chapitre XXIX
Après cela Pilate, étant entré dans le Temple des Juifs, assembla tous les princes des prêtres et les scribes et les docteurs de la loi, et il entra avec eux dans le sanctuaire du Temple., et ordonna que toutes les portes fussent fermées , et il leur dit : « Nous avons appris que vous possédez dans ce Temple une grande collection de livres ; je vous demande de me les montrer. » Et lorsque quatre des ministres du Temple eurent apporté ces livres, ornés d'or et de pierres précieuses , Pilate dit à tous : « Je vous conjure par le Dieu votre Père, qui a fait et ordonné que ce Temple fût bâti, de ne point taire la vérité. Vous savez tout ce qui est écrit dans ces livres ; mais ditesmoi maintenant si vous trouvez dans les Écritures que ce Jésus que vous avez crucifié est le Fils de Dieu qui doit venir pour le salut du genre humain , et expliquez - moi combien d'années devaient s'écouler avant sa venue. » Étant ainsi pressés, Anne et Caïphe firent sortir du sanctuaire tous les autres qui étaient avec eux, et ils fermèrent eux-mêmes toutes les portes du Temple et du sanctuaire, et ils dirent à Pilate :« Tu nous demandes, par l'édification de ce Temple, de te manifester la vérité et de te rendre raison des mystères. Après que nous eûmes cruficié Jésus , ignorant qu'il était le Fils de Dieu, et pensant qu'il accomplissait ses miracles par quelqu'enchantcment, nous tînmes
une grande assemblée dans ce Temple. Et , conférant entre nous sur les merveilles qu'avait accomplies Jésus, nous avons trouvé beaucoup de témoins de notre race qui ont dit qu'ils l'avaient vu vivant après la passion de sa mort , et nous avons vu deux témoins dont Jésus a ressuscité les corps d'entre les morts. Ils nous ont annoncé de grandes merveilles que Jésus a accomplies parmi les morts , et nous avons entre nos mains leur récit par écrit. Et c'est notre coutume que chaque année, ouvrant ces livres sacrés devant notre Synagogue , nous cherchons le témoignage de Dieu. Et nous trouvons dans le premier livre des Septante (38) où Michel Archange parle au troisième fils d'Adam le premier homme, mention des cinq mille cinq cents ans après lesquels doit descendre du ciel le Christ , le Fils bien-aimé de Dieu , et nous avons considéré que le Dieu d'Israël a dit à Moïse : « Faites-vous une arche d'Alliance de la longueur de deux coudées et demie , de la hauteur d'une coudée et demie, de la largeur d'une coudée et demie. Dans ces cinq coudées et demie , nous avons compris et nous avons connu dans la fabrique de l'arche du vieux Testament que dans cinq milliers et demi d'années Jésus-Christ devait venir dans l'arche de son corps, et, ainsi que nos Écritures l'attestent, qu'il est le Fils de Dieu , et le Seigneur Roi d'Israël. Car, après sa passion, nous, princes des prêtres, saisis d'étonnement à l'aspect des miracles qui s'opéraient à cause de lui, nous avons ouvert ces livres , examinant toutes les générations jusqu'à la génération de Joseph et de Marie , mère de Jésus , pensant qu'il était de la
race de David, nous avons trouvé ce qu'a accompli le Seigneur ; et quand il eut fait le ciel et la terre et Adam le premier homme jusqu'au déluge , il s'écoula deux mille deux cent douze ans. Et depuis le déluge jusqu'à Abraham neuf cent douze ans. Et depuis Abraham jusqu'à Moïse quatre cent trente ans. Et depuis Moïse jusqu'au roi David cinq cent dix ans. Et depuis David jusqu'à la transmigration de Babylone cinq cents ans. Et depuis la transmigration de Babylone jusqu'à l'incarnation de Jésus-Christ quatre cents ans. Et ils font ensemble cinq milliers et demi d'années (39)„ et ainsi il apparaît que Jésus que nous avons crucifié, est Jésus-Christ, Fils de Dieu, vrai Dieu et tout-puissant. Ainsi soit-il. »
NOTES
(1) Indépendamment des savants et nombreux articles que M. Maury a donnés à la Revue Archéologique, à V Encyclopédie Nouvelle publiée par MM. Didot, nous possédons de lui deux ouvrages qui attestent des recherches laborieuses et d'érudition solide ; Essai sur les légendes pieuses du moyen-âge, 1843, in-8°; les Fées du moyen-âge, 18&3, in-12.
(2) Les manuscrits grecs de la bibliothèque du Roi, qui renferment le texte de l'Évangile de Nicodème, portent les numéros 770, 929, 4 021 et 808.Thilo les décrit en détail, p. cxxcxxvn de son Introduction, et il s'étend amplement sur quatre autres manuscrits auxquels il a eu recours, (deux de Munich, un de Venise, un du Vatican), ainsi que sur divers manuscrits latins.
(3) Les anciennes éditions de la traduction anglaise de YÉ-> vangile de Nicodème , sont des livres excessivement rares , et que les bibliophiles britanniques couvrent de guinées ; à la vente de lord Blandford, en 1811, un exemplaire de l'édition de 1511 s'éleva à 22 livres sterling 11 shellings (570 fr. ).
(4) Dans plusieurs manuscrits, ce préambule présente diverses variantes que Thilo a eu soin de relever (p. 500) ; il se trouve aussi quelques différences dans certains de ces noms propres ; ainsi au lieu de Summas que donnent les manuscrits latins, des codices grecs portent Siinéon, et d'autres Noïmes ( abréviation sans doute de Noïménios, nom qui se retrouve au 1er livre des Macchabées, chap. xn, v. 16).
(5) L'accusation de magie devait avoir de la gravité aux yeux de Pilate, chargé des pouvoirs de l'empereur. Tibère sévissait contre les enchanteurs, ainsi que l'attestent Suétone (Vie de Tibère, ch. 36), Tacite (Annales, 1. II, ch. 82) et Dion Cassius (1. LVII, ch. 15).
(6) L'usage d'étendre par terre des vêtements et des manteaux au-devant d'un personnage qu'on voulait honorer, se retrouve chez diverses nations. J. Nicolaï en a fait le sujet d'une dissertation spéciale : de substratione vestium (Giessen, 1701) ; voir aussi M. de Roa, Singularia Scripturœ, 1. II, ch. 7, et les notes des commentateurs sur le verset 8 du ch. xxi de saint Mathieu.
(7) Cet hommage rendu par les drapeaux rappelle la légende que nous avons déjà signalée et d'après laquelle des arbres, s'inclinant d'eux-mêmes, avaient salué l'enfant Jésus lors de la, fuite en Égypte.
(8) Quelques anciens auteurs ont donné à l'épouse de Pilate le nom de Procla ou de Claudia Procula, ils ont pensé qu'elle avait eu foi en Jésus-Christ. Les Abyssiniens l'appellent Abrocla, ainsi que le remarque Ludolphe (Lexic. Mthxop, p. 5H). L'église grecque l'a mise au rang des saintes et célèbre sa fête le 27 octobre. Voir à cet égard la longue note de Thilo, p. 522. Selon une tradition répandue parmi les Coptes, Pilate s'était converti et avait souffert le martyre. S'il faut s'en rapporter à d'autres légendes, dépossédé de son gouvernement et relégué dans la Gaule, il se serait tué de désespoir à Vienne, en Dauphiné.On trouve en plusieurs endroits de l'Europe des montagnes qui portent le nom de Pilate, et que les habitants du pays rattachent à son histoire, (voir Salverte, Essai sur les noms propres, t. II, p. 291). Nous pourrions citer de nombreux écrits relatifs à ces légendes ; nous nous en tiendrons à indiquer les poésies latines et allemandes, contenues dans VAnzeiger de Mone, 1835, col. 421-426.
(9) Le songe de la femme de Pilate a été l'objet d'interprétations diverses de la part des Pères et des anciens écrivains ecclésiastiques. Thilo a rassemblé, à cet égard, nombre de passages d'Origène, de saint Ainbroise, de saint flilaire, etc„
(10) De ces trente-neuf coups, treize devaient être donnés sur l'épaule droite, treize sur l'épaule gauche, treize au-dessus des épaules. S. A. Othon a réuni dans son Lexicon Rabbinicitm, p, 24â, nombre de passages relatifs à cette flagellation. Elle fut conservée en vigueur jusqu'à des temps rapprochés de nous, car Uriel Acosta, penseur indépendant et hardi, la subit à Amsterdam, vers le milieu du xvne siècle.
(11) Nicodème mourut peu de temps après la passion de Jésus-Christ. Gamaliël le fit inhumer à côté de saint Étienne. C'est peut-être ce qui a porté le patriarche de Constantinople Phocius à croire que Nicodème avait été victime de la même persécution. L'église l'honore seulement comme confesseur, le 3 août.
(12) St Mathieu (chap. ix. 20) n'a point fait connaître le nom de cette femme. Selon un sermon attribué à tort à saint Ambroise, (Sernu hl, in append. edit, Benedict. olim libellas de Salom, c. 5 ) c'était Marthe, la sœur de Lazare. Eusèbe dit que c'était une femme idolâtre et qu'elle érigea en mémoire du miracle une statue qu'il a vue de ses yeux. Selon Philostorge et Sozomène, l'empereur Julien fit renverser cette statue. Nous renvoyons d'ailleurs à une assez longue note de Thilo, p. 561, à Dom Calmet, (Commentaire sur la Bible, 1726, tom. VII, p. 83), et à Fabricius, t. II, p. A/i5-455 ; ce dernier rapporte, en grec et latin, une prétendue lettre de l'hémorhoïsse au roi Hérode, d'après la Chrono graphie de Jean Malala (Oxford, 1691, p. 305.) M. Maury pense que c'est dans l'évangile de Nicodème que Malala a pris le nom de BzpovUn, Veronica, qui depuis a généralement été donné par les légendaires à l'hémorhoïsse.
