IMPORTANCE ET ROLE DES ÉVANGILES DANS L'ECONOMIE DU CHRISTIANISME
Les livres des Evangiles ne sont point la base première de TÉglise chrétienne ; ils ne contiennent pas Texposé méthodique et complet de la doctrine ; ils ne sont point le juge suffisant des controverses.
Messieurs ,
Avant d'aborder le sujet que je dois traiter aujourd'hui^ permettez-moi de jeter les yeux en arrière pour rappeler les questions que nous avons traitées et la place qu'elles occupent dans le programme du semestre. Enseigner, c'est, sous un rapport, répéter.
Je me suis proposé^ vous le savez, de produire devant vous les titres historiques qui établissent Fautorité divine de nos saints Evangiles, et de les défendre contre les excès de Texégèse rationaliste.
Notre premier soin a été de reconnaître les adversaires avec qui nous allions combattre. Nous nous sommes demandé ce qu'est cette exégèse rationaliste qui prétend convaincre d'erreur les idées traditionnelles des chrétiens touchant la Bible^ et ruiner nos plus chères croyances.
Cette exégèse représente-t-elle le progrès des études historiques, aidées des puissants moyens que la philologie et Farchéologie modernes mettent aux mains de la science? Est-elle l'application d'une sage méthode, d'une critique patiente et impartiale, ou bien obéit-elle à l'es-
SEPTIÈME LEÇON. ii3
prit de système? N'est-elle que Texpression des opinions philosophiques qui aspirent depuis cent ans à régner sur les ruines du christianisme traditionnel?
Voilà la première question que nous avons traitée. Un examen sérieux^ et aussi impartial qu^il nous a été possible, nous a convaincu que Fexégèse rationaliste n'avait été que Tapplication à la Bible d'un faux critérium, puisé dans les philosophies qui se sont Tune après l'autre disputé l'empire de Topinion. L'ordre et la nature des variations du rationalisme nous en a fourni la preuve. L'exégèse n'a donc à nos yeux d'autre valeur que celle des philosophies dont elle s'est fait servante^ à savoir, de la philosophie athée^ déiste et panthéiste. Dès lors Fexégèse rationaliste est jugée. D^un principe faux découlent des conséquences illégitimes. Bien entendu que nous ne prétendons nier ni l'érudition, ni la science que cette exégèse met à son service; seulement nous déplorons l'emploi abusif et incorrect de ces moyens puissants de servir la vérité. Nous ne prétendons pas non plus que tous les adversaires de la divine autorité de la Bible, soient nécessairement athées, déistes ou panthéistes ; mais nous croyons que volontairement ou non , soit qu'ils en aient la conscience ou soit qu'ils ne l'aient pas, ils se sont laissé dominer par des influences illégitimes.
Ne pouvant réfuter en détail l'athéisme, le déisme et le panthéisme, nous avons voulu du moins combattre une erreur commune aux rationalistes^ et au nom de laquelle ils nient la véracité de nos saints Evangiles, nous voulons
ii4 LES éVAHGlLBS.
dire rimpossibilité prétendue des miracles. La seconde question que nous ayons donc posée est celle-ci : les miracles sont-ils possibles? Nous avons reconnu qu'aux yeux de quiconque admet un Dieu personnel, libre, tout-puissant, providence et amour, le miracle est possible , car il est la résultante de tous ces attributs divins. Enfin nous avons reproduit avec loyauté, et résolu^ nous le croyons, de manière à convaincre, les objections faites contre les miracles au nom de l'immutabilité de Dieu, au nom des sciences physiques , de l'histoire et d'autres préjugés populaires^
Voilà, Messieurs, le résumé de nos leçons depuis le commencement de Tannée. 11 importait, avant d'entrer dans les discussions historiques, et avant de traiter la question de fait, de vider la question de droit, c'est-à-dire, de vous convaincre de la fausseté des principes qui sont à la fois la raison d'être et l'inspiration de l'exégèse rationaliste. C'est une première reconnaissance faite sur le terrain de l'ennemi; un moyen de vous convaincre que celui-ci est plus vulnérable qu'il ne pense. L'immense érudition des exégètes allemands nous apparaîtra, dans la suite de ce cours ; aussi peu concluante, aussi peu judicieuse que leur philosophie est peu sensée.
