L^S ÉVANGILES
neuses que soiilèye la critique, nous ne nous abandonnerons pas à des anxiétés pusillanimes^ parce que nous sommes conyaincus que notre foi repose sur un fondement plus large que Tauthenlicité d'un livre, quelque manifeste que soit d*ailleurs cette authenticité aux yeux du critique impartial. Notre foi repose sur TEglise fondée par Jésus- Christ , c'est-à-dire sur une institution divine prouvée par un faisceau de preuves indestructibles et qui subsistent indépendamment de la date et de la rédaction apostolique du Nouveau Tesitament.
Nous pouvons donc aujourd'hui, l'esprit libre et calme, commencer à traiter une série de questions ayant ponr but d'éclairer Torigine apostolique des saints Evangiles.
La première question que nous voulons poser est celle-ci : i
Les Evangiles se trouventrils en conformité évidente avec l'état politique, civil, administratif, religieux de la nation juive à l'époque où vivait Jésus-Christ? Peut-on induire de cette conformité une preuve générale d'authenticité en faveur de nos saints livres du Nouveau Testament? Pour comprendre la nature et la force de la preuve d'authenticité que nous voulons opposer aux rationalistes, il faut se faire une idée exacte de leurs prétentions. Ils soutiennent que les Evangiles ne sont que le recueil de faits plus ou moins légendaires^ répétés, commentés par les foules crédules et rédigés par des ignorants mal informés ; que ces quatre livres forment un corps de récitsdisparates arrivés au grand jour de la publicité seulement vers la fin du se-
cond sièele ; qu'ils ont été soumis jusque-là à toutes les altérations^ à tous les remaniements que commandaient les intérêts et les opinions. Ce n'est qu'à la fln du second siècle que les Evangiles auraient revêtu la forme définitive dans laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.
S'il en est ainsi^ Hes^eurs, les Evangiles^ contrôlés par . une critique sévère et à l'aide de tous les moyens de vérification que nous possédons aujourd'hui^ doivent fournir à l'investigation des indices nombreux d'erreur, de confusion et de méprises grossières ; et cela pour deux raisons. Les Evangiles touchent à une foule de questions d'archéologie et d'histoire, à la constitution politique, civile^ administrative^ religieuse, aux lois, aux usages, aux mœurs d'une nation , à tout un ensemble de choses qui a\ait été sensiblement modifié au temps où l'on suppose que les Evangiles ont été rédigés. Les auteurs du Nouveau Testament avaient à distinguer deux époques, celle qui a précédé la ruine de Jérusalem et celle qui l'a suivie. Il était aisé de les confondre et de transporter dans la première ce qui ne convenait qu'à la seconde. D'un autre côté, les •taitSfc les lois, les institutions, les mœurs, les usages en question nous sont parfaitement connus à l'une et l'autre €le ces deux époques. Nous avons des renseignements précis fournis par un contemporain de la ruine de Jérusalem, écrivain juif de nation, très-exact, parfaitement renseigné : nous voulons dire l'historien Josèphe.
Ce qui multiplierait, dans Thypothèse rationaliste, les causes d'erreur de la part des rédacteurs définitifé des
Evangiles, au second siècle, c'est que la période de temps où s'accomplirent les faits évangéliques est une époque de révolutions fréquentes et de changements continuels dans le gouvernement, les institutions et les hommes dépositaires du pouvoir.
Les méprises sont faciles quand on entreprend de représenter et de peindre à une époque donnée une nation qui a vécu sous des régimes divers et subi la transformation qu'amènent les révolutions. Comme la scène et les décorations ont changé plusieurs fois, comme Tétat de la veille n'est plus celui du lendemain, comme les acteurs, leur langage, les passions ont plusieurs fois varié, rien n'est plus facile pour l'écrivain , s'il n'a pas été le contemporain et le témoin attentif de ce qu'il raconte, que de commettre des anachronismes et des confusions. J'en appelle ici à votre expérience. Vous rappelez-vous assez exactement, en ce moment, l'état de la Bretagne, par exemple, avant 1789, pour tracer un portrait fidèle de tel membre important des Etats provinciaux de cette époque ou de tel conseiller célèbre du parlement de Paris? Pourriez-vous, en écrivant l'histoire de leur vie, entrer aisément dans les détails intimes , leur créer des relations et des habitudes vraisemblables? Si l'on vous disait de raconter à l'aide de votre seule mémoire, sans le secours des livres, la suite des événements qui se sont accomplis en France depuis 1789, de définir les diverses constitutions, la date, et les noms de tant d'hommes importants alors et presque oubliés aujourd'hui, ne seriez- vous point un peu ef-
frayés de votre tâche? Seriez-vous sûrs de nous bien dire l'histoire détaillée de la fin tragique de tel personnage célèbre àTépoque de la terreur? Rien n'est mieux connu que la captivité et le procès de Louis XVI et de Marie-Antoinette I Pourriez-vous nous nommer les magistrats, les juges de ces victimes augustes de la Révolution, foire rhistoire de la marche de la procédure, faire déposer les témoins? Beaucoup déclineraient assurément une pareille tâche.
Cependant, Messieurs, je suis en présence d'un auditoire intelligent et instruit; je parle à des hommes qui ne sont étrangers à rien de ce qui intéresse leur pays.
Si^ au lieu de m'adresser à vous^ je demandais la même chose à des paysans^ des pécheurs^ des bateliers de la Seine, des douaniers de Bercy, je proposerais une tiehe bien autrement difficile. Que de choses étranges nous pourrions entendre I Que d'anachronismes , de sou- Tenirs trompeurs, de faits confondus I
Et cependant le procès criminel de Marie-Antoinette et de Louis XVI, leur captivité^ leur mort ont ému un public bien |du8 considérable, ont eu, au moment où les faits se sont accomplis, bien plus de retentissement que l'histoire de Jésus.
Si donc, Messieurs, les Evangiles ont été rédigés par des ignorants mai informés, s'ils n'ont été écrits qu'un siècle après les événements, par des hommes qui n'avaient pour se guider que des souvenirs à demi-effacés, si surtout les auteurs des Evangiles se sont placés sur le terrain de la le et des inventions populaires, je le déclare sans
17/2 LfiS ÉVANGILES.
hésiter, ils ont dû etter graveniiei^t €t souvent , en parlant d'un état politique, civil, religieux, et de détails d'événements qui s'étaieïit accomplis d50 ans avant eux.
Trouve-l-on dans les Evangiles la trace de pareilles méprises, de pareils anachronismes, de pareilles cotifusions? Non, Messieurs^loin de là ; les Evangiles sont d'une rigoureuse exactitude, aussi bien dans les moindres détails, que dans les récits des grands événements.
C'est ce que nous allons montrer.
Nous examinerons d'abord ce que renferment les Evangiles touchant la dynastie des Hérodes.
Il n'est pas facile. Messieurs, de classer et de fixer dans sa mémoire les faits particuliers à cette dynastie. Les princes hérodiens sont nombreux. Leurs noms, qui se ressemblent, l'ordre dans lequel ils se succèdent, leurs rapports avec les Romains, les vicissitudes de leur vie, leur caractère, les dates qui marquent leUr courte apparition sur ie théâtre de Thistoire ne sont guère connus que des érudits, et les confusions sont faciles. Tantôt ils régnent seuls, tantôt simultanément. Permettez-moi un appel à un souvenir personnel. Membre de plusieurs commissions d'examen depuis plus de quinze années, je n -ai trouvé que rarement des mémoires assez fidèles pour distinguer et classer sans faute les princes de cette nombreuse famille des Hérode. Il n'arrive guère que l'on se meuve correctement au milieu de cette multitude de princes presque tous fort obscurs : Hérode-le-Grand, Hérode-Archélaùs, Hérode- Philippe^ Héi'ode-AntîpaSj Hérode-Agrippa P% Hérodé-
Agrippa IL On s'embarrasse quand il faut dire celui qui Tivait sous Auguste, celui qui vivait sous Claude^ sous Tibère vsous les premiers Antouins. C'est vraiment un devoir de compatir à la mémoire toujours prête à défaillir an milieu de tant de causes de confusion.
Eh, bien ! Messieurs, les Evangiles ne confondent rien. Les rois, les tétrarques sont placés à leur ordre et avec leur caractère.
