G. Lanson, Boileau, p. 183 et suiv
2. Les maîtres de l’architecture, il faut le dire, n’arrivaient pas à dissimuler leur dépit; ils faisaient courir sur Perrault les bruits les plus malveillants et les gens d’esprit (?) disaient à ce propos, que l’architecture devait être bien malade pour qu’on la mît entre les mains des médecins.
Depuis, les professionnels eux-mêmes ont rendu justice à l’auteur de la Colonnade. A l’époque révolutionnaire, l’architecte Yiel de Saint-Maur, ayant appris que l’église Saint- Benoît, oîi Perrault était inhumé, allait être enlevée au culte et peut-être rasée, demandait, dans une lettre écrite au Directoire du Département de Paris, le 14 juillet 1792, de consacrer le produit d’une souscription à l’un de ses propres ouvrages ( Lettres sur V Architecture) au transfert des restes de Perrault. Il proposait, en outre, d’affecter le surplus à faire les frais d’un concours pour l’Eloge du
S’il s’en était tenu là, la dispute eût peut-être été close. Mais ne s’avisa-t-il pas dans ses Réflexions critiques sur quelques passages de Longin, de contester à Perrault la gloire d’avoir fourni les dessins du péristyle du Louvre. Pour le coup, celui-ci releva le gant et répondit par une fable qui, si elle n’est pas un chef-d’œuvre du genre, aura, pour nos lecteurs, l’attrait d’être peu connue, et montre à quelles puérilités l’amour-propre blessé peut entraîner des hommes d’esprit.
Ce morceau poétique, « qui n’a jamais vu le jour, assure l’auteur des Remarques critiques sur le Dictionnaire de Bayle , d’où nous exhumons cette curieuse pièce, et qui peut-être, ajoute-t-il, ne mérite guère d’être publié (1) », a pour titre : « Le Corbeau guéri par la Cigogne ou l’Ingrat parfait. » (2)
Un Oiseau, non de ces Oiseaux De noble instinct, de beau plumage,
médecin-architecte. La souscription réayant pas été couverte, le transfert n’eut pas lieu, ce qui provoqua de la part de l’auteur de la généreuse proposition cette réflexion mélancolique : « N’y a-t-il pas à craindre que les restes de ce grand homme n’aient été jetés dans les décombres lors de la démolition de l’Eglise Saint-Benoît? » Cette crainte n’était que trop justifiée.
1. La pièce de vers qu’on va lire avait dû circuler manuscrite et être distribuée seulement à quelques intimes.
2. C’est la fable de Phèdre, Le Loup et la Cigogne, adoptée pour la circonstance, mais allongée et inférieure à l’original. L’auteur n’y brille point précisément par la modestie.
CLAUDE PERRAULT
Qui sçavent mille chants nouveaux , Qui, le long d’un sombre bocage , Joignent au murmure des eaux Le plus agréable ramage;
Mais un oiseau de brigandage, Malencontreux, noir et vilain,
Qui, volant sur une prairie,
Belle, verdoyante et fleurie,
Sans la voir, la passe soudain,
Pour aller dans quelque voirie Assouvir sa cruelle faim;
Pour le dire en moins de langage,
Un Corbeau, venant du carnage,
Fut, criant, se réfugier,
Vers la Cigogne douce el sage.
J’étouffe, disait-il, j’enrage :
Un os me bouche le gozier,
Je n’en puis dire davantage.
La Cigogne experte â l'ouvrage,
Vite, et sans se faire prier,
Lui retira l’os du passage,
Et d’être moins âpre au carnage, Avertit l’oiseau carnassier.
Il lui promit ; mais à sa guise Son mauvais destin le maîtrise.
Cet incorrigible animal S’attire encor le même mal,
Et recourt au même remède.
La Cigogne, ainsi, par deux fois,
Au besoin lui prête son aide.
Mais d’un bienfait d’un si grand poids Voyons le fruit qui lui succède :
Un jour, le glouton envieux ■f La vit , sur une métairie, \
Bâtir un nid grand, spacieux,
De la plus belle symétrie
Qui se vit jamais sous les deux.