La question que nous avons à examiner aujourd'hui est celle-ci :
Quel est le rôle, quelle est l'importance des Evangiles dans l'économie du christianisme ?
La solution de cette question va nous mettre en présence de nouveaux adversaires. Nous n'aurons pas affaire,
cette fois^ avec les protestants rationalistes, qui dénaturent et atténuent la vérité et l'inspiration des Evangiles au point d'affirmer que les écrits du Nouveau Testament n'ont d'autre importance que celle de documents défectueux et purement humains ; nous combattrons le vieux protestantisme qui exagère ce que le nouveau détruit. Ajournant la discussion avec la critique négative qui soutient que la Bible n*est rien y nous combattrons les luthériens et les calvinistes qui disent que la Bible est tout.
Vous savez, Messieurs^ que lorsque Luther et Calvin se révoltèrent au xvi* siècle contre l'Eglise et voulurent ruiner sa divine autorité, ils prétendirent substituer à celleci la seule souveraineté de la Bible. Dans leur système, le chrétien n'a plus besoin d'un corps de pasteurs successeurs incontestables et légitimes des apôtres pour enseigner les fidèles^ pour expliquer et définir le dogme^ pour conserver dans leur intégrité les traditions apostoliques, et régler le culte et la foi. La Bible ^ au dire des premiers réformés, enseignait tout, définissait tout^ gouvernait tout, remplaçait tout. Le Nouveau Testament était le code primitif^ complet et parfait^ surabondamment lumineux pour tous les chrétiens.
Cette doctrine est-elle fondée? Quel est, en réalité, le rôle et l'importance du Nouveau Testament dans l'économie du christianisme ?
Voilà la question qu'il me paraît bon d'aborder avant d'entrer dans la discussion des titres historiques de nos saints Evangiles.
126 LES ÉVAK61LES.
Quelqu'inviolable et profond que soit notre respect pour les écrits du Nouveau Testament, et malgré l'inestimable prix que nous attachons à ces archives sacrées, nous devons déclarer^ au nom de la vérité^ que les écrits inspirés par le Saint-Esprit aux apôtres saint Matthieu et saint Jean^ et aux disciples de Pierre et de Paul^ saint Marc et saint Luc ne sont point tout dans Féconomie chrétienne, quil existe en matière de foi, de morale et de discipline une autorité antérieure aux évangiles, une règle de foi plus adéquate à la révélation du Christ, un juge plus propre à décider les controverses^ une garantie plus sûre de la discipline ecclésiastique : cette autorité, cette règle de foi^ ce juge, cette garantie, c'est VEglise enseignante.
Les écrits du Nouveau Testament ne sont point Facte constituant de TEglise. Les Evangiles apparaissent relativement tard. Il y avait longtemps que les disciples de Jésus-Christ récitaient le Pater lorsque ce divin formulaire fut écrit; il y avait longtemps que les apôtres baptisaient au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, quand ces paroles sacramentelles furent déposées dans un livre ; il y avait longtemps que les hommes apostoliques prêchaient, gouvernaient au nom du Christ et que TEglise, en un mot, était constituée lorsque nos Evangiles furent rédigés et publiés. Ceux-ci n'ont vu le jour que quinze, vingt, trente et soixante ans après Tascension du Seigneur. Bien des chrétiens sont donc morts dans la foi parfaite, dans l'Eglise catholique complète , sans les avoir connus. Non-seulenient une foule d'Eglises vécurent longtemps
SEPTIÈME lEÇON. i27
sans les posséder^ parce qu'ils n'existaient pas encore ; mais quelques-unes même ne les acquirent que tard après leur publication. La mémoire des éyénements était si récente^ et la tradition des familles chrétiennes si bien établie qu'on ne sentait point encore le besoin d'un mémorial authentique *.