(13) Chez les Juifs, avant qu'un accusé fût livré au supplice, un héraut demandait à haute voix s'il n'y avait pas de témoins qui vinssent déposer en faveur de son innocence. Voir le traité Sanhédrin, dans la Mischna, édition de Surenhusius, tom. iv, p. 233.
(lli) Cette coutume de délivrer des prisonniers à l'occasion de quelques grandes fêtes, existait chez les Romains et chez les Athéniens. Elle fut en vigueur lors des solennités de Pâques, à la cour des premiers empereurs chrétiens. Remarquons en passant qu'il n'y a pas longtemps un jurisconsule célèbre, M. Dupin aîné, a discuté la légalité et la régularité de la procédure instruite contre le Sauveur. (Jésus devant Caïphe et Pilate, Paris, 1828, in-18); il a combattu des assertions émises par M. Salvator, et que celui-ci a cherché à soutenir dans une seconde édit. (1838) de son ouvrage (Jésus-Christ et sa doctrine, tom. II, note e, p. 520). Indiquons aussi aux bibliophiles le Trésor admirable de la sentence de Pilate contre Jésus-Christ, trouvée miraculeusement, écrite sur parchemin, dans la ville d'Aquila,
traduit de l'italien, Paris, 1581, in-8°, opuscule de 24 feuillets, dont il y a une autre édition, Paris, 1621, (de 16 pages), et dont il a été fait, en 1839, à la librairie de Techener, une réimpression fac-similé. Selon l'inventeur de cette pièce, indigne que la critique s'en occupe un instant, on la découvrit dans un vase de marbre, enclos de deux autres vases, l'un de fer et l'autre de pierre.
(15) On trouve dans la Chronique de Martin le Polonais, ( 1. m, p. 113), divers récits fabuleux relatifs à ce Longin. On a prétendu qu'il avait été enseveli dans l'île Barbe, au confluent de la Saône et du Rhône. Des actes nullement authentiques ont été inscrits sous son nom dans le recueil des Bollandistes , au 15 mars. Voyez d'ailleurs Th. Bartholinus, de Latere Christi aperto, cap. vi, et Thilo, p. 586.
(16) Les Grecs célébraient la fête du bon larron, le 10 des calendes d'avril, les latins le 8. Consultez la collection des Bollandistes, au 25 mars. La croix sur laquelle il mourut fut longtemps conservée, dit-on, dans l'île de Chypre. César de Nostradamus, fds du célèbre prophète, a composé un petit poème, intitulé Dymas, ou le Bon Larron, Tholose, 4606.
(17) Ces récits, relatifs à Joseph d'Arimathie, ont passé dans les épopées chevaleresques ; c'est lui qui a été prêcher la foi dans la Grande-Bretagne. Les Grecs célèbrent sa fête le 31 juillet; il figure au calendrier romain sous la date du 17 mars. Sa vie est tout au long dans le recueil des Bollandistes, t II, de mar9, p. 507 et suiv.
(18) Thilo donne, p. 618-622, une note fort étendue au sujet du mont des Olives ; nous croyons qu'il suffira de l'indiquer.
(19) Les écrivains rabbiniques abondent en récits d'apparitions fort apocryphes d'Élie. Voir l'ouvrage d'Eisenmenger, Judaïsmum detectum, t. I, p. 11 et suiv., t. II, p. 402-407, Francfort, 1700, 2 vol. in-4°,
(20) Dans Grégoire de Tours, où se retrouve la même histoire, ce n'est pas Jésus mais un Ange qui vient délivrer Joseph.
(21) Chez les Pères et chez les écrivains du moyen-age, s'en-
dormir se rencontre mainte et mainte fois comme synonyme de mourir.
(22) Gassendi rapporte une ancienne formule de serment selon laquelle les Juifs juraient par le Dieu père, Adonaï, par le Dieu qui apparut à Moïse dans le buisson ardent, et par toute la loi que Dieu a enseignée à Moïse, son serviteur. — Quant aux noms de Carinus, de Leucius, Beausobre et M. Maury les rapprochent de celui du faussaire Lencius ou Lucius qui vivait à la fin du premier siècle ou au commencement du second. Il est à croire que Fauteur de l'Évangile de Nicodème a pu prendre dans quelque œuvre apocryphe, à laquelle s'attachait le nom de ce faussaire, l'idée d'attribuer à deux personnages de ce nom, sa relation de la descente aux enfers.
(23) Origène est, je crois, le premier écrivain ecclésiastique qui ait fait mention de l'allocution que saint Jean-Baptiste adresse, en sa qualité de précurseur du Sauveur, aux âmes détenues dans les prisons de l'enfer. (Voir le t. II, p. 495 de l'édition des Bénédictins, Paris, 1733-59, k vol. in-folio). Nous pourrions rapporter ici, ainsi que sur chacune des phrases de l'écrit que nous traduisons, une foule de passages extraits des Pères de l'Église et des écrivains ecclésiastiques, mais ces discussions théologiques ne seraient nullement à leur place. Nous renvoyons ceux qu'elles intéresseraient aux notes hérisées de grec de l'édition de Thilo et au livre de Dietelmayer : Historia dogmatica de descensu Cliristi ad inferos. Nous signalerons la dissertation de Semler : De vario et impari veteram studio in recolenda historia descensus ad inferos, ainsi qu'à celle d'Ittig : de evangelio mortuis annuntiato. M. Alfred Maury, dans la dissertation que nous avons déjà citée, a discuté plusieurs de ces passages des Pères. Nous mentionnerons seulement les circonstances de l'apparition de saint Jean-Baptiste sous les traits d'un ermite ; plus tard nous reverrons le bon larron porter les traces de son crucifiement, preuve de l'opinion généralement répandue dans l'antiquité que l'âme, affranchie du corps, en conservail toutefois la forme et les signes distinclifs. N'omettons pas de dire que parmi les manuscrits du musée Britannique, il s'en trouve un en langue copte écrit au septième ou huitième siècle; il paraît avoir quelque analogie avec l'Évangile de Nicodème, et des érudits le regardent comme une traduction d'un écrit de Valcntin, le chef d'une des plus illustres écoles
gnosllques de l'Égypte. L'auteur de cet ouvrage dont la forme est dramatique, suppose que Jésus-Christ , après sa résurrection, passe douze années avec ses disciples, leur développant, dans une suite d'instructions, une révélation supérieure, et la science du monde des intelligences. — On sait que les [bibliothèques de l'Angleterre possèdent des manuscrits coptes d'une haute importance, intitulés : la Fidèle Sagesse, les Mystères du monde invisible, etc. La publication de ces écrits éclairerait la philosophie des premiers siècles du christianisme, et jetterait de la clarté sur les doctrines du gnosticisme, doctrines encore imparfaitement connues, malgré les travaux d'érudits tels que Neander et M. Matter. On trouvera, à l'égard de ces compositions en copte, quelques renseignements malheureusement trop courts, dans une brochure de M. Dulaurier que nous avons déjà citée à propos de l'histoire de Joseph : Fragment des révélations apocryphes de saint Barthélémy (Paris, impr. royale, 1835). Voir aussi la lettre de ce judicieux érudit au ministre de l'instruction publique, du 2à octobre 1838, (Moniteur de la même année, p. 2408).
(2à) Parmi les diverses opinions relatives à la délivrance des patriarches, il faut citer, à cause de sa singularité, celle des Marcionites. Selon cette secte de gnostiques, Caïn et ceux qui lui ressemblaient , les habitants de Sodome, les Égyptiens et tous ceux enfin qui avaient marché dans les voies de l'iniquité, avaient seuls été sauvés par le Seigneur, lors de sa descente aux enfers, à l'exclusion d'Abel, d'Énoch, de Noé, des imitateurs d'Abraham et des prophètes.
(25) Il a circulé nombre de légendes fabuleuses au sujet de ce patriarche ; on lui a attribué divers écrits. Georges Syncelle raconte, d'après la Petite Genèse (livre attribué à Esdras), que Seth fut instruit par les Anges de la venue du Sauveur et de la marche des choses futures, et qu'il en fit part à ses enfants. Des rabbins prétendent qu'Adam envoya Seth aux portes du Paradis demander à l'Ange une branche de l'arbre de vie ; et, de cette branche, enfoncée en terre, il naquit un bel arbre qui fournit successivement la verge d'Aaron, celle de Moïse, le bois que Moïse jeta dans les eaux pour les rendre douces, le support qui soutint le serpent d'airain. Le moyen-âge forgea là-dessus un récit merveilleux , d'après lequel le tronc de cet arbre, après avoir été employé à la construction du Temple de
Solomon , donna le bols de la vraie croix, récit qui se trouve entre autres ouvrages, dans VHistoire de la -pénitence d'Adam, traduit du latin en français par Colard Mansion, typographe de Bruges, au sujet duquel M. Van Praët a publié des Recherches intéressantes. D'autres écrivains modifiant quelques circonstances de ce récit, racontèrent que l'arbre ne put s'adapter à aucune portion du Temple, et qu'on le plaça sur un fleuve où il servait de pont ; la reine de Saba ne voulut point mettre le pied dessus, parce qu'elle savait que le rédempteur du monde devait souffrir sur ce bois. Les Juifs le jetèrent dans un égoût, lequel devint la piscine miraculeuse dont il est question dans l'Évangile (saint Jean, chap. 5). Voir un passage d'Adelphus, cité dans le Thésaurus hymnologicus de Daniel, t. II. p. 80, et dans les Poésies populaires latines du moyen-âge, de M. Edelestand du Méril, p. 320.
