CHAPITRE XIX
Lorsque Jésus eut l'âge de douze ans, ses parents allèrent, suivant l'usage, à Jérusalem pour la fête de Pâques, en compagnie d'autres personnes, et après la fête ils s'en retournèrent chez eux. Et tandis qu'ils cheminaient, l'enfant Jésus retourna à Jérusalem, et ses parents croyaient qu'il était avec ceux qui les accompagnaient. Et après avoir fait une journée de route, ils le cherchèrent parmi leurs parents et ne le trouvèrent pas ; alors ils revinrent à la ville pour le chercher , et le troisième jour ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, et les écoutant, et les interrogeant, et expliquant la loi. Et tous étaient attentifs et s'étonnaient de ce qu'un enfant embarrassât et pressât de questions les anciens et les maîtres du peuple, dissertant sur les points de la Joi et sur les paraboles des prophètes. Et sa mère Marie , Rapprochant de lui , lui dit : « Pourquoi as-tu agi ainsi , mon fils ? Nous étions dans l'affliction et nous te cher-
chions. » Et Jésus lui dit : « Pourquoi me çherchiezvous? Ne savez-vous pas qu'il faut que je sois avec ceux qui sont à mon père? » Alors les Scribes et les Pharisiens dirent à Marie : « Es-tu la mère de cet enfant? » Elle répondit : « Je le suis. »Et ils lui dirent : « Tu es heureuse parmi toutes les femmes, car Dieu a béni le fruit de ton ventre ; nous n'avons jamais vu ni entendu tant de gloire, tant de sagesse et tant de vertu. » Et Jésus se levant, suivit sa mère, et il était soumis à ses parents. Et sa mère conservait dans son cœur le souvenir de tout ce qui se passait. Et Jésus croissait en sagesse , en grâce et en âge. A lui gloire dans tous les siècles. Amen.
NOTES
( 1 ) Augustin Giorgi, dans son Alpkabetum thibetanum (Rome, 1762, 4", p. 385) croit qu'il faut lire sept ans; il se fonde sur ee que l'âge indiqué au vingt-sixième chapitre de V Evangile arabe de V Enfoncé et sur la similitude de cette légende avec celle de Mânes, dont la septième et la douzième année sont signalées par des événements remarquables. Ce savant regarde l'Évangile de Thomas comme une production manichéenne. Tous les manuscrits portent cinq ans, et nous avons dû conserver celte leçon.
(2) Chez les anciens, tirer quelqu'un par l'oreille était une façon de réprimande et d'admonition fort en usage. Virgile a dit dans sa sixième églogue : Cynthius aurem vellit et admonuit. Calpulnius et Ovide emploient des expressions anologues. Voir d'ailleurs Erasme sur le proverbe : Aurem vcllere.
(3) Il s'agit ici du sens mystique de la lettre A, prise peutêtre comme un symbole divin. Les expressions de notre légende se rapportent bien plus à la forme que présente en hébreu et surtout en arménien, la première lettre de l'alphabet qu'à celle qu'elle présente en grec. 11 n'est pas hors de propos de transcrire ici un passage du voyage de Chardin, (t. ix, p. 124, de l'éditon de 1811). «Leurs légendes (celles des chrétiens répandus dans la Perse) , contiennent tous les contes qu'il y a dans les légendes des chrétiens orientaux et notamment dans une légende arménienne, intitulée l'Évangile-Enfant ( de l'enfance?) qui n'est qu'un tissu de miracles fabuleux; comme entre autres que Jésus-Christ voyant Joseph fort affligé d'avoir scié un ais de cèdre trop court, il lui dit : Pourquoi êtes-vous si affligé ? donnez-moi Pais par un bout et tirez l'autre ; et Pais s'alongea. Qu'étant envoyé à l'école pour apprendre l'a b c,
le maître lui voulant faire dire a, il s'arrêta et dit au maître : Apprenez-moi, auparavant, pourquoi la première lettre de l'alphabetli est ainsi faite; sur quoi le maître le traitant de petit babillard, il répondit : Je ne dirai point a, que vous me disiez pourquoi la première lettre est ainsi faite. Le maître se mettant en colère, Jésus lui dit : Je vous l'apprendrai donc moi. La première lettre de l'alphabet est formée de trois lignes perpendiculaires sur une ligne diamétrale ( l'A arménien est ainsi fait à peu près comme une M renversée ) pour nous apprendre que le commencement de toutes choses est une essence en trois personnes. »
