HECTOR BERLIOZ
LA CARRIÈRE MÉDICALE DE BERLIOZ
me promettre d’entreprendre sérieusement ton cours d’ostéologie, je ferai venir de Lyon pour toi une flûte magnifique garnie de toutes les nouvelles clefs. » Cet instrument était depuis longtemps l’objet de mon ambition. Que répondre?... La solennité de la proposition, le respect mêlé de crainte que m’inspirait mon père, malgré toute sa bonté, et la force de la tentation, me troublèrent au dernier point. Je laissai échapper un oui bien faible et rentrai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit, accablé de chagrin.
Etre médecin! étudier l’anatomie! Disséquer! assister à d’horribles opérations! au lieu de me livrer corps et âme à la musique, cet art sublime dont je concevais déjà la grandeur! quitter l’Empyrée pour le plus triste séjour de la terre! les anges immortels de la poésie, pour de sales infirmiers, d’affreux garçons d’amphithéâtre, des cadavres hideux, les cris des patients, les plaintes et le râle précurseur de la mort!... Oh! non, tout cela me semblait le renversement absolu de l’ordre naturel de ma vie, et monstrueux et impossible. Cela fut pourtant,
Les études d’ostéologie furent commencées en compagnie d’un de mes cousins (A. Robert, aujourd’hui l’un des médecins les plus distingués de Paris), que mon père avait pris pour élève en même temps que moi. Malheureusement Robert jouait fort bien du violon (il était de mes exécutants pour les quintettes), et nous nous occupions ensemble un peu plus de musique que d’anatomie pendant les heures de nos études. Ce qui ne l’empêchait pas, grâce au travail obstiné auquel il se livrait chez lui en particulier, de savoir toujours beaucoup mieux que moi ses démonstrations. De là, bien de sévères remontrances et même de terribles colères paternelles.
Néanmoins, moitié de gré, moitié de force, je finis par apprendre tant bien que mal de l’anatomie tout ce que mon père pouvait m’en enseigner, avec le secours des préparations sèches (des squelettes) seulement; et j’avais dix-neuf ans quand encouragé par mon condisciple, je dus me décider à aborder les grandes études médicales et à partir avec lui, dans cette intention, pour Paris.
En arrivant à Paris, en 1822, avec mon condisciple A. Robert, je me livrai tout entier aux études relatives à la carrière qui m’était imposée; je tins loyalement la promesse que j’avais faite à mon père en partant. J’eus pourtant à subir une épreuve assez difficile, quand Robert, m’ayant appris un matin qu’il avait acheté un sujet (un cadavre), me conduisit pour la première fois à l’amphithéâtre de dissection de l’hospice de la Pitié. L’aspect de cet horrible charnier humain (1), ces membres épars, ces têtes grimaçantes, ces crânes entr’ouverts, le sanglant cloaque dans lequel nous marchions, l’odeur révoltante qui s’en exhalait, les essaims de moineaux se disputant des lambeaux de poumons, les rats grignotant dans leur coin des vertèbres saignantes, me remplirent d’un tel effroi que, sautant par la fenêtre de l’amphithéâtre, je pris la fuite à toutes jambes et courus, haletant, jusque chez moi, comme si la mort et son affreux cortège eussent été à mes trousses. Je passai vingt-quatre heures sous le coup de cette première impression, sans vouloir plus entendre parler d’anatomie, ni de dissection, ni de médecine, et méditant mille folies pour me soustraire à l’avenir dont j’étais menacé.
Robert perdait son éloquence à combattre mes répugnances et à me démontrer l’absurdité de mes projets. Il parvint pourtant à me faire tenter une seconde expérience. Je consentis à le suivre de nouvau à l’hospice, et nous rentrâmes ensemble dans la funèbre salle. Chose étrange! en revoyant ces objets qui, dès l’abord, m’avaient inspiré une si profonde horreur, je demeurai parfaitement calme; je n’éprouvai absolument rien qu’un froid dégoût; j’étais déjà familiarisé avec ce spectacle comme un vieux carabin; c’était fini. Je m’occupai, en arrivant, à disséquer la poitrine entr’ouverte d’un pauvre mort, dont les hôtes ailés de ce charmant séjour venaient se disputer les débris. — ■ A la bonne heure! me dit Robert en riant, tu t’humanises!
1. C’en était un alors : les salles de dissection n’étaient pas tenues dans l’état de propreté où elles sont maintenant.
LA CARRIÈRE MÉDICALE DE BERLIOZ
Aux petits des oiseaux je donne la pâture, Et ma bonté s'étend sur toute la nature
répliquai-je, en voyant un gros rat venir prendre sa part à la curée des moineaux.
Je suivis donc, sinon avec intérêt, au moins avec une stoïque résignation, le cours d’anatomie. De secrètes sympathies m’attachèrent même à mon professeur, Amussat, qui montrait pour cette science une passion égale à celle que je ressentais pour la musique. C’était un artiste en anatomie. Hardi novateur en chirurgie, son nom est aujourd’hui européen; ses découvertes excitent dans le monde savant l’admiration et la haine. Le
jour et la nuit suffisent à peine à ses travaux. Bien qu’exténué des fatigues d’une telle existence, il continue, rêveur mélancolique, ses audacieuses recherches et persiste dans sa périlleuse voie. Ses allures sont celles d’un homme de génie. Je le vois souvent; je l’aime.