(26) Indiquons ici un passage des Récognitions de saint Clément (1. i. c. 45), ouvrage du premier siècle, où il est donné une explication mystique de cette onction de l'huile, provenant de l'arbre de vie. Dans la cérémonie du baptême, chez les Ophites, hérétiques antérieurs à Origène, le néophyte disait : c Oignez-moi du baume blanc de l'arbre de vie. » Selon les écrivains juifs, l'arbre de vie, ainsi que tout ce qui était dans le Paradis terrestre, a été transporté dans le ciel; le livre d'Énoch (édit. d'Oxford, 1821) le dit formellement (chap. XXIV. î-n; XXXI. i-v ; ). On peut recourir aux passages qu'a réunis Schœttgenius dans ses Horœ Heb. et Talm. p. 1095. Puisque nous avons parlé de l'arbre de vie, notons, qu'au dire de quelques rabbins, celui qui était au milieu des jardins de l'Éden était si gros qu'il aurait fallu cinq cents ans à un homme tel que nous, pour en faire le tour.
(27) Les écrits les plus anciens indiquent l'Archange Michel comme le protecteur des Israélites et des chrétiens. Hermas, dans le livre du Pasteur, l'appelle le défenseur et le chef des fidèles; Sophorinus, archevêque de Jérusalem, dans son discours de l'excellence des Anges, ( inséré dans la Bibliothèque des Pères, édit. de Lyon, t. XII, p. 210), le qualifie de prince établi sur tout le genre humain, de saint archi-satrape, de conservateur du corps, celui qui éclaire toute créature et qui introduit les âmes au ciel.
(28) Quelques sectes des premiers siècles, les Monta nistcs, entre autres, poussèrent l'idée de la nécessité et de Peflicacilé du baptême jusqu'à baptiser les cadavres d'individus morts avant d'avoir pu recevoir ce sacrement. Voyez Vossius, Dissert, de baptismo, Wall , History of pœdobatism, Munter, de antiquit. eccles. gnosticorum. Selon un théologien grec, Théodore Abucaras, tous les saints de l'Ancien Testament furent baptisés par le mélange de sang et d'eau qui s'écoula du côté de Jésus-ChrisU
(29) Cette distinction entre Satan et le prince de l'enfer se retrouve dans quelques ouvrages des anciens auteurs ecclésiastiques et dans divers écrits apocryphes, notamment dans les actes de saint Thomas que Thilo a publiés en 1823, avec un commentaire, d'après un manuscrit, resté inédit, de la bibliothèque du roi.
(30) L'expression de Tartare se retrouve dans quelques poètes ecclésiastiques. Fulbert, de Chartres, disait, au dixième siècle, dans son hymne pour la fête de Pâques : « Quam devorarat improbus Prœdam refudit Tartarus ; » et nous trouvons dans une pièce de vers attribué à tort, sans doute, à Victorin, de Poitiers : a A sedibus imis Tartarus evomuit proceres. » Si quelque lecteur tenait à connaître tous les passages des Pères, où reparaissent ces description de l'enfer que le vulgaire interprétait à la lettre, renvoyons-le avec M. Maury, à deux ouvrages de Mamachi, de animabus justorum in sinu Abrahœ, antè Chrisii mortem, Romse, 1766, 2 vol, in-4°, et deT.-L. Kœnig, Die Lehre von Christi. Hœllenfahrt, Francfort, 1842.
(31) Il a existé des livres attribués à Lazare, mais ils sont perdus.
(32) Beausobre, dans sou Histoire du Manichéisme (r, 374) s'exprime ainsi au sujet de ce discours : « C'est le plus bel endroit de la pièce. L'orateur y prête au prince du Tartare toute son éloquence. Il lui prête même des sentiments qui feraient croire qu'il y a encore quelques principes de justice aux enfers, »
(33) Après Beelzebuth, quelques manuscrits portent Pépithète de tricapitinus ou tj'icapitus. Ce qui rappelle un passage du Kidduschin, folio 29. — « Le rabbin Acha passa la nuit
dans un cimetière, et bientôt le démon lui apparut, et il avait la forme d'un démon à sept têtes. » Le chien à trois têtes, le Cerbère des Grecs est chargé de la garde de l'enfer chrétien, dans un des hymnes grecs de Synésius, évêque de Ptolémaïs, mort vers &30; on le retrouve comme l'emblème du diable sur une des colones de l'église de Saint-Martin, à Tarascon.
(34) Nous pourrions rapporter ici nombre de passages d'écrivains ecclésiatiques et d'anciens prédicateurs qui s'accordent avec les récits de l'Évangile de Nicodème, non-seulement pour le fond des choses, mais encore pour les mots ; il suffira d'en avoir prévenu une fois.
(35) La plupart des docteurs des 4e, 5e et 6e siècles, ont cru qu'il s'agissait ici du Paradis terrestre, ils le représentaient comme existant encore sur la terre. Quelques écrivains l'ont placé dans l'île de Taprobane ou de Ceylan. Albert-le-Grand rapporte qu'il est aux extrémités de l'Inde, sur une montagne tellement élevée, qu'elle atteint jusqu'à lu lune. Il est digne de remarque que c'est en effet dans l'Inde que se trouvent les cimes de l'Himalaya, les pics les plus altiers et les plus inaccessibles sur la surface de notre planète. D'autres, tels que Pierre Lombard, le Maître des sentences, se bornent à placer le jardin d'Éden sur une montagne que les eaux du déluge n'ont pu recouvrir. Il serait long et fastidieux de rechercher les diverses places que l'on a données au Paradis terrestre; les Musulmans le mettent dans le septième ciel, Hardoin, aux environs de Damas, Heidegger, dans la vallée du Jourdain, Reland, dans l'Arménie, Fregge, sur les bords de la mer Caspienne, Marignola dans les Maldives, Hasse, sur les rives de la Baltique, Rudbeck, en Suède, et Schulz, dans les régions polaires.
(36) Nous avons déjà parlé d'Énoch, et nous renvoyons à'une longue note de Thilo, p. 755-791, ceux qui seraient curieux de rechercher les diverses opinions émises au sujet de ce patriarche. Nous ajouterons que, selon une tradition fort répandue parmi les Hébreux, Moïse aurait été enlevé vivant au ciel, ainsi qu'Énoch et ainsi qu'Élie, et qu'il a existé un livre apocryphe de 1! 'Assomption de Moïse. On a prétendu également que Jérémie avait été exempt de la loi commune du trépas, et qu'il reviendrait sur la terre avec Élie. (Voir saint Hilaire, conc. 20 in Mattlumni) et Cartolocci, Bibliothcca rabbinica, t. IV p. 513).
Quant à Énoch et aux écrits qui lui sont attribués, nous ajouterons les indications suivantes à celles qui sont contenues dans une de nos notes sur Y Histoire de Joseph: G. S. Sandmark, De libro Enochi prophetico, Lund, 1769, 4°; J. Rezel et Denell, de prophctia Enochi, ibid. 1769, 4°i; Silvestre de Sacy, Notice du livre d? Énoch, traduit de C Éthiopien en latin, dans le Magasin Encyclopédique, 1800, t. I, p. 369; The book of Enoch the prophet , an apocryphal, production discovered at the close of the last century in Abyssinia now first translated from an Ethiopicmss. by R. Laurence, Oxford (1821), 1833, 8°; R. Murray, Enoch restiiutus, Londres, 1833, 8°. A. C. Hoffmann, Das Buch Enoch, Jena 1838, 8°. Nous remarquerons aussi que les Arabes ont donné à Énoch le nom d'Edris : Enoch dictus Edris propter multiplex studium ; dimisit enim ei altissimus triginta volumina, (Hottinger, Hist. orient. 1. I, c. 3), Abulpharage affirme que d'anciens auteurs grecs ( grceci antiquiores) assuraient que ce patriarche était le même qu'Hermès, dit Trismégiste. Plusieurs écrits nous sont parvenus sous le nom de ce dernier personnage dont l'existence est entourée d'épaisses ténèbres. On peut consulter à cet égard J. G. Rœser, Dissert, de Hermcte, ( Viteberg. 1636, 4°), Baumgarten Crusius: de libror. hermetic. indole atque origine. (Jenœ, 1827, 4° ). Quant aux livres qui lui sont attribués, ils sont au nombre de deux, (Pimander, de sapientia et potestate Dei; Asclepius, de voluntate divina) ; le premier fut traduit en latin par Marsile Ficin, et cette traduction, imprimée en 1471, fut souvent reproduite au seizième et au dix-septième siècle. Le texte grec fut publié pour la première fois à Paris, en 1554, chez Adrien Turnèbe.On en connaît deux traductions françaises par G. du Préau, Paris, 1549, et par F. de Foix de Candalle, Bordeaux, 1574, in-8°. Chacune d'elles ont eu les honneurs de la réimpression. ( Au sujet de ces diverses éditions, consulter le Manuel du Libraire, 1843, t. III, p. 363). M. Ravaisson, dans son travail sur la métaphysique d'Aristote, t. II, p. 481, s'exprime ainsi à l'égard de ses écrits : « Ils sont apocryphes, mais ils ne sont pas » toutefois aussi récents que quelques auteurs l'ont supposé. Le «Pymandre est évidemment l'œuvre d'un chrétien, la doctrine »de l' Asclepius, livre important et peu étudié, présente de singuliers rapports avec celle de Philon et des cabalistes. »
(37) Ce chapitre n'existe point en grec et dans une partie des manuscrits latins, il est l'œuvre d'une main plus récente ; l'i
gnorance de l'auteur 6e trahit lorsqu'il raconte que Pilate, un payen, put entrer, sans empêchement, dans le sanctuaire du Temple.