Le premier Hérode, fils d'Antipater, l'ami d'Antoine et d'Auguste était Hérode4e*Grand. Ce prince, que l'on pourrait plus justement appeler Hérode-le-Cruel, Hérode-FAstncieux, est celui sous lequel naquit Jésus-Christ. Cet homme, que Josèphe représente ombrageux et terrible, est bien le prince qui attenta à la vie du Sauveur du monde. La cruauté ombrageuse est un des traits originaux de son caractère. L^histoire profane nous apprend qu'il fût le meurtrier de sa famille. II fit noyer Aristobule, le frère de sa femme Mariamne, égorger cette même Mariamne, ses fils Aristobule, Antipater, Alexandre, et une foule de personnages qui l'entouraient : c'est Josèphe qui nous fournit ious ces faits. Comme il importe de mettre en lumière le mélange d'astuce et de cruauté ombrageuse qui se reflète aveè des couleurs si sombres dans l'histoire des rois mages et le massacre des innocents, nous vous demandons, Messieurs, de rapporter ici, d'après Josèphe, les circonstances de la mort d'Aristobule. La page de Josèphe explique la page de l'Evangile. Les deux actes de barbarie sont différents, mais le bourreau est identique.
a Hérode^ (en donnant la souyeraine sacrificature à Aristobule) sembla avoir trouvé un bon remède pour efTacer les dissensions de sa maison. Toutefois^ après cette réconciliation^ son cœur ne fut point vide de mauvais soupçons. Il fit semblant d*être clément et doux ; mais il délibéra en lui-même pour chercher le moyen le plus avantageux pour lui de faire mourir le jeune Âristobule. 11 aurait été prudent d'attendre quelque temps , afin que la trahison fût mieux cachée, mais sa haine le pressait. Le jeune Âristobule avait alors dix-sept ans.... Sa grande beauté, sa taille plus grande que son âge ne le portait, sa figure montrant la noblesse de sa race, le rendaient populaire... Tout cela incitait Hérodeàaccomplir ses sombres desseins... Hérode, par des paroles gracieuses et des procédés aimables^ parvint à attirer le jeune homme en un lieu commode, près de Jéricho, pour le faire mourir. Il lui fit croire qu'il voulait jouer et s'ébattre avec lui, à la façon des jeunes garçons. Le lieu où ils s'ébattaient était trop chaud, ils furent bientôt lassés ; et^ laissant leurs jeux^ ils se retirèrent près des grands viviers et des bains qui étaient à l'entour, et où Ton cherchait la fraîcheur au milieu des chaleurs du midi. Là^ premièrement, ils se mirent à regarder quelques-uns de leurs amis et serviteurs qui nageaient. Puis Hérode engagea Âristobule et le détermina à se jeteràTeau pour se baigner avec les autres. Quelquesuns des amis d'Hérode qui avaient reçu ce commandement du roi , plongeaient Âristobule dans Teau pendant qu'il nageait, et faisaient cela comme folâtrant et se jouant
avec lui; mais ils ne quittèrent point ce jeu qu'ils ne Teussent étouffé dans Teau... Cependant Hérode tâchait de toute manière à persuader les étrangers qu'il n'était pour rien dans ce mallieur^ non-seulement faisant semblant d'être triste, mais faisant sortir de ses yeux des larmes en abondance comme s'il eût pleuré sans feinte. Qui sait, en effet, s'iln'étaitpas réellement touchéd'unevraie compassion en jetant les yeux sur le corps d'ÂristobuIe, qui était mort à la tleur de son âge et de sa beauté ! Cette compassion lui était d'autant plus facile ^ qu'il estimait que cette mort servait grandement ses Intérêts ; mais il tendait principalement à persuader qu'il n'était nullement coupable du crime. Quant à l'appareil des funérailles, il fut magnifique, et Hérode n'y épargna rien. H employa toute sa libéralité royale à orner le sépulcre et à y prodiguer les senteurs aromatiques, les baumes précieux, afln que par ces moyens les larmes de sa famille fussent consolées et les soupçons détournés. »
Voici un autre fait de politique perfide plus odieux encore.
Hérode craignait la modération d'Auguste. Le roi avait écrit à ce dernier au sujet des ombrages que lui causait Ântipater son fils, qu'il retenait en prison. Auguste avait répondu de faire d'Antipater ce qu'il voudrait, attendu qu'il était son père. — a Hérode se réjouit à la pensée de la liberté qui lui était accordée de faire mourir son fils.... Cependant Hérode était très-malade et il touchait à sa fin. Sur le rapport du geôlier d'Antipater, racontant que le
176 LES É^VANOILES.
prisonnier parlait de sa prochaine délivrance , Hérode se prit à crier de dépit , il se frappait la tête , puis se lerant sur ses coudes , quoiqu'il fût bien proche de la mort, il commanda à un de ses gardes d'aller tuer Antipater^ sans aucun délai; et que son corps fût enterré sans pompe au château d'Hircanium. d
N'est-ce pas là. Messieurs, THérode représenté par saint Matthieu? Ce prince a le dessein de faire mourir les mages, et cependant il leur donne une audience courtoise ; il approuve entièrement le projet d'aller saluer le royal Enfant ; et cependant il projette de faire mourir ceux qui l'exécuteront. Il déclare qu'il veut aller adorer le Messie nouveau-né ; et il est résolu à Tétouffer. L'Evangile parie comme Josèphe et Josèpbe comme TEvangile. L'un et l'autre connaissaient bien ce contemporain d'Auguste dont ce prince disait, selon Macrobe : «J'aimerais mieux être le pourceau d'Hérode que son fils 1 » Cette parole, qui est en grec un jeu entre les deux mots ôv et uiov, et qu'explique la prohibition de manger la chair de porc en Judée, n'est point démentie par l'Evangile : cruel envers sa famille, ce prince ne l'était pas moins envers ses sujets.
Poursuivons la comparaison des Evangiles et de l'histoire.
Hérode en mourant, nous dit Josèphe, constitua Hérode Antipas , son flis , tétrarque de Galilée et de Pérée. Il donna le royaume de Judée à Archélaûs, son autre fils. Il érigea quatre régions en tétrarchies, à savoir : la Traclionitide , le Gaulanitide, la Panéade et la Satanée. Il donna cette dernière tétrarchie à son fils Philippe.
rarviiiiB LEÇON 177
Voilà, Messieurs, un changement bien considérable arriyé dans les hautes régions du pouvoir politique pendant les premières années de Jésus. La monarchie d'Hérode se diyise et s'amoindrit tout à coup : la royauté se transforme en tétrarchies.
Ce changement subit arrivé à la mort d'Hérode a-t-il été ignoré des Apôtres? Neyont-ils point ici commettre des erreurs?
Si les Eyangiles ont été écrits cent ans après les événements et par des ignorants : si ceux-ci n'ont consulté que des traditions vagues , on peut, dans la circonstance présente, s'attendre à en trouver la preuve. Les méprises étaient faciles ; elles ont dû être commises. Il faut y compter.
J'ouvre saint Luc, et je lis :
c La quinzième année de Tempire de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode étant tétrarque de la Galilée, Philippe, son frère, de Flturée et de la Trachonitide , et Lysanias étant tétrarque d'Abylène... B
Les Evangiles s'accordent manifestement ici en deux points avec Josèphe : selon eux, Hérode est bien tétrarque de la Galilée, et Philippe, deTlturée et de la Trachonitide. Mais ils diffèrent en un point : ils substituent Ponce Pilate à Archélaûs.
Le Nouveau Testament est-il ici en défaut ? Loin de là. Messieurs, le Nouveau Testament conflrme rhistoire.
Saint Luc constate Tétat politique de la Palestine non à
la mort d'Hérode, mais à la quinzième année de Tibère. Eh bien ! que s'étaitril passé dans ce pays pendant les Tingfrcinq ans qui séparent les deux dates, c'est-à-dire depuis la mort d'Hérode jusqu'au baptême de Notre-Seigneur ?
Archélaûs avait , il est vrai , succédé à Hérode dans la Judée ; mais après dix ans de règne , il avait été déposé par Auguste à cause de ses cruautés et envoyé en exil à Vienne^ dans les Gaules. Auguste avait rattaché la Judée à la province de Syrie et placé tin procurateur à sa tête pour la gouverner. Ce procurateur , au moment du ministère public de Jésus, était Pontius Pilatus, ainsi que le constate positivement Josèphe *.
Mais les évangélistes qui ont si bien connu Pilate, n'ont* ils rien su d'Archélaus et de son règne de dix ans? -*- Non-seulement ils ont connu ce fils d'Hérode^ maij3 ils ont parlé de sa qualité de roi ; et ici encore ils ont parfaitement saisi le trait principal de son caractère. Ecoutez sai|it Matthieu :
Joseph^ apprenant qu'Archélaûs régnait en Judée à la place d'Hérode son père, craignit d'y aller; et averti en songe , il se retira en Galilée. Atzdiens autem quod Archelaus REGNARBT îh Judœa pro Herode pâtre suoj timuit iilo ire; et admonitus in somnis secessit in partes Galilœœ. Chaque mot ici s'accorde avec le récit de Josèphe : filius BerodiSy voilà Torigine d'Archélaûs; regnaret, voilà sa qualité de roi; timuit, voilà Tindication du caractère de ce fils cruel du cruel Hérode-le-Grand I * Des Antiqniiés judàiqaes^ liv. xvni^ ch. iv.
