VIII PRÉFACE
les plus hauts partissuis du libre examen. On va si loin sous ce rapport qu'on s'attire d'humiliants désaveux.. M. Renan n'oubliera de sa vie les mortifications que lui ont fait subir les Ewald, les Keim et les Schenkel *. Nous nous consolerions de cette disgrâce si notre pays , qui a fait si populaire le succès de la Vie de Jésus ^ n'avait sa part de dédaigneuses ironies.
En publiant les leçons que j'ai faites à la Sorbonne en 1863, j'ai voulu, dans un moment où l'ignorance est le plus grand danger, satisfaire au désir du trop petit nombre de ceux qui sentent le besoin de s'instruire et recherchent les austères et tranquilles expositions des motifs de crédibilité à l'Evangile.
C'est un mal qui est peut-être l'indice d'un état social plein de dangers, qu'une grande nation comme la France cherche avant tout à retrouver dans un livre les émotions du théâtre , les insolences de la pensée et l'attrait du scandale. Je m'adresse aux hommes sérieux et de bonne foi ; je leur offre ce livre, que je soumets, pour ce qu'il renferme d'ancien, comme pour ce qu'il peut contenir de nouveau , au jugement de l'Eglise , ma mère et mon guide.
i Voir notre brochure : M. Renan réfuté par les ratiwaMet ailemands.
Introduction. » Rapide esquisse de l'ffistoire du Rationalisme biblique. « — Etat de la question.
Messieurs ,
Nous interprétions^ l'année dernière, les premières pages de la Genèse. Nos études avaient eu pour objet la Cosmogonie et TÂnthropologie biblique^ dans leurs rapports avec les sciences modernes, l'histoire de la Chute, les traditions des peuples et les conditions morales de l'humanité. Cet ordre de considérations paraissait exciter votre intérêt. Il ne faut pas s'en étonner. On a si souvent répété : a Les progrès des sciences contredisent les saintes Ecritures, » que les hommes sérieux saisissent avidement toute occasion de s'éclairer à ce sujet. On désire se former, loin des passions et des partis pris d'avance, une tranquille conviction. Il suffit de proposer un examen sérieux et loyal des questions de ce genre , pour que les intelligences honnêtes Tacceptent avec un louable empressement.
Nous nous sommes convaincus que les contradictions dont on a fait tant de bruit n'existent pas. Dans un lan-
gage naïf et populaire, étranger par conséquent à la rigueur scientifique, la Genèse trace l'histoire générale, mais véridique et sérieuse, de Torigine du Monde. On n'est pas médiocrement étonné de voir combien ce livre antique diffère de tous les autres livres sacrés de Tlnde et de la Perse , et d'y découvrir, à côté des hautes vérités morales en vue desquelles il paraît exclusivement écrit, des vérités physiques placées en dehors de Thorizon intellectuel de répoque mosaïque.
Après avoir traité ces questions préliminaires, nous nous trouvions au seuil de l'ère patriarcale. L'étude de cette période historique devenait naturellement l'objet des leçons de cette année. C'était un grand et séduisant sujet. Messieurs, où nous attendaient en foule des questions intéressantes au triple point de vue de la Religion, de THistoire et de TÂrchéologie. La touchante poésie des mœurs patriarcales nous offrait une route fleurie. Nous eussions assisté à Tinvention des arts et aux essais des premières sociétés ; nous aurions vu les premiers linéaments du plan divin de la Rédemption, de plus en plus sensibles, se préciser, s'éclairer depuis la Chute^ depuis Abraham, jusqu'à Jacob et Moïse. C'était là, Messieurs, une étude du plus haut intérêt. Je voulais y entrer avec vous cette année; mais de graves considérations m'ont fait changer d'avis ; et je vous propose à la place la recherche des origines de nos Evangiles et la vie de Jéçus dans sa réalité historique. En traitant cette question. Messieurs, nous ferons une œuvre opportune. Dans renseignement
supérieur, il y a quelque chose de plus important que Tordre logique des questions : c'est leur opportunité* En règle générale, quand l'esprit public s'occupe d'un fait» d'une idée, d'un problème , il convient que le professeur, dans la sphère de son enseignement, fasse servir les connaissances et l'expérience que ses études particulières lui ont acquises^ à aider et à guider, s'il le peut, le travail des intelligences. Il est des circonstances où c'est non-seulement une convenance, mais un devoir : c'est lorsque Tesprit public peut s'égarer dans des questions graves; c'est surtout lorsque la possession de la vérité la plus précieuse de toutes, la vérité religieuse, court risque d'être inquiétée et troublée dans les consciences.
Depuis quelque temps déjà, des opinions hardies et tranehantes sollicitent l'attention publique et contristent les chrétiens. L'Allemagne, dans ces dernières années^ a tu ses audacieux systèmes franchir le Rhin, et se répandre chez nous et en Angleterre : nos Qegmatiques mais religieux voisins en ont été particulièrement troublés. Les auteurs des Essays and reviews, l'évêque Colenso, ont jeté l'alarme et sonné le combat au sein de l'Eglise anglicane. En France, les questions de critique biblique n'intéressent, à la vérité, qu'un très-petit nombre d'hommes instruits : néanmoins on a en partie réussi, par l'audace du paradoxe, par l'habileté de la mise en scène, par le charme d'uii6 parole originale, rêveuse, poétique, polie jusque dans ses insolences, à triompher de l'indifférence générale. Des Revues, et même des journaux quotidiens, ont
obscurément préparé la guerre jusqu^au moment où il a paru bon de lancer des brûlots, ou des pièces mieux dissimulées, qui heureusement ont jusqu'ici causé plus de peur que de ravages : on dit qu'il s'en prépare encore. Puisque, Messieurs, la lutte religieuse s'engage sur le terrain des Evangiles, il faut s'y transporter. Il en est de la lutte pacifique des idées ^ dans le champ ordinairement tranquille de la critique , comme des combats d'un autre genre : le soldat, quelque part qu'il soit, doit accourir au bruit de la bataille. Sans doute, Messieurs, je n'ai point la vaine prétention de croire nécessaire mon faible concours. L'autorité des Evangiles ne court aucun péril. Les folles attaques dirigées contre elle ne sauraient l'ébranler; on ne peut en douter un instant , la victoire est assurée ; mais. Messieurs, un soldat aime à se mêler aux soldats, un jour de bataille ; et on pourrait regretter de s'être alors abstenu. Nous devons, d'ailleurs, ne point oublier que si les attaques dirigées contre les Evangiles sont impuissantes contre eux, elles peuvent atteindre la jeunesse enthousiaste et les âmes mal défendues. Le prêtre doit les couvrir de l'égide de la science sacrée. Il est une espérance modeste que je veux entretenir : c'est que les tranquilles discussions dans lesquelles nous allons nous renfermer, en nous tenant, de propos délibéré, à l'écart des joutes brillantes où s'entrechoquent les éloquentes passions, satisferont au besoin de certaines âmes , qui veulent, avant tout, être éclairées et instruites. Nous pèserons tranquillement les idées ; nous ne jugerons point les personnes. Nous sommes d'autant
plus assuré de ne point blesser nos compatriotes, que nous en parlerons peu. Ils ont emprunté leurs idées à TAUeniagne : c'est en Allemagne que nous trouverons nos œntradicteurs. Nous irons à la Toix^ et nous laisserons Técho.
Afin de mieux saisir votre esprit des questions à traiter relativement à la divinité de nos Evangiles, je voudrais vous exposer aujourd'hui les phases diverses du mouvement d^espritqui s*y rapportent.
Personne, Messieurs, avant le xviii* siècle, n'avait entrepris de nier Tauthenticité de nos Evangiles. 11 est vrai qu^au second siècle Marcion en rejetait plusieurs ; mais il ne contestait point qu'ils émanassent des auteurs dont ils portent le nom. Voulant faire triompher la théorie dualiste , d'après laquelle l'Ancien Testament aurait été inspiré par une divinité inférieure, jalouse et hostile, il repoussait les Evangiles qui lui semblaient rattacher trop manifestement le christianisme au judaïsme. Marcion niait l'autorité des Evangiles, mais nous nous en sommes convaincus, c'est une erreur de supposer qu'il contestât leur authenticité. Ni les gnostiques ni les néoplatoniciens n'ont réellement nié Tauthenticité de nos Evangiles. C'est au xvni" siècle, dont l'érudition n'a point fait la gloire, que les philosophes osèrent nier l'authenticité des écrits apostoliques. Autant la philosophie qui l'inspirait était abjecte , autant l'attaque était grossière. Les encyclopédistes qui niaient à la fois l'immortalité de l'âme et ses éternelles destinées ne se mettaient point en frais de science et de recherches. C'étaient des affirmations gratuites,
OU plutôt des injures. Jésus-Christ était un visionnaire ; . les Apôtres des imposteurs; les premiers chrétiens des fanatiques. Les faits évangéliques avaient été inventés par un sacerdoce ambitieux^ rédigés par des faussaires^ et crus par des imbéciles. Voilà, Messieurs, sans les voiler sous la phrase, les aménités des incrédules du xv!!!"" siècle à regard de cette primitive Eglise , dont le touchant souvenir charmera éternellement les consciences chrétiennes ! On niait non-seulement les faits miraculeux sur lesquels s'appuie le christianisme, mais la bonne foi de ceux qui les avaient publiés.
