‹ Les évadés de la médecineChapitre 95 sur 117 · ALIBERT · texte numérisé non relu

ALIBERT

SAINTE-BEUVE

facile, et l’Univers est à nous. » Il voulait être, avec cette obstination généreuse qu’il portait en toute chose, un élève de VHôtel-Dieu; mais l’aspect de ces affligés, leur peine silencieuse, la mère au chevet de son fils, le vieillard mourant seul, abandonné!... le jeune étudiant en médecine y perdit bientôt tout son courage.

Il avait apporté de sa ville natale une tranquillité, un enjouement qui ne pouvaient guère s’accommoder avec ces arrêts quotidiens de souffrance et de mort. Quel meilleur prétexte à ne pas entreprendre une chose aussitôt qu’on en doute! Au premier doute, il se retira de cette entreprise qui avait été la première ambition de Descartes. Cependant, semblable à la sage-femme athénienne, il resta le plus habile accoucheur des esprits dont ce siècle se glorifie.

Ce dernier jugement mis à part, le reste n’est que phraséologie creuse.

Pour quelle raison Sainte-Beuve avait-il abandonné une carrière vers laquelle il se sentait attiré? « Je voulais voir, écrivait-il, bien des années après, à un de ses amis, suisse, M. Just Olivier et quand j’ai vu ce que je désirais, je ne me suis pas senti le courage d’exercer : la pratique me rebutait. » Il semble que sa mémoire l’ait desservi, au moins sur ce point, car les motifs de sa désertion sont plus honorables encore que ceux qu’il invoque.

Afin de représenter et faire figure, en attendant la clientèle, il faut faire face à des dépenses relativement considérables, s’imposer d’assez dures privations, ou contracter des dettes. Les dettes, Sainte- Beuve en avait horreur; son humeur régulière, son

caractère fier et droit, s’en seraient offensés, h’atêa en tout lui faisait peur.

S’il se tourna du côté des lettres, c’est qu’il avait tôt deviné qu’il aurait plus de facilité à percer de ce côté.

La fondation du journal Le Globe, en septembre 1824, décida de sa vocation littéraire; mais, tout en donnant des articles à ce journal, il n’en poursuivit pas moins ses études médicales, qu’il n’abandonna complètement que trois ans après son début dans la littérature.

Esprit ouvert à toutes choses, il n’eut pas de peine à se plier à sa nouvelle tâche. Mais il garda toute sa vie l’empreinte de son passage dans notre domaine.

La Faculté ne lui avait pas seulement laissé de bons Souvenirs; à la médecine il devait en outre,

mémorable du 19 mai 1868, « l’esprit de philosophie, l’amour de l’exactitude et de la réalité physiologique, le peu de bonne méthode qui a pu passer dans ses écrits, même littéraires (1).»

On peut dire que, tout en devenant critique, Sainte-Beuve est resté anatomiste. Il cédait, en effet, à son instinct d’anatomiste, en appliquant aux livres qu’il analysait les procédés dont naguère on

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