NEUVIÈME LEÇON. ÎIQ
Les évangélistes, exclusivement occupés de Thistoire de Jésus , ne sMnquiètent guère de Thistoire des Tétrarques : cependant ils ne l'évitent jamais. Cette observation montre que les écrivains étaient bien informés. En effet on évite de parler de ce que Ton sait peu ou point. L'auteur de l'Evangile apocryphe arabe^ par exemple, veut raconter la vie de Jésus en Egypte : mais il omet soigneusement de parler de l'état civil et politique de ce pays qu'il ne connaît pas. Cependant, entraîné une fois par son sujet, Fécrivain se hasarde à en dire un mot ; et ce mot révèle toute son ignorance. Il suppose, sous le règne d'Auguste , que Jésus^ Marie et Joseph, visitant l'Egypte, s'en vont à Hemphis. Pourquoi ? Pour y visiter Pharaon I — Pharaon , sous le règne d'Auguste I Pharaon alors à Memphis ! — Ce serait de pareilles bévues qu'eussent commises les historiens de Jésus ^ s'ils avaient été d'ignorants écrivains composant ou remaniant au II* siècle une histoire qu'ils ne savaient pas.
Or, les évangélistes n'évitent point de parler de l'état politique de la Judée ; et, quand ils en parlent, c*est avec une précision qui déconcerte complètement le système des rationalistes. Les preuves sont manifestes.
Lorsque, par exemple , le sujet les amène à mettre en scène Hérode-Antipas, le tétrarque de la Galilée, bien loin de contredire l'histoire, ils la confirment et ils l'éclairent. Les Evangiles nous apprennent que Jean-Baptiste, poussé par un zèle qui ne redoutait rien, n'avait pas craint, dans rintérêt de la morale publique, de reprocher à Hérode- Âotipas lui-même de vivre criminellement avec la femme
180 LES ÉVAKaiLES,
de son frère Philippe, encore vivant. Ils nous donnent le nom de cette femme, appelée Hérodiade , et ils rapportent qu'elle avait une fille très-belle qui , excitée par sa mère, demanda et obtint la tête de Jean-Baptiste.
L'histoire confirmera-t-elle ces indications précises? Ecoutons Josèphe : a Hérode (Ântipas) avait épousé la fille d*Ârétas, roi de Pétra (en Arabie) ; mais étant allé à Rome, il alla voir son frère Hérode (Philippe-Hérode *); il y tomba amoureux de la femme de ce frère qu'il visitait, appelée Hérodiade. Il osa bien tenir propos de mariage à sa beUesœur, qui accepta les propositions, et vint en effet en Galilée occuper la place de la fille d'Ârétas. »
Or^ a Jean incitait les Juifs à aimer la vertu et principalement à craindre la justice de Dieu , disant que le
baptême est agréable au ciel, non pas quand on s'abstient d'un ou de deux, ou de trois péchés, mais quand on a nettoyé son cœur par la justice, et qu'à cela on ajoute la pureté du corps... Comme un grand nombre de gens accourait vers lui et que le peuple désirait fort ouïr une telle doctrine, Hérode craignant qu'une si grande autorité dans un tel homme ne fût cause de quelque ennui pour lui, puisque la foule dépendait entièrement du conseil de Jean, jugea qu'il vaudrait mieux le faire mourir... Il l'envoya à Mâchera, et commanda qu'on lui tranchât la tête. »
Ce passage de Josèphe se rapporte, bien à l'austérité .de Jean, à sa popularité, à l'inceste d'Antipas avec Hérodiade,
* Ce Philippe-Hérode n'était pas le tétrarque, mais un fils dHérode-le-Grand déshérité par son père^ et vivant à cause de cela à Rome en simple particulier.
aa scandale de cet inceste^ à la liberté de la prédication de saint Jean , à sa prison , à sa tête tranchée^ etc.
Les éyangélistes disent tout cela, et de plus ils font connaître des circonstances omises par Josèphe dans une histoire générale et politique^ mais qui importaient dans l'histoire particulière et édifiante de Jean. La véracité des évangélistes se reconnaît du reste à Tabondance et à l'exactitude des détails : « Hérode , voulant fêter le jour de sa naissance (peut-être aussi le jour de son intronisation iniaia , i^u^ tCxaipoc^ y\in DV ) ; invita dans un grand diner les mégistans (magistrats civils), les chiliarques (chefe militaires) , et les premiers de Galilée , etc. ' o
Il est un tétrarque que les évangélistes citent avantageusement : c'est Philippe. On remarque même que c'est dans sa tétrarchie que Jésus se réfugie toutes les fois qu'il est en danger *. Ce caractère de placidité et de modération est justifié par Thistoire, de la même manière que la cruauté d'Hérode-le-Grand signalée par Josèphe est justifiée par rEvangile.
Voici ce que je lis dans Josèphe :
« En ce temps-là. Tannée vingtième de l'empire de Tibère, mourut Philippe, frère d'flérode-Antîpas, après avoir occupé la tétrarchie de la Trachonitide, de la Gaulonite, et la Batanée, l'espace de 37 ans. Ce Philippe s'est toujours montré modeste et aimant la paix. Quand il sortait de son palais, il ne prenait qu'une faible escorte pour l'accom-
* Marc, vj, 2).
* Voy. Eichhoroj Einleitung, iv, p. 72.
18^ LES ÉVAKGrLES.
pagner. Cette escorte était composée d'amis et de familiers. On portait derrière lui un siège où il avait coutume de s'asseoir pour rendre justice à chacun. S'il rencontrait dans son chemin quelqu'un de ses sujets demandant jusr tice , il faisait à Tinstant même poser son siège là où il se trouvait ; il connaissait de la cause sans délai pour condamner le coupable et absoudre Tinnocent. Ses funérailles furent magnifiques. »
Nous venons de voir les Evangiles parfaitement d'accord avec Josèphe quant aux noms et à la succession des Hérodes, quant à leurs titres^ à leur caractère et à certains actes plus ou moins importants deleur vie. Voyons maintenant si les évangélistes ont également bien compris les relations compliquées des Juifs avec les Romains dans la période de temps qui précède la destruction de Jérusalem. Un étranger^ un écrivain ignorant du second siècle , aurait dans l'appréciation de ces rapports commis bien des méprises. En est-il ainsi de la part des évangélistes? Non, Messieurs; ces biographes sacrés décrivent dans les circonstances les plus menues, les plus délicates^ les relations des Juifs avec leurs maîtres^ faisant à chacun sa part sans se tromper sur aucun point, lorsque tout autre qu'un contemporain attentif eût été bien des fois induit en erreur.
Les Romains sont les maîtres , ils gouvernent en Judée par leur procurateur. Ils exercent des droits qui sont la conséquence de leur domination, à savoir celui de prélever l'impôt et de prononcer la sentence de mort. Toutes les villes importantes ont des garnisons romaines.
NEUYliUI LEÇON. 183
Les Juifs sont soumis à Fiiupôl du cens, dont. la base est la fortune personnelle : ils paient au temple du capitole l'impôt de la capitation. Us sont exposés aux vexations des hommes préposés à la ri&ntrée des tributs de toute nature , aux brutalités des publicains ou douaniers.
L'Evangile constate en vingt endroits cet état de dépendance \ On y voit les hésitations et les scrupules de consciences juives relativement au cens capitolin. Les Juifs, constitués en théocratie par Moïse, pouvaient-ils en effet reconnaître Gésar pour leur roi et payer impôt au temple du capitole *? Les uns payaient, les autres refusaient. Plur sieurs préféraient tout endurer plutôt que de se soumettre et de reconnaître Gésar '• Les zélateurs poussaient les Juib à ce genre de fanatisme \
Quant aux garnisons romaines, le Nouveau Testament nous les montre à Césarée, à Capbarnaûm, à Jérusalem. On parle dans les Actes des légions et des cohortes romaines, de la Césarienne et de l'Italique. Le Nouveau Testament montre Torganisation militaire absolument telle que Josèphe la décrit.
 leur tour les Juifs ont leur temple, leur loi, toute les anciennes formes de leur administration religieuse et civile, leur grand-prêtre , leur conseil et toute la hiérarchie des prêtres et des lévites. Ils ont même leurs impositions spéciales pour le service du temple; ils ont leur
' 11 suffit de citer saint Lac^ iii^ i2, 43 ; xix, 8.
* Matth., XXII, 45.
* Josèphe : De Bello judaico, vii , 29.
* Àiiliq., xviii, 1. — De Bello jud., viii, 3.
184 LES ÉYAKGILES.
juridiction particulière, une police, une garde qui leur appartient; ils jouissent du droit d'arrêter les coupables^ et même de celui de leur imposer des châtiments autrea que la peine capitale.
