‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 12 sur 37 · LES ÉVANGILES ET L'ÉGLISE CATHOUQUE · texte numérisé non relu

LES ÉVANGILES ET L'ÉGLISE CATHOUQUE

L'Eglise est antérieure à la rédaction des Evangiles. Elle a été conçue, enseignée et constituée biérarcbiquement par Jésus-Cbnst et dotée par lui de la promesse de l'assistance perpétuelle du Saint-Esprit. Les Apôtres et leurs successeurs forment un corps enseignant qui juge les controverses et constitue le gouvernement de l'Eglise. — Quelle est la véritable importance et quels sont les divins privilèges des Evangiles dans l'Eglise.

Messieurs ,

Je veux aujourd'hui éclairer et compléter plusieurs points demeurés obscurs et ébauchés dans la dernière leçon. La question est grave ; elle mérite qu'on s'y arrête. Les saints Evangiles constituent-ils la base du christianisme, ou bien n'en sont-ils qu'un divin accessoire? Sontils le fondement ou seulement Tappui de l'édifice , appui sacré établi et posé par le Saint-Esprit lui-même ?

Je dis que la question est grave : grave au point de vue de la polémique entre catholiques et protestants, grave au point de vue de la polémique entre chrétiens et incrédules. Les protestants et les incrédules réduisent le christianisme, son dogme et son gouvernement aux seuls écrits du Nouveau Testament, les premiers, pour échapper à la divine autorité de l'Eglise, les seconds, pour détruire d'un même coup l'autorité des livres canoniques et Tédiflce chrétien tout entier. Les uns et les autres se trompent. L'autorité propre à l'Eglise est antérieure aux Evangiles, et les prophéties, la résurrection de Jésus sont plus manifestes,

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plus faciles à constater et à défendre que les origines lointaines et rhistoire d'un livre dont tous les titres ne sont point parvenus jusqu'à nous. C'est pour cela, à mon avis, que Bergier et le cardinal de la Luzerne ne seraient peut-être point à blâmer, s'ils avaient soudé moins étroitement l'authenticité de la Bible à la démonstration du grand fait de la révélation. Les preuves de crédibilité de la révélation reposent sur un fondement plus large, et l'édifice de l'Eglise subsisterait même sans les Ecritures, si, par impossible, celles-ci venaient à lui manquer. L'autorité des Evangiles est certaine, les preuves qui l'établissent sont solides; mais l'Eglise est ici la suprême garantie, comme Ta déclaré saint Augustin lui-même : Ego evangelio non crederem nisi me Ecclesiœ catholicœ commoveret auctorftas.

Résumons la leçon précédente.

Nous avons montré que les Evangiles n'étaient pas l'acte constituant de l'Eglise , et qu'avant eux l'Eglise était déjà fondée. Jésus-Christ n'a point écrit , il n'a pas commandé d'écrire. Il a enseigné sa doctrine en s'adressant à la mémoire , sous une forme merveilleusement propre à vivre dans le souvenir. Enfin les usages de la société juive ne se prêtaient point à la prédication écrite; et de fait, les disciples immédiats de Jésus-Christ ont beaucoup prêché et très-peu écrit.

Les Evangiles ne sont point un recueil complet de doctrine et ne pouvaient l'être. Il eût été dangereux de tout écrire : c'eût été imprudemment provoquer la perse-

cution des Romains et des Juifs. Saint Paul^ par ses seules prédications et par quelques épitres discrètes, soulevait de sanglantes contradictions : quels orages n'eût-il point déchaînés en écrivant une nouvelle loi dans le but d'abroger l'ancienne? Les Apôtres n'ont écrit que par nécessité^ incomplètement et accidentellement ^ Les Evangiles ne sont ni un code , ni une charte.

Us ne peuvent être considérés comme un juge suffisant de controverses.

J'ajoute qu'un livre ne peut ni gouverner ni enseigner tout le monde. Or, la société chrétienne tout entière devait être gouvernée et enseignée.

Mais, avons-nous dit dans la dernière leçon, il y a quelque chose d'antérieur aux Evangiles, de plus complet , de plus puissant, un corps de pasteurs qui instruisait, jugeait, gouvernait dès les premiers jours , à savoir, l'Eglise.

Voilà, Messieurs, ce que je voudrais vous faire comprendre aujourd'hui. Voilà ce qu'il importe d'établir à la fois contre les protestants et les incrédules. L'existence de cette société chrétienne antérieure aux Evangiles se prouve d'abord par le propre témoignage que l'Eglise se rend à elle-même.

