Gh. Ancillon. Traité des eunuques
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dans son ouvrage satirique contre Eutrope, leunuque fameux d'Arcadius, ont fait allusion à cette origine.
On verra plus loin quelles modifications profondes la castration apporte dans Forganisme. Qu'il nous suffise de signaler pour l'instant le trait caractéristique de cette transformation, à savoir l'évolution évidente vers la plastique féminine que subit le malheureux mutilé : la croissance de la barbe est entravée;, les contours s'arrondissent, la hanche devient plus large, l'épaule plus tombante. Aussi les Orientaux, livrés à leurs habitudes dissolues, préféraientils souvent les beaux eunuques aux femmes ellesmêmes.
En dehors de toute souillure, on serait presque tenté de croire que le simple spectacle de ces eunuques imberbes et de tournure efféminéeait été agréable aux princes et aux grands. Mais il faut convenir qu'ils ne furent pas toujours l'objet d'une admiration aussi platonique, et le rôle que jouèrent Hermotime auprès deXerxès, Ménophile auprès de Mithridate,tant d'autres encore, leur a acquis une renommée toute spéciale.
Les diverses sortes d'eunuques paraissent avoir été désignés à cette époque du terme général de Bagoas. Un eunuque égyptien de ce nom empoisonna Artaxercès Ochus et Arsès, rois de Perse, et fut ensuite mis à mort par ordre de Darius Codoman vers 336 avant Jésus-Christ. On ne doit pas le confondre avec Bagoa, eunuque persan aimé d'Alexandre, et qui fit mettre à mort un seigneur nommé Orsinès, accusé de l'avoir traité de concubine. Un autre Bagoa fut général d'un Ptolémée d'Egypte, De même l'eu-
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nuque d'Holopherne qui, sous les murs de Béthulie assiégée, conduisit Judith dans la tente de son maître, s'appelait Bagoa.
Les fouilles exécutées naguère par Layard, puis par M™^ Dieulafoy sur remplacement de l'ancienne Ninive,ont mis à jour de nombreuses figures d'eunuques, sculptées en bas-relief sur les murs des palais assyriens. Nombre de ces monuments remontent à un millier d'années environ avant notre ère. Un peu partout, au travers des cortèges, les eunuques y sont figurés avec leur face glabre, leurs grosses joues, leur double menton imberbe, formant un contraste étrange avec les seigneurs barbus et tiares (fîg. 9). Très nombreux dans ces cortèges royaux, ils nous apparaissent tour à tour comme échansons, musiciens, pannetiers, cuisiniers des cuisines royales, quelquefois aussi en qualité d'intendauts militaires ou de personnages civils de haut raug. On voit en définitive qu'il ne leur était dévolu aucune charge ni aucune attribution particulière ; seulement lorsqu'ils avançaient en âge et qu'un réseau de rides précoces commençait d'envahir leur visage imberbe, on leur confiait, dans l'intérieur du palais des princes ou du souverain, différentes fonctions en rapport avec leurs aptitudes personnelles.
L'eunuchisme était du reste regardé, parmi ces peuples, comme une coutume très normale, et les eunuques étaient en droit de prétendre aux plus hautes fonctions si leur habileté les en rendait dignes^
Après chaque campagne il était d'usage de choisir, parmi les enfants mâles des nations vaincues^ ceux qui paraissaient montrer l'intelligence la plus vive, et tout en les destinant à la castration, on entou-
rait leur jeunesse des soins les plus éclairés. Dès leur arrivée dans le royaume, ils passaient aux mains des eunuques, qui avaient pour mission de les ins-
Fio. 9. — Eunuque portant un char.
Fragment d'un bas-relief assyrien (Musée du Louvre).
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truire, et ces derniers s'acquittaient de leur tâche avec toute la sollicitude maternelle qu'ils apportent en général à ces sortes d'emplois ^
Parvenus à l'âge d'homme, ces mêmes enfants consacraient le meilleur de leur dévouement et de leur intelligence au pays dont ils étaient devenus en quelque sorte les fils adoptifs. Beaucoup parvenaient à des charges importantes, et le monde antique nous a gardé la mémoire de ministres avisés et de conquérants illustres émasculés dans leur prime jeunesse.