Eichhorn décrit ainsi l'état des Juifs sous le rapport religieux pendant la domination romaine :
« Il n'y avait rien de changé dans les sacrifices, le temple et les synagogues. Les Romains ne youlaient pas même gêner les Juifs dans la célébration des fêtes les plus soleO'» nelles, bien que par suite du nombreux concours des popu* lations à Jérusalem^ il y eût danger de sédition. Ils se con-^ tentaient de prendre des mesures raisonnables de police ^ Les Romains avaient abandonpé au sanhédrin ^ suivant Josèphe , la juridiction sur les plus hautes affaires reli-: gieuses \ Les Juifs pouvaient même porter la peine de mort dans les causes religieuses, mais il ne leur était pas permis d'exécuter la sentence sans Thomologalion du procurateur romain ; toutefois , les romains ne renonçaient point tout à fait à s'immiscer, tantôt par politique, tantôt par ambition, dans la nomination des grands prêtres; voilà pourquoi on ne compte pas moins de soixante-dix de ceux-ci, depuis Pompée jusqu'à la destruction de Jérusalem. Les dépositions étaient on ne peut plus fréquentes^ La charge de grand prêtre, qui avait été à vie avant la domination romaine, se trouvait soumise à des mutations continuelles •. »
* Mallh., XXVII, 27.
* Josèphe : Anl., xvi, 10 ; xix, 4 ; xx, 1. « Eichhorn, t. iv, p. 73.
NBCYIÈME LEÇON. 185
Ces désordres et cet arbitraire dans la transmission du souverain pontificat^ trouve sa constatation dans les Evan* giles ; il semble en effet qu'au temps de la mort de Jésus, il 7 ait eu à Jérusalem deux grands prêtres. Ils n'exer* çaient point à la vérité leurs fonctions en même temps, mais on suppose qu'ils alternaient chaque année. Gaïphe succédait à Anne, et peut-être Anne à Caïphe ; si cette alternance n'est pas prouvée, du moins des mutations fréquentes sont évidemment indiquées dans FEvangile : Caîpbe était pontife cette année-là. Ce n'était plus par la durée de la vie que se mesurait la durée des pontificats, mais par année : Erat PorUifex anni illius \
Comment un écrivain ignorant du second siècle, alors qne.^ le pontificat lui-même avait disparu sans retour, aurait-il pu parler exactement de ces faits? Pouvait-il deviner une situation civile aussi compliquée^ les luttes de juridiction^ les ingérences, les concordats?
I^autres faits considérables venaient ajouter à Tétrange complication sociale de la Palestine. A côté des lois, des exigences et des concessions, des libertés et des vexations de la domination romaine, se trouvaient les préjugés, les passions, les opinions et les prétentions des partis juib qui avaient grandi au sein du judaïsme.
Personne n'ignore les principales sectes juives au temps de la vie de Jésus. Les Israélites qui habitaient la Judée usaient peu de cas des Galiléens ; les Galiléens à leur tour se méfiaient des hommes de la Judée ; les uns et les autres
* Jean, ch. xviii, f 13.
avaient en horreur les Samaritains. Au sein de la Ju^e se trouvaient en présence quatre partis : les pharisiens, les sadducéens, les hérodîens, les essénîens. Chacune de ces sectes avait sa doctrine propre, ses usages^ ses haines, ses exclusions et souvent ses caprices.
Etait-il possiUe à des écrivains du second siècle de parler pertinemment de ces individualités collectives qm airaient disparu depuis un siècle, et de faire mouvoir Jésus- Christ, au milieu de tant de complications, d'une manière si savante, si correcte, que jamais aucune des conditions de cette ordre de choses essentiellement contingent ne fût méconnue?
Les évangélistes parlent pourtant de toutes ces factions sans se méprendre jamais. Ils abondent en détails minu^ tieux qui défient toute contrefaçon. '
Voyons Jésus dans ses rapports avec les Samaritains. Le Christ aborde franchement ce pêle-mêle d'idolâtres et d'Israélites infidèles, ces Cutéhens, ces bannis, ces voleurs, ces débiteurs insolvables, tous ennemis déclarés des Juifs. Le Sauveur se présente à eux, libre de haine, sans défiance et comme un ami : cette conduite étonne ; et la samaritaine n'y comprend rien, a Comment vous qui êtes juif, disait celle-ci à Jésus, me demandez-vous à boire, à moi qui suis samaritaine; htdœi non cotituntur Samaritanis? Jésus traverse une autre fois la Samarie, et il est mal accueilli par ses habitants; et pourquoi? parce qu'il contrarie leurs préjugés schismaliques en allant célébrer la Pftque à Jérusalem : // avait Vair^ aux yeux dçs Samaritains , dit
saint Luc, d'aller à Jérusalem pour la fête; tanquam faciem euntis Jérusalem ^
Jésus constate ces divisions en annonçant que toutes ces haines^ ces exclusions Allaient finir... a Croyez-moi^ dit-il à la Samaritaine , le temps vient, et il est déjà venu, où on n'adorera plus Dieu soit (seulement) sur le mont Garizim, soit (seulement} à Jérusalem. » Une autre fois il raconte la parabole du bon Samaritain, dans laquelle^ faisant bon marché des préventions séculaires , il donne le beau rôle aux schismatiques méprisés. Ce n'est point par ignorance des idées reçues que le Christ parle ainsi ^ mais pour les combattre , puisque c'est précisément dans cette circonstance que se trouve le sel de la parabole. C'est avec la même connaissance de Tétat des choses^ et parce que Jésus le connut trop bien , qu'il veut relever le publicain du discrédit qui Ta frappé. Jésus sait que ce sont ces gens- Ui qui lèvent un odieux impôt pour les Romains, qu'il y a parmi eyx beaucoup d'étrangers peu recommandables, mais sa volonté est de les admettre au pardon universel qu'il apporte. C'est pour cela qu'il choisit Lévi le publicain pour en faire un apôtre, suivant cette parole : Publieapi etmeretrices intrabunt in regnum cœlorum *. Enfin la parabole du pharisien et du publicain montre Fobservatear indigné de l'hypocrisie triomphante, telle qu'elle se produisit dans les derniers temps de la société juive à Jérusalem,
* Luc, IX, 53.
* S. Matthieu, xxi, 31.
Les évangélistes connaissaient tout aussi parfaitement a secte des sadducéens, ces incrédules de Tépoque, niant à la fois rimmortalité dé Tâme et la résurrection. On les Toit posant à Jésus des objections moitié ironiques et moitié sérieuses. Une femme a eu sept maris : auquel des sept appartiendra-t-elle après la résurrection ? Jésus ne les repousse point; il résout tranquillement Tobjection, car il veut les convertir. Ce passage des évangélistes constate , avec une exactitude remarquable, l'attitude des sadducéens vis-à-vis des Juifs orthodoxes et celle de Jésus en présence de ces rationalistes du premier siècle.
Quant aux pharisiens, vous savez ^ Messieurs , combien Jésus connaissait Thypocrisie habituelle de leur langage et de leurs actes ; il leur arrache le manteau de vertu dont ils se parent, il les revêt du manteau de honte qui leur convient. Faisant allusion à Fhabitude où étaient les Juifs de couvrir d'une teinture de chaux les pierres tumulaires, dans le but de les faire apercevoir, et de faire éviter ainsi les souillures légales, précaution qui donnait aux tombeaux un aspect brillant et trompeur, il appelle les pharisiens des sépulcres blanchis. Les mots les plus forts peignent dans la bouche de Jésus rabaissement du sens moral de cette
secte odieuse, race de vipères^ « genimina viperarum
Vous qui ne touchez pas du doigt le fardeau de la loi et qui le chargez sur les épaules de vos frères..., etc.. Les femmes de mauvaise vie entreront avant vous dans le royaume des cieux I d Les pharisiens se trouvent un jour en effet en présence de la femme adultère qu'ils^ amènent pour la
NEUVIÈME LEÇON. i89
Ikire condamner, Jésus fait un rapprochement terrible : Oui, cette femme a péché une fois peut-être..., « mais que celui d'entre tous qui est sans péché lui jette la première pierre. » En cet instant, Jésus, dit-on, penché sur le sable, traçait avec son doigt le nom des femmes que ces hypocrites avaient entraînées.
Est-il possible de peindre plus au vif le pharisaïsme des derniers temps de Jérusalem? L'historien Josèphe a dit de ces hommes : a Si les Romains eussent épargné ces pervers, la ville aurait été assurément engloutie quelque jour dans les entrailles de la terre, noyée dans un déluge, ou frappée des foudres de Sodome , car elle portait une génération plus coupable que ceux qui subirent ces châtiments ^
Il est donc manifeste que lesévangélistes ont représenté avec les couleurs locales et dans le détail le plus authentique rétat des partis de la Judée.
Il y aurait beaucoup à dire encore si l'on voulait épuiser les témoignages qui constatent les rapports harmonieux de TEvangile avec l'histoire de Tépoque contemporaine, Nous terminerons par un dernier rapprochement.
