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SAINTE-BEUVE, PHYSIOLOGISTE

Parmi les évadés de notre art, nous nous enorgueillissons à double titre de compter l’incomparable critique psycho-pathologique, avant la lettre, que fut Sainte-Beuve.

Ayant débuté par la médecine, il est entré dans les salles de dissection, il a revêtu le tablier d’hôpital; et, après qu’il eut abandonné scalpel et bistouri, il garda à tout jamais, de ses premières études, cette méthode d’analyse scientifique qu’il a, on sait avec quel bonheur, appliquée à ses modèles. Ces personnages de l’histoire littéraire, il en a peint les portraits, par touches menues, comme un peintre qui serait micrographe, mais en s’attachant à fixer, comme un « naturaliste des esprits » qu’il prétendait être, leur tempérament, leurs racines, leur terre, leur atmosphère, tout ce qui, en un mot, peut expliquer leur genèse et leur développement. Il fut, à sa manière, un prosecteur, selon le mot de Jules Claretie.

Sa critique fut initiatrice, a écrit à son propos

Albert V.andal. Avant lui, on jugeait un ouvrage en l’isolant de son auteur. Sainte-Beuve s’applique à scruter ila nature, physique et morale, de l’écrivain qu’il veut pénétrer; il tâche de revivre sa vie, d’entrer, aussi avant que possible, dans la familiarité de son être; il s’efforce d’expliquer, pour tout dire, le livre par l’homme. On voit sans cesse reparaître le physiologiste, le Médecin, sous le littérateur.

Dans sa Physiologie du Mariage, Balzac a formulé cet aphorisme, qu’un homme ne doit pas se marier sans avoir étudié l’anatomie et disséqué au moins une femme. Sainte-Beuve pensait, de même, qu’on devait préluder aux fonctions du critique par des dissections nombreuses et des études médicales approfondies.

Peut-être cherchons-nous bien loin l’explication de ses déterminations; peut-être ne songeait-il guère en fixant son choix sur la médecine, qu’elle lui serait plus tard de quelque secours; mais il se plut, maintes fois, à reconnaître, à proclamer de combien il lui était redevable, et c’est l’essentiel à consigner.

A la sortie du collège, comme tous les écoliers de son âge, Sainte-Beuve n’avait pas, à véritablement parler, des aptitudes bien déterminées, hésitant, selon sa propre expression, entre plusieurs velléités et vocations.

SAINTE-BEUVE

SATNTE-BEUVE

Un instant, il avait voulu tâter du barreau; il lui eût été loisible, à la suite d’un concours des plus brillants, d’entrer dans un très bon rang à l’Ecole Polytechnique; il se tourna vers la médecine, autant sur les instances de sa mère que parce qu’il avait un goût décidé pour la science médicale.

Dans la préface de Joseph Delorme, qui est, pour une bonne part, une autobiographie, Sainte-Beuve nous a livré ses impressions sincères, comme à son ordinaire.

Je me suis tourné, écrit-il, vers ces deux professions — (la médecine et le droit) — indépendantes et inviolables, auxquelles les hommes remettent le soin de ce qu’ils ont de plus cher, la santé, ou l’honneur et la fortune... Je me décidai pour la médecine. Elle est de tous les temps et de tous les lieux. Véritablement utile aux hommes, lorsqu’on l’exerce avec zèle et intelligence, souvent elle donne plus que la santé, elle leur rend le bonheur; car tant de maladies viennent de l’âme, et la consolation morale en est le meilleur remède. L’argent, d’ailleurs, qu’on gagne auprès des riches, permet non seulement de n’en pas exiger des pauvres, mais de partager le sien avec eux; de recevoir des uns pour rendre aux autres, d’être un lien actif entre les conditions les plus opposées et de réparer en quelque sorte cette inégalité que la société conserve et que désavoue la nature.

Sainte-Beuve allait avoir .dix-neuf ans, quand il prit sa première inscription de médecine : celle-ci est du 3 novembre 1823. Grâce aux recherches entreprises dans les archives de la Faculté, à l’instigation du professeur Pinard qui, étant interne,

avait assisté et sans doute participé à l’autopsie de Sainte-Beuve, nous savons aujourd’hui d’une manière positive, que Sainte-Beuve a pris quatorze inscriptions trimestrielles, du quatrième trimestre de l’année 1823 au premier trimestre de l’année 1827. Deux trimestres s’écoulèrent sans qu’il fît acte de scolarité; la quinzième inscription lui fut délivrée au cours du quatrième trimestre

Le registre de 1828 ne porte pas mention que Sainte-Beuve ait pris sa seizième inscription ; il est donc à présumer qu’il dut interrompre à cette époque sa scolarité. D’autre part, comme les étudiants ne pouvaient se présenter aux examens qu’après avoir suivi pendant quatre ans l’une ou l’autre des Ecoles de médecine et acquitté les frais d’études, Sainte-Beuve, n’ayant pas payé les droits afférents à la seizième inscription, n’a pas dû subir les examens probatoires (1).

Dans une notice sur sa vie, qu’il envoyait à un

1/ Nous empruntons ces renseignements très précis à une thèse excellente sur «Sainte-Beuve, l’homme. et l’œuvre», présentée à la Faculté de médecine et de pharmacie de Lyon, par M. Francis Voizard, sous l’inspiration du professeur Lacassagne. M. Voizard, on peut le dire, a épuisé le sujet et on ne pourra guère après lui glaner autre chose que des broutilles; il est, toutefois, juste d’ajouter qu’avant notre jeune confrère, on avait étudié Sainte-Beuve médecin avec quelque développement, et que ces travaux d’approche n’auront pas été inutiles pour édifier le monument définitif

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