‹ Les évadés de la médecineChapitre 73 sur 117 · E. de Mirecoürt, Louis Véron · texte numérisé non relu

E. de Mirecoürt, Louis Véron

LE DOCTEUR VÉRON

Louis-le-Grand, où il n’aurait pas obtenu le moindre accessit : tout cèla pour venir à dire que c’était un cancre !

Mais les forts en thème sont-ils ceux qui réussissent le mieux dans la vie? Que, dès l’âge de quinze ans, le jeune pervers ait commencé à courir de cotillon, qu’il ait fréquenté de bonne heure les coulisses des théâtres, approché de très près les danseuses en jupes de gaze, il n’y a là rien qui puisse étonner : quelle induction devons-nous en tirer pour son avenir? Qu’il avait déjà la vocation du théâtre? Peut-être. En tout cas, le théâtre ne lui a pas trop mal réussi. Mais avant d'arriver à en diriger un, il avait son calvaire à gravir.

Il n’avait pas dix-sept ans qu’il débutait dans le journalisme. Abel Hugo, le frère de Victor, venait de fonder le Conservateur littéraire; Véron fut chargé de rendre compte, dans ce journal, des séances publiques de l’Académie des Beaux-Arts et de l’ Académie française. Cette prose n’était guère rémunératrice. Le père Véron jugea que son fils ne réussirait pas dans la littérature, et lui enjoignit, sans ménagements, de revenir à la maison en qualité de commis. Iî vendit donc, pendant un an, du papier, des enveloppes, des crayons et des plumes, en attendant qu’il se montrât capable de mieux se servir de ces dernières.

Mais il lui était venu, dans l’intervalle, d’autres

ambitions. Il déclara tout net à ses parents que la médecine le tentait, et que ses goûts le portaient à l’étude de l’organisme et à celle de ses infirmités.

La physiologie surtout avait ses prédilections. Sous les auspices et avec la protection de deux de ses maîtres, les docteurs Auvity et Aumont, le jeune Véron se fit admettre comme professeur à la Société des Bonnes-Lettres, fondée dans les premières années de la Restauration et placée sous le haut et illustre patronage de Chateaubriand.

Les cours de chaque professeur étaient payés à raison de cent francs la séance, ce qui, pour l’époque, était une somme appréciable. Mais n’étaient admis à professer que ceux qui « pensaient bien » et prenaient l’engagement de « défendre le trône et l’autel ». Véron soumit au conseil de la Société un projet de cours de physiologie limité aux organes des sens; il poursuivit ce cours pendant deux ans.

Ce fut à la Société des Bonnes-Lettres que Véron lit connaissance avec l’académicien Michaud, qui offrait cette particularité, qu’il ne buvait que du vin de Champagne pour adoucir sa toux, qui était continuelle et était passée à l’état de tic. Michaud, outre qu’il était un causeur des plus gais, était un homme fort instruit — on lui doit une Histoire des Croisades et une Encyclopédie biographique qui est encore fructueusement consultée. Michaud se prit

de sympathie pour le jeune Véron : il l’introduisit à la Quotidienne , qu’il dirigeait, et où il fit de nombreuses relations littéraires, qui devaient lui servir par la suite.

Revenons aux études médicales de notre futur confrère.

Nommé au concours, en 1821, premier interne provisoire des hôpitaux, il prit son rôle tout de suite au sérieux. Il se rendait, même en hiver, de la rue du Bac à la Pitié, dès cinq heures du matin, « afin d’arriver avant la voiture qui prenait dans tous les hôpitaux de Paris les cadavres non réclamés par les familles ». Il ne quittait l’amphithéâtre qu’après midi. Après avoir déjeuné, il allait respirer un air plus pur au Jardin des Plantes, et c’est au cours d’une de ces promenades hygiéniques qu’il fut requis, un jour, pour collaborer à la dissection d’un éléphant mort de maladie.

Plus tard, ses matinées se passèrent dans les hôpitaux; il fit un service d’externe, puis d’interne, à la Charité, dans les salles de chirurgie, où trônait alors Boyer, que l’on appelait familièrement le père Boyer. A Boyer succéda Roux. Entre temps, notre étudiant suivait les cliniques de Dupuytren, dont les opérations audacieuses provoquaient son admiration.

Le jeune Véron fut ensuite attaché aux salles de médecine, sous la direction de Fouquier et de Cho-

mel. A l’hôpital Saint-Louis, il eut pour maîtres Riehèrand et Riett; à l’hôpital des Enfants-Malades, il fut l’élève de Guersant. Aux Enfants-Trouvés, Véron fut l’auxiliaire, intelligent et dévoué, de Baron, qui fut, sous la Restauration, médecin des Enfants de France.