Il était une pensée qui dominait tous les partis , dans laquelle venaient se perdre toutes les divisions. Il était une espérance qui réunissait en faisceau tous les désirs; il était une aspiration plus forte que les haines intestines et la crainte du joug romain , c'était la pensée du Messie, Tespérance du libérateur, Taspiration vers un roi issu de
* Bel. jud., XIII , 6.
la race de David, a Vers ce temps-là , dit Josèphe , suivant les oracles , on disait partout qu'un homme sorti dlsraël devait devenir le maître du monde *. »
Pluribus persuasio înerat, dit Tacite, antiquis sacerdotum litteris contineri , eo ipso tempore , ut valesceret Oriens, profectique Judœa rerum potirentur*.
Eh bien! Messieurs, nous trouvons dans l'Evangile l'expression de cette solennelle attente. C'est ce libérateur que prédisait Zacharie, qu'embrassait Siméon et qu'Hérode voulait étouffer. Tous l'attendaient ■ Juifs et Samarriains *. Saint Jean parait sur les bords du Jourdain : on le prend pour le Christ ; Jérusalem lui députe des prêtres. A son tour Jean envoie ses disciples vers Jésus qui lui feront la même demande : « Etes-vous le Christ, ou devons^nous en attendre un autre ? » Les populations de la Galilée voyant les miracles du Christ veulent le saluer roi ; les disciples attendent avec impatience le moment de son règne, et la mère des Zébédée demande deux places d'honneur pour ses deux fils. L'entrée triomphante à Jérusalem est une manifestation de la même pensée, qui se trouve enfin inscrite au sommet de la croix sanglante du Christ.
Terminons, Messieurs; j'espère avoir porté la lumière dans vos esprits. Il n'est pas possible de trouver un livre qui, par son contenu, réponde plus exactement à la situation générale et particulière du pays, de l'époque, des
* Bel. jod., VI, 5.
2 Tac. hist., v, 13.
î s. Jean, i, 41 ; iv, 25 et 26.
années mêmes dont il retrace l'histoire. La vie de Jésus ^ telle qu'elle apparaît dans les Evangiles^ est dans une conformité merveilleuse avec Tétat politique, civil et religieux des Juifs de la dernière époque; elle en fait partie, elle en sort; elle demande impérieusement à rentrer dans ce cadre qui lui convient exclusivement. Les Evangiles à leur tour n'ont pu être écrits ni plus tôt ni plus tard que les années où vécurent Matthieu^ Marc, Luc et Jean. C'est à ce moment précis de Tbistoire que Ton pouvait connaître et peindre si minutieusement la domination romaine, Tétat des esprits des samaritains^ des publicains, des sadducéens et des pharisiens. Ce sont bien les contemporains de Jésus qui ont écrit la vie de Jésus. Je le demande une dernière fois, les écrivains ignorants du second siècle eussent-ils inventé tout cela? C'est le cas de le dire à celui qui en douterait : Eh I mon ami , ce n'est . point ainsi qu'on inyente , l'inventeur en serait plus étonnant que le héros.
LA NUMISMATIQUE ET LE NOUVEAU TESTAxMENT.
10 Difficulté de parler exactement des monnaies , de leur valeur intrinsèque et relative. Multiplicité et diversité des monnaies au temps des Apôtres.
29 Etonnante exactitude des Evangiles à l'égard des monnaies grecques > romaines, hébraïques.
Messieurs ,
Nous avons vu dans la dernière leçon l'exacte conformité des récits du Nouveau Testament avec l'état politique, civil et religieux de la Judée, à l'époque où se sont accomplis les faits évangéliques. En confrontant Josèphe avec les Evangiles, nous avons reconnu sur ious les points une parfaite concordance. Les auteurs du Nouveau Testament n'ont point été surpris en défaut au milieu de tant de causes de confusion. La répétition des mêmes noms, la diversité des titres dans la famille des Hérode, les vicissitudes de leur fortune, fournissaient l'occasion de bien des méprises, et cependant chacun de ces princes est, dans nos Evangiles, appelé par son nom et mis à son rang avec l'indication exacte de la dignité qui lui appartient. Chose plus remarquable encore , on retrouve dans le Nouveau Testament chacun des Hérode avec le caractère qui lui est propre et les traits que lui donna Josèphe. Les faits que cet historien raconte d'un de ces princes iduméens ne sont jamais attribués à un autre par les évangélistes.
Les écriyains sacrés ont aussi parfaitement exposé les rapports complexes et délicats des Romains avec les Juifs. Rome laisse aux peuples vaincus la liberté religieuse^ mais elle y met des restrictions que l'historien profane et FEvangile indiquent également. Les Romains se réservent le droit de Timpôt, le droit des peines capitales^ le droit de garnison, etc.^ et ils laissent à Israël son temple, ses sacrifices, ses offrandes, sa hiérarchie. Tout cela est aussi manifeste dans le Nouveau Testament que dans Josèphe luimême.
En troisième lieu^ les auteurs des Evangiles connaissent les partis qui divisaient les Juifs, à savoir : les samaritains, les pharisiens, les sadducéens, les hérodiens. Us complètent souvent Josèphe et ne le contredisent jamais. Cependant ce qui pouvait être, pour l'auteur des Antiquités juives et de la Guerre judaïque, un objet d'études et la reproduction de documents officiels, n'est dans le Nouveau Testament qu'un incident auquel les évangélistes prennent à peine attention. Ils ont été exacts, non parce qu'ils avaient étudié avec soin, mais parce qu'ils racontaient fidèlement ce qu'ils avaient vu. Cette triple considération suffirait, à notre avis, pour établir l'authenticité des Evangiles. Les légendes et les inventions populaires, nous l'avons fait remarquer, n'ont point ce caractère de précision et d'exactitude.
Maintenant, Messieurs, je veux confirmer cette preuve par des considérations archéologiques.
Vous savez , Messieurs , quel admirable développement
a pris de nos jours l'archéologie. En Italie , dans la Perse^ dans l'Assyrie, dans la Palestine, les savants ont entrepris, malgré les fatigues et les dangers , de vastes fouilles dont les résultats provoquent à jusle tilre Tétonnement et Tadmiration. La science a demandé aux débris des monuments renversés sur le sol ou enfouis dans ses profondeurs, aux inscriptions mutilées, aux épaves des générations qui ont disparu depuis longtemps, le secret de leur existence oubliée. On a fait revivre des nations dont l'histoire semblait ensevelie. Grâce à ces travaux, le temps jaloux sera dépouillé de ses voiles, et l'histoire deviendra, ce qu'elle ne fut pas toujours, l'exacte vérité. Une des branches de l'archéologie est la numismatique. Vous le savez, cette science, qui a pour objet de décrire, de classer et d'expliquer les monnaies, les médailles, etc., commence à être sérieusement cultivée vers le xvi* siècle; mais le xix* a vu et voit encore tous les jours des développements nouveaux de ce contrôle rigoureux de l'histoire. 11 n'entre point dans mon sujet de vous dire les travaux importants que rappellent les noms des Mionnet , des Visconti , des Paul Delaroche et des Lenormant. Mon but est simplement d'interroger la numismatique dans ses rapports avec l'Evangile.
De belles études ont été faites sur les monnaies juives : Bayer, Eckel, Ackermann et un savant italien, Cavedoni, ont ouvert une large voie et fait des découvertes auxquelles un membre de l'Institut, M. de Saulcy, a apporté tout récemment les résultats précieux de ses propres recherchas.
La numismatique^ considérée dans ses rapports avec l'histoire, vient-elle en confirmation de Tauthenticité de nos Evangiles ? Vient-elle montrer à son tour que le Nouveau Testament n'est point un recueil de légendes populaires où la vérité de l'histoire est sacrifiée au caprice et à la fantaisie ? Prouve-t-elle que les Evangiles ont été écrits par des historiens exacts et bien informés? 11 est vrai, j-envisage ici le Nouveau Testament par un côté bien extérieur, en apparence peut-être bien secondaire ; mais quand on veut supputer Tâge exact d'un édifice, il faut l'examiner dans tous ses détails , le fouiller dans toutes ses parties, le considérer sous toutes ses faces et par ses plus petits côtés. Je reconnais que les arguments que je déduirai de la numismatique ne constitueront que des preuves générales qui ne nous dispenseront point d'en produire de plus décisives , mais il convient de commencer par celles-là avant d'arriver à celles-ci. On a débité tant de choses futiles el absurdes , dans le but de décrier l'autorité des Evangiles, que c'est déjà un grand point de montrer à certaines gens que le Nouveau Testament est un livre très-sérieux avec lequel il faudra xlésormais compter.
Si l'Evangile est vrai, envisagé au point de vue de sa conformité avec l'état politique, civil, religieux de la Palestine, s'il est vrai au point de vue archéologique^ il paraîtra moins étonnant qu'il soit également vrai au point de vue des miracles.
