‹ Les étymologies des étymologistes et celle du peupleChapitre 8 sur 10 · I. On dir.ùi rczod/u u rcsûjT » à Blon.iv · texte numérisé non relu

I. On dir.ùi rczod/u u rcsûjT » à Blon.iv

étant fort plausible, plus naturelle, ce nie semble, que celle qui établit un rapport avec « égaliser », abellir 2 est alors = ABELLER 2, lequel, selon l'auteur lui-même, est = u embellir )>, en parlant d'un enfant. Je réclame alors pour Couvct le droit qu'il puisse dire « une blessure embellit » et pour Leysin le droit qu'il puisse dire « un enfant embellit » ; car, dans ces deux « embellir », il n'y a pas deux spécialisations d'« embellir », mais deux emplois communs à toute langue possédant l'équivalent d'embellir français — et que le Glossaire romand ne retrouve nulle oart ailleurs.

Si ABELLIR 2 cst (( embellir » (et non habiller i), il est à Leysin ce qu'est abeller à Couvet. Pourquoi n'est-il pas ABELLER à Leysin, comme il est abeller ci Couvet, et comme il est abeller à Blonay quand il signifie « plaire, convenir » ? Serait-ce qu'il n'est pas abeller à Leysin, parce qu'il n'est pas « embellir », mais parce qu'il est = habiller I en personne : la forme de Leysin abèlya « embellie », n'a, ci ma connaissance du moins, rien qui rempêchè d'être = habillée lui-même — à la différence à'abéli I qui ne peut être =^ habiller et ne peut 1e devenir que par réétymologisation — d'être ce qu'a été abellir I à Blonay avant d'être « embellir ». Une coupure s'est déjà c( habillée » = s'est déjà « pansée », « fermée » (comme dit M. G.). Le français habiller i n'a-t-il pas signifié « panser » et Vhahilleur n'a-t-il pas été un « panseur », un « chirurgien » ?

Et ainsi, du coup, se résoudrait le problème — passé inaperçu de M. G. — que présente la dualité à Blonay d'un composé verbal abeller « plaire », auquel des auteurs ont ajouté « surprendre » et même « embellir » et abellir fossoyer..., dont M. G. fait avec raison un « embellir ».

Le premier (abeller) est un verbe qui remonte à « beau ».

Le second (abellir) serait un verbe qui remonte à • beau », mais qui succède à un verbe habiller, dont la terminaison à Blonay est en /". lequel / représente aussi bien -ire latin (embellir) que -ier (habiller). Il serait un abeller, mais influencé par habiller auquel il doit sa nature sémantique.

Si, des deux abellir, le second est habiller I, le premier un ABELLIR « embellir » sorti de son presque homophone HABILLER I, il ne reste plus, comme dérivé verbal de « beau », que deux abeller, dont la sémantique est exactement celle de V-abellir du vieux français (Godefroy) et dont le second est un « embellir » non spécialisé, comme abellir 2, si celui-ci est « embellir » et -non « habiller i » et le premier est un abeller que Moratel dit être ^ « embellir » '.

Si on admet que abellir 2 est un habiller i, comme ce à quoi remonte abellir i, tout ce que le Glossaire romand a recueilli en fait de dérivé verbal de « beau », est un dérivé en -cr (abeller), équivalant sémantiquement au vieux français abellir, et cela est bien loin de constituer une existence normale adéquate à VembelUr du français, ni dans le passé, car abeller 2, en parlant d'un enfant qui embellit n'est pas une spécification d'un ancien « embellir » — sans parler d'ABELLER i que Moratel dit être aussi =: « embellir » — ni dans le présent, puisque abeller, d'après les matériaux du Glossaire romand, n'a laissé

I . La lornic abéliser, que signale Bridel qui ne peut l'avoir inventée, et dont le Glossaire romand n\i pas retrouvé la trace, ne serait-elle pas un compromis entre abellir et abeller (confondus sémantiquement dans les articles abêlç et ahèli du Spécimen), comme en français égaliser est un compromis entre è^alir et égaler ?

d'autre trace que dans des exemples littéraires, n'est attesté par aucun de ses collaborateurs — contradiction flagrante entre une existence sémantique complète d'« embellir » à Couvet et une absence complète de ce même « embellir » dans les patois recueillis par la rédaction du Glossaire romand et ses collaborateurs.