(38) Il y a lieu de croire que cette expression de Septante se rapporte aux 70 livres, que la tradition attribuait à Esdras; le premier d'entre eux, connu sous le nom de la Pelite-Genése, renfermait les dialogues de l'Archange Michel avec Seth.
(39) Remarquons que si l'on additionne ces diverses périodes, Ton trouve 4964 et non 5500.ans. D'autres manuscrits portent des chiffres un peu différents, mais aucun n'a eu l'habileté de tomber juste.
L'érudition moderne , en fouillant avec un soin scrupuleux dans les auteurs des premiers siècles du christianisme , a reconnu l'existence d'une cinquantaine d'Évangiles apocryphes ; Fabricius (Cod. apocryph. N. Test. t. I, p. 335-386) a pris la peine d'en indiquer les titres, d'en réunir les fragments, dont l'importance est d'ailleurs bien peu de chose. Des érudits allemands, Simler, Stroth , Weber, Emmerich et d'autres encore , ont appliqué à ces écrits perdus l'extrême patience qui caractérise les philologues d'outre Rhin. Ainsi que Ta fort bien avancé un ingénieux académicien, c'est lorsqu'il s'agit de ces bribes, de ces fragments d'auteurs dont le bagage entier a péri dans le naufrage des temps, que se déploie l'esprit de précision et d'analyse des laborieux professeurs des Universités germaniques ; les auteurs dont tout paraissait anéanti, fors le nom, retrouvent des investigateurs et presque des sauveurs. On rassemble les moindres vestiges, on rapproche, on discute les plus légers témoignages. Celles de ces monographies, très-méritoires, et même utiles d'ailleurs , qui se rattachent au sujet qui nous occupe , ne sauraient être que très-succinctement indiquées ici.
Le plus remarquable des Évangiles apocryphes aujourd'hui détruits paraît avoir été l'Évangile des Hébreux, c'est-à-dire des chrétiens judaïsants , compilation rédigée en Palestine et dont les Évangiles authentiques formaient la base, mais qui en différait dans les détails ; plusieurs Pères, saint Jérôme, saint Épiphane, Eusèbe , en ont parlé ; elle fut adoptée par diverses sectes gnostiques, telles que les Ébionites et les Nazaréens. Justin, martyr (ainsi que le remarque M. Matter, dans son Histoire du Gnosticisme, III, 15, 1843), semble n'avoir connu d'autre Évangile que celui des Hébreux ; il en a conservé dans ses écrits un assez grand nombre de fragments qu'a recueillis Stroth dans un Mémoire qui fait partie du Répertoire (en allemand) de littérature biblique, d'Eichhorn, tom. I, p. 1-59.
V Evangile de saint Philippe , tout-à-fait perdu pour nous, semble devoir être rangé parmi les documents les plus curieux des théories des carpocraticns gnostiques. « Il professait le panthéisme le plus prononcé, et il attestait une sollicitude singulière pour le recueillement et la concentration de toutes les semences de lumière répandues , éparpillées dans le monde. Il montre les rapports intimes de cette école avec celle des Ophites eî quelques autres. » (Matter, t. II, p. 206.)
L'Évangile de Marciou (ï) est l'objet de détails
(1) Cet hérésiarque céièbre naquit à Siuople ; il paraît avoir d'abord été élevé dans le polythéisme ; il en vint à se persuader que le Dieu de l'Ancien Testament était un autre que celui du Nouveau, De tous les systèmes des écoles gnostiques, le sien fut
étendus dans l'ouvrage de M. Matter que nous venons de citer (tom. II, p. 239). Cette composition a été l'objet d'un grand nombre d'écrits publiés en Allemagne. Elle offrait, quant au fond, le même texte que l'Évangile de saint Luc, mais plus concis et plus simple, par suite des mutilations arbitraires que Marcion avait fait subir aux paroles du saint. D'après Tertullien, il n'attribuait son Évangile à aucun auteur spécial, il n'était sans doute pas fâché de laisser croire qu'il remontait bien plus haut que les évangélistes ; ses successeurs enseignèrent que cet écrit avait été dicté par Jésus- Christ lui-même, et qu'après la Passion , il avait été rédigé par saint Paul. Nous ne saurions nous étendre ici sur les mutilations, sur les interpolations qu'offrait rÉvangiie de Marcion ; les deux premiers chapitres de saint Luc étaient rejetés , ainsi que la majeure partie du troisième , les neuf premiers versets du treizième, la parabole de Y Enfant prodigue , etc. : Arneth (Ueber das Evang. von Marcion, Linz, 1809), Gratz (Ueber Marcionis Evang., Tubingen , 1808), Hahn (Das Evang. Marrions, Kœnigsberg, 1823), M. Matter, etc. , ont signalé , chapitre par chapitre , verset par verset, la manière dont Marcion avait èmondè l'Évangile de saint Luc.
Eusèbe (Hist. cccles., 1. I, ch. 13) raconte qu'Ab-
à la fois le moins hétérodoxe et le plus ascétique. Il ne se borna pas à retoucher l'Évangile de saint Luc, il soumit à une révision analogue les épîtres des apôtres. Ses doctrines , ses travaux ont donné lieu à de longues discussions où nous ne devons point entrer. Voir le Dictionnaire de Bayle, celui des Hérésies" de Pluquet, la dissertation de Schilling : De Marcione cpistolarum Pauli emendatore, Tubingae, 1795.
gare, roi de l'Osrhoènne, se trouvant atteint d'une maladie grave, écrivit à Jésus-Christ pour lui demander de le guérir,, et en reçut une réponse. Cet historien rapporte cette correspondance qu'il dit avoir tirée des archives de la ville d'Édesse. Elle a été citée par saint Ephrem, saint Grégoire , Théodore Studite et quelques autres anciens écrivains ecclésiastiques. Il serait fort inutile d'insister sur la supposition de ces lettres dont nous allons donner le texte.
Abgare, roi d'Édesse, à Jésus Sauveur, qui est apparu à Jérusalem. « J'ai appris les guérisons que » vous faites sans les secours des herbes ni des re- » mèdes, que vous rendez la vue aux aveugles, que » vous faites marcher les boiteux, que vous guérissez » la lèpre, que vous chassez les démons et les esprits » immondes, que vous délivrez des maladies les plus » invétérées, et que vous ressuscitez les morts. Ayant » appris toutes ces choses , je me suis persuadé , » que vous étiez Dieu, ou le fils de Dieu qui étiez des- » cendu sur la terre pour y opérer ces merveilles. » C'est pourquoi je vous écris pour vous supplier de » me faire l'honneur de venir chez moi et de me gué- » rir de la maladie dont je suis tourmenté. J'ai ouï » dire que les Juifs murmurent contre vous et qu'ils » vous tendent des pièges. J'ai une ville qui, bien que » fort petite , ne laisse pas d'être assez propre , et qui » suffira pour nous deux. »
« Vous êtes heureux, Abgare, d'avoir cru en moi » sans m'avoir vu ; car il est écrit de moi que ceux » qui m'auront vu ne croiront pas, afin que ceux qui » ne m'auront pas vu croient et soient sauvés. A l'é-
» gard de ce que vous me priez de vous aller trouver, » il faut que j'accomplisse ce pourquoi j'ai été envoyé, » et qu'après cela je retourne vers celui qui m'a en- » voyé. Lorsque j'y serai retourné, j'enverrai un de » mes disciples qui vous guérira et qui vous donnera » la vie à vous et à tous les vôtres. »
Quelques hérétiques des premiers siècles fabriquèrent divers ouvrages qu'ils n'hésitèrent pas à donner comme étant de Jésus-Christ lui-même, et qui furent rejetés immédiatement comme apocryphes. Les Priscillianistes citaient un hymne qu'ils avaient en haute estime; saint Augustin (Epùt. 237) montre que cette pièce ne méritait aucune attention. Le même Père parle aussi d'une prétendue lettre de Jésus-Christ dont s'autorisaient les Manichéens, et de livres de magie que de hardis faussaires affirmaient avoir été adressés à saint Pierre et à saint Paul.
