que celui de Belgique et de Suisse.

Ce sont thé de foin et thé de viande.

Le foin et la viande donnent un thé, parce que le « foin »

et la « viande » sont traités à la façon du //;^de Chine. Cantonnés dans leur sémantique ihc = « plante » et « infusion » médicinales, le Suisse et le Belge ne sauraient dire thé de foin, thé de viande sans rompre avec la tradition de leur parler, et le français ne peut le leur imposer sans les brusquer. Un thé de foin serait et a été réellement pendant la guerre ' une tisane faite avec du foin, un liquide — à absorber — fait avec un solide — bon à jeter — , précisément l'inverse du thé de foin àt la langue littéraire, qui est, selon Littré :

« une préparation alimentaire consistant en fourrages verts ou secs que Ton fait infuser dans l'eau chaude... »

C'est donc une « tisane », nais une « tisane » où le rôle des deux matières constitutives est l'inverse de celle du thé (de Chine); car c'est une « tisane » qui se mange, c'est bien le « thé » de cette « tisane » qui constitue l'élément essentiel et seul à considérer pour le paysan, et non pas Teau que Ton y emploie. De là la supposition" : à interversion des rôles, interversion naturelle des deux éléments lexicaux, cette préparation s'appelle thé et non tisane, parce que c'est le thé qui en est la principale partie alimentaire. Je poursuis mot à mot la définition de Littré qui donne celle de thé de foin à l'article soupe et qui continue ainsi : tf (thé de foin) ou que l'on fait cuire. Les soupes se donnent ci tous les animaux, mais principalement au bétail à l'engrais, aux élèves et aux femelles laitières ; on y fait entrer du foin, du regain, des racines et tubercules, des feuilles, des débris de jardin ».

Serait-ce alors un thé de foin, parce que sa préparation se fait semblablement à celle du thé de Chine — rappelons-nous

I. Les Autrichiens faisaient venir de Suisse du foin de montagne pour en faire du ^ thé ».

que ihé dans Taire tisane II n'est pas thé II (c.-à.-d. thé dans le sens suisse et belge) — lequel thé de foin — en opposition avec //;^'II — serait né dans Taire tisajte II, alors que tisane ne désignait que la « tisane » du thé de Chine, et aurionsnous en ce thé de foin une relique de cette époque éphémère ?

Ce serait parfait, n'était le thé de viande ou de bœuf qui est une « infusion de viande hachée pour les malades », qui est une vraie iisajie et à laquelle l'interprétation ci-dessus de thé de foin ne convient pas.

Thé de foin et thé de viande ne peuvent s'expliquer que de la même manière. Que Ton n'objecte pas : Tune ou l'autre de ces expressions, sinon Tune et Tautre, sont des traductions d'une langue étrangère. Que le français ait créé ces mots ou les ait seulement adoptés, thé n'était pas pour lui contraire à son sentiment sémantique et, en cas d'adoption, il les aurait transfigurés si thé ne lui convenait pas.

Mais alors, quelle solution donner au problème, qui soit satisfaisante pour Tune et Tautre de ces expressions?

Une solution bien simple, à mon avis, et bien conforme au rôle conservateur du français, comme de toute langue littéraire.

Tisane II, après avoir servi de tampon entre boire et du thé, entre boire et du tilleul (type des assimilés au thé de Chine) était devenu un mot sans fonction utile depuis que Ton a dit — sans tampon — boire du thé, boire du tilleul, son rôle actif était terminé, il pouvait rentrer dans les coulisses de la langue après avoir joué un rôle épisodique. Mais, une langue littéraire ne se défait pas de si tôt de ses accoutumances, elle traîne après elle des mots par routine, elle abonde de survivances. Une langue conséquente avec ellemême devait retirer de la circulation tisane (\\i\ n*avait plus sa raison d'être, qui n'était plus qu'un synonyme de thé.

C'est ce que faisaient les patois quand ils n'étaient pas encore sous l'impérieuse tutelle de la langue littéraire '.

La langue littéraire a été conséquente avec elle-même, lorsqu'elle a créé ou adopté thé de foin tt thé de viande , puisqu'elle dit bien thé purgatifs dépuratif, qui ne sont pas plus a thés » que ne l'est pour elle thé de tilleul, boire un thé dépuratif , qu'elle dit aussi thé suisse.

Elle n'a pas été conséquente avec elle-même, lorsqu'elle a maintenu tisane de tilleul, de chiendent. Elle a maintenu tisane, parce que la langue littéraire ne suit que paresseusement, indolemment, le courant que lui imprime l'usage populaire. Elle désire, et son rôle réclame le repos avant tout, un repos académique, qui, d'ailleurs, présente de grands avantages et est peut-être l'idéal d'une langue — à condition qu'il soit logiquement départi.