C'est à ces eunuques que les rois confiaient les missions les plus délicates. Ils étaient les véritables conseillers du prince, « l'œil et l'oreille » du souverain. On les trouve mêlés à tous les événements
1. Ces coutumes ôtaieuL encore de pratique courante au XVII'' siècle et Taveriiier écrivait à cette époque : « Ceux qui possèdent des charges dans l'Empire Aàennent tous généralement des enfans pris en guerre, ou envoyez en présens par les Bâchas, et des enfans de tribut qu'on enlève à l'âge do neuf ou dix ans d'entre les bras de leurs mères, dans toutes les provinces conquises par les princes othomans. Ils doivent être les uns et les autres de parens chrétiens...
« Le Grand Seigneur ayant le choix de tous ces jeunes enfans, les mieux faits et qui promettent le plus, sont distribuez en divers serrails, pour y être instruits en la foy de Mahomet, et en toutes sortes d'exercices. C'est de l'élite de ces derniers que l'on remplit celuy de Constantinople et il faut les distinguer en deux ordres. Le premier et le plus relevé est celuy des Ichoglans, destinez pour les grandes charges de l'Empire, et en qui, outre les perfections du corps, on a découvert un beau génie, propre à une belle éducation et à les rendre capables de servir un jour le Prince. Le second, des Azamoglans, employez à des offices où il n'est besoin que de la force du corps. » (Tavernier. Relation de l'intérieur du serrait du Grand Seigneur, Paris, 1675.)
de l'histoire des peuples de l'Orient, et Plutarque nous donne le récit de la fin tragique de l'un d'entre eux, nommé Mésabates, que Parysatis, jîière de Cyrus et d'Arlaxercès, sacrifia à sa vengeance.
Cyrus avait tenté de s'emparer du trône de Perse peu de temps après l'avènement de son frère. Dans ce but, ayant levé en grand secret une armée de mercenaires, il vint offrir la bataille à Artaxercès dans la plaine de Cunaxa. Mais le sort ne lui fut pas propice, et là où il était venu chercher, sinon la gloire, du moins la fortune et la réalisation de ses rêves ambitieux, il ne trouva qu'une mort misérable.
Or, ce fut à Mésabates, un de ses eunuques préférés, qu' Artaxercès^ selon la coutume des Perses, confia le soin de trancher la tête et la main droite de son frère, tué au cours de la bataille. A partir de ce jour^ Parysatis conçut une haine farouche contre l'eunuque, car elle aimait, en dépit de sa trahison, ce fils révolté que la mort lui avait ravi et pour lequel elle n'avait jamais cessé de témoigner d'une coupable faiblesse.
« C'était, dit Plutarque, une femme fort adroite, qui avait naturellement beaucoup d'esprit et qui jouait aux dés à la perfection... Un jour donc, s'avisant que le roi était inoccupé et qu'il ne pensait qu'à se divertir, elle lui proposa de jouer aux dés mille dariques. Le roi joua, perdit, et paya les mille dariques. Mais feignant d'en être fâchée et de se piquer au jeu, Parysatis le pressa de jouer encore, et de vouloir bien cette fois jouer un eunuque. Le roi, ne soupçonnant pas sa noire perfidie, y consentit, et il fut décidé que chacun d'eux excepterait de son côté cinq de ses propres eunuques. Le gagnant ferait alors son
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choix parmi tous les autres, et le perdant de\^rait le livrer aussitôt.
« Ces conditions faites, ils se mettent à jouer. La reine apporte à ce jeu toute son application, y déploie tout ce qu'elle a de science et d'adresse, et favorisée d'ailleurs par les dés, elle gagne et choisit Mésabates, que par mégarde le roi n'avait pas mis au nombre des exceptés.
« Aussitôt qu'elle l'eût en son pouvoir, Parysatis livra l'eunuque aux bourreaux, et leur ordonna de l'écorcher tout vif, de le coucher ensuite en travers sur trois croix dressées à deux pieds de distance l'une de l'autre, d'étendre enfin sa peau sur des pieux fichés en terre tout auprès. Tout cela fut exécuté.
« A la nouvelle de ce cruel supplice, le roi entra dans une violente colère, mais elle, sans s'en mettre autrement en peine, le plaisanta sur son inconcevable sensibilité : « Vraiment, je vous trouve bien délicat de vous fâcher pour un méchant décrépit d'eunuque. Et moi qui ai perdu mille dariques, que j'ai bel et bien payés, je ne dis mot cependant, et je m'estime satisfaite ^ »
Le roi ne fit donc aucun éclat : la vengeance expéditive de Parysatis était alors un trait de mœurs trop commun pour qu'il fût en droit de paraître s'en soucier outre mesure.
Dès cette époque les eunuques étaient chargés de veiller à la fidélité des femmes. Leur présence dans le gynécée ne pouvait en effet porter ombrage aux princes et aux grands.