Il ne s'agit donc pas de spécialisations d'un mot « embellir » qui aurait eu autrefois la signification complète qui lui revient de par son étymologie et s'en serait dépouillée, pour une raison inconnue, au point de ne plus exister que dans deux exemples (abeller r), où il est = « plaire, convenir » et dans un exemple (abeller 2) où il représente la plénitude du sens que doit avoir étymologiquement <( embellir » — éventuellement, dans un autre exemple (abellir 2) où il représenterait également cette plénitude. L'apparence sous laquelle se présentent les spécifications d'un mot, les survivances lexicales est tout aussi bien l'apparence sous laquelle se présentent les mots dans un état embryonnaire, comme les sons que, dans notre graphie phonétique, nous rendons par de petits caractères sont aussi bien des sons apparaissants que disparaissants.

Le composé verbal de « beau » en Suisse romande n'est pas une relique, il n'est qu'une individualisation, pareille à celles de l'argot qui échouent et ne triomphent pas même dans la petite communauté linguistique que constitue l'arj^ot \

I. L'absence complète, dans le Glossaire Odin, de tout réduplicatif rabéliy réabéli, réiabéli — alors que les réduplicatifs y abondent plus que dans nos dictionnaires français — est bien significative de l'état des « embellir » en Suisse.

Si Ton veut bien réfléchir à la nature des travaux que désigne « embellir » à Blonay, selon M^e O. et M. G., l'on trouvera, je crois.

Puisque abeller et abellir — créations conformes à la dérivation des parlers de Suisse (type agrossir « accroître » de Blonay, et pour l'équivalence a patois : en français, adommager = endommager, tous deux à Blonay ; AJAMBÈE •( enjambée » en suisse romand) — ne sont pas des restes spécialisés d'un <( embellir » sémantiquement complet, ils peuvent, à tout aussi juste titre, être les avant-coureurs d'un « embellir » qui n'est pas sémantiquement complet — comme il l'est dans les langues littéraires aux formes desquelles M. G. nous renvoie — et dont le besoin ne se serait fait sentir que pour exprimer la valeur sémantique où nous le trouvons en patois.

Ce sont des « indLs'idualisations » nées dans une communauté linguistique qui va cesser d'exister et qui, ainsi,, ne peuvent plus faire fortune. Leur absence dans des patois encore bien vivants en fait foi. On s'imagine volontiers — mais à tort — que les patois sont morts de mort subite : ils se sont, au contraire, accrochés à la vie, et le rattachement à une étymologie imaginaire, dans une désorientation lexicale consécutive à leur déchéance, est une des opérations auxquelles ils ont eu. recours pour tenter de ressusciter, ou qui ont été faites par des restaurateurs de patois morts.

S'imagine- t-on, existant et né librement de « beau » un « embellir » dans n'importe quelle langue vivante qui serait réduit sémantiquement à :

i) « embellir » en parlant d'un enfant (« cet enfant embellit ») ;

comme moi que rabellir pourrait ou devrait exister pour tout « embellir », qu'il soit « embellir » en général, ou « égaliser », ou « porttr la terre du bas en haut » {remhelUry ree'galiser ou régaler^ reporUr); mais qu'il n'est pas plus plausible pour « fossoyer le haut d'utie vigne pour y déposer la terre du bas » que ne le sont en français reprèpartr ou rè inaugurer.

2) « embellir » en parlant d'une blessure (qui <* se ferme ») ;

3) « embellir » en parlant d'un terrain qu'on fossoicy voire même qu'on égalise;

4) « embellir >-> « plaire, convenir » (sémantique à laquelle des auteurs joignent soit « surprendre >», soit « embellir » ?

La situation géographique de cesABELLiR et abeller n'est pas moins démonstrative de leur caractère individuel : ils ne se produisent que dans des régions ravagées par le français (Neuchâtel, Vaud) et nulle part ailleurs dans les patois restés davantage à l'abri de l'influence française, ni dans leur valeur étymologique première, ni dans quelque « spécialisation « pareille à celles de Leysin ou de Couvet ou autre encore. A Blonay, ils sont en bonne compagnie et bien moins injustifiables que ne le sont les formes suivantes deM^^O. '.fremesi « frémir », qui équivaut à un fr. frétnisser, repUy'i a remplir », qui équivaut à un fr. remployer^ lequel est remplacé par ré:^èpléyi, littéralement « résemployer »(!) Encore O. est-il « le meilleur des dictionnaires » qu'ait à utiliser le Glossaire romand.