Ce sont, on le voit, les tisarfes les plus anciennes, celles que le français était le plus accoutumé à assimiler à la tisane faite du thé de Chine, qui ont seules gardé le terme désormais désuet de tisane. Ces enchaînés à tisane chinois serontils délivrés ? Le Parisien, qui rit encore des Belges et des Suisses qui disent thé de tilleul, le dira-t-il, lui aussi, sans y avoir été amené par une influence étrangère, maintenant que la langue moins collet monté a forcé l'obstacle qu'elle avait contourné au moyen de tisane ?

Thé ne s'est pas borné à détourner en sa faveur un mot qui, par sa forme, et sans doute aussi par ses conditions de vitaUté peu solidement assises, est apparu comme apte à

être mis a son service.

I. Tisane qu'est-il? Un mot latin? Un mot français? Un mot chinois ? Il est tout cela à la fois, et en plus : un mot récent dans la langue populaire et déjà devenu superflu, rallié qu'il est au mot chinois.

Par sa création de tisane II, thé a naturellement arrêté net la carrière qu'auraient pu fournir à sa place des mots tout aussi aptes à la fonction vacante, mais qui n'ont pas eu l'heur de ressembler formellement au nouveau venu.

Il n'a pas seulement enrayé des évolutions à prévoir, il a été avant tout un élément destructeur de lexicalités existantes.

Depuis son apparition en France, que d'existences i-l a entamées et supprimées? Une bonne partie de la flore pharmaceutique semble y être passée.

Dans la langue littéraire thé d'Europe attaque la véronique, thé de France la sauge, la mélisse. Dans les patois le thé a pris en certaines régions la place de la véronique, de l'argentine, de l'aspérule, de l'origan, de la menthe (surtout), etc., plantes qui portaient toutes un autre nom avant d'être des thés. '

Et le café, demande l'un de mes auditeurs, a-t-il aussi causé des tribulations à la langue ? Lccafé, infusion ou décoction, boire ou prendre du café ont dû paraître aussi impropres ou insuffisants que thé « tisane » et boire du thé. Pourquoi l'infusion ou la décoction du café n'est-elle pas une tisane} Le café — à la diff"érence du cacao, du chocolat — semble réclamer une dénomination particulière de l'infusion au même titre que le thé.

Tisane, à la suite de sa sémantique « infusion de thé » ne convenait pas pour « infusion ou décoction de café », parce que ce mot était affecté à des infusions médicinales, ce que n'était pas le café. Potion et boisson ne sont pas synonymes.

Si l'usage du café en France est postérieur à celui du thé, la réponse à la question est naturelle : le précédent de boire

du thé autorisait à dire boire du cajé^ et l' « infusion du thé » portant le nom de thé, V « infusion de café » a porté le nom de café.

Si, disions-nous plus haut, « le sentiment de la nécessité d'une distinction entre le produit et Tinfusion, qui a fait naître tisane II (pour être, d'une façon latente ou en réalité, tisane de thé de Chine) a été éphémère (boire delà tisane >> boire du thé ; tisane > thé), qu'il est donc naturel que ce processus rapide n'ait pas eu sa répercussion dans certaines provinces, et que le parler de celles-ci, recevant thé, ait passé directement à boire du thé, sans avoir eu l'intermédiaire littéraire de boire de la tisane », n'est-il pas aussi naturel, vu l'invraisemblance d'une exacte coïncidence chronologique entre l'usage du thé et celui du café au moment où ceux-ci réclamaient un terme adéquat à « infusion » \ que l'absence d'un terme propre à « infusion de café » manque à Paris pour le même motif que celui de tisane manque en Suisse et en Belgique ?

Si cette explication, basée sur l'antériorité de l'usage du thé, est contredite par l'histoire, il y en a une autre qui peut être plausible.

Si le café (en grains) avait eu, pour en désigner l'infusion, un mot auquel il eût pu se rattacher, comme thé à tisane, il l'aurait fait sans doute. Je ne vois aucun mot français antérieur à l'usage du café qui ait pu se prêter à une conception semblable à celle à laquelle, par une ressemblance formelle, s'est prêtée tisane à l'égard de thé.