Une société est en effet une personne morale qui vit et se développe à travers le temps. Eh bien! quel témoignage la vieille société chrétienne debout et vivante de-

* Pour se convaincre de la vérité de cette observation , qu'on consulte les endroits suivants des lettres de saint Paul : H Tbess., ii, 14; — Timothée, vi, 20 ; ^ I Cor., Il, 34. — Nous renvoyons également le lecteur à l'év. saint Jean: XXI, 25 ; et à Eusèbe : Hist, ecc, liv. iir, ch. 36 ; liv. iv, ch. 8.

Tant nous se rend-elle à elle-même? Que dit-elle de son origine , de son institution , de sa doctrine , de ses lois, de son histoire et de tout ce qui la constitue ? Elle déclare qu'elle a été fondée non par un livre, mais par le Christ, il y a dix-huit siècles. Et en effet , la succession des évêques et une multitude de monuments écrits , de monuments historiques et archéologiques confirment son témoignage. Cette base historique et monumentale, vous le comprenez, Messieurs, est plus solide et plus large que celle que fournit un livre. C'est la société chrétienne s'affirmant elle-même depuis Tibère jusqu'au xix* siècle, c'est TEglise catholique naissant, grandissant, souffrant, combattant, régénérant l'individu , la famille, l'Etat, les lois, les mœurs, pendant une durée que ne connurent jamais les plus puissants empires de la terre !

La divine origine de cette immense société qui s'appelle TEglise catholique , se prouve indépendamment du Nouveau Testament. Quand même les livres canoniques n'existeraient pas, FEglise n'en serait pas moins évidemment divine. L'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament prouverait cette origine divine. La vie merveilleuse du Christ et sa résurrection constatées par la voix de la primitive Eglise tout entière, affirmées aux âges apostoliques par toute la littérature chrétienne, et par le fait même de l'existence de cette société, le triomphe du christianisme plus fort que ses persécuteurs, sa beauté, sa grandeur morale, sa conservation malgré les efforts des hérésies et de l'incrédulité , toutes ces choses ne prouvent-elles pas

la divine origine de la société chrétienne, naissant, se développant, se conservant au milieu d'innombrables causes de mort et de ruine ?

Enfin c'est le Nouveau Testament lui-même qui établit l'antériorité et Tindépendance de l'Eglise relativement au Nouveau Testament. Car quelle que soit Topinion que Ton se forme des livres canoniques, de leur authenticité, de leur intégrité et de leur inspiration, on est obligé d'avouer qu'ils sont l'expression certaine de la croyance générale aux premiers siècles chrétiens*. Or, le Nouveau Testament nous apprend et la divine origine de l'Eglise, et ses caractères. Jésus-Christ, dès les premiers jours de son ministère public, se choisit douze apôtres, plus tard soixante-dix disciples. 11 en fit ses compagnons, les instruisit pendant trois ans , leur commanda d'aller prêcher dans tout l'univers.

Le Nouveau Testament nous apprend que le divin Maître les constitua hiérarchiquement. Parmi les douze il choisit le plus ferme, le plus courageux, le plus dévoué. — 11 l'appela Pierre, et sur lui il fonda son Eglise, c'est-à-dire qu'il lui donna la primauté d'honneur et de juridiction. Ce chef suprême du corps apostolique est, dès le premier moment, doté de merveilleux privilèges exprimés dans toute la magnificence du langage oriental. Déjà avant son élection comme chef des apôtres, ce n'était ni la chair ni le sang qui le faisaient parler de Jésus ; c'était le Père qui est aux deux: mais dorénavant Pierre, du siège sublime où il est

* M. Renan lui-même l'avoue. Slrauss l'a confessé.

élevé, triomphera de toutes les causes humaines d'erreur; les portes de F enfer ne prévaudront ipoini contre cette personnification de l'Eglise. Nul dans le passé n'a été si puissant parmi les hommes : il liera et déliera les consciences^ il ouvrira et fermera le royaume des cieux. Dieu, par un privilège étonnant, privilège incroyable puisqu'il s'agit du paradis, en abandonne les clefs au nouvel élu î On comprendrait ce langage au Moyen Age , quand les papes ont eu réalisé la puissance absolue ; mais comment les incrédules expliquent-ils qu'il ait été celui de Jésus et des premiers chrétiens dès le premier jour de l'Eglise ?