De ce caractère individuel, que devaient faire pressentir les adjonctions des auteurs travaillant de seconde main,, résultent la pénurie des attestations et l'état sémantique disparate constatés dans les articles abéla et ahéli.

Abellir « fossoyer... », voire même ce égaliser.., » est la plus étrange de ces sémantiques d'« embellir », celle dont l'origine me paraît la plus certaine cà déterminer, ei\ même temps que la plus propre à attester le caractère individualiste d' « embellir ».

J'ai laissé entrevoir que cet abellir était une étymologie populaire d'un habiller i (= « mettre en état pour une destination » D.G.). Encore faut-il expliquer comment elle

— éo —

a pu naître, alors qu'ABELLiR n'a sémantiquement rien en lui qui puisse le rattacher à habiller i, qui puisse en faire un successeur (I'habiller i . Si non content de trouver en quelque sorte des excuses à son entrée en fonction sémantique à la place d'HABiLLER i, j'en trouve même la justification, je ne me serai pas trop avancé à dire qu'il possède la plus disparate des sémantiques à'abcJi et en même temps celle qui s'y rattache de la façon la plus certaine.

Examinons tout d'abord dans quel rapport formel se trouvent exactement les deux mots « embellir » et « habiller ».

Si abcli « embellir » n'est pas une forme fautive pour ahéli « habiller » — et j'ai vainement cherché dans Odin des erreurs qui pussent faire croire à une fausse transcription de / par / — si le futur inchoatif de l'exemple n'est pas une autre erreur venant se greffer sur la première — ce serait un cumul. d'erreurs que je n'ose admettre — nous avons affaire dans ahéJi « embellir » à un mot à étymoiogie double, l'une ne convenant qu'à sa forme, l'autre ne convenant qu'à sa sémantique (à la sémantique d'O., aussi bien qu'à la sémantique malencontreusement et inefficacement apprêtée de G.).

A Blonay, l'on a des mots qui pourraient — faussement — laisser admettre une évolution phonétique d'abéîi en abélj. Tel est baJi à côté de bali « bailli *» ; la forme française incorrecte bouillir y a la forme correcte bîtli, qui pourrait, à la rigueur, avoir provoqué un échange (ïabeli contre abélj. Je ne trouve aucune vertu démonstrative dans ces deux faits, où la sémantique n'entre en jeu ni comme facteur ni comme dupe — bali reste « bailli », « bouillir » reste hali — je n'y vois pas de parallèle démonstratif

d'abéli > abélij d'une invasion d'un mot qui, sans raison sémantique, s'infiltrerait dans un autre, alors qu'il importerait au contraire à la langue de tenir séparés deux mots sémantiquement étrangers l'un à l'autre. Et si j'admets qu abélî » habiller )) est devenu abéll « embellir » phonétiquement, comme bailli devient balli, encore faut-il quabéîi « embellir » existe — or, il n'existe pas à Blonay tn dehors du sens d'c( habiller » que nous lui attribuons, et il n'existe pas en Suisse en dehors des cas constatés dans les articles abéli et abela. C'est donc qu'(( habiller » f^iit naître un ABELLIR qui n'a pas d'autre existence que celle d'« habiller ». Et si abéji « habiller I » est devenu abéli « embellir )) phonétiquement, abéli qui est = « habiller II » serait, lui aussi, abéll — et il ne l'est pas. Embellit-on plutôt un terrain qu'on (.( fossoie » (ou « égalise ») qu'un enfant qu'on habille (Couvet) ; un terrain s'embellit-il plutôt à être « fossoyé » (ou « égalisé ») qu'une blessure à « se fermer, se cicatriser » (Leysin)? Il faut que la solution que j'ai promise au lecteur présente un habiller I susceptible de devenir — presque nécessairement, ai-jedit — un « embellir », alors qu'HABiLLER II (= « couvrir de vêtements ») n'en est pas susceptible.

Si HABILLER et ABELLIR se SOUt COufouduS (?) OU si

HABILLER I a fait naître un abellir, jusqu'alors inexistant, ce ne peut être qu'à la suite d'un accident — survenu à HABILLER I et uou à HABILLER II — et uou d'uue volûuté qui ne pouvait qu'agir en un sens inverse de celui qui s'est manifesté. Je suis donc persuadé, comme M. G., qu'ABELLiR est bien un « embellir », mais un « embellir », né par un accident comparable à celui qui a affecté mouche-ep et en ^ hit moue hette, et auquel, comme tant d'autres, M. G. ne croit pas.