Et alors, l'absence d'un terme propre à désigner Y « infusion de café », qui obligeait la langue à user de moins de circonspection à l'égard du café qu'à l'égard du thé, met

I. Outre qu'infusion était peut-être trop savant pour avoir quelque chance de supplanter tisane, il n'avait avec thé aucun rapport formel.

en pleine lumière la nature^ étymologique de tisane II et la nature éphémère de son utilité, faitentrevoir une imminence de tisane II plus immédiate et, par conséquent, une adoption de compétiteurs possibles (^infusion, etc.) comme moins imminente, fait entrevoir tisane II comme étant d'un luxe plus superflu encore que sa superfluité d'aujourd'hui ne le faisait entrevoir.

Thé a happé dans la lexical ité française d'alors un terme qu'il a approprié à son infusion. L'équivalence de ce terme pour café n'existait pas.

Café, étant privé du terme correspondant à tisane par rapport à thé, est donc dans l'état sémantique exactement parallèle à celui de thé en Suisse et en Belgique, mais aussi à celui de thé à Paris, abstraction faite de la présence deve- j nue absolument superflue de tisane (qui est un thé autorisé par l'emploi de thé dépuratif, purgatif, d'une part, et de tisane du berger, tisane des Trappistes, d'autre part). Aussi, si à Paris je ne puis dire (obéissance irrationnelle) thé de tilleul, thé de chiendent, thé de guimauve, je dis parfaitement café de seigle, de chicorée, de glands, de châtaignes {cafés français auxquels, irrationnellement, ne correspondent pas les thés français^ mais bien les thés suisses et belges^.

A supposer que mon explication de l'origine de tisane II ne vaille rien, il y a lieu de répondre aux trois questions suivantes :

i) Pourquoi tisane, qui pendant 2.000 ans a été « infusion d'orge mondé », est-il devenu « infusion de plantes médicinales », infusion qui porte en Suisse et en Belgique le nom de thé (comme les plantes qui la composent), et dont certaines plantes qui la composent sont également des t})és à Paris (ihé d'Europe, thé de France), précisément à

l'époque où le thé de Chine est introduit à Paris ? — J'y ai répondu : parce que //V^wf a été considéré comme désignant l'infusion du thé de Chine.

2) Si tisane est un mot qui a passé directement, sans intermédiaire, de tisane « infusion d'orge mondé » à tisane « infusion de fleurs de tilleul » (prise ici comme type de toutes les infusions de plantes médicinales), pourquoi cette dernière est-elle thé de tilleul en Suisse et en Belgique ? — J'y ai répondu : parce que tisane et thé sont synonymes dès que je dis — je bois du thé.

3) Pourquoi tisane (^ infusion d'orge mondé » n'a-t-il pas, en premier chef, donné tisane « infusion du thé de Chine », laquelle est à Paris, en Suisse et en Belgique du thé (tisane du berger, tisane des Trappistes) ? — J'y ai répondu : parce que tisane et thé étant synonymes, une tisane de thé est un pléonasme intolérable qui ne se dit pas, aussi bien qu'en Suisse et en Belgique un thé de thé, qui en est l'exact équiva^lent, est intolérable et ne se dit pas '.

Les faits que j'ai exposés ci-dessus ne sauraient s'être produits spontanément dans deux langues romanes à la fois — même besoin, môme époque, môme choix.

Si donc les faits exposés ci-dessus commie français se présentent en une autre langue romane, de deux choses l'une: ou cette langue les a empruntés, ou c'est le français qui les a empruntés. Or, l'italien — qui, par parenthèse, a aussi une autre forme que thé et n'ayant aucun rapport avec tisane — présente notamment les mêmes faits que le français : tisane! y existe, et c'est à tisane II qu'il a eu recours pour désigner

I. Tisane, tout court, est = « infusion, préparation » qui doivent être spécifiées.

les infusions semblables à celle du thé de Chine — sans que cette dernière soit une tisane.

Je n'ai pas la prétention d aborder un problème pour la solution duquel toute documentation sérieuse me manque. Cependant je crois pouvoir faire valoir les considérations suivantes, pour lesquellespasn'est besoin d'autre documentation que celle que nous fournit n'importe quel dictionnaire de la langue moderne.

Si l'état du français est un état emprunté, mon argumentation ne perd pas de sa valeur : il n'y a que les termes géographiques à y changer.

Il n'en serait pas de même si l'italien (ou toute autre langue romane du Midi) avait tait évoluer tisam I à tisanell antérieurement à l'importation du thé de Chine — seul cas, je crois, où mon argumentation ne serait pas plausible pour n'importe quelle langue romane possédant les deux mots thé et tisane.