Quoi donc! dit-il avec furie,
Je ne sçaurais que croasser,
Que déchirer, mordre et pincer,
Aux passants dire des injures
Et les plus vilaines ordures ; v
Et la Cigogne, en même tems,
Portant bonheur à sa patrie,
Et pieuse envers ses par en s,
Des gens de bien sera chérie,
Sçaura garantir les maisons De tous venins, de tous poisons,
Et de tout autre maléfice;
Guérira les maux les plus grands, Sçaura vaincre, en fait d’édifice,
Les maîtres les plus excellais !
Mais, c’est se moquer des gens.
C’est un vice, un très grand vice, D'avoir ainsi tant de talens.
Ah! je veux en faire jus lice.
CLAUDE PERRAULT
Là se trouvèrent amassez Mille oiseaux de divers plumages,
Qui ne pouvaient louer assez Le nid dont la Cigogne sage Embellissait le voisinage.
Voilà le chef-d’œuvre parfait Et du compas et de la règle ;
Voilà, disaient-ils, en effet,
La digne demeure d’un aigle.
Il est vrai, repart l'envieux,
Son architecture est divine,
Ce quelle fait charme les yeux;
Mais elle ferait encor mieux D'abandonner la médecine ;
Car l'ignorante tous les jours Mille et mille gens assassine,
Au lieu de leur donner secours.
La Cigogne ou'it ce discours Et dit, sans en être alarmée :
« D’avoir bien fait je suis blâmée,
Si l’os, que deux fois j’ai tiré,
Dans la gorge fût demeuré,
La même gorge envenimée N’eut pas blessé ma renommée.
Mais quoi! c’est un ingrat parfait,
D'un outrage il paye un bienfait. »
Despréaux ne fit pas longtemps attendre sa
réponse; il décocha à l’imprudent médecin 1 épigramme bien connue :
Oui, j’ai dit dans mes vers qu’un célèbre assassin Laissant de Galien la science infertile,
D’ignorant médecin, devint maçon habile;
Mais de parler de vous je n’eus aucun dessein, Lubin, ma muse est trop correcte :
Vous êtes, je l’avoue , ignorant médecin,
Mais non pas habile architecte.
« Regardez comme les esprits des hommes sont faits (écrivait à ce propos l’auteur du Lutrin à M. de Vivonne) ; cette réparation, bien loin d apaiser l’architecte, l’irrita encore davantage. » Nous le croyons sans peine. Perrault gronda, se plaignit, menaça de faire ôter à l’impertinent sa pension (1), ce qui eût manqué d’élégance. A tout cela, Boileau répondit « qu’il craignait ses remèdes et non pas ses menaces ».
Comment finit la querelle? Comme finissent beaucoup de combats... faute de combattants!
Boileau eut la satisfaction de se voir précédé dans la tombe par son ennemi : Perrault mourut le pre-
1. Cl. Perrault savait cependant reconnaître le mérite de Boileau. Quand il raconte la réception de ce dernier a l’Académie, il n’hésite pas à déclarer que « la harangue de M. Despréaux lui a. semblé bien faite et qu’il l’a prononcée fort bien. » V. V Amateur d’ autographes, 10 avril 1807, p. 125. .
CLAUDE PERRAULT
mier, en 1688; encore eut-il la gloire de mourir victime de son dévouement à la science : il fut emporté, à l’âge respectable de 75 ans, par une fièvre pernicieuse, contractée en disséquant un chameau putréfié (1 ) .
Claude Perrault l’architecte, l’Evadé de la médecine, succombant à une piqûre anatomique, n’est-ce pas une de ces ironies dont le sort est assez coutumier !...
1. Il fut enterre, comme nous favons dit plus haut, dans l’église Saint-Benoît, ainsi que son frère Charles.
En 1784, ThiÉry ( Almanach du Voyageur à Paris, p. 128) décrivait ainsi l’église Saint-Benoît, située rue Saint-Jacques, place Cambray. « Cette Eglise n’a rien de recommandable, que le fond du chœur refait à neuf et décoré en dedans de pilastres corinthiens, sur les dessins du célèbre Claude Perrault, premier architecte du Roi, qui fut enterré dans cette Eglise, ainsi que Charles Perrault, son frère 'puîné, et Gérard Audran, un des meilleurs graveurs que la France ait produits. Derrière le chœur est un tombeau, au-dessus duquel est un squelette estimé... » Cf. Hurtaut et Magny, Dict. hist. de la Ville de Paris, 1799; t. I, v° Benoît (Saint).