Nier la bonne foi des Apôtres, la bonne foi des chrétiens, la grandeur suprême de la personne de Jésus-Christ, c'était outrager à la fois la conscience et le bon sens. Nous avons peine à croire aujourd'hui à la possibilité d'un système d'attaque aussi faible et aussi révoltant. Nier que le christianisme ait été une œuvre de bonne foi, c'était, Messieuris, nier l'évidence ; c'était rejeter un fait aussi manifeste que le soleil. C'était nier la vie et la mort de chacun des héros chrétiens ; c'était fermer les yeux aux mille preuves de sincérité et d'ingénuité que fournissent les écrivains de la vie de Jésus I Voilà des hommes qui quittent leur famille et leur pays, renoncent aux douceurs de la vie domestique comme à la sécurité de leur personne, pour se mettre à la suite d'un Maître qui n'a rien, qui ne leur promet rien, si ce n'est la persécution, la pauvreté et la mort ! Et vous supposez ces hommes guidés par l'intérêt ! a Je crois, disait Pascal, à des témoins qui se laissent égorger. » Est-il pos-
sible que la morale évangélique soit un mensonge , et le martyre du Christ un calcul?
De telles impudences^ applaudies dans des jours d'emportement, ne peuvent avoir un long avenir. Elles ne franchirent pas^ à l'époque où elles se produisirent, les limites d'un cercle restreint. Hâtons-nous de le dire : elles scandalisèrent même les ennemis du christianisme. Cest Tbonneur de Rousseau d'avoir écrit à cette époque les paroles que vous savez : « La majesté de l'Evangile m'étonne; sa sainteté parle à mon cœur... Mes amis^ ce n'est pas ainsi qu'on invente : l'inventeur en serait plus étonnant que le héros. »
Ni en Allemagne , ni en Angleterre , ni en France , ne prévalurent les théories injurieuses des encyclopédistes touchant les Evangiles. Elles tombèrent avec l'athéisme qui les avait inspirées. Néanmoins les vieilles croyances de l'Europe étaient alors profondément altérées. Les excès de Diderot et d'Helvétius révoltaient les consciences; mais des négations moins audacieuses qui conservaient à Dieu son existence, à la morale ses lois essentielles, allaient trouver facilement accès dans les esprits. On accepta généralement le déisme ou la théorie de la religion naturelle. Derrière ce retranchement discret, on put abriter la double dénégation du fait et de la possibilité de la révélation. En Allemagne, en Angleterre, en France, on s'accorda à reconnaître la beauté morale du christianisme, la sincérité de Jésus-Christ et des Apôtres ; mais on repoussa les miracles. On scindait l'Evangile en deux : le déiste accep-
tait de la vie du Christ tout ce qui ne dépassait pas Tordre naturel, et des enseignements du Maître divin tout ce qui se rapportait aux mœurs. Mais il repoussait le dogme et les miracles. C'était Tépoque où Ton disait partout : a Jésus-Christ est un grand homme, un profond moraliste et un sublime esprit; mais Jésus-Christ n'est pas Dieu. »
Cependant, Messieurs^ en prenant cette position de combat, on se créait de grandes difficultés; car^ si d'une part Jésus-Christ et les Apôtres sont sincères, si de l'autre leur témoignage est celui d'hommes supérieurs, pourquoi ne pas accepter leurs paroles tout entières ? S'il faut les croire lorsqu'ils racontent les actes ordinaires et naturels de la vie du Christ, pourquoi leur refuser croyance lorsqu'ils exposent les faits extraordinaires et miraculeux de /la vie de leur Maître? S'ils sont des esprits élevés, de grands caractères, comme d'ailleurs leurs écrits en témoignent, comment ont-ils pu narrer des puérilités et des mensonges?
Semler, en Allemagne, entreprit de résoudre le problème qui s'imposait aux esprits de son temps. C'est un des pères du rationalisme biblique.
Il essaya de démontrer à ses contemporains que les faits, estimés miraculeux dans les Evangiles et même dans la Bible tout entière, n'avaient rien de surnaturel ; qu'il suffisait de se rendre compte de leurs circonstances pour s'en convaincre. Les Apôtres avaient été sincères ; seulement ils avaient raconté, dans un langage oriental, des faits qu'il convient de traduire dans notre langue
PREMIÂRE LEÇON. 9
moderne. Voici comment un de ses disciples interprétait le miracle de Cana. Le Christ, invité aux noces, s'aperçut tout de suite qu'il avait autour de lui des convives d'une tempérance suspecte. Les coupes circulaient et s'épuisaient vite. Les prévisions du maître de la maison devaient être trompées. Le vin ferait bientôt défaut. L'insuffisance du liquide enchanteur des festins allait accuser l'intempérance des convives ou la parcimonie du maître. Jésus dit donc à un serviteur discret : « N'épuisez pas entièrement les amphores; et, quand elles seront à moitié vides, mettez-les à l'écart comme si elles étaient tout à fait taries. » La mère de Jésus avait observé cetta sage prévoyance de son Fils. On était au moment où la dernière urne était attaquée : a Mon Fils, dit Marie, ils n'ont plus de vin. » Jésus, craignant d'être découvert par sa mère, lui parla sévèrement : « Quidtibietmihiest^ mulier? n Le Christ commanda alors par une nouvelle et sage précaution de remplir les urnes d'eau. Les convives surpris , çt déjà sans doute moins sûrs dans leurs jugements, trouvèrent le nouveau vin meilleur que le premier.
Pour passer du premier miracle de Jésus au dernier, et vous donner un nouveau spécimen de la méthode de Semler, je vous dirai que son école prétendait que le Christ n'est point mort sur la croix, mais qu'il s'y est seulement endormi. Les soldats, voyant les souffrances du Christ, lui présentèrent une éponge imbibée d'un narcotique si puissant qu'immédiatement le patient tomba dans une léthargie profonde.
10 LES ÉVANGUES.
Voilà, Messieurs, deux traits du rationalisme de Fépoque de Semler. On expliquait de cette sorte nos Evangiles, TAncien Testament comme le Nouveau , en un mot la Bible tout entière. Ce système d'interprétation eut des échos en France. Plusieurs écrivains l'ont admis; et nos introductions à l'étude de l'Ecriture sainte témoignent de la vogue de ces puérilités qu'elles réfutent. Il est inutile de faire remarquer, je pense, tout ce que ce système d'interprétation a d'arbitraire, de violent, disons le mot, d'impossible. On prétendait justifier la bonne foi des évangélistes, et on faisait de leur parole un mensonge perpétuel.
Ces explications rationalistes, appliquées à tous les miracles, furent vite abandonnées. En Allemagne du moins, comme chez nous aujourd'hui, elles furent appliquées seulement à quelques faits. Alors revenait le problème non résolu : comment concilier la sincérité du Christ et des Apôtres avec le récit des miracles que la philosophie rationaliste voulait toujours repousser?
Nous sommes arrivés au moment de Tapparition de la plupart des systèmes qui depuis cinquante ans ont été tour à tour vantés, abandonnés et repris sous des noms et avec des modifications qui n'empêchent pas de les reconnaître. Le principe fondamental de ces systèmes est celui-ci : les quatre Evangiles , tels qu'ils nous sont parvenus , ne sont pas l'œuvre des Apôtres ni de leurs disciples immédiats. Nous ne possédons que des documents remaniés^et rédigés à une époque déjà assez éloignée des événements pour permettre d'y introduire des faits légendaires, des cîr-
constances merveilleuses que nul n'a pu contrôler et n'a Toulu soupçonner. L'admiration pour Jésus, le zèle de ses disciples, le besoin de le Justifier, de le défendre et de grossir le nombre de ses adeptes^ tout cela a concouru à l'élaboration de Fhistoire surfaite et embellie du Christ.
Ce principe soulevait des objections et des difficultés. Comment supposer qu*au second siècle , par exemple , ou à la fin du premier, les chrétiens se soient accordés à admettre tout à coup quatre évangiles, attribués soit aux Apôtres, soit à leurs disciples immédiats, évangiles dont personne n'avait entendu parler jusque-là ? On savait alors beaucoup mieux qu'aujourd'hui où et comment les Apôtres avaient vécu ; on connaissait les détails de leur vie, leurs actes et leurs paroles : comment auraitK)n ignoré qu'ils eussent écrit des livres nécessairement importants, que tout le monde se serait disputés dès leur apparition ?
Cette supposition était-elle admissible ?
Eichhorn admet que dès les temps apostoliques il existait en effet des écrits émanés de la plume des disciples du Christ ; et parmi ces écrits il en distingue un principal, source des trois premiers évangiles canoniques connus sous le nom de synoptiques. Il appelait cet évangile principal Ur-evangelium ^ Févangile-source. C'est avec lui que nos trois évangiles ont été en partie composés. L'f/retxmgelium a été modifié, transformé, augmenté, embelli. Le zèle y a ajouté tout ce qui se disait alors dans les foules crédules. On a fait par piété entrer dans son cadre toutes les exagérations capables de glorifier le Maître bien-aimé.
Ces retouches, ces remaniements^ ces additions ont eu pour auteurs en différents lieux à la fois des plumes anonymes, mais les différences et les variations se sont peu à peu fondues dans trois types plus généralement adoptés et popularisés dans trois centres apostoliques, sous Tinfluence des Apôtres et des disciples dont ils portent le nom, influence qui survivait à ces apôtres dans les églises où ils avaient principalement évangélisé.
Le système d'Eichhorn trouva de nombreux adhérents en Allemagne, mais en même temps de nombreux contradicteurs. Les objections s'offraient d'elles-mêmes.
