‹ Les évadés de la médecineChapitre 94 sur 117 · Portraits de femmes · texte numérisé non relu

Portraits de femmes

SAINTE-BEUVE

Sainte-Beuve rapporte un détail précieux à recueillir pour les biographes de son adolescence :

Ma première jeunesse, écrit-il, du moment cpie j’avais commencé à réfléchir, avait été toute philosophique et d’une philosophie positive, en accord avec les études physiologiques et médicales auxquelles je me destinais.

Alors qu’il suivait, au collège Bourbon, le cours de philosophie de Damiron, le jeune étudiant se rendait tous les soirs rue de Valois, de 7 à 10 heures, à T Athénée, pour y écouter les Magendie, les Robiquet, les de Blainville, qui dissertaient à tour de rôle sur la physiologie, la chimie, l’histoire naturelle. « J’ai commencé, franchement et crûment, écrira-t-il plus tard, par le xvme siècle, le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck, etc., la physiologie : là est mon fonds véritable. »

C’était l’époque où se manifestait, parmi la jeunesse des écoles, une grande fermentation. On était en pleine réaction cléricale et il y avait quelque courage à ne pas s’enrôler dans le camp des puissants du jour. Sainte-Beuve contait, à ce sujet, une anecdote caractéristique.

Un administrateur des hospices, M. de Montmorency, venait de mourir; on célébra, pour honorer sa mémoire, un service dans chaque hôpital. Le professeur Alibert, médecin du Roi, dit aux élèves à qui il portait intérêt : « Ne manquez pas d’y aller,

cela fera bien !» Vraisemblablement, Sainte-Beuve avait ouï le propos de ses oreilles, alors qu’il faisait son stage à l’hôpital Saint-Louis, où Aiibert avait un service des plus suivis.

Outre Aiibert, Sainte-Beuve avait eu pour maître Richerand, qu’il estimait peu : un charlatan ! s’écriait-il. Richerand occupait alors la chaire de clinique chirurgicale, après avoir professé ta physiologie. Par contre, Sainte-Beuve conserva toujours un culte profond pour un autre de ses maîtres, le grand chirurgien Dupuytren. Sur la fin de sa vie, le critique confiait au Dr Grenier, dont la thèse venait d’être refusée à ta Faculté (1), qu’il avait eu l’honneur d’être « roupiou » chez Dupuytren, et même qu’il avait ceint, un matin, le tablier d’interne, pour remplacer un de ses camarades absent.

Sur les rapports de Dupuytren avec Sainte-Beuve, Jules Janin, qui devait succéder à celui-ci à l’Académie française, a commis quelques inexactitudes qu’il convient de ne pas laisser passer sans les relever.

M. Dupuytren, proclame-t-il, remplaça soudain dans l’admiration du jeune Sainte-Beuve fauteur de Gil Blas, qui disait si bien : « Mes amis, soyons d’humeur

1. Cette thèse, sur le libre arbitre humain, fut violemment attaquée à la tribune du Sénat par Mgr. Dupanloup, et Sainte-Beuve se constitua l’avocat d’office du Docteur Gre¬

nier.

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