Lisons les textes : Un jour que le Christ demande à ses disciples : Quem me esse dicitis ? Simon Pierre répondit : Tu es Chris tus Filius Dei vivi..... Respondens autem Jésus dixit ei : Beatus es y Simon Barjona , quia caro et sanguis non revelavit tibi , sed Pater meus qui in cœlis est. Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam^ etportœ inferi non prcevalebunt adversus eam... Et tibi dabo claves regni cœlorum , et quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum et in cœlis; et quodcumque solveris super terram, erit solutum et in cœlis. Jésus-Christ dit de nouveau à Pierre après sa résurrection : Pasce agnos meos,pasce oves meas^ pais les fidèles, pais les pasteurs.

Ce n'est point sur tous les Apôtres que Jésus-Christ établit son Eglise , c'est sur un seul , sur une pierre fondamentale, pierre angulaire qui retient les murs de l'édifice mystique que le divin architecte voulait fonder.

Les clefs, voilà, chez les Hébreux, le symbole de Tautorite. Ecoutez le célèbre exégète Jahn : « Les clefs étaient un symbole de puissance propre aux princes et aux rois. Soit qu'elles fussent de métal pur, ou ornées d'ivoire, le maître de la maison ou son dispensateur s'en parait comme du signe de sa charge , et les portait sur son épaule. Isaïe (xiii, 22), en parlant d'Eliacim, fils du grand prêtre Héli , dit : a Je placerai la clef de la maison de David sur son épaule; il ouvrira et personne n'osera fermer; il fermera et personne n'osera ouvrir. »

Salvador lui-même a écrit ce qui suit :

« D'abord, au sujet du nom et des clefs de Pierre, à qui les trois listes des Apôtres rapportées par les Evangiles accordent toujours le premier rang... Tattribution qui lui fut faite par Jésus du nom syriaque képhas ^ signifiant pierre y répondait à une double, métaphore : à la fermeté de son âme que le langage poétique de nos jours aurait comparée dans le même esprit, à un rocher ; et à cette circonstance qu'en se présentant au Maître de Nazareth, comme son premier défenseur, puis en confessant le premier sa qualité de Christ, il avait mérité de passer pour la pierre fondamentale de l'édifice de Jésus et d'être chargé des clefs symboliques. Dans le nouvel ordre d'idées, la signification ajoutée à ces clefs comportait non-seulement le droit d'approuver ou de désapprouver ce qu'il fallait faire ou ne pas faire, mais le droit d'ouvrir et de fermer du même coup aux prosélytes et aux disciples, selon l'exigence des cas, les portes nctiipHes dp. rns^orintion et le

passage aux félicités de la résurrection prochaine. Loin de chercher leur origine dans les coutumes des Romains'ou chez toute autre nation , on doit la demander à la patrie des fondateurs de l'institut chrétien. » Donc Pierre reçoit la primauté d'honneur et de juridiction. Il a dans sa plénitude le pouvoir de lier, de délier, d'enseigner, d'expliquer, de juger, de gouverner. Posée, en grec po<nc8, ciba, voilà le droit d'enseigner. Le Christ ajoute iroi(i.av6 irpo^aTâ p.Gu, voilà le droit de gouverner. Les rois étaient, eux aussi, appelés pasteurs des peuples : iroiiAÉvE; tûv aa&v. Dieu disait d'un roi : Pascet populum meum. En hébreu les rois sont appelés Rohim, pastores, »

La dignité et la charge de Pierre sont donc évidentes. Pierre était le pontife supérieur remplaçant le grand prêtre. Au-dessous de Pierre, mais près de lui, étaient les autres apôtres, puis les prêtres, les diacres, etc.

Il est évident que dès les premiers jours du christianisme les bases d'une société hiérarchique furent posées d'après le modèle de la société juive. A la tête de celle-ci était le grand prêtre, ensuite venaient les prêtres, puis les lévites. Ecoutez encore Salvador :

a Est-il permis de se ranger chrétiennement de l'avis des communions réformées quand elles récusent la légitimité originaire d'une assemblée centrale et régulatrice, et la majesté d'un pontife supérieur? A plus forte raison, la convenance d'une Eglise centrale dut apparaître (aux disciples du Christ) lorsque la société toute nouvelle, toute séparée d'avec les Juifs , eut expressément déclaré qu'elle

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était à elle seule le corps du yrai peuple ou l'Israël en

général Elle fut conduite à concentrer dans un pontife

supérieur imité du grand Pontife de la loi tous les droits qui appartenaient à des magistratures très-distinctes dans l'organisation intérieure d'Israël ; et avec le temps elle fut conduite à concentrer sur ce même pontife et sur ses émanations, tous les droits et tous les privilèges des castes sacerdotales tant de TOrient que de l'Occident, dont l'Eglise chrétienne se regarda de plus en plus comme l'héritière naturelle. » T. ii , p. 296. — Jésus-Christ et sa doctrine, — Salvador.