Cependant^ Messieurs, si, dans la pensée de Jésus-Christ les Eyangiles avaient été appelés à servir de premier fon*dement à son œuvre, le divin Maître aurait commencé par poser cette base de l'édifice. Jésus ^ avant d'appeler ses apôtres, eût d'abord rédigé un évangile, ou du moins il l'eût dicté aux douze sitôt après leur vocation. SMl avait jugé à propos de différer la rédaction écrite jusqu'à Tinstruction orale terminée, il n'eût point voulu mourir avant que ce code , appelé à un rôle plus considérable que celui de Solon et de Lycurgue, ne vît le jour. Enfin, pour épuiser les hypothèses, il aurait chargé expressément ses apôtres , à sa mort, d'écrire l'acte constitutif trop longtemps ajourné. Il leur eût dit de se concerter, de s'entendre afin d'élever dans les meilleures conditions de publicité, d'authenticité et d'autorité, ce monument essentiel. Assurément cette œuvre aurait été accomplie avant la sortie du cénacle et solennellement promulguée au jour de la Pentecôte.
Eh bien ! Messieurs , rien de cela n'a eu lieu. Jésus- Christ n'a point écrit ni fait écrire. 11 n'a chargé personne de rédiger la constitution chrétienne. Le divin Maître a
> s. Justin.
enseigné de vive iroix. Son enseignement était court, simple^ imagé, sententieux^ évidemment destiné à rester dans la mémoire. Jésus-Christ s'est adjoint douze apôtres et soixante-dix disciples. Illes a instruits comme on ins* tniit les ignorants, en leur répétant de vive voix^ en leur inculquant^ sous les formes les plus saisissantes et danales conditions les plus frappantes ^ sa divine doctrine et ses plus expresses volontés. Il voulait que son enseignement se rattachât, dans toutes ses parties, moins à la conservation d'un papyrus ou à un parchemin, qu'à des lieux, à des faits, à des objets, à des circonstances qui le rendraient ineffaçable. Son baptême , il le rattache à celui de Jean ; son Eucharistie , à la multiplication des pains au désert et aux adieux de la cène. La primauté de saint Pierre se rapporte à rénergie de la foi de cet apôtre ; la doctrine sur le royaume de Dieu a pour occasion un champ, une vigne, des filets; le jugement général et la fin des temps se mêlent aux prédictions de la ruine de Jérusalem ! L'épi de blé, jaunissant dans les champs de la Galilée, l'arbre desséché sur la voie, le grain de sénevé , le lis au fond de la vallée, le passereau vendu à vil prix, le cheveu qui tombe inaperçu, toutes ces choses sensibles étaient des signes immortels, des lettres vives qui devaient à jamais servir à conserver et à rappeler le plus simple et le plus profond, le plus philosophique et le plus populaire, le plus compréhensible et le moins compliqué de tous les enseignements qu'a entendus Toreille humaine ! Lorsque les apôtres ne comprenaient pas (et leur rusticité première
SEPTIÈME LEÇON. i29
fat souvent rebelle à la parole lumineuse du plus patient des maîtres I) il répétait^ sans changer les termes^ ce qu'il avait déjà dit, mais en insistant et en expliquant davantage. Il n'ajoutait pas : Je vous laisserai un livre qui vous expliquera tout, auquel vous vous attacherez pour le méditer, pour le développer ; non : Je vous enverrai^ disaitil, le Saint-Esprit^ il vous enseignera toute chose : docebit omnia. Enfin après sa résurrection , voici la mission que le Christ donna : Allez, enseignez toutes les nations , voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Il ne dit pas : e renfermez-vous, écrivez ; » ou bien : e distribuez mes écrits, répandez des bibles. » Voici ses paroles avec leur vrai sens : prêchez, enseignez. Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Que vos enseignements soient vivants, pénétrants comme le feu, qu'ils sortent du cœur pour aller au cœur, car je suis la vraie lumière du monde! «Ego sum lux mundi... Veni mittere ignem in terrara... quid volo nisi ut accendatur? Exemplum dedi vobis ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatîs. » — Saint Paul, transmettant la mission apostolique à Timothée, lui écrivait ces paroles : Prœdica verbum^ insta opportune, importune, argue, obsecra, increpa, in omni patientia et doctrina... Fac opus evangelistœ. L'évangéliste n'écrivait qu'à la hâte , quand toutefois il écrivait, et seulement parce qu'il ne pouvait entretenir les fidèles os ad os. Les Apôtres sacrifiaient tout à ce ministère de la parole : nos prœdicationi verbi instantes erimus ! La tradition orale, au temps de Papias, était tellement
passée en habitude que le disciple de Polycarpe airoue qu'il consultait moins les Evangiles que les témoins de la foi encore vivants, a Nequeenim ex librorum lectione tantam me utilitatem capere posse existimabam quantum ex hominum adhuc superstitum viva voce. » Si de temps en ' tempsPapiassetrouvaitaveceux,ils'informaitaveccuriosité de leurs paroles^ « quaenam essent seniorum dicta, xo-^ouç : quid Andréas, quid Petrus, quid Philippus, quid Jacobus, quid Joannes^ quid Matthaeus^ quid céleri Domini apostoli DIGERE soliti essent^ quid Âristion et Joannes... pr^dica- RENT * : » tant il est vrai que TEglise primitive était baséesur la parole^ et la tradition orale, par la prédication.