Une autre difficulté de forme qui, à Blonay, paraît s'op-

poser à une confusion formelle (I'habiller avec abellir^ réside dans la nature de Ve : si, à Blonay, abellir apparaît sous la forme abéli, habiller, par contre, y apparaît sous la forme ûM/. J'ai dit plus haut que la vérification de M. G. — pour ne devoir mes arguments qu'à des constatations faites par celui que je contredis — m'autorisait à admettre une forme abéji (ou abèli) rc habiller ». C'est cette forme (avec é ou e) que devait revêtir abeli « fossoyer » à Blonay. A l'état abéli « habiller» : abéli n fossoyer » (Odin), je suis autorisé à substituer :

abéli « habiller » : abéli « fossoyer »

Létymologie populaire qui fait d'(( habiller » un «embellir » n'a amené que la modification de / en / ; mais — ne l'oublions pas — a fait du premier un verbe inchoatif (abélebri « embellirai »): l'étymologie populaire existe donc et elle a été conséquente avec elle-même '.

Voyons donc pourquoi et comment habiller I « fossoyer le haut d'une vigne, d'un champ, pour y déposer la

I . C'est ainsi que je sais gré, formule plus particulièrement usitée de savoir gré et importée en Suisse, où sais était = ce qu'est en patois (je) suis, 2L été interprétée comme étant =;V suis gré ex a donné une locution verbale être gré, qui se conjugue à tous les temps et à tous les modes (je lui étais gré, je lui ai été gré, etc.). Le centre politique de cette aire de confusion est Genève.

Petit Parisien, icr février 1922 : « La crise du français... elle sévit aussi, hélas! en Suisse... Dans un petit journal qui se publie à Genève, la bonne Ga:^ette [Je Lausanne] a relevé ces quelques phrases évidemment... regrettables... Nous sommes gré au Ski-Club de son initiative... »

Je crois bien qu'il m'a fallu cet avertissement pour me corriger déjinitivemenl de la faute incriminée, alors que je suis toujours à me demander si je dois me corriger de celle que je commets en appelant //v' 1.1 « tiv.iiH' n de tilleul.

terre du bas », a pu, ou dû — selon la promesse faite au lecteur — se réétymologiser en abellir.

« Fossoyer... » est un « habillage » étymologiquement parfait, c'est une '< mise en état du terrain pour y déposer la terre du bas ». L'habillage du terrain ne constitue pas un travail par lui-même : il n'est que la préparation au portage de la terre — on dit actuellement dans la région du lac de Bienne: porter la terre, Herd trage ' — qui, lui, est le travail proprement dit, absolument comme l'habillage d'un arbre consiste à faire sa toilette en vue de sa plantation. M. G. a tenté de substituer à cette opération préparatoire un travail en vue duquel elle est faite : c'est comme si d'habiller un arbre il avait tenté de faire planter un arbre.

En français, habiller II fait peu à peu disparaître habiller I que possédaient toutes espèces de métiers, où il avait donc une sémantique variable de l'un à l'autre. Actuellement, habiller I est encore terme de cuisine, de boucherie, de pêche, d'arboriculture, de tannerie, de poterie, etc.

Ces term^es particuliers à certains métiers ont disparu et disparaissent de plus en plus, du moins dans la langue courante — on n'a pas été embarrassé pour leur substituer des remplaçants ; apprêter, appareiller, préparer, etc. — devant le terme général habiller IL Celui-ci, à l'origine, pouvait ne différer que par une nuance sémantique imperceptible de habiller I (je m'habille pour partir ?) ; mais, ensuite, quel écart entre habiller tm poulet et habiller un enfant !

Habiller II semble bien être en Suisse un intrus venu de France. M""^ O. ne nous dit-elle p^as elle-même :

HABILLER. SvU. VETIR pluS Usité

I . Herâ et non pas Erd : je ne me trompe pas (de même Herdopfel « pomme de terre »).

DÉSHABILLER pcu usité. Syn. DÉVÊTIR [alors que l'usage des deux mots est inverse en français] ;

et elle n"a ni rhabiller, ni réhabiller, ni réshabiller * (trois possibilités de verbes réduplicatifs dont son glossaire abonde).