1, Plutarque. Vie des hommes illustres. Traduc. Dacier.
Hérodote, Xénophon ont du reste vanté leur fidélité éprouvée à l'égard de leurs maîtres. Pourtant ils y manquèrent quelquefois puisqu'on fut amené à reconnaître que la disparition des facultés viriles chez les individus privés seulement des testicules était des plus imparfaites, et que l'eunuque ainsi mutilé n'était pas sans offrir de sérieux inconvénients.
L'opération primitive se compléta en conséquence de l'excision de la verge et l'on émascula entièrement les gardiens de harem pour les empêcher d'assouvir les désirs qui persistent assez souvent en eux.
C'est encore, à l'heure actuelle, le procédé qu'emploient les Turcs, et la tradition attribue l'initiative de cette prudente mesure au sultan Amurat III. Certain jour en effet, le sultan avait aperçu un cheval hongre occupé à saillir une jument. Cette constatation l'ayant plongé dans la plus grande perplexité, il fit le jour même enlever à ses eunuques le complément de leurs organes générateurs, pour plus de sécurité personnelle. Ce n'est là du reste qu'une légende, carie procédé de Féviration totale est bien antérieur au x\f siècle.
En tout cas, semblable opération paraissait devoir mettre à l'abri du soupçon la fidélité des eunuques. Et ne serait-ce pas de cette fidélité si chèrement acquise que le terme sous lequel on les désigne tirerait son origine ? Saint Épiphane dérive en effet eunuque du verbe ejvocîv (^avoir de bons sentiments). De même Scaliger {Exerc. 277.3) £•-» voCv k'/eiv, honani nientem habere *.
1. Il est plus prudent toutefois de s'en tenir à l'étymologie généralement adoptée, qui fait dériver ce mot de 'é'jvrj, lii^ s/ = 17, garder. Eunuque, sjvoOyo:, ne signifie donc pas autre
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Dans l'Egypte ancienne, il y avait également des eunuques, et l'on a prétendu que ce furent les Babyloniens et les Perses qui importèrent en ce pays la coutume de la castration, lors de leurs premières incursions sur les rives du Nil.
Les peintures murales et les bas-reliefs sont moins explicites à ce sujet que ceux découverts à Ninive. Il est en effet très difficile, comme l'a fait remarquer Breasted, d'identifier les eunuques sur les monuments que le temps a épargnés : on ne peut se baser sur l'absence de barbe pour établir un témoignage approximatif, le visage de tous les personnages étant absolument glabre.
Rosellini déclare cependant en avoir trouvé sur certains monuments, et Lepsius donne une peinture de deux eunuques, copiée sur une tombe à Beni-Hassan, qui montre clairement leur état, selon lui, en raison de leur aspect imberbe et de leur adiposité.
Malgré la difficulté d'identification des personnages, il n'en est pas moins démontré que les eunuques existèrent de tous temps chez les Égyptiens, et quelques-unsde leurs souverains mêmes furent descastrats.
Fut-il également eunuque, cet Akhounaton qui suscita une révolution religieuse en Egypte, et renversa les statues des autres dieux pour leur substituer le culte du soleil ? C'est, en tous cas, une phy-
chose que gardien de la chambre à coucher. Comme ce serviteur était châtré, l-jvou^/oç et ses dérivés ont pris le sens de mutilé, impuissant, stérile. Cette déviation du sens étymologique est du reste fréquente dans toutes les langues.
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sionomie curieuse. L'historien Mariette, tout en le déclarant homme, pensait qu'il avait peut-être été fait prisonnier au Soudan et mutilé, ce qui eût expli" que ses formes efféminées, pareilles à celles d'un castrat. Tel est en effet le caractère invariable des représentations que l'on possède de ce roi égyptien. « Plusieurs de ses statues lui prêtent une grâce alanguie, presque maladive, qui ne manque pas de dignité ^ » « Toujours est-il que ce soi-disant eunuque aima à la passion sa femme Nofrîtîti - et qu'il en eut six filles. 11 mourut jeune et son corps fut inhumé dans la montagne, à Test d'El-Amarna, au fond d une gorge où son tombeau est demeuré perdu jusqu'à nos jours. C'est tout auprès que fut découvert un buste du souverain iconoclaste, récemment acquis pour le musée du Louvre par les soins éclairés de M. G. Bénédite, et qui constitue l'un des plus purs joyaux de l'art égyptien. La tête affinée, empreinte