Si l'Evangile primitif qu'Eichhorn suppose émané d'une main apostolique avait existé, la tradition chrétienne l'aurait connu. Les Eglises primitives l'eussent fidèlement conservé ; cependant la tradition se tait ; et cet évangile si précieux, source de nos trois Evangiles canoniques, a complètement disparu sans laisser aucune trace. On prétend qu'il existe encore^ fondu dans les synoptiques. Ceci n'explique point sa disparition : la copie ne détruit pas l'original; et les histoires, rédigées d'après les documents primitifs, ne font que donner à ces derniers une notoriété qui aide à leur conservation. Chaque jour, les historiens de Jésus fondent les quatre Evangiles dans les récits de sa vie ; et cependant nul n'est tenté de sacrifier les textes sacrés en faveur de récits plus modernes. La coexistence de l'Evangile primitif, pur de toute légende , eût discrédité les Evangiles postérieurs, chargés d'additions sans autorité, fruits de l'invention et de l'intempérance du zèle.
La comparaison du récit original avec ses infidèles copies eût ruiné les apocryphes. Tatien a réuni ensemble les quatre Evangiles dans son Diatessaron ; mais les quatre Evangiles ont survécu à son travail.
Herder, Fauteur de la Poésie des Hébreux^ développa ces objections avec succès. Il conclut contre Thypothèse de YUr-evangelium^ de Vévangile-source ; mais il substitua un second système tout aussi vulnérable que le premier. Non, dit-il, il n'a point existé d'évangile primitif écrit ; car il se serait conservé. Mais il y a eu un évangile primitif oral. Il existait dans la primitive Eglise un corps d'évangélistes qui annonçaient la Bonne Nouvelle^ suivant un thème unique et convenu. Ils avaient confié à leur mémoire les discours du Sauveur et le récit des principales actions de sa vie. Us allaient répétant partout les mêmes paroles. C'était comme un corps de rhapsodes. Mais bientôt ces récits, appris par cœur, se sont embellis et enrichis. Leurs cadres se sont élargis pour recevoir les principales légendes en circulation. Les discours des rhapsodes-apôtres ont fini par être déposés dans des livres; mais alors ces discours, précédés et suivis d'anecdotes pieuses ajoutées successivement, étaient considérablement altérés, et c'est dans leur état d'altération qu'ils sont parvenus jusqu'à nous sous la forme des quatre Evangiles.
Les rhapsodes d'Herder eurent un succès bien éphémère; ils n'ont guère été connus au delà du Rhin, L'hypothèse, telle qu'elle est formulée, paraît invraisemblable. Comment la tradition ne nous dit-elle rien
de ce corps <f éyangélistes infidèles ni de leurs thèmes embellis? Si, au contraire, leurs prédications étaient toujours uniformes, elles devaient être gravées dans la mémoire du peuple chrétien, de manière à rendre sensibles les additions et les altérations ultérieures. On se serait récrié : la fraude eût été impossible. Le corps des évangélistes prêchait sous la surveillance des Apôtres ; et leur parole ne pouvait avoir d'autorité qu'à la condition d'être conforme à celle des compagnons du Sauveur.
Schleiermacher introduisit une troisième hypothèse. 11 supposa une multitude d'écrits évangéliques que leur existence obscure rendait facilement altérables. C'est au second siècle^ dit-il^ que TEglise choisit parmi ses évangiles ceux qui lui convinrent le mieux pour les ériger en écrits canoniques. Deux mots suffisent pour répondre à cette hypothèse. Si , parmi les écrits évangéliques d'abord eu circulation, il existait des récits apostoliques, ces récits ne pouvaient rester obscurs^ ni demeurer confondus parmi les autres. S'il n'en existait pas , il a été impossible de les créer après la mort des Apôtres.
Je voudrais bien^ Messieurs^ vous épargner la fatigue qui peut résulter pour vous de l'énumération de tant d'hypothèses^ nées du parti pris de bannir le surnaturel de l'Evangile, et enfantées, pour ainsi dire , par l'horreur des miracles. Cependant il faut vous montrer que chacune d'elles est beaucoup moins croyable que le thème tradi* tionneL La discussion de tant de systèmes contradictoires e^ profitable ; eUe nous fait toucher du doigt l'impos^bi-
PREMIÈEE LEÇ09. 15
lité de scinder l'Evangile en deux, d'en bannir le suraaturel et de n'en retenir que les faits conformes à Texpérience ¥u^;aire. La faiblesse des systèmes hétérodoxes démontre l'impossibilité d'expliquer l'origine des Evangiles autrement que ne le fait l'Eglise. Enfin ces hypothèses, qui troublèrent profondément les esprits et afikiblirent en Allemagne le sens historique, expliquent le scepticisme et la confusion d'où sortirent les audacieuses négations de Strauss.
On a souvent parlé en France de cet écrivain qui poussa la négation en fait d'histoire jusqu'à ses dernières limites, et émut si douloureusement les consciences chrétiennes. Son ouvrage, La Vie de Jésus^ traduit dans notre langue, a été plus vanté en deçà du Rhin qu'en Allemagne. Ce lourd produit d'une indigeste érudition n'a guère été lu dans son entier; et cependant son apparition a été un véritable événement. Deux circonstances expliquent son succès. La philosophie d'Hegel était à son apogée; et Strauss en appliquait les principes au Nouveau Testament. En second lieu, les systèmes d'Eichhorn , d'Herder et de Schleiermacher avaient produit une telle lassitude et un tel scepticisme parmi les éxégèles^ qu'un grand nombre pensaient tout bas ce que Strauss proclamait tout haut. Ce dernier disait le mot de la situation^ et publiait ce que la conscience de plusieurs n'osait s'avouer à elle-même.
Hegel réduisait le vaste univers, le monde et tout ce qu'il contient, à une pensée. L'universalité des choses était une idée. Jésus-Christ^ lui aussi, ne fut pour le jeune
i6 LES ÉVANGILES.
adepte d'Hegel qu'une idée. Celui-ci ne niait points à la vérité, l'existence réelle de Jésus-Christ; mais, comme la vie héroïque que lui supposaient les Evangiles n'était qu'un produit pur de l'esprit humain , sans réalité objective, il est vrai de dire que, selon Strauss, le Christ évangélique était tout idéal. Le même système qui avait fait dû monde et de Dieu une pensée abstraite, pouvait bien faire de Jésus-Christ une autre abstraction. Au fond, ce n'était là qu'une conséquence du système hégélien. D'un autre côté, les hypothèses forcées des exégètes soulevaient tant de difficultés, tant d'impossibilités, que ceux-là même qui les avaient adoptées au commencement avec ardeur en sentaient le néant. Strauss déclara donc que l'évangile primitif écrit et que l'évangile primitif oral étaient de vains fantômes, mis à néant par le simple bon sens ; qu'il fallait être conséquent avec soi-même. Si les miracles étaient faux, les autres actions de la vie du Christ étaient supposées. Le Christ évangélique n'a point eu de vie réelle ; la somme des idées juives sur le Messie avait fini par prendre un corps. Les Evangiles sont nés du besoin de rendre objective la pensée messianique, lentement élaborée dans les esprits. S'il y a eu un Jésus réel, il n'y a eu réellement aucun Christ. Point d'incarnation effective ; point de rédemption historique : les Juifs ont appliqué à un homme le rêve de leur imagination. Les Evangiles sont le récit d'une simple évolution de la pensée. Quelque choquant pour le bon sens que fût le système de Strauss , un esprit clairvoyant pouvait en prévoir l'apparition. Strauss ne fai-
sait que réunir en faisceaux les aberrations de la pensée allemande. Il concentrait les ombres jusque-là éparses. La vie de Jésus reflétait fidèlement la philosophie de l'exégèse applaudie par TAUemagne protestante.
Dieu a voulu que l'erreur en ce monde ait sa mesure et sa limite; il a décidé qu'au delà d'un certain point elle perdrait son prestige^ et révélerait sa nudité et son néant. Le système monstrueux de Strauss rompit le charme qui aveuglait les esprits. Le sens chrétien était faussé; il se redressa; la raison^ engourdie et fascinée , revint comme d'un long sommeil. Dans toute l'Allemagne s'éleva un cri d'indignation contre celui qui^ à la lueur sinistre de ses impiétés, éclairait l'abîme où le protestantisme était tombé. Les savants rougirent, et le peuple se souleva. Strauss était alors en Suisse : il fut chassé par le peuple de Zurich, et exilé à jamais de l'enseignement. Si son nom demeure dans l'histoire, il sera classé dans la famille des Erostrate comme le souvenir d'une des grandes folies de l'humanité.
L' Allemagne fut-elle guérie du coup? Non; mais du moins les hommes sensés secouèrent leur torpeur. La démence du rationalisme suscita de vaillants défenseurs de la réalité historique. Neander, Tholuc, Olshausen, Hug, et une foule d'écrivains entraînés par eux vengèrent la vérité. Ils se mirent à la tête d'une salutaire réaction contre l'idéalisme et les théories insensées de Strauss. Ces hommes ont fondé en Allemagne une école conservatrice qui subsiste encore aujourd'hui, et aux travauxde laquelle s'attache, malgré quelques apparences contraires, une estime croissante.
Ceux mêrae dont Strauss avait été jusque-là l'élève ou Fémule, n'osèrent se déclarer pour lui. Loin de là, ils estimèrent prudent et habile de signaler les lacunes et les faiblesses d'un livre dont ils n'avaient répudié ni Fesprit ni la doctrine.
C'est cette réaction équivoque des disciples d'Hegel, qui donna naissance à Técole dite de Tubingue. Baur, son chef, apparaît, dans ses ouvrages, encore fortement imbu d'idéaUsme ; néanmoins, on sent à côté des théories hégéliennes , auxquelles il ne renonce pas, un vif et nouveau sentiment de la réalité historique de Jésus-Christ.