Quant au sens mystérieux que les cabalistes se sont efforces de trouver â une foule de lettres, de mots de la Bible, ce que nous connaissons de plus lucide à cet égard, c'est Y Exerciiatio de cabbala que Theod. Hackspannius a placé à la suite de ses Miscellaneorum sacrorum libri duo, (Altdorphii, 1660, 8°, p. 282 et 519). Pour donner une idée de ces combinaisons puériles, nous ferons remarquer que le serpent d'airain est regardé comme l'emblème du Messie, parce que les lettres des mots narrasch (serpent), et machine h (messie), prises dans leur valeur numérique, donnent le même chiffre, 358. On a remarqué que le mot beriih (alliance, pacte) employé dans Jérémie (ch. 33, v. 25), donne la somme de 612, tout comme en hébreu le nom de Jésus et de Marie. On forme des mots avec les lettres majuscules d'une phrase entière, on en forme avec les premières lettres de chaque mot, l'anagramme multiplie ces combinaisons à l'infini , mais cette cabale qui cherche un sens mystique tout autre que le sens littéral, qui se perd dans ces permutations, ces combinaisons et ces calculs sur la valeur numérique des lettres de l'alphabet, est rejetée par les plus éclairés des docteurs hébreux ; ceux-ci entendent par cabale une théosophie mystique, une philosophie spéculative : deux systèmes régnent dans cette cabale ; l'un a pris son origine lors de la captivité de Babylone; les dogmes de Moïse s'y sont mêlés avec les croyances des Chaldéens et des Perses ; on y trouve la métempsycose, les génies des deux sexes, tenant le milieu entre l'ange et l'homme, etc. ; le second système, plus métaphysique , transaction entre le monothéisme de Moïse et le panthéisme des philosophes grecs, a pris naissance dans l'école ri' Mexandrie ; c'est une branche des doctrines gnostiques. On pcul consulter d'ailleurs un article curieux de M, Munck, dans
le Dictionnaire delà Conversation, et le travail important que M. Frank a publié en 1843. Il avait déjà été inséré en partie dans les Mémoires de l'Institut (Académie des Sciences mor. et polit. — Savants étrangers, t. i, p. 195-348). Nous indiquerons aussi à des lecteurs intrépides : Reuchlin, de artecabalistica, Haguenae, 1517, f°; Gaffarel, Abdita divinœ cabalœ mysieria, Paris, 1623, 4° : le recueil de Pistorius, Artis cabalisticœ scripiores, Bâle, 1587 f°; les quatre in-quarto qu'a compilés Knorr de Rosenroth , Cabala denudata , 1677-1684; de la Nauze, Mémoires sur l'antiquité et sur l'origine de la cabale, (Mém. de l'Acad. des inscript, t. ix, p. 37, ). L'érudition allemande nous offre les écrits de Kleuker (sur l'origine et la nature de la doctrine de l'émanation chez les cabalistes, Riga, 1786, 8°) de L. Beer ( Histoire et doctrines de toutes les sectes du judaïsme et de la cabale, Brûnn, 1822, 2 vol. 8°), de A. Tholuck (de ortu cabalœ } Hamburghi, 1836-37, 2 part. 4°), de Freystadt, (Pkilosophia cabalistica et Pantheismus^ Regiomont. 1832, 8°). Voyez aussi Schramm : Introductio in dialect. Cabalœorum. Helmst. 1732, 8°. On trouve des exemples de cette importance attachée aux lettres à des époques plus récentes que notre ère. — Le musée britannique possède un manuscrit copte, encore inédit ; c'est l'œuvre d'un prêtre nommé Alasius. Cet écrivain donnant un sens mystique à la forme et à l'arrangeaient des lettres de l'alphabet grec, s'en sert comme d'une base où il appuie ses théories sur Dieu, l'âme humaine, l'origine du bien et du mal. Ajoutons enfin que le Sepher Iecirah (ou livre de la Création), l'une des productions les plus anciennes et les plus remarquables de la Kabale, (voir le Dictionnaire des Sciences Philosophiques, tome m, p. 383), veut montrer dans les éléments de la parole, dans les matériaux indispensables du discours représentés par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu, les mêmes rapports, les mêmes harmonies, les mêmes contrastes qui marquent le plan de la création. Ces vingt-deux lettres, combinées avec les dix premiers nombres, forment les trente-deux voix merveilleuses de la sagesse par lesquelles Dieu a formé le monde. Regardant la création comme un acte d'amour, une bénédiction, les Kabbalistes nous disent, comme un fait très-significatif, que la lettre par laquelle Moïse a commencé le récit de la Genèse entre la première aussi dans le mot qui en hébreu signifie bénir.