On trouvera, sur un sujet que nous nous bornons à indiquer, des détails étendus dans les dissertations spéciales de B. Gumaelius (Lund. , 1732) et de J. Semler (Halle, 1759), ainsi que dans la notice en allemand de W. F. Rinck, insérée dans le Morgcnblatt, 1819, n° 110. Amaducci a donné place dans ses Anecdota litteraria (Rome, 1773, in- 8°) aune prétendue lettre de Jésus-Christ à saint Pierre. Nous signalerons encore comme pouvant être consultés à cet égard les travaux de A. "Wesslenius, De Scriptù Christo serv, de magia tributis dissert, duce (Lund., 1724-26), de J.-C. Michaelis, Exercilatio theol. crit. de eo, num Christus dominus aliquid scripseriî (dans les Symbol, huer. Bremens.), de C.-F. Sartorius, Cawarum car
Chrislus scripti nihil reliquerit, disquisitio (Lipsiae, 1815).
On n'a point oublié d'attribuer également quelques écrits apocryphes à la mère de Jésus. Une prétendue lettre , adressée aux habitants de Messine , a joui d'une assez grande célébrité, et au dix-septième siècle même, plusieurs écrivains en ont soutenu l'authenticité. Le jésuite Inchofer "chercha à la démontrer dans un gros volume in-folio (Epist. B. Maria ad Messan. veritas vïndicata. Messanas, 1629), lequel fut réimprimé avec quelques changements à Viterbe en 1631, et que le pape Alexandre VII mit à l'index. Un autre moine, P. Belli, soutint la même thèse dans un autre in-folio. [Gloria Messanensis, sive de epist. deiparœ virginis ad Messan. diss. Messanae, 1647).
« Marie vierge, fdle de Joachim , très -humble » servante de Dieu, mère de Jésus-Christ le crucifié, » de la tribu de Judas, de 1 : race de David, à tous les » habitants de Messine, salut, et la bénédiction de » Dieu le père tout -puissant.
» Vous tous inspirés par une foi vive, vous nous avez » adressé des envoyés, ainsi que l'atteste un document » public. Vous reconnaissez notre Fils pour le Fils de » Dieu et pour Dieu-homme ; vous confessez qu'il est » monté au ciel après sa résurrection, et vous suivez » la voie de vérité que vous ont enseignée les prédica- » tions de l'apôtre Paul. C'est pourquoi nous vous » bénissons, ainsi que votre ville, dont nous voulons » être la protectrice éternelle. L'année de notre » Fils 42, le trois des noues de juillet, à Jérusalem. »
line prétendue lettre de la Vierge, adressée aux
Florentins, a du moins le mérite d'être fort courte. « Florence, ville chérie de Dieu et du Seigneur Jé- » sus-Christ et de moi, conserve la foi, applique- toi à «l'oraison, fortifie-toi dans la patience : c'est ainsi » que tu obtiendras le salut éternel auprès de Dieu. »
Fabricius a donné place dans son recueil des apocryphes à une lettre de Marie à saint Ignace ; mais nous nous reprocherions de nous arrêter à des écrits aussi peu dignes d'attention.
Eusèbe parle d'actes qui portaient le nom de saint Paul ; les Manichéens avaient une composition du même genre mise sous le nom de saint Pierre et de saint Paul ; les actes de saint André, de saint Thomas, de saint Jean, l'écrit intitulé Mémoire des apôtres, sont cités par divers anciens auteurs ecclésiastiques, mais ils n'ont jamais eu la moindre autorité, et aujourd'hui ils sont perdus. On trouve dans la bibliothèque des Pères, tome I, pag. 206, deux livres sous le nom de saint Lin touchant la passion de saint Pierre et de saint Paul, et une vie de saint Jean attribuée à Prochore, l'un des sept premiers diacres. La vaste collection des Acia sanctorum, réunis par le jésuite Bollanduset ses continuateurs (1), renferme des actes du martyre de saint Mathias , qui sont annoncés comme traduits de l'hébreu (tom. III de février, p. kkl) ; le même recueil contient, sous la date du 25 avril et sous celle du 1er mai, des actes de saint
(1) Commencée en 1643 , interrompue en 1794. Ce recueil si précieux pour l'histoire se poursuit de rechef. Le 54e volume (7e d'octobre) a paru à Bruxelles en 1845. On trouve sur les travaux des Bollandistes une intéressante notice dans la Bibliothèque de l'École des Charles, t„ ir, 6e livraison.
Marc et de saint Barnabé. Il serait sans intérêt de donner ici les titres d'autres actes du même genre et les épîtres faussement attribuées à divers apôtres; nous n'avons, sur la plupart de ces écrits, que des indications assez vagues (Voir Ceillier, Tillemont, Dupin, etc., etc.). Les actes de saint Paul et de sainte Thècle, publiés dans le Spicilegium Patrum primi seculi qu'a édité Grabe (Oxford., 1698), présentent un mérite réel qu'a fort bien fait ressortir un ingénieux académicien. (Voir une notice de M. Saint-Marc Girardin, insérée dans la Revue de Paris en 1829, et reproduite dans les Essais de littérature et de morale, 1845, t. II, p. 86. A des récits de scènes d'intérieur et de ménage pleines de naïveté, succèdent des récits empreints du double caractère de merveilleux d'une part, et de vérité de mœurs de l'autre. Le rôle tout nouveau que jouaient les femmes dans la société qui se substituait à celle qu'avait faite le paganisme, y est retracé d'une manière saisissante et pleine d'intérêt).
Une épître, attribuée à saint Barnabé, nous est parvenue en entier; sa supposition n'est pas douteuse; les critiques les plus éclairés sont unanimes à cet égard, mais toutefois elle mérite qu'on s'y arrête un instant.
Le texte grec n'est pas complet, mais une version fort ancienne y supplée. H. Menard la publia le premier en grec et en latin, et il y joignit un commentaire étendu (Paris, 16/j5, m-k°) ; Vossius la reproduisit avec de nouvelles notes à la suite de son édition des Lettres de saint Ignace (Àmst., 1646 ; Lyon, 1680) ; J. J. Mader en donna une^nouvelle édition.
(Helrnstadt, 1655, in-Zt0). On la retrouve dans le recueil de Cotelier {Patres Apostolici), dans les Varia sacra d'Et. Lemoine, dans la Bibliotheca Patrum de Galland (t. I, p. 3), à la suite de l'édition du Pasteur d'Hermas donnée par J. Fell (Oxford, 1685), etc. Elle a été l'objet de divers travaux spéciaux, notamment de la part d'UUmann (Abhandlung iiber den Brief des Barnabas dans ses Theol, Stud. und Krit., t. I), de J.-C. Roerdam, Comm. de authentîa epist. Barnabœ (Hafniae, 1828), de B. Henke, Comm. de epist. quœ Barnabœ tribuitur (Jenae, 1827). On peut consulter aussi les ouvrages relatifs aux anciens auteurs ecclésiastiques, tels que ceux d'Oudin , de Le Nourry, de Cave, de Dupin, etc., etc.
Cette épître peut se partager en deux parties. La première commence par quelques paroles pleines de charité et de tendresse à l'égard de ceux auxquels l'écrivain s'adresse ; il montre ensuite, par l'autorité des prophètes,, que Dieu a rejeté les sacrifices de la loi ancienne pour faire place à l'oblalion humaine de la loi nouvelle, c'est-à-dire aux sacrifices d'un cœur contrit et humilié. Il fait voir par les mêmes autorités que les jeûnes ne sont point agréables à Dieu sans la pratique des autres bonnes œuvres ; que les derniers temps prédits par Daniel sont venus ; que le sceau de l'alliance des Juifs avéc le Seigneur est rompu ; que Jésus-Christ est véritablement fils de Dieu; que sa venue et sa mort avaient été annoncées longtemps auparavant; que c'est par la croix que Jésus- Christ a triomphé, et que celui qui met en elle son espérance vivra éternellement. Il prouve ensuite que la vraie
circoncision est celle des oreilles et du cœur qui rend dociles et obéissants. Il parle des animaux défendus par les lois, et il en tire des allégories morales. Il relève le mystère de l'eau qui, en plusieurs endroits des prophètes, représente l'eau du baptême. Il applique de même au mystère de la croix plusieurs passages des prophètes, entre autres celui où il est parlé du serpent d'airain. Le pseudo-apôtre enseigne que les six jours de la création signifient autant de miiliers d'années (1), et que Dieu terminera tout en six mille ans. Ensuite viendra le septième jour auquel le Fils de Dieu viendra juger les impies. A l'occasion du temple de Jérusalem qui vient, dit-il, d'être ruiné, il
(1) L'opinion que le monde devait subsister six mille ans , cnacun des jours de la création correspondant à un cycle de dix siècles, est fort ancienne, elle se maintint longtemps et jusque dans le moyen-àge. Peu satisfaits de ce calcul qu'ils ont trouvé trop simple , des esprits inquiets et rêveurs se sont évertués à fixer la date exacte du dernier jour, à pénétrer un mystère qu'assiégeait une curiosité pleine d'alarmes. Les uns assignèrent au monde autant d'années de durée qu'il y a de versets dans le psautier, 2537 environ; les autres calculèrent que la grande catastrophe devait avoir lieu lorsque l'Annonciation tomberait le vendredi-saint, circonstance qui se produisit en 992 et qui causa une frayeur universelle. Des docteurs plus modernes ont voulu aborder un problème insoluble en cherchant le moment de la venue de l'Antéchrist. Nicolas Cressant l'avait fixée à l'an 1734, Pierre d'Ailly à 1789, Cardan à l'an 1800 ; Pic de la Mirandole l'a reculée jusqu'à 1994- Un ministre prolestant qui passa sa vie à: méditer sur l'Apocalypse , Brannbom , crut découvrir que le prophète du mensonge, né en l'an 86 , était encore plein de vie en 1613 et qu'il devait se manifester vers 1700, et mourir en 1711. Divers auteurs ang'ais ont successivement fixé la fin du monde à l'an 1836, à l'an 2000, à l'an 3430. Il en a été dit quelque chose clans les Notices et extraits de quel' ques ouvrages écrits en -patois, 1840, p. 158.
montre que Dieu a un autre tempie, c'est-à-dire notre cœur qui devient le temple de Dieu lorsque sa grâce commence à habiter en nous.