Messieurs, je dois vous dire un mot du système auquel cet homme considérable , par son influence en Allemagne et en Suisse , a donné une grande notoriété , et dont on a voulu , à différentes reprises , introduire les idées chez nous, comme la solution définitive des problèmes relatifs aux Evangiles. Baur admet la réalité de la vie et le fait de renseignement original de Jésus-Christ; mais lui aussi repousse les miracles. Le chef de Técole de Tubingue veut concilier la sincérité des Apôtres et le récit des miracles au moyen de Fidéalisme. Il ne volt, par exemple, dans la résurrection du Christ, que la réalisation subjective de cette pensée qui obsédait les Apôtres : // faut qtie le Christ ressuscite d'eîUre les morts.
L'Evangile de saint Jean tout entier n'est à ses yeux qu'une composition idéale, la mise en scène d'une théorie chrétienne.
Mais là n'est pas l'originalité de son système. Baur com-
PRBMiiRE LEÇON. i9
battait Strauss. Le principal reproche qu'il lui adressait était de n'avoir pas expliqué la genèse des Evangiles, de les avoir attaqués par des considérations extrinsèques , de n'avoir ni compris ni expliqué leur formation. Baur se vantait d'avoir porté la lumière dans ce difficile sujet, et d'avoir éclairé pour toujours l'origine des Evangiles et de tous les écrits du Nouveau Testament. Il part du fait de la rivalité des Apôtres, causée, selon lui, par la manière difTérente dont ils concevaient l'Eglise chrétienne. Pierre, Jacques et Jean, ne veulent point sortir des étroites limites du judaïsme légal. Paul veut un christianisme affranchi des entraves de la loi mosaïque. Cette division subsiste jusqu'au milieu du second siècle, et se termine par une réconciliation , ou plutôt par un compromis dans lequel les parties adverses renoncent à ceux des principes qui les séparent le plus. Les Evangiles n'ont été dans leur origine^ selon Baur, que des moyens d'attaque et de défense à l'usage des théories contraires des fondateurs de l'Eglise. Sous l'influence de la réconciliation, arrivée au second siècle, les Evangiles ont reçu leur dernière retouche et revêtu leur dernière forme. L'école de Tubingue se vante de mettre à la fois en lumière les traces mal effacées des premières divisions et les gages de la réconciliation. Elle distingue ce qui est primitif et postérieur, les lettres authentiques et les lettrés apocryphes de saint Paul; et c'est surtout dans l'Epltre adressée aux Galates par l'Apôtre des Gentils, et dans celle de saint Jacques, qu'elle prétend retrouver les preuves des premières hostilités.
âO LES ÉVANGILES.
De tous les systèmes que j'ai exposés, c'est celui de Baur qui est le mieux connu chez nous. La Revue de M. Colam, la Reotie germanique^ les écrits de M. Nicolas de Montauban, ont cherché à le populariser dans le cercle de leurs lecteurs.
À côté de récole de Tubingue se place sa rivale et son ennemie^ l'école de Gœttingue^ dont le chef reconnu est le professeur Ewald. Son système est un mélange des hypothèses d'Eichhorn et de Schleiermacher. Lui aussi admet un Ur-e^angelium et plusieurs autres évangiles qui auraient servi à former les trois premiers. Sa polémique est ardente^ et trop souvent semée d'invectives.
Habile et fort quand il lutte contre Baur, qu'il signale avec raison comme Fennemi de Dieu et du christianisme^ il se perd dans d'aventureuses suppositions pour établir son système. Le pasteur Reville, écrivain français dont les travaux nous occuperont plus tard, nous semble se rattacher par plusieurs points aux conceptions d'Ewald^ tandis que M. Renan, tantôt à la suite de Baur, tantôt à la suite d'Ewald, se montre à la fois infidèle à Fun et à Tautre.
Telle est. Messieurs, l'histoire longue et compliquée de Texégèse en Allemagne. Elle a épuisé , on peut le croire, toutes les combinaisons possibles en dehors de la croyance catholique. Les écrits hétérodoxes qui ont paru jusqu'ici en France, et qui probablement paraîtront encore, n'ont été ou ne seront que les échos de ces conceptions arbitraires. En réfutant celles-ci dans le cours de nos leçons, nous réfuterons celles-là. Hais dès aujourd'hui nous pou-
PRBMlilUS LEÇON. 24
Yons déjà tirer quelques conséquences des faits que nous avons exposés.
1° L*injurieuse affirmation des encyclopédistes qui niaient la sincérité de Jésus-Christ^ des Apôtres et des premiers chrétiens, est abandonnée. Elle est tombée y je l'espère, pour ne se releyer jamais.
Sr Le système naturaliste de Semler n'est plus qu'un souvenir. Aucun homme sérieux ne le défend ni ne rimite.
3* Les systèmes qui scindent TEvangile en deux, acceptant les faits naturels et repoussant les miracles, ont pour base l'arbitraire; pour conséquence nécessaire le scepticisme de Strauss, ou les théories insoutenables de Baur et d'Ewald.
De ces conséquences et de ces faits, que vous comprendrez mieux plus tard, lorsque vous les aurez étudiés avec moi, dérive la conclusion qui terminera cette leçon : il est impossible de supposer d'autres origines aux Evangiles que celles que leur attribue l'Eglise catholique.
Ceux d'entre vous , Messieurs , qui suivront fidèlement le cours de mes leçons, verront, je l'espère, la pleine confirmation de cette vérité. Notre marche sera lente et méthodique. Laissant les vaines hypothèses, signe d'une exégèse impuissante, dont le monde commence à se lasser, nous poursuivrons notre route à la lumière des faits, constatés par les monuments des premiers siècles. Notre guide sera la Tradition ; notre règle l'autorité de TEglise catholique. Nous n'enchaînons pas notre liberté, nous la réglons;
ââ LES EVANGILES.
nous ne gênons pas nos recherches , nous les éclairons. Interroger FEglise sur l'origine et Tinterprétation des Evangiles, c'est demander au vieillard les profonds et ineffaçables souvenirs de ses jeunes années. C'est FEglise qui a.écrit et conservé les Evangiles; elle a parlé leur langue et vécu de leur esprit : Nous prêterons une oreille respectueuse et un esprit attentif et recueilli à la voix du divin et immortel vieillard qui réunit en lui l'expérience du passé, la connaissance du présent^ la plus grande autorité humaine^ la plus manifeste autorité de Dieu. Là est la critique sensée, la vraie force et la vérité.
De riofittence de la Philosophie sur l'exégèse rationaliste.
Messieurs^
Nous ayons exposé, dans la précédente leçon, la succession logique des systèmes exégétiques contraires à Tautorité des Evangiles depuis le xviii* siècle.
Les systèmes dont nous avons fait mention nous paraissent représenter complètement ce mouvement des esprits qui a donné naissance à ce que Ton est convenu d'appeler : La critique moderne des Evangiles.
Classer les débats, signaler les phases de la polémique dont TAUemagne a été le théâtre, et dont la France est aujourd'hui Fécho, tel a été le but de la première leçon. Sans nous perdre dans les détails d'une exposition qui^ si elle nous eût occupé longtemps^ nous aurait détournés de notre but, nous devions caractériser suffisamment dans leur ensemble les systèmes de l'exégèse rationaliste que nous nous proposons de combattre. Nous voulons aujourd'hui traiter une question préjudicielle.
Sous quelle influence et de quels principes est née l'exégèse rationaUste ? Sommes-nous en présence d'une critique historique^ indépendante^ pure d'idéologie, travaillant dans la sphère qui lui est propre, fidèle à ses principes, à ses lois^ à sa méthode; ou bien^ Texégèse rationaliste n'auraitrelle été dans ses évolutions que la suivante, la complice, la servante de la philosophie (pedise-
qaa^ ancilla philosophiœ] , se bornant à interpréter les Evangiles d'après des idées conçues a priori ? La critique historique et philologique auraitrcUe accepté un rôle incompatible avec sa vocation, faussant sa mission, discréditant son caractère, compromettant sa dignité : celui de développer et de propager des conceptions philosophiques, qu'elle a le devoir de contrôler dans le domaine de rhistoire? L'idéal philosophique a-t-il été un nouveau lit de Procuste, à la mesure duquel on a voulu ramener violemment le fait évangélique ?
Voilà, Messieurs, la question préjudicielle que je veux examiner avec vous.
Si, des deux hypothèses que j'expose, la dernière seule est conforme aux faits, vous comprenez tout de suite, Messieurs, quelle en sera la conséquence: la valeur des systèmes exégétiques dont il est question, sera considérablement infirmée ; elle se confondra avec celle des systèmes philosophiques dont elle ne sera plus que Tapplication.
Nous croyons avoir déjà le droit d'affirmer qu'il en est ainsi. En eflTet, si dans la leçon précédente je ne me suis I)oint trompé en signalant comme la cause génératrice des systèmes exégétiques modernes le parti pris de nier le miracle, ce droit nous est acquis. Mais il convient d'insister sur les preuves qui raviront au rationalisme biblique le privilège de l'indépendance qu'il invoque si fièrement contre nous.