Ecoutons Eusèbe: « Les apôtres du Christ, hommes admirables et presque divins, si élevés par la discipline de leur vie et leur vertu, étaient cependant grossiers de langage et sans culture. Assistés de TEsprit-Saint et de la vertu du Christ qui se manifestait en eux par des miracles, ils prêchaient le royaume des cieux sur la terre. Ils ne prenaient point la peine d'écrire des livres, ils estimaient bien autrement important le ministère de la parole, sirou^f?
a L'apôtre saint Paul, continue Eusèbe, n'écrivit qu'un petit nombre de très-courtes lettres. Les douze apôtres, les soixante-dix disciples, connaissaient l'histoire de Jésus, la prêchaient, mais Matthieu et Jean, seuls parmi eux, l'ont écrite, et encore pour ainsi dire malgré eux : oûc xal eirà-
' Eusèbe. Hist. ceci,, m, 39.
yayuç âici -mv ^fpoiçïiv ixôiîv xarix» Xo-^oç. On raconte qu'ils l'ont fait contraints.
Il est une question très-grave que je ne veux pas traiter, mais qui , par cela même que des hommes judicieux l'ont soulevée, prouve déjà quelque chose. Les Apôtres savaient-ils écrire? Je ne demande pas s'ils avaient l'art de composer des livres : Non ; l'inspiration divine de leurs discours eût suffi à leurs écrits. Mais c'était autrefois une question agitée dans l'école : les Apôtres savaient-ils tracer des lettres? On pouvait en effet soulever le problème en se rappelant que les Apôtres étaient des pêcheurs, des hommes sans instruction, àxé^cu; xalî^wûraç , que Jésus-Christ avait formés à bien penser, à bien juger, à bien vivre, dont il avait élevé le cœur et l'esprit, mais dont il n'avait ni complété, ni commencé l'instruction graphique et grammaticale. Saint Matthieu et saint Jean sont les auteurs du premier et du dernier de nos évangiles ; saint Pierre et saint Jacques ont composé des épîtres ; mais ont-ils écrit de leur propre main ou ont-ils dicté leurs œuvres ? On peut hésiter à répondre quand on voit saint Paul dicter lui-même si souvent ses épîtres. Saint Paul , lui , savait écrire , et tout au moins tracer son nom. Mais ce travail lui était-il facile? Plusieurs en ont douté. Savait-il écrire assez couramment pour suffire lui-même à sa correspondance? Voulait-il en dictant ses lettres s'épargner la peine d'écrire, ou bien sa main n'était-elle ni assez rapide, ni assez sûre? A l'école de Gamaliel, il apprenait les traditions juives et l'explication de la Bible ; mais dans ces écoles on n'écrivait jamais.
L'usage le défendait absolument. Il est certain que saint Pierre et saint Paul se faisaient suivre de chrétiens lettrés. Etait-ce pour lire et écrire à leur place ? Toujours est-il que c'était plutôt pour les suppléer dans ces deux choses que dans le ministère de la prédication. On aurait tort de s'autoriser de ces observations pour supposer que les Apôtres étaient au-dessous de l'éducation commune. L'art d'écrire qui, avant la révolution de 1789, était rare en France chez les paysans et les villageois , était très-rare en Palestine au temps de Jésus-Christ.
