LOUIS VERON
LE DOCTEUR VÉRON
dont on a, d’ailleurs, exagéré quelquefois l’épicurisme, car il était très sobre. Il fut surtout un homme favorisé par la chance, et qui sut la seconder.
Certes, il s’entendait à soigner sa publicité; il a entretenu sa notoriété par sa façon de s’habiller; par ses dîners, auxquels il conviait tout ce que Paris comptait d’illustrations en tous genres; par ses libéralités, placées le plus souvent à gros intérêts; par des liaisons dont il ne faisait pas mystère, dont il était même très vain. Une, entre autres, fut célèbre et nous aurons à en reparler. Mais ce qui fait l’étrange, le particulier de sa vie, c’est que, presque sans transition, il passa de la situation pénible du médecin sans clientèle, du praticien discrédité, à celle des heureux de ce monde, à qui la fortune sourit comme par miracle, sans qu’ils paraissent avoir rien fait pour la violer.
Du jour au lendemain, pourrait-on dire, le docteur Véron, dont l’existence allait devenir un problème à la solution incertaine et sans cesse ajournée, se vit, tout d’un coup, entouré de toutes les superfluités d’une vie luxueuse que, dans ses rêves les plus ambitieux, il n’avait jamais osé espérer. Pendant près d’un demi-siècle, il lui fut donné de goûter à toutes les satisfactions, toutes les joies qui allaient se présenter à son esprit, à son cœur, à ses sens, sous toutes les formes : « bonne chère et
belle musique, bon vin et bons amis, santé et réputation ».
Dans l’examen qu?il a fait de sa propre conscience, avec une sincérité que ses détracteurs euxmêmes se sont plu à reconnaître, dans ces Mémoires d’un bourgeois de Paris qui sont la source la plus sûre de documentation pour qui veut établir son curriculum vitæ, le docteur Véron ne se défend pas de convenir qu’il a profité d’un heureux concours de circonstances à peu près indépendantes de sa volonté. On en jugera mieux quand on connaîtra son entrée et ses débuts dans l’existence, tels qu’il en a fait lui-même le récit, que viendront modifier à peine les relations de contemporains.
Louis Véron naquit le 5 avril 1798, dans une arrière-boutique de la rue du Bac : son père était marchand papetier. Un folliculaire (1), qui ne dissimule pas sa malveillance à l’endroit de notre héros, écrit qu’à six ans — - quelle précocité, grands dieux! — le gamin «buvait comme Bacchus en bas âge, mangeait comme un ogrillon, préférait à l’alphabet une cuisse de volaille, et prenait, sans autorisation, dans les armoires, croûtes de pâté, massepains et confitures. » Avons-nous besoin d’ajouter que toutes ces allégations sont de la haute fantaisie et de pure invention? Nous ne saurions davantage certifier qu’il fît ses classes à