Examinons d'abord la critique que l'école athée et matérialiste des encyclopédistes fait de nos saints Evan-
ramUÈHE LEÇON. 25
giles. Leur interprète le plus autorisé en France , comme aussi le plus habile^ est sans doute Voltaire. Le philosophe de Femey ne se donnait point pour un athée ; mais, matérialiste grossier, il représente dans ses odieuses calomnies ccmtre la Bible le parti encyclopédiste tout entier. C'est donc dans les écrits de ce chef des philosophes du xyiu* siècle que nous sommes autorisés à chercher le système d'accusations dirigées à cette époque contre nos divines Ecritures, si toutefois on peut appeler système la somme des suppositions gratuites, des contradictions, des injures, dans lesquelles se résume la critique biblique du xvin* siècle. Un système est un ensemble d'idées, de faits et de conséquences, groupés méthodiquement autour d'un principe ou d'une loi. Où trouver quelque chose de pareil dans les calomnies, les ignorances, les bévues, jetées au hasard de la plume dans les écrits de Voltaire? Voici toutefois, en quelques mots, les allégations qui sont au fond de toutes les attaques des athées et des matérialistes du xyiii*" siècle : l'hypothèse d'une révélation divine faite aux hommes est une supposition ridicule et absurde. Jésus-Christ et les Apôtres sont des imposteurs. Un mot sans cesse répété, celui d'imposture, expliquait l'Evangile. La naissance de Jésus-Christ d'une vierge, était une imposture; la vie miraculeuse du Sauveur, une imposture ; sa résurrection, une imposture ; la mission divine des Apôtres, scellée par le miracle de la Pentecôte, une imposture I
Mais, au nom de quels principes , ou bien à la suite de quelles recherdies, prononçaît^n: un tel arrêt contre la
foi chrétienne de tant de générations? Messieurs^ ne nous préoccupons pas des recherches du philosophe de Ferney dans le champ des antiquités ecclésiastiques : nous ferions sourire en nous montrant trop naïfs. Les indices de ces recherches n'apparaissent nulle part, par la raison bien simple que Voltaire n'en a fait aucune. Toute l'érudition de ce lettré spirituel et de ce faux savant se bornait à quelques emprunts faits à Origène dans son livre contra Celsum^ au dictionnaire historique du sceptique Bayle, et à la reproduction des objections que se posait à lui-même le studieux et loyal Dom Calmet, objections que Voltaire, bien entendu , ne faisait point suivre des réponses victorieuses fournies par Fexcellent religieux. Voilà tout le bilan exégétique de Voltaire et des siens I La sentence de condamnation portée contre les Evangiles n'est donc point formulée au nom de la science. L'est-elle au nom d'un système philosophique? Oui^ évidemment oui. L'aveu en a été mille fois répété. Le christianisme était hué, conspué, blasphémé, en tant que contraire à la Philosophie. On niait Dieu ; il fallait bien nier qu'il se fût visiblement manifesté sur la terre. On afOrmait la matière régie par des lois fatales et engendrant éternellement les êtres organisés et vivants ; on ne pouvait donc accepter la possibilité de l'incarnation. On érigeait en dogme que Thomme meurt tout entier ; on ne pouvait donc accepter le dogme des récompenses et des peines éternelles. Là fausse philosophie des matérialistes et des athées était la règle de leurs négations bibliques ; et, lorsqu'on recherche l'explication de la grossière incul-
pation d'imposture jetée à la face du Christ et des Apôtres, on la trouve dans la philosophie du temps. On peut s'étonner que les athées et les matérialistes du xyhi'' siècle formulassent, je ne dis pas sans rougir^ je ne dis pas sans regret^ je ne dis pas sans embarras, mais avec une yoix de triomphe et un accent de plaisir, l'accusation outrageante d'imposture contre des hommes et des livres qui fournissent tant de preuves de leur sincérité. Celui qu'ils blasphémaient était le Christ que tant de siècles avaient adoré^ aux pieds duquel tant de douleurs s'étaient agenouillées^ tant d'âmes avaient été consolées^ tant de cœurs fortifiés t Comment se fait-il, lorsqu'il existe, nous le savons aujourd'hui, tant de moyens plus raffinés de dépouiller les Evangiles de leur autorité et d'ôter au Christ son auréole divine^ comment se fait-il que les encyclopédistes se soient résolus à employer l'injure, à compromettre la dignité de leur cause par les accusations si dures, si excessives , si invraisemblables, d'imposture et de mensonge, adressées à Jésus dont la vie et les paroles reflètent, d'un bout à l'autre des évangiles, la simplicité, le calme, et, j'oserai dire, la divine ingénuité de l'absolue vérité*? Je le répète, les principes de la philosophie des encyclopédistes nous donneront cette explication.
Hobbes, dès le xv!!"" siècle, avait inauguré une morale toute sensualiste , ayant pour principe et pour base l'intérêt. Helvétius, d'Holbach, Humes, au xvui* siècle, en
* Voir et méditer les pages 10 et 11 du mémorable mandement pour le carême (1864) 4e Ms' rarche^rèque de Paris.
fournirent les honteux développements. Helvétius réduisit ridée du bien et du mal à Tidée de plaisir et de peine. Il ôtait à la vertu ses sacrifices, au devoir son désintéressement. D'Holbach fit de la morale un savant égoïsme. Enfin Humes définit la vertu : une sensation , un goût, presque un caprice. On naît vertueux comme on naît musicien ; on préfère le bien au mal ou le mal au bien, comme celui-ci aime la ville, celui-là les champs. Ces philosophes expliquaient toutes les religions passées et présentes par l'intérêt et régoïsme. Elles étaient des inventions du Sacerdoce et des fraudes lucratives.
Avec de telles idées et de tels principes, on était naturellement amené à dire ceci : Les Apètres ont suivi leur maître par intérêt ; ils ont adopté sa religion par égoïsme ; ils l'ont prêchée par calcul ; ils ont inventé la vie miraculeuse du Christ et les Evangiles. Comment voulez-vous que des philosophes, ne croyant qu'à la matière, n'imaginant rien au-dessus, rien au-dessous d'elle, plaçassent dans le cœur des Apôtres autre chose que l'abjection commune à l'humanité? Pouvaient-ils faire une exception pour le Christianisme? L'humanité tout entière, selon euxy agit par intérêt; sa règle est l'égoïsme ; la vertu n'est qu'un goût, un goût qui devenait rare au xviii* siècle. Mais, s'il en est ainsi , l'humanité tout entière est capable de tous les crimes quand l'intérêt l'y pousse. C'était là effectivement ce que pensaient ces avocats de l'humanité, apparemment parce qu'ils se connaissaient, et jugeaient trop les autres d'après eux. Ainsi, Messieurs, le principe
des attaques des athées et des matérialistes contre les Evangiles^ la nature de ces attaques et jusqu'à la forme grossière qu'elles revêtaient^ tout cela était emprunté à la philosophie du temps.
En est-il de même des systèmes exégétiques imaginés par les déistes?
Il serait inexact^ Messieurs^ de dire que le déisme fut une réaction contre l'athéisme. Il n'en a été qu'une mitigation^ une atténuation. Le temps d'une vigoureuse réaction n'était pas encore arrivé ; trop de consciences étaient perverties. Cependant^ même pour ces consciences^ nier Dieu , nier l'âme , nier les destinées immortelles de l'humanité, réduire la morale à Finstinct, calomnier la vertu^ dénaturer l'idée du devoir, déclarer l'homme incapable des nobles sacrifices qui charment les grands cœurs, c'était nous humilier beaucoup, nous faire déchoir beaucoup ; c'était enfin mentir impudemment.
Aussi, quelle que fut la résignation honteused'une grande partie des hommes éclairés, comme on disait alors, et qui subissaient une philosophie dégradante, il s'éleva des voix indignées, et des réclamations énergiques se firent entendre. Je ne parle pats de celles de FEglise. L'honneur de l'Eglise est que sa cause est liée à celle de la vérité et du droit. Elle réclame toujours sitôt que l'une ou l'autre de ces grandes choses lest attaquée ; mais, il faut le dire avec douleur, o& l'écoute rarement ; et, cette fois, sa voix s'était voilée, sinon éteinte, au milieu des cris d'opposition. A aucun prix ^ on ne voulait prêter Toreille à ses protes-
tations désolées. La voix dont je veux parler, parce qu'elle a été longtemps répétée par les échos de la France, est celle de J.-J. Rousseau , dont les malheurs et les fautes ne peuvent faire oublier la généreuse indignation contre les philosophes, ces empoisonneurs du peuple^ ainsi qu'il les nommait avec autant de justice que d'amertume.
Rousseau est chez nous l'éclatant représentant du déisme. Ni en Allemagne, ni en Angleterre, cette doctrine n'eut un aussi éloquent champion. Rousseau nourrissait une haine profonde contre les athées. Leur présence, et même leur pensée, le mettait en fureur; et sa colère était pleine de raison, de flamme, de traits sanglants. Il les estimait ses ennemis personnels. Dans ses livres, dans les réunions brillantes où , malgré son humeur sauvage , il consentait à se rendre quelquefois, dans les cafés où il avait ses habitudes, Rousseau prêchait et tonnait contre la philosophie dominante : heureux mille fois, si, par ses mœurs et ses inconséquences doctrinales, il n'eût détruit d'une main ce qu'il édifiait de Tautre I En effet, Rousseau niait la révélation. Il célébrait la Providence dans la nature ; il la voyait dans les fleurs, dans les premiers sourires du printemps , dans la fraîcheur du matin , dans le lever du soleil, dans les teintes splendides de son coucher; et il ne l'apercevait pas dans une religion bienfaisante , apportée du ciel par le Fils de Dieu aux peuples voués fatalement sans elle à la superstition ou à l'incrédulité I Rousseau et tous les déistes niaient jusqu'à la possibilité de la révélation. Lés miracles étaient déclarés
DBrXlÈXE IJEÇ05. 31
par eux impossibles, et les mystères des contre-sens.
Mais, d'ane aatie part, les déistes croyaient à la vertu, aux sacrifices dignement acceptés, aux dévoue* ments généreux, à la vie future, etc., etc. Par une heureuse inconséquence , ils étaient chrétiens quand ils ne s'estimaient que philosophes.
La philosophie de Rousseau, et en général celle des déistes, se reflète tout entière dans leurs opinions exégétiques. Le déiste disait: Ma raison me suffît; Fexégète^ en Allemagne aussi bien qu'en France , dira : Point de révélation , point de théopneustie dans l'Evangile.