Quoi qu'il en soit, tout cela prouve que l'écriture a dû tenir peu de place dans l'œuvre des fondateurs du christianisme. Les Apôtres n'avaient été ni choisis, ni préparés en vue d'une œuvre de lettrés* Ecrire a été dans leur vie un fait exceptionnel. La prédication, au contraire, a été leur grande œuvre.
Un auteur allemand a fait une remarque frappante suggérée par la lecture attentive des Evangiles. Les mots qui expriment l'enseignement des Apôtres supposent tous que cet enseignement était oral. Voici une liste à laquelle on pourrait ajouter d'autres mots encore :
Kïipu'Yf^a
'AvOlÇlÇ TOÙ (JTOptaTOÇ.
AoXeî
nîariç 1^ àxo^ç.
Toute sa vie, Jésus-Christ s'est conformé aux lois et aux
habitudes de la Palestine; il a youIu que les Apôtres suivissent la même règle. Or, il était défendu aux Juifs de transmettre les commentaires de la loi par écrit. Ils devaient se borner à la tradition orale. Dans les écoles des Rabbins^ on ne prenait pas de notes, et le maître n'écrivait jamais sa leçon. Tout était confié à la mémoire, alors prodigieusement exercée. Il n'était permis d'écrire^ en matière religieuse^ que sous la forme épistolaire, et seulement lorsque les lettres étaient nécessaires. La tradition orale et la lecture de la Bible étaient les seuls moyens d'instruction : on se transmettait les sentences de bouche en bouche. La forme sçntentieuse était la Corme scolastique du temps. Le Talmud en est la preuve. Il n'a été écrit qu'après de longues hésitations et lorsque, par suite de la chute de Jérusalem et de la dispersion des Juifs, l'enseignement oral étant souvent impossible , les traditions menaçaient de se perdre. Voilà Forigine de la Mischna et de la Gémara.
La longue habitude de la tradition orale est profondément gravée dans le Talmud ; les traces en sont irrécusables. Tel rabbin, Ëliézer, par exemple, a entendu dire à tel autre , qui le rapporte à un troisième , telle parole , tel usage, telle sentence.
Voici quelques lignes choisies au hasard dans la Mischna (Pirké aboth) :
a Antigone, homme de Socho, reçut cet enseignement de Siméon le Juste. Il disait : Ne soyez point comme le serviteur qui sert son maître en vue de la récompense, etc..
a Josée, fils de Joézer, homme de Zeréda, et Jo.'^é, fils de
134> LES ÉVANGILBS.
JochaDam^ homme de Jérusalem^ se transmirent la doctrine. Josée ^ ûls de Joézer, disait donc : Que votre maison soit hantée par les sages, que la poussière de vos pieds se mêle à leur poussière ; buvez avidement leur parole.
a José, fils de Jochanam, homme de Jérusalem, disait : Que votre maison ait sa porte du côté de la place publique, afin que les pauvres viennent chez vous et soient les fils de votre maison. -— Parlez peu à votre femme, encore moins à celle d'autrui. L'homme qui parle beaucoup avec sa femme s'attire de l'ennui; il est distrait de l'étude et tombe dans Tenfer...
a Josué, fils de Perechio, etNithée d'Arbelles, reçurent, le premier de son père, l'autre de Josué, cet enseignement : Aie un maître, fais-en ton compagnon, juge tout. »
C'est assez prouver que le christianisme n'a point eu pour base première une loi écrite, mais bien la prédication et la tradition orale. Je ne prétends pas toutefois que l'écriture ait été exclue systématiquement et qu'elle fût alors pratiquement impossible : je ne vais pas si loin, mais récriture, au temps de saint Paul, ne me parait qu'une des formes accessoires , accidentelles de l'enseignement : la forme principale, et on peut dire universelle, était la tradition orale. N'est-ce pas vous dire déjà, Messieurs, qu'il y a bien des chances pour que nous trouvions, quand nous les examinerons, les Evangiles incomplets par rapport à l'exposition de la doctrine ?