La seconde partie renferme les préceptes d'une morale très-pure. L'écrivain distingue d'abord deux voies très-différentes entre elles, celle de la lumière et celle des ténèbres. A l'une président les anges de Dieu, à l'autre les anges de Satan. Voici quelle est la voie de lumière et les moyens qu'il faut prendre pour arriver à la vie : Vous aimerez celui qui vous a créé, et vous glorifierez celui qui vous a racheté de la mort; vous détesterez tout ce qui est désagréable aux yeux de Dieu ; vous haïrez toute hypocrisie ; vous ne violerez point les commandements de Dieu ; vous ne vous élèverez point, mais vous serez humble ; vous ne vous attribuerez point de gloire ; vous ne formerez point de mauvais desseins contre votre prochain ; vous ne commettrez ni fornication, ni adultère, ni aucune autre impudicité ; vous ne vous servirez point de la parole que Dieu vous a donnée pour exprimer quelque impureté que ce soit ; vous serez paisible et doux ; vous pardonnerez à votre frère; vous aimerez votre prochain plus que votre propre vie ; vous ne ferez point périr un enfant, ni avant, ni après sa naissance ; vous instruirez vos enfants, dès leurs plus tendres années, dans la crainte du Seigneur; vous ne serez point avare, et votre cœur ne sera point attaché aux grands, mais vous rechercherez la compagnie des humbles et des justes ; vous recevrez comme des biens les accidents qui vous arriveront ; vous vous préserverez de la duplicité du cœur et de langue, car elle conduit à
la mort ; vous serez soumis au Seigneur et aux princes comme à l'image de Dieu, c'est-à-dire comme à ceux qui le représentent sur la terre, et vous aurez pour eux de la crainte et du respect ; vous ne commanderez point avec aigreur à vos esclaves qui ont en Dieu la même espérance que vous, de peur que vous ne perdiez la crainte de Dieu, notre maître commun, qui, sans avoir égard au mérite de personne, est venu chercher ceux dont son esprit avait préparé les cœurs; vous ferez part à votre prochain de tous les biens que vous possédez, sans vous imaginer que rien vous appartient en propre, car si vous êtes en société pour des choses incorruptibles, ne devez-vous pas y être bien plus pour des objets corruptibles? Vous ne serez point trop prompts à parler, car la langue est un piège de mort; évitez d'ouvrir les mains pour recevoir, et de les fermer pour ne point donner; vous chérirez comme la prunelle de vos yeux tous ceux qui vous annoncent, jour et nuit, la parole du Seigneur ; vous chercherez à voir les fidèles, et vous vous appliquerez à les consoler par vos discours et par vos écrits, mettant tous vos soins à contribuer au salut des âmes ; vous travaillerez de vos mains pour racheter vos péchés ; donnez sans hésitation ou murmure à quiconque vous demandera, et vous verrez que Dieu saura bien vous récompenser ; vous ne mettrez point la division parmi vos frères, mais vous procurerez la paix entre ceux qui sont en contestation; vous confesserez vos péchés, et vous ne vous présenterez point devant Dieu pour lui adresser vos prières avec une conscience impure et souillée. Voilà la voie de lumière.
Mais la voie de ténèbres est oblique et pleine de malédictions, car c'est le chemin qui conduit à la mort éternelle et au supplice. Là sont les maux qui perdent les âmes, l'idolâtrie, l'audace, l'esprit d'élévation, l'hypocrisie, la duplicité de cœur,, l'adultère, l'orgueil, le meurtre, l'apostasie, la tromperie, la malice, l'impudence., l'avarice, le mépris de Dieu. Ceux qui marchent dans cette voie persécutent les bons ; ils haïssent la vérité, ils aiment le mensonge, ils ne connaissent point la récompense de la vertu, ils ne s'attachent point à faire le bien, ils ne rendent point la justice à la veuve et à l'orphelin, ils veillent, non pour marcher dans la crainte de Dieu, mais pour faire le mal. Loin d'eux la douceur et la patience ; ils chérissent les choses vaines, ils aiment l'intérêt, ils sont sans pitié pour le pauvre, et ne se mettent point en peine de celui qui souffre., ils sont toujours prêts à médire, ils corrompent et défigurent l'ouvrage de Dieu, ils sont les défenseurs des riches, les juges iniques des pauvres, et ils se livrent eux-mêmes à toutes sortes de crimes.
L'auteur conclut en exhortant les fidèles à la pratique des préceptes qu'il leur donne, et il finit par ces paroles : Je vous salue, vous qui êtes des enfants de charité et de paix ; que le Seigneur de la gloire et de toute grâce soit avec vous.
Une prétendue correspondance de saint Paul avec Sénèque a longtemps été admise sans contestation comme chose authentique. Elle a trouvé place dans les anciennes éditions du philosophe romain, notamment dans celle de Naples, U84 ; Venise, U92, etc., etc.
Érasme l'a admise dans l'édition de 1529, mais en la signalant comme controuvée. Fabricius indique quelques écrivains qui s'en sont occupés, et il l'a placée dans son Codex apocryphus (t. I, p. 892-904). Ces lettres sont au nombre de treize ; huit émanent de Sénèque; elles sont fort courtes; l'apôtre donne des conseils de morale , et fait ressortir les erreurs du paganisme. G. "W. Loescher a écrit une dissertation spéciale : DePauii adSenecamepistolis^itemhergilfàh, in-/4°. (1).
Pour ne rien omettre,, nous signalerons encore la prétendue lettre de saint Paul aux habitants de Laodicée, une seconde épître aux Éphésiens, et une troisième épître aux Corinthiens, dont le texte a été conservé en arménien. Publiée par Wilkins à Amsterdam, en 1715, cette dernière se retrouve plus complète dans la Grammaire anglaise et arménienne de C. Aucher (Venise, 1819, p. 117). Ces divers écrits ont d'ailleurs été publiés dans le recueil de Fabricius, où une lettre de saint Pierre à saint Jacques a de même obtenu quelques pages. Gotelier l'avait déjà insérée dans ses Patres apostolici. En explorant minutieusement les anciens auteurs ecclésiastiques, on découvre de fugitives indications relatives à d'autres épîtres at~
(1) Citons aussi l'opuscule de F.-C. Gelpeker : Tractatiuncula de familiaritaie quœ Paulo apostolo, cum Seneca -philo' soplio interfuisse videtur verisimillima. Lips. 1813, 4°. Des détails assez étendus se rencontrent sur le même sujet, dans Y Histoire abrégée de la littérature romaine, par Schell, t. II, p. 445. Les quatorze lettres en question ont été conservées dans le tome IV de l'édition de Sénèque (p. £64-479), qui fait partie de la bibliothèque latine de Lemaire.
tribuées à quelques apôtres ; mais ces renseignements bien vagues, ces traces d'écrits sans importance et complètement perdus, ne doivent pas sortir du cercle des dissertations spéciales.
Nous ne devons point passer sous silence , en traitant des écrits qui racontent l'histoire légendaire des apôtres, une composition d'une longue étendue , divisée en dix livres et intitulée Histoire du combat apostolique ; elle a été mise au jour sous le nom d'Abdyas, évêque de Babylone , ordonné , à ce qu'il raconte luimême, par saint Simon et saint Jude. L'auteur de cette composition supposée est resté inconnu ; une version latine nous en est parvenue, et le traducteur porte le nom imaginaire de Jules l'Africain. Il prétend qu'il a travaillé sur une traduction grecque , qu'Eutrope , disciple d'Abdyas , avait faite d'un texte écrit primitivement en hébreu , mais de fréquents latinismes et l'insertion littérale d'un passage de la traduction faite par Ruffin de Y Histoire ecclésiastique d'Eusèbe , établissent évidemment que cette Histoire du combat apostolique a été écrite dans la langue de Rome. Elle parut pour la première fois dans le recueil de W. Lazius. Collect. rar. Monum. (Basileœ, 1551, fol. , Paris , 1566, 8°); Fabricius l'a reproduite dans le tom. II de son Codex apocrypkus où elle n'occupe pas moins de 340 pages. Dans cette foule de fables et de miracles controuvés , que l'Église a rejetés comme indignes de foi , on retrouve sans peine l'indice des idées qui circulaient parmi les chrétiens des premiers siècles. Ces récits de martyres et de prodiges , se répétant de bouche en b: uche , s' enrichissant à mesure
qu'ils se répandaient, étaient les poèmes populaires des néophytes de la foi nouvelle. Afin de montrer tout le charme , que ce merveilleux naïf avait alors, nous traduirons en l'abrégeant, la narrration que fait Àbdyas du combat, c'est-à-dire du martyre d'un des évangélistes.