Bientôt les leçons de Thénard et de Gay-Lussac, qui professaient, l’un la chimie, l’autre la physique, au Jardin des Plantes, le cours de littérature, dans lequel Andrieux savait captiver son auditoire avec tant de malicieuse bonhomie, m’offrirent de puissantes compensations; je trouvai, à les suivre, un charme très vif et toujours croissant. J’allais devenir un étudiant comme tant d’autres, destiné à ajouter une obscure unité au nombre désastreux des mauvais médecins, quand, un soir, j’allai à l’Opéra. On y jouait les Danaïdes de Salieri. La pompe, l’éclat du spectacle, la masse harmonieuse de l’orchestre et ses chœurs, le talent pathétique de Mme Branchu, sa voix extraordinaire, la rudesse grandiose de Dérivis; l’air d’Hypermnestre, où je retrouvai, imités par Salieri, tous les traits de l’idéal que je m’étais fait du style de Gluck, d’après des fragments de son Orphée, découverts dans la bibliothèque de mon père; enfin, la foudroyante bacchanale et les airs de danse, si mélancoliquement voluptueux, ajoutés par Spontini à la partition de son vieux compatriote, me mirent dans un état de trouble et d’exaltation que je n’essayerai pas de décrire.
J’étais comme un jeune homme aux instincts navigateurs, qui, n’ayant jamais vu que les nacelles des lacs de ses montagnes, se trouverait brusquement transporté sur un vaisseau à trois ponts en pleine mer. Je ne dormis guère, on peut le croire, la nuit qui suivit cette représentation, et la leçon d’anatomie du lendemain se ressentit de mon insomnie. Je chantais l’air de Danaüs : « Jouissez du destin propice », en sciant le crâne de mon sujet, et quand Robert, impatienté de m’entendre murmurer la mélodie « Descends dans le sein d’Amphitrite », au lieu de lire le chapitre de Bichat sur les aponévroses, s’écriait : « Soyons donc à notre affaire! Nous ne travaillons plus! Dans trois jours notre sujet sera gâté!... Il coûte dix-huit francs!... Il faut pourtant être raisonnable! » je répliquais par l’hymne à Némésis : « Divinité de sang avide! » et le scalpel lui tombait des mains...
Malgré de pareilles distractions, et tout en passant bien des heures le soir à réfléchir sur la triste contradiction établie entre mes études et mes penchants, je continuai quelque temps encore cette vie de tiraillements, sans grand profit pour mon instruction médicale, et sans pouvoir étendre le champ si borné de mes connaissances en musique. J’avais promis, je tenais ma parole. Mais, ayant appris que la bibliothèque du Conservatoire, avec ses innombrables partitions, était ouverte au public, je ne pus résister au désir d’y aller étudier les oeuvres de Gluck, pour lesquelles j’avais déjà une passion instinctive, et qu’on ne représentait pas en ce moment à l’Opéra. Une fois admis dans ce sanctuaire, je n’en sortis plus. Ce fut le coup de grâce donné à la médecine. L’amphithéâtre fut décidément abandonné. L’absorption de ma pensée par la musique fut telle, que je négligeai même, malgré toute mon admiration pour Gay-Lussac et l’intérêt puissant d’une pareille étude, le cours d’électricité expérimentale que j’avais commencé avec lui. Je lus et relus les partitions de Gluck, je les copiai, je les appris par cœur; elles me firent perdre le sommeil, oublier de boire et de manger; j’en délirai, Et le jour où, après une anxieuse attente, il me fut enfin permis d’entendre Iphigénie en Tciuride, je jurai, en sortant de
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l’Opéra, que, malgré père, mère, oncles, tantes, grands* parents et amis, je serais musicien. J’osai même, sans plus tarder, écrire à mon père pour lui faire connaître tout ce que ma vocation avait d’impérieux et d’irrésistible, en le conjurant de ne pas la contrarier inutilement. 11 répondit par des raisonnements affectueux, dont la conclusion était que je ne pouvais pas tarder à sentir la folie de ma détermination, et à quitter la poursuite d’une chimère pour revenir à une carrière honorable et toute tracée. Mais mon père s’abusait. Bien loin de me rallier à sa manière de voir, je " m’obstinai dans la mienne, et, dès ce moment, une correspondance régulière s’établit entre nous, de plus en plus sévère et menaçante du côté de mon père, toujours plus passionnée du mien, et animée enfin d’un emportement qui allait jusqu’à la fureur...
Hector Berlioz.
On ne saurait dire de Berlioz qu’il fut un « Evadé » malgré lui. La vocation de la musique, irrésistible, le tenait par toutes ses fibres; elle lui fit tout briser de ce qui eût pu s’y opposer... Qui songerait à l’en blâmer?