Les circonstances politiques au milieu desquelles croissait l'Eglise naissante commandaient une grande pru-
dence, une grande réserve quand il s'agissait d'écrire. Le christianisme était, par son dogme monothéiste, en opposition avec la religion d'Etat dans Fempire romain ; et il aspirait à la détruire. Or Topposilion, sous toutes ses formes et principalement dans les livres , créait des dangers redoutables pour l'écrivain. Il ne fallait point les affronter sans nécessité. L'époque apostolique. Messieurs, était le moment où Tacite, jetant un regard mélancolique en arrière, regrettait l'ère de la liberté perdue , ce temps fortuné, disait-il, où il était permis de penser ce que Ton voulait, et de dire ce que l'on pensait, dum res mémorabantuTy pari eloquentia ac libertate... a Rara temporum félicitas, ubi sentire quse velis, et quse sentias dicere licet ' ! is> Depuis Auguste une loi de censure pesait sur l'empire romain et faisait dire au même Tacite : a Nous eussions perdu la mémoire avec la parole s'il était aussi facile de faire oublier que de faire taire '. » Aucune considération humaine , aucune terreur n'empêchaient sans doute les Apôtres de prêcher TEvangile ; car ils en avaient reçu le commandement exprès ; mais ils devaient se conformer aux lois générales de la prudence, quand il s'agissait de publier des livres. On s'interrogeait longtemps et l'on réfléchissait mûrement avant de se décider à écrire sous Caligula, Claude, Néron, Domitien, quand surtout on n'était pas résolu à s'assurer la faveur du souverain par de basses flatteries. Alors, on devait se garder d'écrire sur
* Lib. Hist., I, 1.
' Agricola, 2.
des sujets qui pouvaient attirer^ je ne dis pas les soupçons, mais même les regards de l'homme d'Etat. Aussi le christianisme naissant se dérobait-il tant qu'il le pouvait aux yeux de la police du temps ^ et tâchait-il de lui laisser le moins de traces possibles de sa vie. Soupçonnée sous Claude , TËglise allait être persécutée sous Néron. Tout était à craindre de la part des Juifs^ lâches accusateurs de saint Paul devant les Romains. Les autorités établies dans Fempire, mises en présence de preuves légales, étaient dans l'obligation officielle de sévir. Le Romain avait un grand respect pour la loi et les formalités judiciaires, il ne se décidait pas facilement^ en temps ordinaire^ à punir même les chrétiens sans quelque preuve positive. Le juge se contentait souvent, pour la mise en accusation, de faibles indices^ mais ce peu, il Fexigeait, surtout dans les provinces éloignées, en Asie Mineure, en Palestine. Dans les plus mauvais temps, pour que les chrétiens fussent poursuivis et cités par le préteur, ils devaient être dénoncés au juge par un accusateur qui se nommait et qui devait justifier son accusation en fournissant des élémens de preuves. Or, entre les moyens de preuves, les plus décisifs ont toujours été les écrits. En pareil cas, les chrétiens avaient-ils intérêt à multiplier des pièces de conviction à leur charge? Allaientils oublier ce précepte du Maître : Soyez (entre vous) simples comme des colombes, et (devant vos ennemis) prur dents comme des serpents ? — Gardez-vous des hommes^ gardez- vous du vieux levain des pharisiens : Cavete ab
hominibus *. Cavete a fermento pharisœomm *. Quelle r^e de conduite devaient suivre les Apôtres et suivaientils en effet, dans de telles circonstances? Us n'écrivaient que par nécessité , et en écrivant ils taisaient tout ce qu'il n'était pas indispensable de confier au parchemin. Par précaution ^ ils aimaient à reproduire dans les mêmes termes ce qui avait été déjà publié, et ils s'attachaient à n'y ajouter que ce qui importait au moment. De cette façon, ils diminuaient la responsabilité et le danger. Les derniers écrits étaient réglés par les premiers : la plus grande réserve était imposée à ceux qui avaient des raisons d'écrire quelque chose d'inédit. Il y a plus : la loi du secret obligeait les chrétiens à taire les mystères aux Juifs et aux païens. 11 fallait échapper aux prétextes d'accusation et exprimer chaque chose dans le langage et par le symbole convenus. Ce qui s'est pratiqué à toutes les époques de proscription et de persécution, était aussi en usage chez les premiers chrétiens.