« Mathieu surnommé Lévi et fils d'Alphée fut au rang despubîicains, et fut appelé par Notre Seigneur- Jésus-Christ qui le mit au nombre de ses disciples ; il arriva ensuite au sommet de l'apostolat , et avant l'ascension au ciel du Seigneur , il n'accomplit rien de particulier en outre des fonctions des autres apôtres , mais après qu'il eut été éclairé du Saint-Esprit et qu'il eut reçut l'ordre d'aller prêcher l'Évangile sur la terre, il prit pour sa part l'Éthiopie , et s'y étant transporté, il résidait dans une grande ville qui s'appelle Nadaver, où régnait le roi iEglippus ; il advint que deux magiciens , nommés Zaroës et Aphaxat , en imposaient tellement au monarque par les merveilles qu'ils accomplissaient , qu'il les regardait comme étant des Dieux. Et le roi avait en eux une confiance sans bornes , et non-seulement les habitants de la ville , mais encore ceux des provinces les plus éloignées de l'Éthiopie venaient pour les adorer. Car ils faisaient que les hommes étaient subitement hors d'état de se mouvoir, et qu'ils restaient comme paralysés aussi longtemps que le voulaient ces magiciens. Ils privaient aussi de la vue et de l'ouïe ceux qu'il leur plaisait de traiter de la sorte. Ils ordonnaient aux serpents de mordre , chose que savent aussi accomplir les Marses (1) , et
(1) Peuple du Latiura. Il serait facile de rapporter ici des passages d'anciens auteurs au sujet de cette idée populaire.
au moyen de leurs enchantements , ils guérissaient beaucoup de maladies. Et ils étaient l'objet d'une grande vénération de la part des Éthiopiens, par ce que , comme dit le vulgaire , la peur inspire plus de respect pour les méchants que l'amour n'en fait concevoir pour les bons.
Mais Dieu ayant pitié des hommes, envoya contre eux son apôtre Mathieu; étant entré dans la ville, il commença à découvrir leurs sortilèges. Il guérissait, au nom de Jésus-Christ , tous ceux qu'ils frappaient de paralysie ; il rendait la vue à ceux qu'ils avaient aveuglés et à ceux qu'ils en avaient privés. Il plongeait dans le sommeil les serpents qu'ils excitaient à nuire aux hommes et en faisant le signe du Seigneur , il guérissait ceux qui avaient été mordus. Un eunuque éthiopien , nommé Gandace , qui avait été baptisé par l'apôtre Philippe , ayant vu ces choses , tomba à ses pieds et dit en l'adorant : Dieu a jeté ses regards sur cette ville afin de la délivrer de la main de deux magiciens que des insensés croient être des Dieux. Il reçut l'apôtre dans sa maison, et tous ceux qui étaient les amis de l'eunuque Gandace y venaient , et écoutant la parole de vie , ils croyaient au Seigneur Jésus- Christ. Et chaque jour un grand nombre de personnes , voyant que le disciple de Dieu guérissait tous les maux que faisaient les magiciens, recevaient le baptême. Car ces magiciens frappaient les hommes afin de les guérir ensuite et de se faire ainsi vénérer, mais Mathieu, l'apôtre de Jésus-Christ, guérissait non-seulement ceux qui avaient été victimes de la malice de Zaroës et d'Aphaxat , mais encore tous ceux
qu'on apportait devant lui, quelles que fussent les maladies dont ils étaient affligés. Et il prêchait au peuple la vérité de Dieu de telle manière que tous admiraient son éloquence.
L'eunuque Candacequi l'avait accueilli avec la plus grande affection , l'interrogea , disant : Je te prie de me dire comment , étant libre de naissance , lu sais les langues grecque , égyptienne et éthiopienne , si bien que ceux qui sont nés dans ces contrées ne parlent pas aussi bien que toi. L'apôtre répondit : Tous les hommes n'avaient eu d'abord qu'un même langage, mais leur présomption fut si grande qu'ils voulurent élever une tour d'une hauteur telle qu'elle parvînt au sommet du ciel. Le Seigneur tout-puissant confondit leur présomption en faisant qu'ils ne se comprenaient plus l'un l'autre lorsqu'ils se parlaient. Car ils survint une diversité de langages, et l'accord qui régnait entre eux et qu'avait fourni l'uniformité de langage se rompit. Le Fils de Dieu tout-puissant voulut montrer quel genre d'édifice il fallait élever pour parvenir au ciel , et il nous a envoyé, à nous les douze disciples , l'Esprit-Saint, et lorsque nous étions réunis dans une même salle , l'Esprit-Saint est venu sur nous , et nous avons été enflammés comme l'est le fer au contact du feu. Et lorsque cette splendeur eut cessé et que nous sommes revenus de notre effroi , nous avons commencé à parler aux gentils en diverses langues et à annoncer les merveilles de la naissance du Christ qui est le Fils de Dieu , et dont personne ne connaît l'origine avant les siècles. Nous avons dit comment il était né du sein de la Vierge Marie , et
comment il avait été nourri et élevé , comment il avait été tenté, comment il avait souffert, avait subi la mort, avait été enseveli, et comment il était ressuscité le troisième jour. Et il est monté au ciel pour s'asseoir à la droite de Dieu , le Tout-Puissant , et il viendra juger tous les hommes. Nous autres , les disciples de Jésus le crucifié , nous savons en perfection, nonseulement les quatre langues que tu indiques, mais encore toutes celles en usage parmi les gentils. Et quelle que soit la nation chez laquelle nous nous rendons, nous possédons complètement sa langue. Ce n'est pas avec des pierres , mais avec les vertus du Christ que s'élève la tour où sont admis tous ceux qui sont baptisés au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit , et par le moyen de laquelle ils peuvent arriver au ciel.
Tandis que l'apôtre les instruisait de la sorte , quelqu'un vint dire que les magiciens arrivaient avec plusieurs dragons (1). Ces dragons étaient couverts d'écailles, et leur souffle émettait une odeur de feu, et ils lançaient par les narines des vapeurs de soufre qui fai-
(1) Le dragon reparaît sans cesse dans les légendes, dans les récits poétiques, dans les romans du moyen-âge. On le retrouve dans toutes les circonstances de la vie publique et privée de nos ancêtres et dans les histoires dont se nourrissait une piété crédule. Nous avons entrepris, sur la biographie du dragon, quelques recherches qui compléteront peut-être ce qu'ont déjà exposé Bochart (Hierozoicon, part. H, liv. III, ch. XIV), et L. Bossi : dei basilischi, dr agoni ed altri animali creduti favolosi, (Milano, 1771), ainsi que M. F. de Saint-Genois, des Dragons an moyen-âge ( Gand, 1840 ). Voir dans les Traditions tératologiques de M. Berger de Xiorly, (p. 441-455), le chapitre intitulé : La propriété des Dragons, extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque du Roi.
saient périr les hommes. Mathieu , ayant appris cela , fit le signe de la croix et marcha avec calme au-devant d'eux. Candace voulut l'arrêter et faisant fermer les portes , il dit : Adresse la parole par la fenêtre a ces magiciens; mais l'apôtre répondit : Fais ouvrir les portes, fais-les ouvrir et regarde par la fenêtre l'audace de ces magiciens. Et l'apôtre sortit, et les magiciens venaient vers lui précédés chacun d'un dragon , mais ces deux dragons , à l'aspect de Mathieu, vinrent se coucher à ses pieds et s'endormirent. Et il dit aux magiciens : Où est votre puissance ? Si vous le pouvez, réveillez ces dragons. Si je n'avais pas prié mon Seigneur Jésus-Christ , ils auraient déployé contre vous toute la fureur que vous aviez voulu exciter contre moi. Ils resteront endormis jusqu'à ce que tout le peuple se soit rassemblé , et je leur ordonnerai ensuite de retourner dans leur asyle , sans faire de mal à personne. Zaroës et Aphaxat s'efforcèrent vainement de réveiller les dragons ; ils ne purent ni leur faire ouvrir les yeux ni les amener à se mouvoir. Et le peuple adressait ses prières à l'apôtre, disant : Nous te supplions, Seigneur , de délivrer notre ville de ces animaux. Et l'apôtre répondit : Ne craignez rien ; je leur enjoindrai de se retirer en toute douceur. Et se tournant vers les dragons, il dit : Au nom de Jésus- Christ , mon Seigneur, qui a été conçu de l'Esprit- Saint et qui est né de la Vierge Marie , que Judas a livré aux Pharisiens et qui a été crucifié, qui est ressuscité le troisième jour, et qui, après nous avoir, durant quarante jours , répété les instructions qu'il nous avait données , est monté, en notre présence , au ciel
d'où il viendra juger les vivants et les morts s je vous ordonne, dragons , de retourner dans vos asyles sans faire aucun mal à nul homme , à nul quadrupède ou à nul vivant. Et , à sa voix , les dragons , élevant la tête , se mirent à s'éloigner, et ils sortirent de la ville en présence de tout le peuple, et jamais ils ne se montrèrent de rechef.
