‹ Les évadés de la médecineChapitre 76 sur 117 · Mém. d’un Bourgeois de Paris, t. I · texte numérisé non relu

Mém. d’un Bourgeois de Paris, t. I

gien saigne mieux que vous. Que je plains les malades qui se mettent entre vos mains ! Pansezmoi au plus vite et alitez-vous- en ; me voilà peutêtre estropiée pour la vie! »

Une saignée manquée avait fait s’écrouler tous les châteaux en Espagne que le jeune praticien avait déjà construits en imagination. Rentré chez lui, le docteur dit à son valet de chambre : « Justin, je ne veux plus faire de médecine, pas même de saignée; et si on vient vous demander un médecin, vous répondrez qu’il n’y en a plus dans la maison. » Ce n’est pas sans regrets, mêlés de quelque amertume, que le docteur Véron renonçait à une profession dont il savait estimer à son prix la grandeur et la beauté. Ses réflexions à ce sujet ne sont dénuées ni de justesse ni d’à-propos.

L’étude de la médecine, écrit-il, rapporte surtout de précieux profits à l’intelligence; l’étude de l’homme animal conduit vite à une observation pratique de l’homme moral, et le médecin est le seul à bien lire tout ce qui est écrit sur le visage humain. L’étude de la médecine, dont le cadre est si vaste, et qui comprend tant de sciences diverses, exerce puissamment la mémoire et accoutume l’esprit à des classifications logiques et à des méthodes claires et raisonnées... L’étude de la médecine élève l’âme et donne de la force et de la vérité à l’esprit et au caractère et inspire cette haute et courageuse philosophie qui ne saurait exclure ni les dogmes de la religion ni les élans de la foi.

LE DOCTEUR VÉRON

Véron croyait à la conciliation du laboratoire et de l’oratoire; la question est, en réalité, plus complexe qu’il ne l’imaginait.

Le docteur Véron a surtout aimé la médecine, parce qu’elle a été l’éducatrice de grands esprits. Il rappelait, non sans orgueil, le nom des illustres transfuges de notre art : l’immortel Rabelais; le satirique Gui Patin, plus célèbre par ses lettres que par ses travaux scientifiques; Claude Perrault, l’auteur de la colonnade du Louvre, ce chef-d’œuvre d’architecture devant lequel s’émoussèrent les railleries de Despréaux; le philosophe Locke; Bernier, le grand voyageur; Hermann, comte de Lestocq, conseiller intime et favori de l’impératrice de Russie Elisabeth; Struensée, premier ministre du roi de Danemark Christian VII, et qui eut la tête tranchée en 1772; l’économiste Quesnay, qui eut la confiance, en tant que médecin, de Louis XV et de Mme de Pompadour; le grand physiologiste Haller, philosophe, poète et romancier. Les naturalistes Tournefort, Daubenton, les Jussieu appartenaient on le sait à notre docte corps; de même que les chimistes Foureroy, Chaptal et Berthollet. Et nous n’aurions garde d’oublier, Cuvier, de Blainville, Marat, plus connu comme démagogue que comme docteur en médecine.

Il serait trop long d’énumérer ceux des nôtres qui ont sacrifié à la politique; il nous suffira de

rappeler que l’un d’eux fut président de l’Assemblée constituante, Bûchez, auteur de V Histoire parlementaire de la Révolution française ; son concurrent au fauteuil présidentiel, Trélat, fut nommé quelque temps après ministre des travaux publics. Le docteur Véron rappelait encore que Recurt, médecin et accoucheur distingué, fut ministre de l’intérieur et Bixio ministre du commerce. Nous pouvons également compter dans nos rangs deux préfets de police : Ducoux et Gervais (de Caen).

Sur cette liste — incomplète — des Evadés de la Médecine nous pouvons ajouter un nom, celui de Véron lui-même.

Il cessa, en effet, toute pratique, pour faire du journalisme : en 1829, le docteur Véron fondait la Revue de Paris. Mais, avant d’en venir à cette phase de sa carrière, nous voulons dire comment il amassa une de ces fortunes rapides, avec laquelle toutes les ambitions lui furent permises.

Nous avons relaté comment il avait fait la connaissance d’un pharmacien de son quartier, inventeur d’une pâte pectorale qu’il avait eu l’idée de découper en losanges, ce qui était alors une nouveauté. Véron comprit tout le parti qu’on pourrait tirer de la publicité pour développer la vente d’un produit dont la réputation n’avait pu franchir les limites de l’offfcine où il était préparé. Il inventa, pour tout dire, la quatrième page des journaux; il

Page 1