. La numismatique est l'histoire du passé écrite sur l'or, l'argent, le bronze : les caractères gravés sur ces métaux
bravent bien mieux les injures du temps que les lettres imprimées sur les papyrus ou les feuilles préparées à Pergame ; ils se retrouvent presque intacts sous les décombres et au fond des tombeaux. L'histoire retracée de cette manière est, il est vrai, bien laconiquement exposée, mais elle fait connaître néanmoins plus de choses qu'on ne serait porté à le supposer. Elle fournit de la manière la plus précise les noms, les titres des chefs des nations, ellerappelle tantôt les gestes éclatants de leur règne, tantôt elle fixe la date de faits obscurs et oubliés. En outre, les monnaies trouvées dans un pays montrent les relations d'un peuple avec ses voisins, s'il est soumis à l'étranger ou s'il est libre ; elles gardent le nom de ses tyrans et de ses libérateurs. Ils sont redoutables à Thistorien inexact, ces terribles témoins sortis inopinément du sein de la terre. La découverte des pièces de monnaie est surtout un excellent moyen de contrôler le degré d'exactitude et de vérité de l'historien qui a parlé de ces monnaies, qui les a décrites et évaluées. Or, les historiens en parlent toujours à un moment ou à un autre, car l'argent, tout vil que soit ce métal pour le moraliste et le philosophe, tient une place si importante dans la vie d'un peuple et dans celle de l'individu, qu'il est difficile d'en faire complètement abstraction. Ce malheureux détail s'impose toujours; et l'Evangile lui-même n'échappe pas à la loi générale. 11 en a plusieurs fois parlé.
Je dis. Messieurs, que, pour toutes ces raisons, la numismatique est un excellent moyen de contrôle : c'est un
DIXIÈME LEÇON. ift7
témoin redoutable qui dépose sans complaisance et dévoile impitoyablement les inexactitudes d'un historien qui a invoqué des souvenirs imparfaits.
Tout autre qu'un contemporain pourrait difficilement parler avec exactitude des espèces et des valeurs changeantes des monnaies. Le même nom ne désigne pas longtemps une même pièce : il ne représente pas à quelques années de distance la même valeur, c'est-à-dire un poids égal d'or et d'argent. Le plus souvent la dénomination se conserve , mais la valeur intrinsèque a diminué. Un système monétaire est remplacé par un autre système. On le prouverait par des exemples nombreux. Qu'est devenue, en France, notre livre tournois, notre denier parisis? Où sont les liards, les pièces de six francs et la monnaie divisionnaire de reçu , les pièces de quinze sous et de trente que nous avons vu circuler dans notre jeunesse ? Les pièces d'argent du temps de Henri lY et de Louis XI sont aussi différentes de celles du temps de Louis XVI que la monnaie divisionnaire du franc diffère de ces dernières. Il y a plus : la valeur relative d'un même poids d'argent varie. Cinq grammes d'argent ne répondent plus en ce moment à ce qu'ils valaient il y a cinquante ans : et il faut acheter deux francs aujourd'hui ce qui autrefois n'en a coûté qu'un.
Il en a toujours été ainsi , Messieurs. Rien n'est plus variable que la monnaie , et pour parler exactement de la situation d'un pays, à un moment donné, sous le rapport monétaire, il faut être contemporain ou bien puiser à
des renseignements très-exacts et très-minutieux. Le denier romain, par exemple, valait au temps de Jésus-Christ à peu près quatre-vingts centimes de notre monnaie ; il était d'argent. Depuis cette époque, il a constamment perdu de sa valeur^ bien que son nom lui soit resté. Les monnaies en général subissent la même dépréciation. La raison en est fort simple : les princes les refondent. Mais comme l'argent s'use^ et que la refonte entraine quelques frais, les princes veulent s'indemniser. Tout le monde sait que souvent les rois ont cherché dans la refonte des monnaies un moyen de s'enrichir aux dépens du public : battre monnaie est^ dans le langage français^ le synonyme d'une richesse inépuisable. On conservait le nom d'une pièce d'or ou d'argent, mais on rognait son diamètre, on amincissait son épaisseur. Quelque discutable que fût le procédé au point de vue de la justice^ il valait mieux encore que celui qui consistait à ajouter du cuivre à l'argent ou de l'étain au cuivre. C'est ainsi que, par un amoindrissement continuel, le denier, qui était d'argent au temps d'Auguste, s'était métamorphosé en cuivre et ne valait déjà plus guère que trois centimes au temps de Dioctétien , et la journée de travail d'un manœuvre se payait alors vingt-cinq deniers.
A côté des difficultés générales que présente toujours et partout l'évaluation des monnaies, il y en avait de particulières pour les Juifs à l'époque où vécut Jésus-Christ. C'était la variété des types et le grand nombre de monnaies étrangères en circulation. Il y avait la monnaie
nationale j Id monnaie grecque, la monnaie romaine. Il fallait qu'un juif de l'époque connût ces trois systèmes monétaires. Eh bien! Messieurs, la variété des systèmes monétaires engendre la confusion. Il en est de la monnaie comme des mesures : il n'était pas facile dans Tancienne France de ramener à une même unité les mesures de nos provinces ; savoir : l'arpent ou le journal, la perche. Faune, etc. Cette difficulté subsiste encore. La variété des systèmes monétaires produit le même embarras. En Allemagne, l'argent autrichien, prussien, bavarois, etc., circule partout, et quiconque a voyagé dans ce pays sait la peine qu'il a trouvé d'abord à se rendre compte du arwanziger, du florin, du thaler, des creuzers et des groschen.
L'unité monétaire des Juifs étajt le sicle; les sous-multiples du sicle étaient le demi-sicle, ghérah^hazi et le quart de sicle, rabiah.
L'unité monétaire des Grecs était la drachme , et les multiples s'appelaient le didrachme, le tétradrachme^ la mine et le talent; les sous-multiples étaient l'obole et le chalque, etc.
L'unité monétaire des Romains était le denier, et les sous-multiples : l'as, le double as, le sesterce, le quadrant. Les multiples étaient le denier d'or ou aureus ^, qui valait cent sesterces.
C'était au milieu de cette confusion de noms et de valeurs qu'il s'agissait pour les évangélistes de parler juste,
* Après le iii« siècle, il s'appela solidus. Le solidus^ qui valait alors cent sesterces, est devenu notre sol (solidus) : quel cbangemeat !
SOO LES ÉVAHOIU».
en assignant à chaque terme dont ils se serraient son sens exact et précis.
Le Nouveau Testament satisfait pleinement aux conditions d'une rigoureuse exactitude. Si les éyangélistes s'en étaient un moment écartés^ il serait facile de les prendre en défaut^ car ils ne parlent pas de valeurs abstraites. En mentionnant le denier et la drachme, ils ont parlé de ces valeurs dans leurs rapports avec les choses, avec les impôts et avec les objets dont elles représentaient le prix.
Les évangélistes ont rappelé les usages particuliers et les circonstances historiques d'un état de choses propre à un temps, à une société, à une situation donnée. Comment parler exactement de ces choses sans vivre au milieu d'elles? Quel était l'impôt payé aux Romains? En quelle monnaie fallait-il le payer? L'impôt du temple était-il le même que rimpôt à César? Quel était le mode de perception en usage? Voilà ce qu'il fallait savoir, pour peu qu'on parlât d'impôt. Les Romains ne voulaient connaître que leur système monétaire, et ils ramenaient tout au denier. Les Juifs, au contraire, s'obstinaient à tout rapporter au sicle. Offrir un sicle à un romain, c'était lui présenter une monnaie qu'il tenait à honneur de ne pas connaître. Offrir un denier au temple, c'eût été un scandale : jamais un israélite ne l'eût osé : de là les changeurs, {nummularii) aux portes du temple , comme auprès des bureaux des douaniers. Les écrivains du Nouveau Testament ne devaient pas confondre l'impôt payé au temple , qui était un denii-sicle, et la valeur du cens, impôt de capitation, payé à César. Ces
DUaiMB LEÇON. 201
impôts ont Tarie. Quel était l'impôt romain avant la prise de Jérusalem ? Que devint-il après ce même événement?
Voilà une foule de circoostances que les évangéiistes ne pouvaient deviner. Ont-ils méconnu cet état de choses? S'il en est ainsi, nous aurons des raisons de craindre qu'ils n'aient pas été contemporains de Jésus. Mais si, au contraire, ils ont été exacts en tout, il faudra en conclure quMls ont vécu au milieu même des circonstances qu'ils décrivent. Les Evangiles alors ne seront pas de vaines légendes, mais une peinture vraie de Tétat de la Judée au temps de Jésus-Christ.
Maintenant passons en revue les endroits des Evangiles où il est question des monnaies , de leur valeur et de leur emploi. Il n'en peut être parlé qu'incidemment et d'une manière incomplète dans un livre tel que le Nouveau Testament. Cela suffira néanmoins pour nous montrer combien les évangéiistes étaient bien informés.