Le substantif habit lui-même, qui a donné la naissance à habiller II n'a, à Blonay et en Suisse généralement, qu'une valeur restreinte en comparaison de celle du français et peu susceptible d'éveiller habiller II.

Mais, pour être un intrus en Suisse, habiller II peut, par son adoption, y avoir été une cause de destruction pour habiller I, comme sa venue l'a été plus ou moins en français.

Que dis-je ? Il l'a été sûrement à Blonay.

Quoi, « fossoyerle haut d'une vigne, d'un champ, pour y déposer la terre du bas », c'était « habiller un terrain », « le vêtir d'un habit », « le couvrir d'un vêtement ! ».

Ah, non ! Tout, plutôt que ça !

Habiller le haut d'une vigne était intolérable ^

Abéli, s'il devait rester en place, devait « s'habiller » autrement. C'est ce qu'il a fait : il est devenu abéîj « embelhr ».

Et voilà comment habiller a fusionné par nécessité avec un mot bien mal approprié à sa sémantique, mais bien rapproché de lui par sa forme, ou disons plutôt — à considérer la représentation minime des dérivés verbaux de « beau » en Suisse et leur absence totale à Blonay en

1. Si réshabiller (rés... venu- à^des...') existait, il précéderait immédiatement la forme réshabituer (!) dans le Glossaire O.

2. Je ne serais pas étonné qu'il y eût des patois disant « rembellir une montre ». Rhabiller une montre, le rhabillage d'une montre apparaissent en Suisse — pour ceux du moins qui réfléchissent — sous le jour d'énigmes étymologiques, ce qui n'est pas encore le cas en français.

dehors d'« habiller » — comment habiller a créé un « embellir » accidentel '.

Et voilcà comment s'explique, à Blonay, la dualité du composé verbal de « beau » :

I. C'est précisément parce que « embellir » n'était rien, était inexistant dans la langue, qu'il a pu si aisément se substituer à « habiller » . S'il avait été ce qu'il doit être étymologiquement, il aurait été plus rebelle à s'y substituer. Tout autre était, en français habiller II qui s'encastrait à la dérobée dans habiller I.

Je ne crois point qu'un mot — à quelque époque que ce soit — ait pu mourir sans laisser des tracts de sa vie éphémère, sinon dans son successeur immédiat — bien que celui-ci ne puisse que rarement le couvrir exactement — du moins dans ses congénères sémantiques. Dans le monde lexical, il ne se produit pas la plus légère vibration qui n'ait sa répercussion dans le milieu où elle se produit, et si l'élément vibrant a cessé de vibrer, les ondes qui en sont émanées sont là pour témoigner de son existence.

Ce sera la sémantique comparée des mots romans qui nous fera percevoir, grâce à leur étrangeté et leur exclusivité géographique, ceux qui ont été sujets à des accidents particuliers à l'une ou l'autre des langues et que l'on s'est obstiné à ne pas reconnaître ou que l'on a considérés comme des évolutions naturelles, alors qu'ils ne peuvent l'être.

Si la sémantique comparée de:> mots romans révèle la vibration ellemême, qu'on en poursuive les ondes qui en émanent. Si elle révèle les ondes, qu'on remonte à la vibration qui les a produites.

Rien n'est mort totalement dans une langue sans laisser de survivances : on doit donc y poursuivre le mot au delà de la mort et, par les survivances, arriver à la désigner, à la spécifier.

Habiller I > habiller II a eu des répercussions, abellir « embellir » de Blonay « habiller I) en est une. A mes yeux abellir n'a pas pour étymologie une dérivation de « beau ».

Si, en français, je trouve se mettre (se régime direct — 1^ Parisienne se met bien), employé absolument, comme synonyme de s'habiller II, je m'étonne avec raison que le verbe mettre soit un verbe réfléchi, comme habiller et qu'il signifie exactement ce que signifie habiller comme réfléchi, alors que rien ne paraît l'autoriser à avoir ce sens de préférence à tant d'autres qu'il pourrait avoir.

J^ reconnais en se mettre une trace laissée par l'évolution de 5'/'fl/'///^r I à s'habiller IL En effet

Mettre, en dehors de toutes ses autres applications, signifiant aussi et

i) ahéla, verbe intransitif, « plaire, convenir ». 2) ahcli, verbe transitif, « habiller un terrain ». Habiller I a fait d'(( abellir » ce que, en français, ihé a

naturellement « vêtir », c'est évidemment dans une concurrence avec un « habiller » quelconque que se (accusatif) vietire. « se vêtir, s'habiHer « est né de se (datif) mettre... qu'il était déjà.

