SE RETIRANT SOUS SA TENTE
Caricature de Daumier ( Charivari )
LE DOCTEUR VÉRON
son escalier; un jour, cependant, on vint le chercher en toute hâte : un de ses amis, ancien élève en médecine, venait d’être pris d’une indisposition subite, et ne voulait recourir qu’à ses conseils. Il s’agissait d’une fluxion de poitrine. Le jeune docteur fit à son client jusqu’à huit saignées consécutives ; « un quart d’heure après chaque saignée, tous Les symptômes graves, la toux, les crachements de sang et surtout les étouffements, reparaissaient avec une nouvelle intensité ».
La crainte de voir mourir dans ses bras un ancien camarade dans toute la force de la jeunesse, plus que celle de compromettre une réputation à son aurore, lui fit prendre un sage parti avant d’entreprendre une neuvième phlébotomie. Il se résolut à faire appeler deux confrères, dont l’autorité pût le couvrir, et dont les conseils pouvaient le guider dans son inexpérience. L’un prétendit que son malade était un homme mort; l’autre ne voulut jamais engager sa responsabilité par un oui ou par un non. Véron prit sur Lui de pratiquer la neuvième saignée, larga veaa, largo vulnere. Agréable surprise! Son audace est récompensée. Un bien-être marqué succède à cette émission sanguine; une demi-heure, une heure, puis deux heures se passent sans un retour des symptômes inquiétants. Le patient retrouve un sommeil tranquille; on peut le tenir pour sauvé!
Ce malade, qui revenait de si loin, était Ferdinand Langlé, fils de Langlé, le musicien, cousin d’Eugène Sue et neveu du baron Sue, ancien médecin de l’impératrice Joséphine. Ferdinand Langlé déserta, comme L. Véron, la médecine, fit représenter maints vaudevilles et finit comme... entrepreneur de l’administration des pompes funèbres ! Il avait peut-être manqué sa voc&tion en quittant notre profession.
Cette cure miraculeuse n’est pas le seul haut fait dont ait pu se glorifier notre personnage.
Une nuit, à trois heures du matin — c’est Véron lui-même qui a conté l’histoire — je fus réveillé par mon portier, suivi de deux ou trois femmes; on venait me prier de porter secours à une vieille concierge d’une maison voisine : elle avait depuis plus de six heures un saignement de nez que les nosographes ont illustré du nom d ’ épistaxis. Quelques médecins appelés avaient déjà conseillé l’emploi de la colophane et de la glace : l’emploi de ces astringents avait été sans résultat; mais, passé minuit, aucun de ces médecins, dont la réputation était faite, et qui préféraient la clientèle de jour à la clientèle de nuit, n’avait voulu porter de nouveau secours.
Le tamponnement de l’ouverture, postérieure et antérieure, des fosses nasales, me parut le seul moyen de salut. Il n’y avait pas de temps à perdre; le pouls était filiforme; la malade avait déjà eu de nombreuses syncopes; je n’avais jamais pratiqué cette opération délicate, plus pénible que douloureuse pour le patient.
Toutes les portières, émues et inquiètes, étaient là. Je me surpris plus d’habileté et d’adresse que je ne l’espérais; l’opération ne dura que peu de temps, on ne vit plus s’écouler une seule goutte de sang.
LE DOCTEUR VÉRON
Tous les témoins de cette scène me prodiguaient leurs bénédictions. On s’extasiait de mon savoir, de mon habileté de chirurgien et de mon dévouement à l’humanité. Peut-être plus encore par goût pour l’éloge que par crainte d’accidents, je déclarai, aux applaudissements de tous, que je passerais le reste de la nuit auprès de la malade (1).
Avoir réussi à sauver une concierge, le jeune docteur crut sa fortune faite. Peu de jours après, il comptait trois clients... de jour; et, parmi ces clients, une cliente d’un certain âge, fortunée et fort obèse. « On ne parle, Monsieur, lui dit-elle en l’accueilLant, que de votre habileté, de votre savoir; je quitte mon médecin pour recevoir les soins d’un homme déjà si célèbre. Toute ma société fera certainement comme moi, vous aurez en peu de temps la plus brillante clientèle de Paris. »
Il s’agissait de faire une saignée chez une personne qui, nous le répétons, était monstrueusement grasse. Soit qu’il fût troublé, soit qu’il eût de la difficulté à découvrir la veine dans cette épaisseur de tissus, l’opérateur plonge vainement la lancette au lieu d’élection. Trois tentatives restent sans résultat, le sang n’apparaît pas! Alors la scène change; l’enthousiaste de tout à l’heure se répand en récriminations : « Vous n’êtes qu’un maladroit, s’écrie la patiente exaspérée; le plus petit chirur-