Ensuite l'apôtre parla au peuple en ces mots : Écoutez , mes frères et mes enfants, et vous tous qui voulez délivrer vos âmes du véritable dragon , c'est-à-dire du diable. Dieu m'a envoyé vers vous pour votre salut afin que renonçant à la vanité des idoles, vous vous convertissiez à celui qui vous créa. Dieu ayant fait l'homme, le mit dans un paradis de délices avec son épouse qu'il avait formée d'une de ses côtes. Le paradis est au-dessus de toute les montagnes et proche du ciel , et il ne s'y trouve rien qui puisse être funeste à l'homme. Les oiseaux ne s'y épouvantent point de l'aspect et du bruit de l'homme ; il n'y vient ni épines, ni ronces; les roses, les lys et les autres fleurs ne se flétrissent pas ; on n'y est point sivjet à la fatigue du travail et nulle infirmité ne vient y détruire la santé ; la tristesse , le deuil et la mort n'y ont aucune place. Les voix des anges s'y font entendre et enchantent les oreilles. Le serpent ne s'y rencontre point, et ni le scorpion , ni les mouches , ni aucun animal fâcheux pour l'homme ne s'y trouve. Les lions , les tigres et les léopards y vivent en parfaite intelligence avec les hommes ; et lorsqu'il donne quelque ordre aux animaux ou aux oiseaux , ils s'empressent de l'exécuter, obéissant avec respect à l'être ami de Dieu. Quatre
fleuves y coulent , l'un d'eux se nomme le Géon , le second, le Physon, le troisième, le Tigre, le quatrième, l'Euphrate. Ils abondent en parfum de toute espèce. La face du ciel n'est jamais obscurcie par des nuages.
Tandis que l'apôtre parlait ainsi , on entendit toutà- coup le bruit d'un grand tumulte; c'était celui d'une foule de peuple qui pleurait la mort du fils du roi. Les magiciens s'efforcèrent de le ressusciter, mais, ne pouvant y parvenir, ils tentèrent de persuader au roi qu'il avait été enlevé par les Dieux pour être admis dans leur assemblée, et qu'il fallait lui élever une statue et un temple. L'eunuque Candace, ayant appris ces choses, s'approcha de la reine et lui dit : « Ordonne qu'on garde ces magiciens, et je te prie de faire venir Mathieu, l'apôtre de Dieu, et s'il ressuscite ton fils, tu commanderas qu'on brûle vifs ces hommes ; car ils sont cause de tout le mal qui survient en notre ville. » Et quelques officiers du roi furent envoyés auprès de Mathieu, et ils l'introduisirent avec honneur auprès du monarque. Quand Mathieu parut, la reine Euphœnisse se prosterna à ses genoux et dit : « Je te reconnais pour l'apôtre que Dieu a envoyé pour le salut des hommes, et pour le disciple de celui qui ressuscitait les morts et qui guérissait toutes les maladies. Viens et invoque son nom sur mon fils qui est mort , et je crois que si tu le fais il revivra. «L'apôtre lui dit :« Tu n'as pas encore entendu de ma bouche la prédication de mon Seigneur Jésus-Christ, et comment peux- tu dire que tu crois? Sache que ton fils te sera rendu. » Et étant entré, il éleva les mains au ciel et il dit : Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob qui, pour nous
racheter, as envoyé du ciel sur la terre ton Fils unique, chargé de nous convertir de nos erreurs et de nous montrer le Dieu véritable, souviens-toi des paroles de Notre Seigneur Jésus -Christ ton Fils. En vérité, je vous dis que tout ce que vous demanderez en mon nom à mon Père, il vous l'accordera. Afin que les nations connaissent qu'il n'y a que toi de Tout-Puissant et que cette assertion de ma bouche est vraie, que cet enfant se lève. Et, prenant la main du mort, il dit : Au nom de mon Seigneur Jésus-Christ le crucifié, lève-toi , Euphranor. — Et l'enfant se leva aussitôt. Le cœur du roi se troubla à ce spectacle, et il ordonna aussitôt de porter à Mathieu des couronnes et de la pourpre. Et il envoya des hérauts dans la ville et dans les diverses provinces de l'Éthiopie, disant : Venez à la ville et voyez Dieu qui est caché sous l'aspect d'un homme.
Et une grande multitude étant venue avec des torches, des autels et de l'encens, et tout ce qui sert aux sacrifices, Mathieu, l'apôtre de Dieu, parla en ces termes : Je ne suis point un Dieu, mais je suis le serviteur de Jésus-Christ, mon Seigneur, le Fils du Dieu tout-puissant qui m'a envoyé vers vous, afin qu'abandonnant l'erreur de vos idoles, vous vous convertissiez au Dieu véritable. Si vous me regardez comme un Dieu, moi qui ne suis qu'un homme, combien ne devez-vous pas avoir plus de foi en ce Dieu dont j'avoue que je suis le serviteur, et au nom duquel j'ai rendu la vie au fils de voire roi. Otez de devant mes yeux cet or, cet argent et ces couronnes et employez-en la valeur à élever au Seigneur un tem-
pie où vous vous rassemblerez pour entendre la parole de Dieu. — Et quand il eut parlé, onze mille hommes se mettant à l'ouvrage, achevèrent en trente jours la construction d'une église consacrée au Seigneur. Et Mathieu lui donna le nom d'Église de la Résurrection, parce qu'une résurrection avait été la cause qui l'avait fait édifier. Mathieu y passa vingt-trois ans, il ordonna des prêtres et des diacres, il plaça des évêques dans les villes de l'Éthiopie et il y fonda de nombreuses églises. Il baptisa le roi iEglippus et la reine Euphœnisse et son fils Euphranor qui avait été ressuscité et sa fille Iphigénie, qui consacra sa virginité à Jésus- Christ. Les mages, saisis d'effroi , s'étaient enfuis vers la Perse. Il serait long de raconter combien l'apôtre guérit d'aveugles et de paralytiques, combien il délivra de possédés et ressuscita de morts, combien il détruisit d'idoles et de temples érigés en leur honneur.
Le roi iEglippus, accablé de vieillesse, étant allé vers le Seigneur, son frère Hyrtacus devint maître du royaume. Il voulut prendre pour épouse Iphigénie, la fille du roi défunt, qui s'était consacrée à Jésus-Christ et qui avait reçu le saint voile des mains de l'apôtre : elle était déjà à la tête d'une congrégation de plus de deux cents vierges, et le roi espérait que l'apôtre la déciderait à accéder à ses désirs. Il lui dit : Prends la moitié de mon royaume, si Iphigénie consent à m'épouser. — L'apôtre lui répondit : Conformément à la louable pratique de ton prédécesseur, qui se rendait chaque jour de Sabbat à l'assemblée où je prêchais la parole de Dieu, fais réunir toutes les vierges qui sont avec Iphigénie et tu entendras les louanges que , de-
vant le peuple, je donnerai au mariage et comme je dirai qu'une union sainte est agréable à Dieu. Hyrtacus. ayant entendu ces paroles, fut rempli de joie et s'empressa de faire réunir une grande assemblée, pensant que l'apôtre engagerait Ipbigénie à l'épouser. »
L'apôtre, loin de se rendre aux désirs du monarque, prononce un éloge chaleureux de la virginité ; il émet ainsi une doctrine qu'on retrouve chez les premiers Pères et qui irrita, qui étonna le monde ancien, auquel pareilles idées ne s'étaient jamais offertes.
Hyrtacus se relire exaspéré et il envoie un de ses satellites qui frappe d'un coup d'épée et par derrière l'apôtre, tandis qu'il célébrait la messe. Le peuple furieux veut brûler le palais, mais les prêtres et les diacres calment sa colère. Iphigénie leur remet tout ce qu'elle possède d'or et d'argent, en leur recommandant de le distribuer aux pauvres. Hyrtacus a recours aux magiciens, mais leur pouvoir est sans effet; il tente de faire mettre le feu au monastère où Iphigénie s'est retirée, mais un grand vent s'élève et pousse les flammes sur le palais du roi ; il est entièrement consumé. Hyrtacus, atteint d'une éléphantiasis, qui couvre son corps d'ulcères, se perce d'une épée, et son fils est livré à un démon terrible.
Nous nous croyons dispensé d'analyser l'histoire des autres apôtres, telle que la raconte Abdyas, et nous finirons cette portion de notre travail en disant quelques mots des autres ouvrages qui pouvaient se joindre au cycle des pseudo-évangiles.
Divers écrits avaient été composés sous le nom d'Apocalypse, et attribués à quelques apôtres; ils ont
complètement disparu. V Apocalypse de saint Pierre, jouissait, dans diverses églises, d'une telle estime que, d'après le témoignage de Sozomène ( Histoire eccles. 1. vu, ch. 19) on en faisait le vendredi une lecture publique.
Une Apocalypse de saint Paul était en usage parmi les gnostiques, et Lambécius indique, comme se trouvant parmi les manuscrits grecs de la bibliothèque de Vienne,, une Apocalypse de saint Jean différente de celle que l'Église a approuvée. V Apocalypse de saint Thomas n'est connue que par le décret du pape Gelase , qui la met au rang des ouvrages supprimés, avec celle que les sectateurs de Manès avaient forgée sous le nom de saint Étienne.
Il existe des liturgies sous le nom des apôtres ou de leurs disciples. Fabricius les a insérées dans son recueil des apocryphes du N. Test. Renaudot les avait déjà placées dans sa Collectio liturgiarum orientalium Paris, 1716. Dom Ceillier entre à leur égard, dans son Histoire des auteurs sacrés, (Tom. I, p. 507 et suiv.), dans des détails assez étendus ; il démontre qu'elles ne peuvent remontera u-delà du quatrième siècle. Monsieur Saint-Marc Girardin, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité ( t. ÏI, p. 66 et suiv. ) les a comparées à la liturgie des sacrifices payens, montrant ainsi comment les chrétiens changaient et épuraient, par l'esprit de la religion nouvelle , les rites du polythéisme.