Tous les matins, thermomètre en main, il mettait une quinzaine de nouveau-nés, affectés d’endurcissement du tissu cellulaire {sic), dans un bain de vapeur, que, dit-il, « par conscience et par humanité » il subissait avec eux. « Ces pauvres enfants et moi, nous confie-t-il, nous sortions de ces étuves rouges comme des homards cuits. Ces souffrantes ébauches des formes humaines poussaient des cris que n’ont pu me faire oublier les points d’orgue de Mme Damoreau, la voix de Nourrit et le chant si expressif de Duprez. »

A entendre notre mémorialiste, il aurait pratiqué, dans une seule année, l’autopsie de plus de cent cinquante nouveau-nés; étudié, dans une cuillère, les gouttelettes de lait de plus de deux cents nourrices, que l’administration des hôpitaux envoyait recruter dans les provinces. « On les amenait et on les remmenait avec leur nourrisson, dans des voitures construites pour ces fréquents voyages. Ce n’était qu’après cet examen qu’on leur confiait au plus vite les enfants dont le séjour prolongé à l’hospice était toujours dangereux malgré

U: DOCTEUR VÉHON

les soins de ces pieuses sœurs, si pleines de tendresse pour cette nombreuse famille adoptive.» (1)

Un premier insuccès dans un concours refroidit le zèle de l'étudiant. On pouvait concourir trois années de suite, Véron ne renouvela pas l’épreuve. Battu et découragé, il résolut de divorcer d’avec la médecine. Ce qui, pour tout autre, eût été une cause de ruine, allait devenir pour lui le point de départ d’une fortune exceptionnelle.

Mais que de péripéties avant d’en arriver là! Quelle existence de dissipation avant de se ranger à la vie sérieuse! L’étude de l’anatomie et de la pathologie est dépourvue de charme, et que de tentations s’offrent à un jeune étudiant! Les seules ressources que Louis Véron tenait de ses parents consistaient en une somme mensuelle de vingt francs, qui, pour employer son expression, ne survivaient pas à la journée. Il offrait à dîner à quelques amis, allait au théâtre et achevait la soirée au café du Roi, alors situé au coin de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et où il était sûr de rencontrer « quelques journalistes, quelques vaudevillistes et quelques gens d’esprit ». Il fallait ensuite penser à augmenter ou renouveler son capital ! Un jour, il vendit un squelette : un squelette très complet valait alors vingt-cinq francs. Parfois

1. Docteur L. Véron, Mémoires dé un Bourgeois de Paris , t. I, 5. Paris, Gabriel de Gouet, 1853.

il recourait à un autre moyen, qui ne lui réussit pas toujours : il s’asseyait à une des tables de jeu qui faisaient fureur à cette époque au Palais-Royal, et, si souvent il gagnait, plus souvent encore il y laissait des plumes.

En 1822, il était en mesure de passer ses derniers examens pour être reçu docteur, quand, le 23 novembre de cette même année, une ordonnance du roi supprima la Faculté de médecine de Paris. Le libellé de cette ordonnance et ses considérants sont intéressants à lire à distance.

Considérant, y était-il dit, que des désordres scandaleux ont éclaté dans la séance solennelle de la Faculté de médecine de Paris le 18 de ce mois, et que ce n’est pas la première fois que les étudiants de cette école ont été entraînés à des mouvements qui peuvent devenir dangereux pour l’ordre public.

Considérant que le devoir le plus impérieux des professeurs est de maintenir la discipline, sans laquelle l’enseignement ne peut produire aucun fruit, et que ces récidives annoncent dans l’organisation un vice intérieur auquel il est pressant de porter remède.

Sur le rapport de notre ministre secrétaire d’Etat, au département de l’intérieur, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Article Premier. — La Faculté de médecine de Paris est supprimée.

La dissolution de l’ancienne Ecole de médecine fut, sous la Restauration, une des mesures qui indisposèrent le plus le corps médical, qui passa, dès ce jour, en majeure partie, à l’opposition : on

LE DOCTEUR VÉRON

s’en aperçut lors de la Révolution qui éclata huit ans plus tard.

L’ordonnance que nous venons de rappeler éliminait de la Faculté des professeurs d’un mérite reconnu; il nous suffira de citer les noms de Pinel, Chaussier, de Jussieu, Desgenettes, Dubois, Pelletan et Vauquelin. Les nouveaux professeurs n’étaient pas tous, tant s’en faut, dénués de valeur. Ils se nommaient Laënnec, Alibert, Deneux, Bougon, Gayol, etc. De tous ces praticiens plus ou moins notoires, Véron ne parle que d’Antoine Dubois, de Desgenettes, de Pelletan et de l’accoucheur Deneux.