Le déiste déclarait les miracles incompatibles avec la stabilité de Tordre physique; l'exégète effaçait le miracle, quelque part qu'il le trouvât dans l'Evangile. Le déiste croyait à la générosité de la nature humaine; Texégèie célébrait les vertus du Christ. Jésus et les Apôtres avaient été complètement sincères.
Le déiste avait dit : 11 n'y a point de mystères dans la religion , pas de miracles dans la nature. L'exégète dira à son tour : Il n'y a pas de mystères, pas de miracles dans l'Evangile. Le déiste niait la résurrection des corps; l'exégète ne Terra dans les paroles si formelles de Jésus-Christ à cet égard que l'assurance de l'immortalité des âmes. Le déiste qui nie tous les mystères, repousse celui de la transsubstantiation ; l'exégète à son tour forme les yeux à l'évidence manifeste de ces paroles : a Ceci est mon corps; ceci est mon sang. »
Pourquoi poursuivre une comparaison superflue, et
insister sur un parallélisme démontré constant? L'exégète a accepté la leçon du déiste ; il la retrouvera mot pour mot dans la Bible.
Nous arrivons, Messieurs^ aux systèmes de Strauss et de Baur. Ces deux disciples d'Hegel ne rechercheront dans TEvangile que la confirmation de la doctrine du professeur de philosophie de Berlin. Oui, c'est le grand but qu'ils se proposent. Le reste n'est qu'un moyen ou un accessoire. Us ont cherché le panthéisme dans la Bible I
C'est l'esprit humain, selon Hegel, qui a créé Dieu.
— C'est Tesprit humain qui a créé la personne messianique et la légende historique du Christ, disaient Strauss et Baur.
Le monde n'est, d'après l'école panthéiste, que la pensée à l'état objectif.
— Le christianisme n'est qu'un reflet de la conscience humaine, d'après Técole de Tubingue.
C'est la logique interne qui crée l'histoire, disent les hégéliens.
— C'est la logique de l'esprit prophétique qui a créé les Evangiles, dit la néo<^ritique biblique. La naissance^ la vie, la mort, la résurrection de Jésus-Christ, ne sont que l'application à un simple homme d'idées purement subjectives.
L'être un, considéré dans ses manifestations, nous apparaît sous la forme trinaire, disait encore Hegel.
L'Evangile, disent à leur tour les exégètes, ne propose point d'autre trinité. L'ceil de la critique n'y découvre que
DECXIÈMB LEÇON. 33
Tunité substantielle^ posant le moi et le non-moi, dans la conscience du Christ.
Enfin pour le panthéiste eilaLnotivellecritiquehïbliqney Yincarnation est lliumanité arrivant à la conscience de sa divinité; lar^^femp/Zonest rhomme s*afEranchissant du mal> c'està dire de la limite et se reconnaissant identique à Tabsolu !
La fondation de l'Eglise n'est pas le fait des douze apôtres travaillant de concert à accomplir la mission qui leur a été confiée par Jésus-Christ. C^est une évolution hégélienne avec ses trois moments : la thèse» l'antithèse et le retour à l'unité. En effet» les Apôtres,' un moment d'accord le lendemain de la mort de Jésus-Christ , se divisent en deux partis contraires : le parti juif et le parti hellène» le parti d'un christianisme strictement mosaïque et le parti d'un christianisme universel, le parti de Pierre» de Jean et de Jacques, et le parti de Paul. Les deux factions luttent ensemble, mais bientôt elles se réconcilient : les deux éléments qu'elles représentent se comprennent» se rapprochent» et l'Eglise catholique est fondée.
Quiconque» Messieurs, a fait une étude sérieuse à la fois du panthéisme et de l'exégèse moderne» ne niera pas que Strauss et ses continuateurs aient pris pour base de leur interprétation de la Bible les principes mêmes de l'école hégélienne. Philosophes d'abord, critiques ensuite» ils violentent les faits au nom des idées» et, bon gré malgré» ramènent les paroles du Christ et des Apôtres au sens de leurs théories. L'exégèse se met au service de la philosophie» et répète la leçon qu'elle en a reçue.
Depuis Voltaire jusqu'à Baur, nous avons constaté le même phénomène. II serait inutile d'insister davantage, et de cliercher, en dehors des écoles d'exégèse que nous avons citées, d'autres exemples de la servilité du rationalisme biblique. Nous avons mentionné les principales d'entre elles , et omis à dessein celles qui n'ont pas une originalité propre.
Nous pouvons donc regarder comme un fait démontré incontestable que l'exégèse contraire à la divine autorité de nos Evangiles est bien réellement une dépendance et comme un accessoire de la philosophie. En abdiquant entre les mains de cette dernière, elle perd son autonomie^ son autorité propre : elle n'a plus d'autre valeur que celle des systèmes dont elle est devenue Técho. -
Il est^ Messieurs^ des sciences qui ne peuvent s'allier à d'autres sciences sans se suicider, ou du moins, sans s'engager dans des voies anormales et stériles.
Pourquoi, au Moyen Âge, les sciences physiques ontelles été emprisonnées dans des formules impuissantes? Pourquoi l'astronomie, détournée de son but, a-t-elle langui si longtemps dans les impasses de l'astrologie? Pourquoi la cosmogonie s'égarait-elle dans les sphères imaginaires du mysticisme et des mondes inférieurs et supérieurs de Dante ?
C'est qu'on cherchait dans des conceptions purement logiques l'explication des phénomènes de la nature, et qu'on négligeait l'observation patiente des faits. On inventait des lois tout idéales. Il était convenu que la pesanteur
dans la nature s'expliquait par l'horreur du vide ; que le mouTement des astres avait pour cause le besoin inné des êtres de se rapprocher de Dieu. C'est autour du paradis que les planètes et les étoiles décrivaient leurs courbes. On élevait sur la base d'un a priori quelconque un édifice d'abstractions souvent très-ingénieusement construit, souvent très-vaste et très-beau, mais qui n'était point la reproduction du monde réel. Cette faute est fort ancienne dans le monde : elle a été commise bien des fois depuis les écoles grecques jusqu'au Moyen Age. Jean Duns Scot avait créé une physique calquée sur son système théologique. On s'en est justement moqué : mais comment se fait-il que ceux-là qui trouvent ridicule qu'on asseye les sciences naturelles sur une base métaphysique, soient justement les auteurs d'une exégèse entée sur une vaine philosophie? Les vérités historiques. Messieurs, sont comme les vérités physiques; on ne les invente pas. On les constate, on les prouve. Elles ne peuvent reposer que sur la base du témoignage et des monuments , et pas du tout sur des catégories logiques. Que diriez-vous d'un professeur de chimie ou de géologie qui chercherait aujourd'hui sa science ailleurs que dans la nature? Les principes suivis par l'exégèse rationaliste engendrent des erreurs analogues à celles que combattit jadis le chancelier François Bacon. S'il s'agit de critique historique, disait ce grand homme, voici la règle à suivre : 1« enregistrer les faits sans chercher d'abord à les combiner, parce que celte tentative prématurée pour-
rait donner lieu à des systèmes préconçus {instantiœ na-^ turœ) ; 2"* comparer les faits [comparationes instantiarum) ; 3^ induction mesurée et prudente.
Toute exégèse qui n'aura point suivi ces règles^ est une exégèse sans autorité, capable de tous les excès et de toutes les illusions. Telle est, Messieurs, Fexégèse rationaliste qui^ depuis plus de soixante ans, s'inspire des systèmes philosophiques en vogue, les retrouve dans la Bible, violente ce livre sacré, efface, ajoute, interprète les personnes, les paroles et les faits suivant les exigences de théories éphémères. Triomphant un instant avec elles, la critique moderne partage leurs défaites. C'est la plante parasite qui meurt avec Tarbre qui Ta nourrie.
Dans la dépendance absolue où elle se place, la critique biblique de notre époque n'a donc d'autre valeur que celle des philosophies qu'elle répète. Si vous rejetez les doctrines philosophiques dont Texégèse se fait Técho, vous rejetterez aussi cette exégèse. Si vous n'êtes point panthéistes, vous ferez peu de cas de ces érudits plus ou moins habiles, franchement ou hypocritement athées, soit qu'ils se dérobent sous le clair-obscur de la nuance, soit qu'ils se montrent brutalement impies. C'est parce qu'ils ont nié Dieu et la Providence qu'ils déclarent Jésus-Christ découronné par la science de son auréole divine, et chargent sa tête sacrée de la couronne dérisoire de leur faux respect, à peu près comme Hérode, qui couvrit les épaules sacrées du Christ d'un manteau d'une royauté dérisoire, et chargea son front de la couronne d'épines. Vous ne croirez donc ni à Strauss,
DECXlillB LEÇON. 37
ni à Baur, ni à ses disciples. Ce n'est pas, Messieurs, la saine critique liistorique qui les guide^ mais la fausse philosophie.
Si vous regardez le déisme comme un système étrcrft qui défend à Dieu d'apparaître au sein du monde qu'il a créé, et le rejette avec les dieux oisifo d'Epicure par delà les Olympes; si tous êtes persuadés que ce système limite la Providence aux lois générales de la nature, entrave la paternité de Dieu et ses miséricordes, le place audessous d'un législateur quelconque, puisque celui*ci peut toujours pour des causes justes suspendre les lois qu'il a faites, vous vous défierez de Texégèse étroite que le déisme a inspirée. Quelque science d'ailleurs qu'il convienne de reconnaître^ à Eichhom, à Herder, à Schleiermacher^ vous n'accepterez point leur exégèse.