Non-seulement Jésus-Christ a établi hiérarchiquement les chefs de son Eglise, mais, dès le premier jour^ il leur fit la promesse d'une assistance perpétuelle ; car il ajoute aux mots : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam^ cette parole : Et portœ inferi non prœvalebunt adversus eam. « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles, d

Dans une autre occasion , Jésus dit à Pierre : Simon , Simon, ecce Satanas expetivit vos ut cribraret sicut triticum: ego autem rogavi pro te, ut non deficiat fides^ tua^ et tu aliquando conversus confirma fratres tuos. Le Christ annonce à Pierre les combats futurs, et des épreuves terribles ; mais en même temps il Tassure de la victoire. La foi de Pierre ne défaillira pas , et il rafTermira ses frères.

Le combat, puis la victoire I N'est-ce pas là. Messieurs, l'histoire du christianisme depuis dix-huit siècles? N'est-ce pas ainsi que les premiers siècles et les Pères de l'Eglise ont

reliqui fures sunt et latrones ; propter quod oportet devitare quidem illos : quse autem sunt Ecclesise cum summa diligentia opportet diligere et apprehendere veritatis traditionem. Quid enim? Et si de aliqua modica quaestione disceptatio esset^ nonne opporteret in antiquissimas recurrere Ecclesias in quibus apostoli conversati sunt, etabeis de prœsenti quaestione sumere quod certum et re liquidum est? Quid autem si neque apostoli quidem Scripturas reliquissent nobis, nonne opportebat ordinem sequi traditionis^ quam tradiderunt lis quibus commiitebant Ecclesias. Cui ordinationi assentiunt multœ gentes Barbarorum eorum qui in Christum cvQàxxni sine charta et atramento, scriptum habentes per Spiritum in cordibus suis salutem ^ et veterem traditionem diligenter custodientes... »

Enfin TertuUien a composé un traité tout entier, de prœscriptionibuSy dont le but unique est de montrer l'existence et la force des traditions unanimes de l'Eglise , traditions plus convaincantes que les Ecritures.

Ainsi, Messieurs, TEglise fondée sur Pierre, l'Eglise hiérarchique, TEglise enseignante, nous est certainement connue par l'histoire et indépendamment de Tauthenticité des Evangiles, et même alors qu'on ne consulterait ces derniers qu'à titre de simples documents anonymes écrits à la fin du premier siècle et au commencement du second.

Je puis ajouter qne l'Eglise, par la force des mêmes témoignages, nous est également connue comme juge des controverses, et que , dès le commencement, les pasteurs

phéties de l'Ancien Testament , mais ils ne parlent nulle part d'une nouvelle loi écrite. Saint Paul envoie des lettres , mais ces lettres ont surtout pour but de rappeler les prédications orales : State et tenete traditiones quas didicistis siveper sermonem , sive per epistolam nostram.

Laudo vos, Praires ^ quodper omnia met memores estis^ et sicut TRADiDi vobis, prœcepta mea tenetis. (l Cor., xi, 2.)

0 Timothee, depositum ctistodiy devitans profanas vocum novitates.

Quœ audisti a me per multos testes, hœc commenda fddibuè hominibus qtd idorm ertmt et alios dogere.

Ce que saint Paul et les évangélistes ont écrit sont des accessoires dont il est très-rarement question. La grande ebose était la prédication de la part des Apôtres, et le mn scrupuleux de la part des fidèles à garder intact dansr leurs mémoires le dépôt de la foi qui leur était confiée *.

n serait vraiment superflu de vous citer ici les témoignages des Ignace, des Hégésippe, des Polycarpe, et en général des Pères du premier siècle. Je préfère vous citer un auteur du second siècle : vous verrez que même à ce moment où les Evangiles étaient disséminés partout, la prédication, la tradition orale restait la chose principale. Ecoutez saint Irénée (Cent, hsereses, m, chap. 3] :

a Hœc Ecclesia est enim vitae introitus, omnes autem

* Voy. I Cor., XVI, 15 ; Ep. Philem., ii, 29. — Ep. Col., i, 7 ; Thess., v, 12. — Clément, i, 42 ; Ignace, ad Philad., vu, etc.