Voilà, Messieurs^ des circonstances qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on lit les Evangiles et qu'on veut les apprécier. Ils ont été écrits à l'époque dont je viens de vous parler et suivant les règles que j'ai exposées. Rédigés en vue de certaines nécessités, ils ont eu pour but de satisfaire à ces nécessités seulement. Les Apôtres n'écrivaient point ou ne faisaient point écrire tout ce qu'ils auraient bien voulu communiquer, tout ce qu'il eût fallu dire pour
* Matth., X, 17.
* Marc, VIII, 45.
138 LES ÉYANGILES.
être complet dans le récit de la yie de Jésus et dans Texposition de sa doctrine, mais uniquement ce qui était alors expédient.
Le commerce épistolaire était plus libre , parce qu'une lettre n^a point le caractère de publicité d'un livre ; on sait mieux à qui on la confie et à qui elle ya. De plus la lettre était permise par les usages des Juifs; ils ne pouvaient pas en prendre ombrage. Hais encore fallait-il se garder de franchir certaines limites. On s'en convaincra en lisant avec attention la deuxième et la troisième épitre de saint Jean. On trouve là des mots bien énigmatiques : Spiritus^ aqua^ ignls. Ces mots, qui ne signifiaient rien pour le païen, avaient un sens profond pour l'initié. Toutefois, saint Jean n'osait tout dire, même sous cette forme énigmatique : a Plura habens vobis scribere , nolui per cbartam et atramentum. d Lisez encore. Messieurs, les épîtres de saint Paul, entre autres la première aux Corinthiens et répître aux Ephésiens. Je trouve danscette dernière cet indice de réticence : Omnia vobis nota fdciet Tychicus *.
Les Evangiles n'ont été rédigés qu'en vue de circonstances particulières et de nécessités accidentelles : on sent en les lisant la réserve qui a présidé à leur rédaction. Saint Matthieu ne se décide à écrire qu'au dernier moment, à la prière des fidèles de la Palestine qu'il va quitter. Saint Marc et saint Luc cèdent à de pareilles instances, et pour des raisons en partie inconnues. Saint Jean laisse s'écouler presque toute sa vie sans rédiger son Evangile; il ne
* Ephes., VI, 21.
SEPTIÈME LEÇON. i39
récrit principalement que pour réfuter les gnostiques et pour combler une lacune laissée probablement à dessein par les synoptiques, à savoir Tabsence d'un grand nombre de faits considérables qui avaient eu lieu en Judée dans les dernières années de la vie de Notre-Seigneur.
J'ai insisté à dessein sur des faits que certains critiques de nos jours oublient trop lorsqu'ils entreprennent témérairement d'expliquer les Evangiles; mais mon dessein particulier était de vous montrer que ceux-ci, parce qu'ils ont été écrits en vue de nécessités particulières y dans des circonstances presque fortuites, au milieu de la gêne et de la crainte^ ne sont pas^ ne peuvent être complets.
Dès lors peuvent-ils être regardés comme le code suffisant et la charte proprement dite des chrétiens? Non^ évidenunent.
11 suffit d'ailleurs de jeter les yeux sur le Nouveau Testament pour se convaincre qu'il ne ressemble ni à un code ni à une charte. Nous savons tous ce que sont ces monuments qui règlent la constitution d'un peuple , les conditions politiques et civiles des nations et des sociétés. Ces documents ont une rédaction qui correspond à leur importance : tout est rangé par ordre, tout est défini, tout est prévu et expliqué, lis se composent d'une suite d'articles disposés méthodiquement, rédigés avec un soin scrupuleux des termes ; ils sont précédés de considérants et accompagnés de définitions.
