Revue des Revues , 1er déc
que je rêvais, ma résolution pourtant me paraissait bien prise de résister à tout ce qu’on pourrait faire pour m’amener à la médecine. La vie de Gluck et celle de Haydn, que je lus à cette époque dans la Biographie universelle, me jetèrent dans la plus grande agitation. Quelle belle gloire! me disais-je en pensant à celle de ces deux hommes illustres; quel bel art! quel bonheur de le cultiver en grand. En outre, un incident, fort insignifiant en apparence, vint m’impressionner encore dans le même sens et illuminer mon esprit d’une clarté soudaine, qui me fît entrevoir au loin mille horizons musicaux étranges et grandioses. Je n’avais jamais vu de grande partition. Les seuls morceaux de musique à moi connus consistaient en solfèges accompagnés d’une basse chiffrée en solos de flûte, ou en fragments d’opéras avec accompagnement de piano. Or, un jour, une feuille de papier réglée à vingt-quatre portées me tomba sous la main. En apercevant cette grande quantité de lignes, je compris aussitôt à quelle multitude de combinaisons, instrumentales et vocales, leur emploi ingénieux pouvait donner lieu; et je m’écriai : « Quel
orchestre on doit pouvoir écrire là-dessus! » A partir de ce moment, la fermentation musicale de ma tête ne fit que croître et mon aversion pour la médecine redoubla.
J’avais de mes parents une trop grande crainte, toutefois, pour rien oser avouer de mes audacieuses pensées, quand mon père, à la faveur même de la musique, en vint à un coup d’Etat, pour détruire ce qu’il appelait mes puériles antipathies et me faire commencer les études médicales. Afin de me familiariser instantanément avec les objets que je devais bientôt avoir constamment sous les yeux, il avait étalé dans son cabinet l’énorme Traité d’Osléoloyie de Munro, ouvert, et contenant des gravures de grandeur naturelle, où les diverses parties de la charpente humaine sont reproduites très fidèlement.
« Voilà un ouvrage, me dit-il, que tu vas avoir à étudier. Je ne pense pas que tu persistes dans tes idées hostiles à la médecine; elles ne sont ni raisonnables ni fondées sur quoi que ce soit. Et si, au contraire, tu veux