J'admets que tisane II soit né en Italie spontanément (h tisane d'orge mondé » j> tisane de fleurs de tilleul) avant l'importation du thé de Chine — qui, je le rappelle, en Italie comme en Espagne et en Portugal, nous dit-on, a porté un nom sans rapport formel avec tisane, ce qui peut, pour un critique documenté, exclure peut-être radicalement l'hypothèse que les langues de ces pays soient les prêteuses — et que la France le lui ait emprunté. Est-il croyable, estil possible que le français le lui ait emprunté en l'adaptant exactement aux sortes de « tisanes » de l'italien, sans — plus taid, lors de l'importation du thé de Chine et lorsque //jjwe s'appliquait déjà à des tisanes préparées comme celle du thé de Chine, et puisque tisane italien n'est pas = « infusion de thé de Chine » — appeler aussi tisane la « tisane du thé de Chine », ou sans l'appeler tisane de tJ?é (que nous appellerions actuellement à Paris encore tisane ou tisane de thé) ;

car le pléonasme admis dans mon argumentation ci-dessus ne serait plus un pléonasme en cas d'emprunt à l'italien, puisque tisane ne remonterait plus à thé, mais à ptisana sans avoir passé à thé et que^ d'ailleurs, sans l'intervention historique de thé, tisane, pas plus autrefois qu'aujourd'hui, n'a pu par sa forme seule être rattaché à thé (rattachement qui a besoin, pour être démontré, de tous nos efforts).

En empruntant tisane, le français ne pouvait emprunter que l'équivalent d' « infusion » et ce tisane-Xï, cette « infusion » revenait en droite ligne et de plein droit, à thé de Chine — qui ne l'a pas en italien, ne l'a pas en français, mais qui, dis-je, l'aurait nécessairement en français si tisane était un mot emprunté à l'italien. Et si l'italien n'a pas tisana « infusion du thé de Chine », c'est qu'il n'a pas fait évoluer ptisana à « infusion » antérieurement à l'importation du thé, car il l'aurait aussi bien que le français K D'où la conclusion : c'est bien de thé que vient tisane, et si tisane II, contemporain de l'importation du thé de Chine

I. Ferrari et Caccia, le seul dictionnaire que j'aie sous la main, dans la partie français-italien a seul tisane II, dans la partie italien-français, il a tisane I et tisane II, tous deux nr tisana.

. Pourquoi distingue-t-il la « boisson d'orge » de la « boisson de tilleul » ? Parce qu'il a eu sous les yeux un dictionnaire français qui dit qu'autrefois la « tisane » était une « boisson d'orge (mon vieux Thibaut de 1838 dit uniquement ; tisane =r Gerstentrank, Gerstenwasser) et pour définir l'actuel tisana, il établit deux rubriques dont la dualité n'existe plus; car il est impossible de donner à tisane àt tisane d'orge une autre valeur qu'à tisane de tisane de tilteul.

Le Dict. Gén., que l'historique français autorise à établir les deux rubriques de Ferrari et Caccia, ayant à définir l'actuel tisane dit, en une seule rubrique, « infusion ou décoction de substances médicamenteuses » (dans laquelle définition est comprise naturellement l'infusion ou décoction d'orge mondé). « Par ext. tisane de Champagne, vin de Champagne très léger » (semblable à une tisane qui, certainement, n'est pas tisane d'orge mondé (plus ou moins épaisse) mais tègère comme l'est celle du thé, ou de ce que l'on appelle thé en Suisse et en Belgique).

en terre romane, est né ailleurs qu'en France, il y est né de la même façon que s'il était né en France, serait sorti d'un même état lexical de tJk' par rapport à tisajie I.

Or, l'existence lexicale cià, cha, châ : tisana (Kôrting, à défaut de Meyer-Lûbke qui ne parle pas du mot) dans les pays romans du midi de l'Europe ne semble pas de nature à comporter un état chronologiquement parallèle thé : tisane, état nécessaire pour l'explication de la naissance de tisane II et que l'historique du français Hmite chronologiquement à un laps de temps très restreint — si toutefois ce laps de temps a existé.

A moins de sensationnelles découvertes dans l'historique de tisane méridional, c'est bien en France qu'est né tisane II, où il est devenu superflu — est-il utile ailleurs ?

Cet article paraîtra bien long au lecteur, s'il n'en considère que le résultat — vrai ou faux. Quoi qu'il en soit, j'estime que mon temps et ma peine n'auront pas été perdus, si Ton est obligé de reconnaître l'existence d'emprunts dune langue romane à une autre en dehors des cas où la phonétique les révèle et en se basant sur d'autres critères que la phonétique, si Ton constate combien nos livres documentaires sont défectueux pour établir l'histoire d'un mot, combien, parfois, est vaine la connaissance de l'étymologie I d'un mot pour en établir l'histoire.

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