Enfin si vous ne reculez point jusqu'au triste passé philosophique et religieux des athées et des encyclopédistes, alors même qu'ils sembleraient retremper leurs argn* ments et fortifier leur science dans le positivisme de notre époque, vous délaisserez leur honteuse herméneutique.
Nous venons de condamner^ au nom du simple bon sens^ les écoles exégétiques les plus bruyantes du XIX* siècle. Existe^tril une autre herméneutique digne de vos préférences? Existe-t-il quelque part une exégèse pure des utopies qui ont entraîné le siècle passé et le siècle présent, affranchie de leur influence matérialiste^ éclectique et panthéiste? Existe-t-il quelque part une critique sensée qui ait cherché la Bible seulement dans la Bible, et le christianisme dans l'Evangile et les monuments authen-
tiques? Il est si difficile de ne pas se laisser entraîner par Ja philosophie de son siècle ! Eh bien ! Thistoire nous montre-t-elle une suite d'interprètes luttant persévéramment contre les séductions de cette dangereuse sirène? Oui, Messieurs, il existe une herméneutique qui en a triomphé et possède à un étonnant degré le don de résistance. Vous rayez nommée : c'est Therméneutique catholique. Pour le prouver, il suffit d-en appeler à vos souvenirs de rhistoire ecclésiastique. Où tous les Pères de FEglise, depuis les temps apostoliques, ont-ils cherché leur doctrine, si ce n'est dans la Bible et les traditions? Aux premiers siècles régnait en Palestine , en Syrie , dans TAsie- Mineure, à Alexandrie et à Rome, une philosophie qui mêlait ensemble la cabale, le platonisme et le christianisme. Les Pères ont combattu ce syncrétisme dans Marcion, Basilide et Valentin ; et le néo-platonisme dans Porphyre et dans Julien. Il arriva un jour qu'un admirable génie, un fervent chrétien, un savant philologue, Origène, voulut transporter quelques opinions néo-platoniciennes dans la Bible. L'Eglise n'hésita pas à condamner son plus . habile défenseur, par cette raison qu'Origène mêlait des spéculations aventureuses à la vraie doctrine de TEvangile. On retrouve au Moyen Age cette susceptibilité justement jalouse de TEgliseet les mêmes réclamations contre rimmixtion imprudente de la philosophie dans renseignement révélé. On a. pu. Messieurs, quelquefois reprocher aux théologiens des défiances et des sévérités excessives à Tendroit de la philosophie, mais bien rarement des com-
DEUXIÈME LEÇdN. 39
plaisances. Des philosophes chrétiens, comme Descartes, Halebranche et Leibnitz^ n'ont eux-mêmes jamais été acceptés sans réserve. Des vues justes et sages , même des découvertes que retpériénce a Consacrées, ont souvent fait quarantaine aux portes de TEglise. Qui plus que l'Eglise, au xviu* et au xix" siècle , a combattu plus résolument le matérialisme, le déisme et le panthéisme? Qui moins que FEglise a pactisé avec ces systèmes qui ont si malheureusement pénétré dans Fesprit de nos contemporains? Vous le savez, depuis Voltaire, les philosophes, en caractérisant d*intolérance et de rigueur l'attitude défensive de l'Eglise, Font du moins ma^nifestement justifiée de s'être laissée entraîner à Fempire des spéculations. L^herméneutique catholique a donc su se soustraire aux influences philosophiques. Voulez-vous maintenant connaître les principes qui Font inspirée, la grande méthode qu'elle a suivie ? Rappelons en deux mots les règles auxquelles les interprètes catholiques se sont attachés depuis les Théodoret, les saint Jérôme, jusqu'aux Maldonat, aux Dom Calmet, aux Hue, jusqu'aux derniers représentants de Fexégèse catholique à notre époque, l"" Ils ont cherché, quand il a été possible, à avoir une connaissance approfondie des langues, dans lesquelles sont écrits les textes originaux de la Bible, à savoir : Fhébreu et le grec. De qui ces textes originaux ont-ils été mieux connus que des catholiques? La première Eglise fondée à Jérusalem parlait la langue sémitique. Les Eglises d'Asie, en écrivant et en parlant grec, s'exprimaient dans leur langue maternelle.
40 LSS ÉVANGILES.
2^ Comme les connaissances linguistiques ne sufQsent pas pour interpréter la Bible, nos pères s'aidaient d'autres moyens encore. Sachant que pour interpréter un code, il faut ajouter à Tintelligence du texte les explications fournies par ceux qui l'ont écrit, par ceux qui ont approché de plus près ses rédacteurs; sachant qu'il faut consulter ceux qui ont appliqué les lois et recourir aux jugements du passé, les commentateurs de la Bible ont toujours interrogé avec une pieuse sollicitude la voix de la tradition. Si un texte sacré leur paraissait obscur, ils se posaient immédiatement cette question : Comment les Pères, c'est-à-dire les premiers témoins de la foi, les disciples ou les successeurs des Apôtres, ont-ils entendu ce mot ou ce passage? La réponse finissait leurs doutes et leurs perplexités. Ayant toujours présente à l'esprit cette maxime : Nihil innovetur^ nisi guod traditum est, ils disaient aux novateurs : Nos pères dans la foi n'ont pas connu vos interprétations. Voici leurs paroles ; elles contredisent les vôtres. Vous n'êtes donc point dans la vérité : Nihil innoveturj nisi guod traditum est. Si , blessés par Tapplication d'une règle si ferme, les novateurs menaçaient de se séparer de l'Eglise , et se séparaient en effet, l'Eglise, malgré sa douleur, les laissait s'éloigner; et, depuis le premier siècle jusqu'au xvi% elle a préféré rester le triste témoin de la perte des Grecs et de la très-grande partie de l'Allemagne et de l'Angleterre, plutôt que d'accepter des spéculations nouvelles, et d'abandonner les règles si sages léguées par les Apôtres et leurs successeurs.
Voilà, Messieurs, rherméneutique catholique. Si vous la rapprochez de Texégèse protestante, et si vous voulez emporter l'idée exacte de Tune et de l'autre, vous vous direz à vous-mêmes : Fexégèse protestante s'inspire de toutes les philosophies régnantes, variant ses interprétations au gré des systèmes , échangeant son autonomie, son indépendance , son autorité contre une vaine popularité. L'herméneutique catholique , au contraire , est Tinterprétation traditionnelle, uniforme et constante, des textes sacrés s'opposant à tous les caprices, à toutes les séductions , à tous les emportements des hommes. Votre conscience vous dira où se trouve la meilleure garantie, où est la sagesse et la raison.
Secouez, Messieurs, secouez le joug que la nouvelle critique cherche à vous imposer au nom de la science, comme si elle en avait le monopole, et rappelez-vous que l'exégèse rationaliste, qui veut dominer au titre de reine, ne Test pas et ne Fa jamais été. Si vous voulez que je la caractérise par un dernier mot, résumé de cette leçon , le voici: l'exégèse, contraire à Tautorité de nos Evangiles, n'a été à toutes les époques que la très-humble servante de la philosophie, pediseqiia, ancilla philosophiœ.
LES MIRAaES.
Définition du miracle. — Sa possibilité. — Comment on distingue les miracles des faits naturels.
Messieurs ,
Nous avons constaté^ dans la dernière leçon, l'influence absorbante que les systèmes philosophiques ont exercé au xviii'' et au xix"" siècles sur Texégèse rationaliste. Us lui ont ravi l'indépendance, et avec Tindépendance Tautorité. L'exégèse a été réduite à n'être plus guère, malgré la science incontestable qu'elle a souvent déployée , qu'une application ingénieuse de la philosophie du jour à la Bible ; elle a été condamnée au rôle plus que modeste de servante de la philosophie, andlla philosophiœ.
Bien différente nous est apparue Fexégèse catholique qui n'a jamais cherché dans la Bible que la Bible, conservant avec un saint respect les premières et fidèles interprétations des textes. Je ne parle pas ici, bien entendu, de l'interprétation dite allégorique. Cette poésie luxuriante et charmante, sans prétention philologique, quelquefois intempérante, a toujours été nettement distinguée dans l'Eglise de l'interprétation littérale, seule admise pour témoigner de la doctrine contre les hérétiques. Nous ne nous occupons que de celle-ci. Tandis que cette dernière herméneutique, si sensée dans sa méthode, aura toujours droit à la considération et au respect des
chrétiens, la critique négative, à cause de ses procédés violents^ de ses yariations^ de ses complaisances, de sa servitude, perd chaque jour aux yeux de Thomme impartial quelque chose de son prestige. Infidèle à ses propres lois, ne nous offrant point le résultat de recherches désintéressées, abandonnant la méthode d'une induction tempérante , cette science déchue n'a d'autre valeur que celle des systèmes philosophiques dont elle est la traduction.
Ce serait sortir des limites de renseignement dont j'ai rhonneur d'être chargé, que de présenter ici la réfutation méthodique et complète de ces systèmes. Cette réfutation est la tâche d'un de mes savants collègues. De plus, je me souviens qu'ici même pendant les longues années d'un enseignement toujours goûté, le panthéisme, le déisme, lathéisme, ont été combattus avec tant d'éclat et de fruit par M^ Maret, que je me borne à vous renvoyer k ses savants ouvrages, ou, si vous l'aimez mieux, aux enseignements pleins d'instruction de son digne suppléant.
Cependant ces philosophies désastreuses, qui n'ont point perdu tout crédit, professent en commun une erreur que je dois combattre avant d'entrer dans la discussion des titres historiques qui établissent l'autorité de nos saints Evan giles.
Toutes ces philosophies nient le miracle. Non-seulement elles le nient en tant que fait, mais elles le rejettent en tant que possible. Le miracle est , selon elles , physiquement et métaphysiquement impossible.