Un premier passage sur lequel j'appellerai votre attention. Messieurs, est celui qui nous montre Jésus-Christ payant rimpôt du temple et demandant au miracle l'argent nécessaire. Formons-nous une idée exacte de la manière dont se passaient les choses. La loi de Moïse obligeait tous les Juifs à contribuer aux dépenses du temple. La somme était fixée à un demi-sicle, et voici le mode de perception de l'impôt tel qu'il est exposé dans la Mischna (traité des sicleè). Plusieurs semaines avant le mois Adar, dernier mois de Tannée juive, on annonçait partout que le moment de payer l'impôt était arrivé. Des receveurs s'établissaient sur
S02 LES ÈYAHGILSS.
les places publiques^ aux portes des Tilles. Assis deTant une table sur laqqelle se trouvaient deux Tases pour rece- Toir Targent^ ils disaient aux passants : payez-Tous l'impôt ? Ils ne contraignaient personne. Le pauvre , Tenfant^ la femme ne payaient pas^ mais tous les autres étaient solli* cités avec instance. Voici un texte de rEvangile qui se rapporte à ces circonstances de l'impôt : « Comme on arrivait à Caphamaûm, ceux qui recevaient le didrachme s*approcbèrent de Pierre et lui dirent : Votre maître ne vart-il pas payer le didracbme? Pierre répondit : oui. Et comme il entrait dans la maison, Jésus passa devant lui et lui dit: Que t'en semble-t-il , Simon ? de qui les rois de la terre reçoiveni-ils le tribut ou le cens? est-ce de leurs enfants ou des étrangers ? » J?/ ctanvenisseni Caphamaum, accèsserunt qui didrachma accipiebant^ ad Petrum^ et cSxerunt et : Magîster vester non solvit didrachma ? Ait : Etiam. Et cum intrasset in domum^ prœvenit eum Jésus, dicens: Qtad tibi videtur, Simon ? Reges terrœ a quitus accipiunt tributum vel censum ? a filiis suis, an ab alienis ?
Interrompons ici le texte : demandons-nous la raison de cette expression : payez-vous le didrachme? Le didrachme était une monnaie grecque qui équivalait à peu près à la moitié du sicle; c'était Fimpôt du temple. Quatre drachmes faisaient un peu plus qu'un statère ou sicle K Payer le demi-sicle, le didrachme, le demi-statère, étaient des expressions synonymes. On comprend pourquoi , au temps de Jésus, on ne disait pas : payer le demi-sicle, mais
^ Le side «^appelait iTonôp en grec.
DIXIÈME LEÇON. â03
payer le didrachme. Les siclcs, essentiellement juifs, étaient devenus très-rares sous la domination des princes syriens. Ce fut seulement sous la restauration asmonéenne que Simon y Jonathan, etc., frappèrent quelques sicles; mais au temps de Jésus , Tusage des drachmes avait prévalu ; elles étaienteommunes, tandis que le sicle était rare.
La venue de Jésus à Capharnaûm^ dont il est ici question^ avait lieu un mois à peu près avant la passion. C'était précisément le mois Adar^ puisque le Clirist est mort dans le Nisan. Jésus-Christ trouvait à leur poste, dans la Galilée, tous les collecteurs d'impôt.
Jésus dit donc à Pierre : Pour que nous ne les scandalisions point, va au lac, et jette l'hameçon ; retire le premier poisson qui se prendra, puis, ouvrant sa gueule, tu y trouveras un statère ; prends-le , et donne-le pour toi et pour moi : Inventes staterem^ illum sumens^ da eispro me et te.
D'après ce que nous avons dit, le lecteur comprend cette nouvelle expression : staterem inventes. Le statère, c'était la valeur de l'impôt pour deux personnes ; il égalait quatre drachmes : deux devaient satisfaire pour Jésus et deux pour Pierre. Si l'évangile de saint Matthieu avait été rédigé au second siècle, le mot didrachme aurait été remplacé par le mot sicle. Car le Talmud évalue Timpôt en sicles et non en drachmes , et il n'y avait plus au second siècle, parmi les Israélites, que le langage strictement juif \ On sait enfin par Josèphe (Antiq. juiv., xxiu], que les didrachmes
* Voyez le Talmud, traité des sicles.
étaient très-communs à Tépoque des Séleucides ; le demisicle était alors très-rare *.
Ainsi , Messieurs, rien de plus exact et de mieux justifié que le langage des Eyangiles relatif à la drachme y au statère, et à réyaluation de Timpôt en monnaie grecque. Le Nouveau Testament parle aussi de la mine et du talent avec la même justesse.
Rappelez-Yous la parabole de Thomme noble qui , pour occuper ses serviteurs pendant son absence, leur remet à chacun une mine à faire valoir par le commerce. Homo qtddam nobilis abiit in regionem longinquam accipere sibi regnum. Vocatis autem decem servis suis, dédit eis decem mnas et ait ad illos : negotiamini dum venio '. Le maître donne à chaque serviteur une mine. Or, la mine égalait cent drachmes ou quatre-vingt-seize francs. Cette somme, à une époque où l'argent était rare et où Ton payait comptant, était un fonds de quelque valeur^ et qui suffisait pour trafiquer. L'Evangile parle donc de la mine avec exactitude.
On peut faire la même remarque à Fégard du talent.
Le talent valait soixante mines, ou six mille drachmes^ c'est-à-dire cinq mille cinq cent soixante francs trente centimes de notre monnaie. C'était donc une somme considérable. Aussi dans quelle circonstance l'Evangile parle-t-il du talent? Ce n'est plus à l'occasion du trafic de pauvres gens, c'est quanU un roi fait rendre compte de sa gestion
^ n en devait être ainsi, puisque, faute d'avoir un demi-sicle, il fallait payer un droit d'échange d'une demi-obole. Le cbangeur rendait dix crains à celui qui remettait le tétradrachme. — ^ Lue, xix, 13.
à ses ministres. Assimilatum est regnum cœlorum homini régi quivoluit rationem ponere cum servis suis.
Un de ces personnages qui remuent les millions avait dissipé dix mille talents, c'est-à-dire à peu près cinquantesept millions six cent mille francs I
Il est certain que dans la circonstance^ c'est-à-dire placé au milieu d'une parabole ^ ce chiffre rond exprime seulement ridée d'une somme extrêmement considérable ; mais néanmoins il faut remarquer que, tel qu'il est, il suppose la connaissance des valeurs monétaires de Tépoque. Aujourd'hui encore y un ministre accusé de fausses manœuvres financières^ ou d'avoir dilapidé les fonds de l'Etat dans une guerre ruineuse , pourrait bien être cité comme ayant fait indûment dépenser à un grand pays cinquante ou cent millions. — Or, Thomme-roi de la parabole représente Dieu : Dieu pouvait bien, dans la circonstance, être figuré par un empereur romain, dont les prodigalités surpassaient assurément les nôtres.
Le ministre , désireux de faire rentrer dans la caisse de l'Etat une partie des fonds dilapidés, rencontre un de ses débiteurs qui lui devait cent deniers. Le denier, au temps d'Auguste, valait à peu près la drachme, c'est-à-dire quatre-vingts centimes. Il était composé de seize as et non plus seulement de dix (denarium a decem] ^ L'as équiva-
^ Le denier d'argent valait d'abord dix as ; c'est à l'époque des guerres d'Ânnibal qu'il fut élevé à la valeur de seize as. C'était la solde du soldat romain. Les deniers portaient presque tous l'image des princes de la maison impériale. Antoine abandonna au Sénat le privilège de frapper les monnaies de cuivre ; mais il se réserva le droit exclusif d'émettre les monnaies d'or et d'argent.
lait à cinq centimes. Le ministre réclamait donc quatrevingts francs! C'est précisément dans la différence de cinquante millions à quatre- vingt francs, que se trouve le contraste entre Findulgence du roi et la dureté de son ministre.
Il est souvent question du denier dans l'Evangile. Le fait s'explique aisément. Une quantité considérable de deniers avait été importée en Palestine par les Romains : ils avaient été échangés contre les productions de la Syrie, en particulier contre Thuile^ les dattes, le baume, les parfums incomparables de la Judée. Le baume de ce pays n'avait point de rival dans tout l'Empire romain. Josèphe raconte que Jean Giscale réalisa une énorme somme d'argent en vendant dans la Syrie l'huile de la province de Galilée. L'amphore, qu'on se procurait dans le pays pour une drachme, valait en Syrie huit fois plus. On comptait à Jérusalem par deniers aussi bien qu'à Rome.
Voyons si l'Evangile parle judicieusement de cette monnaie. Il est question du denier dans saint Matthieu (xxii , 15), à l'occasion de l'impôt.