Messieurs, Thistoire nous montre que ce besoin ne se fit point sentir aux premiers chrétiens. L'usage de l'Ecriture^ je Yous Tai déjà dit^ n'était pointée qu'il est devenu parmi nous. Les traditions tenaient alors lieu de code comme la coutume dans la Bretagne et dans d'autres parties encore de la France^ avant la Révolution. Les vieillards^ les chefs conservaient tout dans leur mémoire, et les populations servaient de témoins.

Mais, direz-vous, comment la doctrine chrétienne pouvait-elle alors se conserver dans les mémoires ? Comment la théologie catholique était-elle tout entière dans les sou« venirs?

La théologie chrétienne était alors fort simple. Les principes féconds d'où sont sorties les savantes et admirables déductions qui remplissent nos manuels et nos grands traités de théologie^ ces principes seulement étaient posés. L'Eglise devait plus tard tirer les conséquences des maximes lumineuses de la prédication de Jésus-Christ et des Apôtres. Il y eut, dès le premier jour, un symbole. Ce symbole. Messieurs, ne chargeait point trop la mémoire, et vous le connaissez, c'était le Symbole des Apôtres.

11 y avait aussi un formulaire de prières à l'usage des fidèles : ce formulaire était fort court, c'était le Pater.

Il y avait un rituel, mais ce rituel consistait principalement dans les paroles sacramentelles, c'est-à-dire en quelques mots qu'on appelle les formes des sacrements, et dans des cérémonies et des actes fort simples.

La répétition des mêmes actes, des mêmes discours, des

mêmes paroles pour exprimer les mêmes doctrines, donnait à ces actes, à ces formules, aux sacrements, aux mystères^ un caractère de fixité qui ressemblait à la fixité même de TEcriture. Nul doute , Messieurs , qu'il n'en ait été ainsi. Les peuples anciens cultivaient particulièrement cette faculté tant négligée aujourd'hui de la mémoire. La facilité d'écrire nous a rendus singulièrement paresseux de ce côté. Dans Tlnde^ des poëmes de plusieurs milliers de vers n'étaient écrits que dans la mémoire. En Arabie, les paroles de Mahomet se sont conservées pendant plus d'un siècle, à peu près par la seule voie de la tradition, a Le Coran ne contenait , dit M. Mohl , que les germes d'une législation religieuse et civile ; et ce sont les hommes de tradition qui, en conservant sous forme d'anecdotes isolées les paroles prononcées par Muhammed à des occasions quelconques^ ont fourni les matériaux pour que les légistes et les théologiens aient pu en faire sortir le système de la Sunna, qui gouverne encore aujourd'hui le monde musulman ^ » La science des traditions, Tlsnad*, a fut, dit le savant secrétaire de la société asiatique, comme au reste toutes les autres, longtemps enseignée uniquement de vive voix, et Ton accourait de tous les pays pour suivre les cours des traditionalistes les plus renommés et conquérir, à force de patience et de mémoire , le droit d'enseigner leur doctrine à son tour et sous la garantie de leurs

< Rapport de M. Mohl à la Société asiatique. 1863. 2 L'Isnad était une liste de témoins invoquée pour garantir l'authenticité des traditions.

diplômes. Il y a eu des traditionalistes qui, dans leur vie^ ont délivré plus de soixante-dix mille diplômes ; et nous, Européens, dont la mémoire est distraite et affaiblie par la multiplicité de nos lectures rapides^ nous pouvons à peine concevoir la facilité de pareils efforts^ faits et accomplis par un si grand nombre d'élèves. i> Mais sans aller si loin et sans sortir de notre temps ^ dans nos provinces restées très-chrétiennes , en Bretagne par exemple, combien de paysans qui gardent toute la religion dans la mémoire : catéchisme, prières, dogme, morale, sacrements, etc. On apprenait jadis la religion, comme nos paysans qui ne savent pas lire apprennent encore leurs prières et le catéchisme. Autrefois les vieillards savaienjt encore par cœur le catéchisme de leur diocèse.