Dubois avait été souvent appelé en consultation chez le père de Louis Véron; celui-ci avait pu ainsi l’observer de près. C’était « un petit homme, d’une physionomie sympathique, animée et spirituelle. Il fut chauve de bonne heure ». Toute sa vie il porta le même costume : un habit à larges basques, un gilet de coupe républicaine, un pantalon presque collant, des bottes à mi-jambes, garnies d’un liseré de velours. « Mon costume, disait-il, ne va jamais chercher la mode; mais la mode vient quelquefois chercher mon costume. » La parole brève, il tutoyait tout le monde. Quand il apprit que Boyer lui avait été préféré comme chirurgien de l’Empereur, Dubois dit à Corvisart : « Pourquoi ne m’avais-tu pas mis sur ta liste? N’étais-je pas, tout

LKS ÉVADÉS Dli LA MÉDUCINli

IG

aussi bien que Boyer, d’étoffe à faire un premier chirurgien? — - Je ne t’ai pas mis sur la liste, répondit Corvisart, parce que je voulais être le maître. » Cela n’empêcha point Dubois d’être choisi plus tard par Napoléon, comme accoucheur de l’impératrice.

Lorsque vint la Restauration, Dubois fut loin de montrer la même philosophie que Boyer; celuici se contenta de lire un chapitre de Sénèque pour se consoler de sa disgrâce. Dubois fit ses offres de service au nouveau gouvernement et eut l’affront d’un refus. Il fut éliminé de l’école en 1822, mais il fut réintégré avant qu’éclatât la nouvelle révolution. Il fut même nommé doyen dans les premiers jours qui la suivirent.

Véron semble professer une grande admiration pour Desgenettes, qu’il ne craignait pas de comparer à Xénophon et à Thucydide, et dont il vante la réputation d’esprit. Desgenettes était surtout un plaisant et un railleur. C’est lui qui, à un examen sur l’hygiène, demandait à un candidat où commence la digestion. « Dans la bouche répond l’élève. — Non, Monsieur, la digestion commence dans la cuisine. »

Desgenettes est un des rares hommes qui aient osé tenir tête à Napoléon. L’Empereur, qui le jugeait bavard et entêté, lui dit un jour : « Vous êtes Breton, vous? — Pâs tout a fait, répliqua l’in-

LE DOCTEUR VÉRON

terpellé; ma mère était Bretonne; mais, comme mon père, j’ai l’honneur d’être Normand. » Nous voudrions pouvoir rapporter tout ce qu’écrit Véron de Larrey, de Récamier, le médecin appelé dans les situations désespérées; de Dupuytren, qui inspirait le respect et la crainte, mais laissait voir parfois de la sensibilité, presque de la tendresse. « Dupuytren était invariablement vêtu d’un habit vert, d’un gilet blanc et d’un pantalon bleu. Ce costume fut, pour ainsi dire, pendant plusieurs années, un uniforme chirurgical. »

Le chirurgien Lisfranc fut « l’ennemi et la caricature de Dupuytren »... Il poursuivait de ses injures, dans ses leçons, tous les professeurs de l’Ecole de Médecine qui avaient refusé de l’admettre parmi eux. C’est Lisfranc qui disait : « Ces c... de l’école de médecine me reprochent d’être mal élevé; qu’on me f... dans un salon avec eux, et on jugera. » Lisfranc succomba, jeune encore, à la fièvre typhoïde. Il se plaisait à répéter : « Les médecins meurent de faim ou de fatigue. » Il oubliait qu’ils meurent quelquefois de maladies, mais celles-ci ne proviennent-elles pas souvent des fatigues de la profession?

Cette profession, Véron a toujours été très fier d’y appartenir, et s’il s’en évada, il tint à conserver toujours de son premier métier au moins le titre, sauf à illustrer son diplôme par des moyens tout à

fait étrangers à la thérapeutique et à la pathologie. On a pu dire de lui que « tout en cessant d’être médecin, il demeura docteur. Ce fut, pour lui, moins une qualité qu’une qualification. Jamais plus son nom patronymique ne fut prononcé sans cette mention, devenue purement honoraire. Son prénom même disparut pour faire place à ce surnom » (1).

Après avoir passé sa thèse (2), le 23 août 1823, il songea aussitôt à s’installer.

Quel quartier allait-il choisir pour y tenter la fortune? Il arrêta son choix sur la Chaussée d’ Antin, et prit un logement modeste rue Gaumartin. Il était depuis quelque temps lié avec un pharmacien habitant cette rue et qui s’appelait Régnault. Nous verrons tout à Y heure combien cette relation lui fut profitable.

Ses débuts dans la carrière médicale faisaient mal augurer de son avenir. Il a conté ses déboires avec une sincérité à laquelle nous avons le devoir de rendre hommage. Les clients n’encombraient pas

Page 1