Je vous le demande ^ le Nouveau Testament satisfait-il à ces conditions ? 11 y a dans la Bible une véritable charte.
un yéritable code ; ce code divin et cette charte se trouvent non dans le Nouveau, mais dans TÂncien Testament. C'est la législation mosaïque contenue principalement dans le Lévitique et le Deutéronome. Voilà une charte, voilà véritablement un code. Il règle successivement et avec méthode, par des prescriptions formulées à la manière de toute loi, ce qui concerne les croyances, la morale, les cérémonies , le droit civil et criminel , etc. On voit que Moïse veut être aussi complet que possible. Mais, Messieurs, FEvangile présente-t-il cet aspect? Evidemment non.
Ajoutons que lors même que le Nouveau Testament formerait une charte, un code complet, cela ne suffirait pas pour le transformer en un juge suffisant par lui-même à régler la foi, les mœurs, le culte, la discipline. Un juge ne peut être une lettre morte. Celle-ci ne peut ni s'expliquer ni se défendre elle-même. Tantôt on contestera le sens d'un texte, tantôt on niera la légitimité de son application aux circonstances. N'est-ce pas souvent d'ailleurs le texte même du Nouveau Testament qui fait, dans les sociétés chrétiennes, l'objet du litige; et, dans le système protestant, n'est-ce pas le juge qui est jugé?
De là la nécessité des tribunaux placés auprès de la lettre morte des lois, un tribunal qui les explique et les applique. Il en est de même à l'égard du Nouveau Testament. Ce n'est gpas un code , mais alors même qu'il en serait ainsi, le Nouveau Testament ne serait pas ioutj il faudrait auprès de lui le tribnnal do rEççlise enseignante.
SEPTIÈME LEÇON. i4i
Je termine , Messieurs. Si le Nouveau Testament n'est pas l'exposition complète des croyances^ si cela n'est pas et ne peut être, s'il n'est point la règle de foi, s'il n'est point juge de controverses, il n'est donc pas tout dans l'économie de l'Eglise chrétienne.
11 7 a, à côté du Nouveau Testament, antérieurement au Nouveau Testament , et au-dessus de la lettre morte , l'Eglise, première œuvre de Jésus-Christ, première œuvre des Apôtres, dépositaire de la doctrine complète, juge de la foi , corps gouvernant et enseignant fondé sur la pierre angulaire de la primauté du chef du collège apostolique, sur l'assistance de Jésus-Christ, d'après cette parole : Ecce egovobisctim sum usqtie ad consummationemsecult. Nous le verrons dans la prochaine leçon.
Mais dès aujourd'hui nous pouvons répondre à la question posée au commencement de ce discours : Quelle est l'importance et le rôle des écrits du Nouveau Testament dans l'économie du christianisme ?
Le Nouveau Testament est le dépôt partiel, le sommaire, par endroits incomplet de la foi chrétienne, dépôt consistant dans des livres écrits par les Apôtres et leurs disciples immédiats, archives sacrées que l'Eglise consulte comme un témoin authentique, véridique, inspiré, mais qu'elle interprète suivant la tradition orale et les lumières qu'elle reçoit directement de Dieu.
Rédigés en vue de circonstances particulières, les Evangiles ont néanmoins, par une permission spéciale de Dieu, une application, une utilité, une importance qui s'étendent
à tous les temps et à presque tous les besoins de TEglise. Témoignage partiel de la foi, le Nouveau Testament éclaire néanmoins tout le symbole et fournit la preuve de la révélation de presque tous nos dogmes.
A tous ces titres , le livre des Evangiles importe infiniment à l'Eglise enseignante , mais il ne peut la suppléer, comme autorité suffisante et souveraine. L'existence, l'autorité de l'Eglise , son caractère divin sont indépendants , absolument parlant, de Fautorité du Nouveau Testament, tandis que l'existence , Fautorité et le caractère divin de TEcriture sont affirmés et ont besoin d'être affirmés par l'Eglise.
Nous avons combattu et nous continuerons à combattre les protestants rationalistes qui disent que nos Evangiles ne sont rien; mais nous devions aussi combattre les protestants dits orthodoxes , qui affirment que nos Evangiles sont tout. Nous plaçant à égale distance de deux excès, nous avons la confiance de demeurer au centre même de la vérité.