Néanmoins, Messieurs, nous ne voulons rien exagérer, les traditions orales furent sans aucun doute fixées par TEcriture de très-bonne heure dans TEglise primitive. Il semble toutefois que ce furent les particuliers, les simples fidèles, qui, suivant leurs besoins, remplirent cet office. Mais ces traditions écrites ne constituaient point TEcriture sainte. Il est probable que ce ne fut qu'après ces essais tentés par des fidèles sans autorité que saint Matthieu et saint Marc rédigèrent leurs évangiles. Saint Luc, on le sait, voulut substituer un récit mieux ordonné et plus authentique à des récits moins parfaits. Mais ce que Ton sait de ces trois évangiles, et nous le dirons plus tard, montre qu'ils ne furent d'abord considérés que comme des accessoires utiles à renseignement, mais non pas comme sa base essentielle.

Ainsi ^ Messieurs, ne l'oubliez jamais, le christianisme c'est TEglise , l'Eglise fondée sur Pierre , l'Eglise hiérarchique, l'Eglise ayant à sa tête le successeur de Pierre et un corps de pasteurs , juge des controverses, et siège du gouTernement ecclésiastique.

Hais , Messieurs , n'ai-je point trop réduit à tos yeux riœportance de nos saints évangiles? N'allez- vous pas en emporter une idée trop déprimée et peut-être inexacte? Pour vous éviter cette méprise , permettez-moi de vous dire encore une fois ce que les Evangiles sont dans TEglise. Je ne prétends pas certes que les Evangiles soient inutiles. J'ai voulu seulement vous montrer que l'Eglise a existé sans eux, avant eux, et que, par conséquent, le système protestant a tort d'en faire la base essentielle de l'Eglise.

Que sont les Evangiles? — Ils sont. Messieurs, le plus beau don que Jésus-Christ ait fait à la terre, après celui de sa grâce et les promesses de son assistance spéciale. Il est très-vrai de dire que l'Eglise était primitivement constituée de telle sorte qu'elle pouvait se fonder, s'étendre, se conserver sans les Evangiles; mais néanmoins. Dieu ne s'est pas contenté de donner à l'homme qu'il venait sauver le strict nécessaire, il lui a de plus accordé le surabondant : ubi abundavit peccatum^ super abundavit gratta. C'est là le caractère de la belle œuvre de TEglise en général, et le principe qu'il convient de rappeler en appréciant les Evangiles. Dieu permit et voulut que l'Eglise fût dotée du riche présent des livres du Nouveau Testament, mais ce don devait être postérieur à la fondation de l'Eglise

160 LES ÉVANGIIES.

et Tenir à son heure. La rédaction prématurée des Evangiles eût été à quelques égards nuisible à TEglise. Elle eût altéré le caractère de simplicité et de yie de la prédication première; elle eût amoindri^ peut-être, aux yeux de la foule^ l'autorité constituante attachée par le Christ à la personne des Apôtres; elle eût exposé les chrétiens à des persécutions de la part des Juifs ^ et fourni des prétextes à la persécution juive et romaine. Rome accorda au christianisme naissant la liberté laissée au judaïsme et ne le regarda que comme une fraction (aipeaiç) de la religion mosaïque. Mais un jour vint où Futilité des Evangiles l'emporta sur les inconvénients. Jésus-Christ, toujours présent dans son Eglise, inspira alors à ses Apôtres de rédiger une partie de leurs prédications ; mais il voulut que les Evangiles vissent le jour successivement , sans bruit et sans éclat, de manière à ne rien faire perdre de son importance à la prédication orale^ et à laisser intacte toute l'autorité du corps enseignant, juge de la foi, et gouvernant la communauté chrétienne.

Saint Matthieu , suivant le témoignage de Papias , de saint Irénée, d'Eusèbe, de saint Jérôme, allait, une dizaine d'années après l'ascension de Jésus-Christ, quitter la Palestine, pour porter ailleurs le flambeau de TEvangile. Les chrétiens de la Syrie devaient donc être privés de la parole vivante de l'apôtre dont ils avaient eu le bonheur de goûter les prémices. Ils prièrent saint Matthieu de mettre par écrit une partie de ce qu'ils avaient souvent entendu, ne pensant, sans doute, qu'à l'avantage particu-

HUITIEME LEÇON. J6i

lier qu'ils en retireraient. Saint Matthieu n'écrivît en apparence que pour eux et par condescendance au désir des Eglises particulières qu'il dirigeait. La preuve, c'est qu'il composa son évangile en araméen, dans le dialecte syrochaldéen inconnu au reste de la Syrie et à l'Asie- Mineure. En réalité, comme nous le verrons plus loin , son évangile devait avoir une bien autre portée , mais au moment ou il parut et dans la première pensée de saint Matthieu, cet évangile ne parait pas avoir eu d'autre but.