Je vous disais, dans la dernière leçon, que lorsque les Romains devinrent maîtres de la Palestine , ils la soumirent à l'impôt. Quel était cet impôt? 11 a plusieurs fois varié, comme nous l'apprend Josèphe *. Il fut d'abord la capitation , un denier par tête. Cela dura jusqu'à la destruction de Jérusalem. Alors les Juifs ne furent plus soumis à la capitation, au cens, x^vaoç, mais à l'impôt, <po>oç. De
* Ântiq. juives, xviii, 1, 2; Bellum juda^., ir^ 6^ 5; xvii, 1.
plus, les Romains réclaiïièreDt pour eux l'impôt du temple, de deux drachmes ou deux deniers. Ainsi , voilà un grand changement; Tirnpôt payé aux Romains est considérablement élevé. Si les Evangiles ont été écrits, comme on le dit, au second siècle, ils ont été composés à une époque où les Juifs ne payaient plus depuis longtemps le cens. On exigeait d'eux le double de la somme demandée au temps de Jésus-Christ. Les évangélistes ne vont-ils point ici se méprendre ?
Citons saint Matthieu :
Mittunt et Pharisœi discipulos ciim Herodianis dicenies; Magister^ scimus quia verax es et viam Dei in veriiate doces; et non est tibi cura de aliquo; non enim respicis personam hominis. Die ergo nobis quid tibi videtur, licet censum x^vaov date Cœsariy an non ? Cognita autem Jésus nequitia eorum^ ait: Quid me tentatis^ hypocritœ? Ostendite mihi numisma census. llli obtulerunt denarium. Et ait illis Jésus : Cujus est imago hœc et superscriptio ? Dicunt ei : Cœsaris, Tune ait illis :
« Reddite ergo quœ sunt Cœsaris Cœsari^ et quœ sunt Dei Deo. »
D'abord Je remarque dans cette citation qu'il s'agit du cens y xTiv<y&v, et non de Timpôt prélevé après la ruine de Jérusalem, cpopov.. Ce simple mot m'indique un écrivain parfaitement informé. Mais voici une autre circonstance remarquable. La pièce qui sert à payer le cens est un denier, et ce denier porte Teffigie de César. La numismatique m'apprend que Teffigie de César n'était pas sur la
drachme^ tandis qu'elle était presque toujours sur le denier. Chose plus remarquable encore. Il y avait au temps de Jésus , selon Ackermann , un denier fort commun et particulièrement connu sous le nom de denier de César.
a 11 est extrêmement probable , dit Ackermann , que le denier présenté au Christ était le type alors commun. Le modèle est d'un très-beau travail. Il porte d'un côté l'effigie de Tibère avec cette légende : Tiberius Cœsar^ Divi Augustifilhis augiestus. Le revers représente une femme assise tenant une lance de la main droite et une branche d'olivier de la gauche avec cette légende qui complète les titres de l'Empereur : pontifex maximus.
Ainsi se trouve confirmé, par la numismatique, jusque dans ses plus petits détails, l'exactitude de FEvangile.
L'impôt devait se payer non en or, non en monnaie de bronze^. mais en monnaie d'argent.
Equidem miror^ disait Pline, populum Romarmm victis gentibus in tributis sempitemum imperasse non auruml
Non-seulement la pièce du denier, mais sa valeur au temps de Jésus, est bien connue des évangélistes.
Je lis dans saint Jean , vi : Abiit Jésus trans mare Galilœœ... erat autem proximum pascha.
Cum sublevasset ergo oculos Jestis et vidisset quia mul-
titudo maxima dixit ad Philippum : Unde ememus
paneSj tU manducent hi ?
Respondit Philippus : Ducentorum denariorum panes non sufficiunt eis^ ut unusquisquemodicum quid accipiat.
Il y avait là cinq mille personnes. Deux cents depiers
DIXIÈME LEÇON. âOO
faisaient trois mille deux cents as. Chacan aurait reçu un peu plus que la moitié d'un as, c'est-à-dire trois centimes !
Philippe avait raison : trois centimes pour un dîner^ c'est évidemment trop peu.
Nous remarquons dans l'Evangile une autre circonstance assez frappante où il est question du denier.
C'est lorsqu'une pieuse femme vint trouver Jésus à Béthanie^ dans la maison de Simon le lépreux, et versa sur la tête du divin Maître un vase rempli du nard le plus fin et le plus précieux {tmguenti nardi spicati pretiosi). Le nard^ en se répandant , embauma tout Tappartement.
Ce parfum, dit Judas, aurait pu être vendu plus de trois cents deniers. Trois cents deniers équivalent à peu près à deux cent quarante francs.
L'Evangile fait remarquer que c'était du nard fin, non mélangé. Mais , dira-t-on , une fiole de parfum coûtant deux cent quarante francs, c'est énorme, c'est impossible. — Messieurs, ce n'est point impossible. Pline évalue le prix du nard (Hist. nat., xni, 2, 8), et voilà qu'il s'accorde si exactement avec l'appréciation de Judas que l'on pourrait vraiment en être surpris. Selon l'apôtre infidèle, le parfum répandu est si pur et si fin qu'on ne se trompe pas en l'évaluant à 300 deniers. Ce chiffre indique précisément, selon Pline, le prix le plus élevé du meilleur parfum. Voici ses propres paroles : Pretia ei a denariis xxv ad denarios ccc. La mesure commune de ce parfum valait au temps du savant naturaliste de vingt-cinq deniers à trois cents.
A Athènes, la cotyle de baume oriental (elle ne s'élevait pas au poids d'une livre), coûtait, d'après le témoignage d'Hipparque et de Hénandre , de cinq cents à mille drachmes.
Voilà, Messieurs, une confirmation fort curieuse d'un mot pour ainsi dire échappé aux évangélistes.
On pourrait ajouter d'autres preuves de Tappréciation exacte du denier dans le Nouveau Testament. Ainsi, quel est, selon l'Evangile, le prix ordinaire d'une journée de travail ? Un denier.
a Conventione facta ex denario diurno. »
La journée d'un vigneron, au temps des Apôtres, était estimée quatre-vingts centimes. C'est encore, en province, le prix du travail d'un jour pour un homme que le patron nourrit.
Passons à l'appréciation des subdivisions du denier, Vas et le quadrans.
Il est plusieurs fois question dans le Nouveau Testament des subdivisions des monnaies romaines. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. L'argent romain était de beaucoup le plus répandu en Syrie au temps de Tibère. Dion raconte * qu'Auguste, d'après le conseil de Mécène, ordonna, dans toute l'étendue de l'empire, l'unité des mesures et des monnaies; et l'on pouvait dire dès lors : 'Evtû vop.i9{i.aTt 'Ptt{i.aî(i)vEp.'nropeuovTat'nràvT(XTàedvY)'. La monnaie nationale avait presque complètement disparu au temps de Bar-
* Dion, LU, 30.
î Cosmos indopleusles. Voy. Eckel, t. i, p. 6.
chochébas, qui dut sur-frapper les deniers de Trajan. Tout cela explique comment déjà sous Tibère les Juifs connaissaient aussi bien les subdivisions du denier que le denier lui-même.
L'û5, nous l'avons déjà dit, était, au temps de Tibère, la seizième partie du denier, et équivalait à peu près à cinq centimes ^ Il y avait des pièces de deux as comme il y a aujourd'hui des pièces de deux sous : ces pièces portaient le nom de dupondium. Enfin le quart de Tas s'appelait quadrans. Au-dessous du quadrans on trouvait encore en Palestine le xenrrov; et deux xeirrà composaient le quadrans '. Le quadrans répondait donc à notre ancien liard et le lepton valait un denier cinq dixièmes.
Les Hébreux eurent de tout temps beaucoup de petite monnaie. Dans ce pays fertile ^ les denrées communes étaient à vil prix. Mais lorsque la Judée fut réduite en province romaine, cette petite monnaie nationale fit place aux bronzes romains. Il dut en arriver une grande quantité d'Ântioche, surtout au temps d'Auguste et de Tibère. Ils portaient les sigles S. C, au milieu d'une couronne de laurier. L'as et le double as sont des pièces très-nombreuses dans les collections.
U est question de l'as dans saint Matthieu et dans saint
1 Le poids de l'as^ et par conséquent sa valeur, ont considérablement varié. Il pesa d'abord une livre. Sous la première guerre punique, il fut réduit à deux onces ; sous la deuxième guerre punique^ à une once. Au temps de la guerre des Marses, il fut seulement d'une demi-once. Sous Auguste , il équivalait à un quart d'once. U était ainsi devenu successivement la soixante-quatrième partie de son premier poids. — ^ Quelques commentateurs, comparant les passages de S. Mattbieu, y, 26, et de S. Luc, xii, 59 et xxi, 2, pensent que le lepton et le quadrans étaient la même cbose, ce qui ne cbange rien à notre thèse.