‹ Les évadés de la médecineChapitre 51 sur 117 · Lettre de Papin à Leibnitz, de Cassel, 10 juillet · texte numérisé non relu

Lettre de Papin à Leibnitz, de Cassel, 10 juillet

DENIS PAPIN

pour bien des maladies, mais moy je n’ose, crainte de faire du mai.-

Je fais pourtant grande différence entre la médecine et la chirurgie, car quoyqu’on fasse aussi bien des beveues dans celle-cy, il faut pourtant avouer que c’est un art fort utile et même nécessaire en bien des rencontres; mais pour ce qui est de la médecine, puisque vous me faites l’honneur de m’en demander mon sentiment, je vous diray, que de la manière qu’on la pratique, je la crois quelque chose de fort nuisible et j’approuve fort une comparaison que j’ay ouy faire à un médecin de Venise. C’est que tandis que la nature prépare avec le tems nécessaire tout ce qu’il faut pour cuire, précipiter et ensuitte évacuer les mauvaises humeurs, un médecin qui ordonne un remède un peu violent fait la même chose que si on allait donner un soufflet à un horlogeur tandis qu’il est attentif à mettre en œuvre plusieurs petites pièces délicates et qu’ainsy on lui fait renverser tout par terre et en perdre une partie. Celuy qui me disoit cela pratiquoit pourtant comme les autres, et s’en excusoit en disant qu’il faut prendre le monde comme il est, et que, s’il ne le faisoit pas, d’autres tousjours le feroient.

En effet, il vaut encore mieux que ce soient des gens comme cela qui fassent le métier que quantité d’autres qui ne sçavent pas seulement ce que c’est que de sçavoir quelque chose, en sorte qu’ils prennent pour des oracles toutes les pauvretés qui se trouvent dans leurs auteurs.

Il n’y a pas longtemps que nous en vîmes icy un exemple à l’occasion d’une maladie de ma belle-mère, qui avait alors soixante-quinze ans. Elle demandoit instamment qu’on luy donnât un peu de vin; le médecin, d’un ton magistral, le défendit absolument et dit que si on voulait tout gâter, il n’y auroit qu’à luy donner du vin, car elle avoit beaucoup de fièvre. Nous ne laissâmes pas de luy en donner sans en rien dire au docteur, et le soir, quand il retourna, il la trouva beaucoup mieux et elle guérit fort bien de cette maladie. Cent autres, en notre place, n’auroient pas osé désobéir à un ordre si exprès du médecin et auroient peut-

être laissé mourir la malade, faute de ce petit secours, dont la nature sentoit absolument qu’elle avait besoin.

Incidemment, Fapin nous donne, sur son propre tempérament et sur son hygiène, des indications bonnes à recueillir.

Je suis, écrit-il, d’un tempérament délicat et point du tout robuste, et de plus, j’ay tousjours été mal avec la fortune, en sorte que, faute d’un bon établissement, j’ay changé quatre fois de séjour et passé dans des pais fort différens soit pour le climat, soit pour les qualitez des alimens, ce qui suffit pour causer des maladies à quantité de personnes, cependant je vous puis asseurer que depuis trente-neuf ou quarante ans je n’ay eu aucune incommodité assez grande pour me faire garder le lit seulement un jour, et je n’ay point eu d’autre méthode pour cela que d’observer tousjours les différentes dispositions où je me sentois; et selon ce que le cœur me disoit, je mangeois et beuvois tantôt des choses propres à rafraîchir et tantôt d’autres propres à réchauffer; tantôt je me reposois et d’autres fois je faisois de l’exercice même assez violent.

D’ailleurs, je faisois assez souvent réflexion sur la vanité des choses du monde afin de pouvoir dans les occasions modérer mes chagrins et les autres passions qui ont une grande influence sur la santé du corps, et je crois que tous ceux qui suivroient la même méthode s’en trouveroient aussi bien que moy.

Revenant à la médecine, il estime que, pour la

pratiquer convenablement,

Il faudroit sçavoir cent choses que nous ignorons toutes, et il suffiroit d’en ignorer seulement une pour être exposé à faire souvent des fautes; mais pour suppléer à nostre peu de lumières, Dieu par sa sagesse infinie, a construit le corps des hommes et autres animaux en sorte que, non seulement ils peuvent se conserver en bon état, mais aussi ils peuvent fort souvent se rétablir d’eux-mêmes, quand il y a quelque chose de gâté, il

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