Saint Marc vivait auprès de saint Pierre, à Rome , où il lui servait d'interprète. Les Romains qui n'entendaient jamais autant qu'ils l'eussent souhaité le chef révéré du collège apostolique , prièrent saint Marc d'écrire quelque chose des prédications de saint Pierre. Saint Marc condescendit à ce pieux désir. Saint Pierre voulut d'abord rester étranger à cette rédaction, suivant Clément d'Alexandrie, et ce fut seulement lorsque l'œuvre fut achevée qu'il l'vapprouva et la recommanda.

Saint Luc écrivit son évangile pour Tinstruction de son cher Théophile. Saint Jean devenu vieux et attristé par la prévision des troubles que devaient engendrer après sa mort les erreurs des Ebionites et des premiers gnostiques, voulut laisser un livre destiné à les combattre. Il écrivit son évangile pour défendre et affirmer solennellement la divinité de Jésus-Christ, égal à son Père et consubstantiel avec lui. Le but spécial qu'il se proposa est évident dès la première parole : In principio erai Yerbum.

162 LES ÉVAK6ILSS.

Ces écrits, rédigés aTec une grande réserve, communiqués avec prudence, furent d'abord confiés à quelques Eglises seulement; mais, par un secret dessein de la Providence de Dieu et par la nature même de ces livres^ ils étaient appelés à une publicité qui s'étendrait au monde entier et à une durée qui est celle du genre humain.

Pourquoi et comment?

La réponse à cette question va nous montrer l'importance et Texcellence des Evangiles. Un jour devait venir dans lequel les hérétiques attaqueraient les dogmes traditionnels de l'Eglise pour y substituer leurs ambitieuses nouveautés. Ces ennemis de la vérité devaient un jour dire à TEghse qui les repousserait : Vous n'êtes point le fidèle dépositaire de la doctrine des apôtres, vous l'avez altérée. Le corps enseignant en appellerait alors à la tradition orale ; mais on nierait la pureté de cette tradition fidèle. En vain FEglise répondra par la bouche de ses évêques et de ses docteurs : Quod ubfque^ quod serhper^ quod àb omnibus creditur, ab apostolis devenire necesse est. Les hérétiques ne seront pas convaincus. Eh bien ! l'Eglise opposera à ces dénégations déraisonnables un argument tout-puissant, à savoir, celui que fournit le Nouveau Testament écrit par les apôtres et leurs disciples immédiats, témoins du dogme contesté.

Les Evangiles sont donc, contre les hérétiques, un témoignage apostolique écrit constatant de l'enseignement apostolique oral.

Les Evangiles sont aussi un témoignage accablant contre

les incrédules. On peut leur dire, le Nouveau Testament à la main : a Vous niez les miracles ; eh bien 1 voilà un témoignage des contemporains publié devant les contemporains des faits que vous voulez écarter : ces prodiges n'ont point été contredits , alors que le démenti , si les faits eussent été faux, était si facile et si péremptoire. »

£n troisième lieu, la mémoire des apôtres et des premiers chrétiens, vivement frappée par ce qu'ils avaient entendu et ce qu'ils avaient vu, ne pouvait rien oublier des faits considérables de la vie de Jésus et de ses enseignements. La primitive Eglise, surtout en Palestine, savait les noms des lieux, les dates, le caractère local, la couleur, pour ainsi dire, des événements et des choses ; mais ces accessoires non essentiels au christianisme auraient pu se perdre. Dieu a voulu que les apôtres ou leurs disciples immédiats missent en écrit une partie de ces accessoires du dogme et de la vie de Jésus. Je dis une partie , car on ne saurait trop le répéter, les Evangiles n'ont point tout Tecueilli ^

* Voici ce que pensent à ce sujet les protestants modernes qui ont su se soustraire aux fausses idées de Luther et de Calvin à cet égard. Selon M. Reuss, la richesse de la tradition orale et Tabondance des matériaux mis en circulation par elle n'ont point été épuisées par les écrits évangéiiques. On y a puisé non-seulement avec réserve^ mais même avec parcimouie. « Au lieu, dit-il^ d'écrire les circonstances dans lesquelles telle seatence y tel discours ont été prononcés , les évangélistes ont rapporté isolément ces sentences et ces discours. Si on les étudie seulement dans les Evangiles et par les Evangiles , on trouve quMls sont obscurs et insuffisants. » M. Reuss cite pour exemple les passages suivants : Malth., xviii, 1 et seqq.; Luc, v, 39; xi, 24, 33, 34 ; XVI, tO.