Cet « habiller » peut avoir été vêtir qui a se vêtir. De là mettre « vêtir » > se mettre « se vêtir ». Mais, i) comme vêtir est roman en fi;énéral et qu'il n'a pas donné se mettre dans les langues romanes autres ique le français, ce ne peut -être de vêtir que mettre tient un se qui serait naturel ; 2) se mettre « s'habiller II » n'existant qu'en français, c'est donc d'un vêtir français que se mettre tient son se, qui serait d'essence tfxclusivement française. Mais, se mettre « s'habiller II » n'existant pas en vieux français du temps où vêtir était = « habiller », et n'apparaissant qu'à l'époque oiJ un nouveau « vêtir » se produit sous la forme àlmhiller, c'est nécessairement dans une concurrence de cet habiller, devenu s'habiller « se vêtir » que mettre « mittere » a gagné son se pour être « se vêtir ».

Or, habiller signifiait du temps de vêtir : « mettre en état pour une destination » (habiller I). S'habiller était « se mettre en état pour une destination », il était « se mettre en état de (travailler, par ex.) », « se .mettre à (travailler ) », comme se mettre à (travailler) — depuis longtemps d'ailleurs mettre était un synonyme de « vêtir » (je mets un chapeau, je me (datif) mets un chapeau sur la tête).

Cessant d'être « s'habillera... se mettre à... » et devenant « se vêtir », s'habiller s'emploie absolument comme se vêtir s'emploie absolument, et se mettre s'emploie, lui aussi, absolument, suivant docilement, à l'aveuglette, le sort de sl.mbiller, bien que sa nature ne lui permît pas de le suivre partout ; car habiller n'est pas mettre : si habiller I est devenu assez insignifiant au point de vue sémantique pour ne plus engendrer d'équivoque avec habiller II, il n'en est pas de même de mettre qui, lui, est en pleine activité sémantique ailleurs qu'en « vêtir ».

Se mettre « s'habiller II » restera un terme atrophié, incomplet, avec une sémantique subordonnée aux exigences que lui impose mettre en plein exercice. Je dirai bien : « nous allons sortir, mets-toi bien» mais dirai-je « mets-toi » tout court pour habille-toi ? Ma femme est bien mise et la table aussi ?

lit, par parenthèse, que valent alors les patois qui, n'avant jamais vu habiller I devenir habiller II, disent néanmoins elle est bien boutée pour elle est bien mise ? Ils sont patoisés de forme et français de sémantique, cl, si l'on étalonne les patois selon leur pureté étymologique, je préfère ceux qui disent: faimettucela sur la table, mais elle est bien misé.

fait de tisane — à cette différence près que tisane du moins existait, tandis que abkllir...

Abélj = « embellir » << habiller est-il le seul reste que l'on ait en Suisse d'HABiLLER I ? C'est ce que saura le lecteur qui vivra lorsque paraîtra l'article habiller du Glossaire des patois de la Suisse romande. Peut-être pourra-t-il répondre catégoriquement à une question que je me pose: cet abélj, avec son futur abélheri, ne serait-il pas encore plus individuel, plus personnel que ce que tu appelles individualisation ?

Qu'il y ait eu, à Blonay, un habiller ^i fossoyer... », cela ne peut être controuvé ; mais que cet habiller soit né ABELLIR dans une communauté linguistique qui n'en possède pas la souche et y ait vécu, cela est une autre affaire. De la mémoire des bonnes femmes de Blonay qui ont créé un rèpUyi « remplir » à côté d'eplâ, rèplâ^ ré:(èplâ « remplir » et « emplir de nouveau », parallèlement à èpley{ « employer », réièpléyi « employer de nouveau », ne seraitil pas sorti parfois de singuliers refaisages ' ? Est-ce que par une enfilage ^ de dégringolardes ^ succédant à des dégringolées + le patois de Blonay aurait ainsi échoué dans leur mémoire ? Aurais-je tenté de décrire ce qui s'est passé dans le cer\-eau de l'une d'elles ?

- Quoi qu'il en soit, la morale de mon article sera : soyons prudents lorsque nous consultons un dictionnaire étymologique.

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