J. d’ÂRÇAY, La Salle à manger du T) odeur Véron
négligeables (1), qu’au despotisme qu’elle exerça sur Monsieur , et au sans-gêne dont elle usait envers les invités de Monsieur. Elle avait le gouvernement de la cuisine et de la salle à manger, mais, en outre, celui de l’antichambre et de la chambre à coucher, il n’y avait pas de meilleur truchement pour obtenir une audience du docteur, et les personnages les plus considérables devaient passer par son entremise. Les malins feignaient de prêter une oreille complaisante aux aperçus politiques dont Sophie était prodigue, afin de gagner ses bonnes grâces et, par suite, celles de son maître.
Mais c’est assez parler du cordon-bleu, retournons à notre sujet, et concluons.
Sans avoir jamais pu compter ni comme littérateur, ni comme artiste, ni comme homme politique,
1. « La table du Docteur Véron, nous conte Amédée Latour, le Simplice de l’Union médicale (5 oct. 1867), était abondante, certainement; c’était la table d’un bourgeois très cossu, faisant bien les choses, mais sans folle prodigalité; c’était une large hospitalité, ordonnée par une main sage et prévoyante. L’incomparable talent de Sophie, son génie véritable, consistait à transformer des choses simples et presque vulgaires en mets délicieux. Quoi de plus commun, par exemple, que le canard aux olives? Eh bien, sous les habiles mains de Sophie, ce canard vulgaire prenait une distinction inouïe. Qui n’a pas goûté du gigot braisé préparé par Sophie ne peut s’imaginer ce qu’une main savante peut faire de ce plat familial... Le véritable philosophe n’est pas révolutionnaire, il est réformateur. Sophie était un admirable réformateur de la cuisine bourgeoise. »
LH DOCTEUR VERON
le docteur Véron fut une sorte de Mécène, un La Popelinière transplanté clans notre société moderne. Au xvme siècle, il eût été fermier général; au siècle suivant, il fut bourgeois de Paris, c’est-à-dire citoyen riche et considéré, bien moins en raison de l’élévation des postes qu’iil occupa, que de l’influence et de l’autorité qu’il en savait tirer par ses relations.
La vie privée du docteur Véron n’a certes pas été
à l’abri de toute critique, sa moralité ne fut pas toujours irréprochable; mais n’est-il pas allé au-devant de notre indulgence, en se peignant lui-même, sans se flatter outre mesure, jusqu’au-dessous du buste et de l’estomac, confessant ses faiblesses et ses légèretés avec une sincérité qui rappelle celle de Jean-Jacques? Nul n’a raconté plus plaisamment l’histoire de ses mécomptes et de ses déconvenues, «l’odyssée de ses désappointements».
On s’est montré peut-être bien sévère pour ce (lui ne fut souvent que peccadilles. Ses travers ou ses vices ne doivent pas nous faire oublier qu’il fut bon et généreux, que jamais ne sortit de sa bouche un mot cruel, ou simplement désobligeant, contre ses ennemis les plus acharnés. Ses charités ne se comptent pas; ses offrandes spontanées aux souscriptions ouvertes de toutes parts témoignent de sa générosité.
Cette vie, dont beaucoup ont exagéré l'épicurisme,
fut-elle heureuse? Un de nos confrères, qui avait vécu dans son intimité, a répondu par avance à cette question : « Le ciel des tristesses et des défaillances, écrit-il, a dû souvent, dans les derniers temps de la vie de Véron, assombrir le ciel riant des plaisirs et des fêtes. » Mais l’heureux caractère du docteur reprenait le dessus; celui-ci chassait bien vite ces papillons noirs et reprenait sa place au fauteuil de l’Opéra, ou au balcon de son appartement de la rue de Rivoli, d’où il voyait défiler, sous ses yeux amusés, le décor aux mille facettes de la Comédie humaine.