a On ne peut guère, dit encore M. Reuss, juger des richesses de la tradition orale primitive par les écrits du Nouveau Testament; ils en sont les échos

Les Pères ont conservé dans leurs immortels écrits une partie des faits et des paroles de Jésus-Christ omis dans le Nouveau Testament; mais cependant^ sans les Evan-^ giles, que de paroles, que de faits ^ de dates, de noms propres auraient été perdus par l'effet du temps I Le caractère locale la couleur des choses se seraient peu à peu efTacés. On a remarqué que saint Marc et saint Luc, déjà, étaient en plusieurs endroits moins précis que saint Jean et saint Matthieu, et que le nom de certaines personnes leur avait échappé *. Sans les Evangiles, que de discours, de paraboles eussent péri pour nous , sinon dans leur propre substance, du moins dans leur touchante expression I Le Nouveau Testament nous a gardé les paroles mêmes de Jésus-Christ et des Apôtres. Si aujourd'hui on recherche avec tant de soin, si l'on prise si haut les lettres authentiques des grands hommes, combien devons-nous estimer les épitres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean, et plus que tout cela^ les propres exprès* sions dont s'est servi Jésus-Christ !

incomplets. » « Les livres des Pères et des premiers chrétiens ont sauvé quelques-uDes de ces richesses ; il faut se garder d'en faire peu de cas. »

a 11 y a des lacunes évidentes dans les Evangiles ; ils ne sont que des fragments de l'enseignement du Christ *. »

« Les livres de Clément et d'Origène contiennent des traces de faits et des paroles du Christ qui n'ont point été recueillis dans les Evangiles ; et Fabricius a pu dresser un catalogue de sentences et de paroles de Jésus , qu'on ne trouve pas dans le Nouveau Testament 2. »

» Voy. s. Jean, xx, 30 ; xxi, 25.

" Dicta Christi ^poifji, Cod. apocr. N, T., 321 et seqq. — Voyez aussi Grabe : Spicilegium Patrum et haeretic. — Kœrner : De sermonibus Christi ^/pcifotç. On lit ces mots dans Koerner : Sine traditionibus non scriptiSf Evangelium purum nomen est.

1 Marc, II, 14 ; v, 22 ; x, 46 j xv, 21, 40. — Luc, xxiv, 10 ; viii, 3.

HUmÈMB LBÇON. 465

En quatrième lieu^ Messieurs, ce qui donne aux écrits du NouYcau Testament un prix inestimable^ c'est que ces émis sont inspirés par le Saint-Esprit lui-même. L'Esprit- Saint, Messieurs, opérait visiblement dans Fàme, et dans les actes extérieurs des premiers fidèles; il se communiquait à eux avec une plénitude dont nos siècles refroidis né montrent plus d'exemple : combien dut-il agir puissamment et efficacement sur les écrivains du Nouveau Testament^ de ce livre saint qui était appelé jusqu'à la fin des temps à une incomparable destinée ! Résumons : Les Evangiles sont donc :

!• Un témoignage de doctrine ; ^ Un témoignage d'histoire ;

3" Un moyen providentiel de conserver les accessoires, la couleur, les dates, les noms qui importent à Thistoire précise de Jésus-Christ. — Le Nouveau Testament est un recueil des paroles authentiques de Jésus- Christ et des apôtres ;

i^" Le Nouveau Testament, par le fait de Finspiration théopneustique , est pour ainsi dire comme l'effluve toujours brûlante du Saint-Esprit.

Mais, ne l'oublions pas, l'autorité de l'Eglise est antérieure et supérieure aux Evangiles. Tandis que le Nouveau Testament dépend de l'Eglise qui le conserve et l'interprète, l'Eglise, en un certain sens, est dans sa fondation et sa conservation, indépendante du Nouveau-Testament. Ainsi, Messieurs, tout en maintenant aux saints Evangiles leur certitude et leur prix inestimable, nous nous

affranchissons de l'anxiété qui accompagnerait les discussions multiples, les déductions, les rapprochements, les recherches^ Finterprétation des témoignages qui se rapportent à la critique du Nouveau Testament. Nous disons aux protestants et aux rationalistes : le christianisme n'est point identifié à la destinée d'un livre^ ni au jugement que la critique intempérante peut porter sur lui. Le christianisme repose sur des fondements plus larges et plus solides, il repose sur l'Eglise I

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