Ne pensez pas que cette affirmation ait été seulement Terreur du siècle passé, celle de Humes et de Voltaire :
non , c'est encore Terreur du siècle présent. Plus de gens de nos jours qu'on ne pense repoussent a priori les miracles comme impossibles.
Combien d'hommes naîfis s'étonnent qu'il puisse exister des personnes éclairées croyant aux miracles ! Je me rappelle l'exclamation d'un homme de lettres en présence d'un chrétien qu'il savait fort capable et fort instruit, et qui ne dissimulait point sa croyance aux miracles : a Vous croyez donc encore à cela I Voies croyez donc aux possessions^ aux guérisom par la parole, aux résurrections ! » Â peu près comme on dirait : a Vous croyez donc à la magie ^ à la sorcellerie, aux vampires ! » Pour cet étonné le miracle était le comble de Tabsurde.
On a affecté , il y a peu de temps^ dans un écrit public, un dédain superbe pour le surnaturel, et voici dans quels termes : « 11 est superflu de combattre l'hypothèse des miracles^ parce qu'une telle hypothèse correspond à un tout autre état de l'esprit humain qu'à celui qui a définitivement prévalu ^.. » On refuse même la discussion. « A cette polémique, a-t-on écrit de rechef, Voltaire seul
suffit Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire, qui
nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure % Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il ne l'est lui-même. La nouvelle édition qu'on prépare des œuvres de ce grand
* Renan, lettre à ses collègues. — * Ne vous vantez-vous point trop tôt. Messieurs? Attendez 50 ans.
TROISIÈMB LEÇON. 45
homme^ satisfera au besoin que le moment présent semble éprouver de faire une réponse aux envahissements de la théologie ; réponse mauvaise en soi, mais accommodée à ce qu'il s'agit de combattre : réponse arriérée à une science arriérée. »
Nous laisserons Tauteur de ces lignes juger lui-même s'il est bien moral d'opposer une erreur dont on a conscience à une autre erreur qui peut n*étre pas volontaire ; s'il est permis de remplacer le faux par le faux , et s'il y a de bons résultats à attendre d'une telle éducation du peuple. Ce que nous voulons constater, c'est qu'il est des gens qui nient la possibilité du miracle et prétendent justifier leur négation^ non par des raisons^ mais par le dédain.
Ce ne peut être le procédé d'esprits rassis qui comprennent que l'injure, car le dédain en est une, ne prouve rien et ne corrige personne ; il vaut mieux opposer la raison que l'insulte, éclairer que mépriser.
Laissons cet incident et permettez-moi. Messieurs, de vous apporter en preuve de l'opportunité d'introduire devant vous la question de la possibilité du miracle , une discussion loyale qui s'est élevée naguère entre deux hommes sincères, appartenant l'un et l'autre au protestantisme, et cherchant, comme d'honnêtes gens aiment à le faire, à s'éclairer et à se convaincre mutuellement par de bonnes raisons.
Il y a peu de temps , dans une des facultés de théologie protestante, en France, un professeur inaugurai son cours par un discours sur le surnaturel et les mi-
racles. Ce discours, d'une incontestable actualité^ produisit Une grande sensation. Un pasteur protestant , appartenant à cette fraction du protestantisme qui chez nous vulgarise lesf résultats de la critique négative de TAUemagne y un écrivain bien connu en France par des articles de Revue et en dernier lieu par un ouvrage sur saint Matthieu *, entreprit de combattre le discours de son collègue. Ces deux loyaux adversaires ont placé la question sur le terrain qui lui convient, celui du raisonnement, et ils l'ont traitée au point de vue des idées et des préoccupations du xix" siècle. C'est sur le même terrain et au même point de vue que je veux traiter la question.
Vous comprenez, Messieurs, que ce n'est point sans raison qu'avant de sonder l'origine des Evangiles, j'aborde ici la question de la possibilité des miracles. C'est une question préliminaire d'une grande importance. Si les faits surnaturels étaient absolument impossibles, pourquoi nous engagerions-nous plus avant dans la question de Tautorilé et de la véracité des Evangiles ? La question serait décidée. L'histoire évangélique est une série non interrompue de miracles : celte histoire serait une fable, et nous n'aurions plus à la traiter qu'au point de vue de la mythologie.
Ce n'est donc pas l'amour de la controverse, c'est la nécessité qui nous amène à poser cette question : les miracles sont-ils possibles ?
Pour la résoudre, il faut d'abord que nous sachions bien
* Le pasteur Ré ville.
TBOISlilIB LEÇON. 47
ce qu'il faut entendre par un miracle , et que nous fixions notre attention sur les termes de la définition.
Ce sera le sujet presque unique de cette leçon, sujet aride etcontristantpour un cœur chrétien. Après dix-huit siècles de foi^ comment sommes-nous ramenés à en justifier les premiers éléments? Je m'en afflige. Je vous demande donc quelque courage et toute votre bienveillante attention.
Le miracle a été défini différemment à diverses époques ; et bien que l'idée principale soit toujours la même, néanmoins on a été plus ou moins heureux dans la définition du miracle.
Au xviu* siècle les théologiens l'ont défini : une suspension des lois de la nature opérée par Dieu pour une fin conforme à sa sagesse. Le miracle ainsi défini impliquerait un fait contraire à une loi particulière de la nature. Voici les paroles de Bergier :
a Dans le sens exact et philosophique, un miracle est a un événement contrcdre aux lois de la nature^ et qui ne a peut être l'effet d'une cause naturelle. Toutes les définic tions qu'on a données des miracles reviennent à celle-là^ a quoique les philosophes et les théologiens aient varié a dans les termes dont ils se sont servis ^ »
Hais que fautril entendre par une loi de la nature?
L'un des deux théologiens protestants entrés en lice l'un contre l'autre, et dont je vous parlais tout à l'heure, me semble avoir mal compris en quoi consistent les lois de la
^ Berg., Dict, théoL art. miracles.
A8 LES ÉYANGaSS.
nature: il en donne une notion fausse, capable d'égarer des lecteurs inattentifs. De cette définition fausse il déduit des conséquences contraires à la possibilité des miracles.
Selon lui les lois de la nature ne seraient rien autre chose que Dieu lui-même. Partant du dogme de Timmanence de Dieu dans la nature, dogme que nous admettons avec lui au sens où l'admettait saint Paul, lorsqu'il a relevé la vérité de cette parole appliquée à Dieu : In te movemur et sumusj partant, dis-je, de l'immanence de Dieu dans la nature, le protestant radical suppose que les lois de la nature sont Dieu lui-même. C'est là. Messieurs, une assertion qui^ dans le sens rigoureux que lui donne Fauteur, tend à identifier Dieu et la nature. Aussi prétend-il déduire de cette notion erronée un argument contre les miracles. Voici son raisonnement. Les lois de la nature sont Dieu lui-même : d'autre part, le miracle est un fait qui s'accomplit par une cause supérieure aux lois de la nature; donc le miracle est surdivin. Mais le surdivin implique une évidente absurdité. 11 n'y a rien , et il ne peut rien exister au-dessus de Dieu. Les miracles sont donc absurdes.
Ce n'est là, Messieurs, qu'un jeu de mots et un sophisme. Parce qu'un roi est toujours maître de la loi qu'il a faite, il n'est point supérieur à lui-même. Si la loi est le prince, l'exception qu'il y introduit est encore le prince. 11 est également souverain dans les deux cas. Alors même que les lois de la nature seraient Dieu lui-même, il
nOISIÈllB LEÇON. 40
ne s'en suiTrait pcHnt que les miracles fussent surdivins. Les lois de la nature seraient simplement raction ordinaire de Dieu; et les miracles Taction extraordinaire. De ces deux modes d'agir, Fun ne serait pas plus surdiYin que l'autre : seulement le premier serait plus fréquent , le second plus rare.
Mais^ Messieurs, il n'est pas permis d'identifier les lois de la nature avec Dieu lui-même, soit avec la substance de Dieu , soit avec Faction immédiate de Dieu.
Les lois de la nature sont déterminées par la sagesse de Dieu; mais il met en rapport avec elles les éléments constitutifs des êtres; ils sont créés par Dieu, en vue de ces lois : dans le monde matériel aux yeux du savant, les lois de chacpie être sont la manifestation de ses principes constitutifs, manifestations qui se traduisent par des phénomènes dont la constance est appelée par les naturalistes une loi. Une des lois du liège, par exemple, est de remonter à la surface de Teau, et une loi du fer est de s'y enfoncer. Pourquoi? parce que dans le premier cas la densité du liège est inférieure à celle de Teau^ et que dans le second celle du fer lui est supérieure. Ainsi, en physique, la loi d'un être organique est la manifestation de la nature de cet être, ou plutôt l'être lui-même considéré dans ses propriétés et ses éléments constituants. Or, ces êtres ne sont pas Dieu , ils sont créés. Donc les lois physiques , en tant que réalisées dans la nature et non quant à leur idée abstraite, sont créées elles-mêmes. On ne doit pas les confondre avec Dieu, leur auteur.
Eh bien 1 Dieu n'a-t-il pas le pouvoir de modifier ou même de détruire ce qu'il a créé? Cette action, propre à Dieu, se traduit par un fait surnaturel, c'est-à-dire par un miracle. Il suffit d'avoir une idée juste de Dieu, de croire à sa toute-puissance, pour comprendre que si un juste motif s'offre à lui d'opérer un miracle. Dieu a le pouvoir de le faire.
Ainsi, Messieurs, se justifie la possibilité du miracle aux termes de la définition donnée au xviii® siècle. Le miracle est possible dans l'opération divine qu'il constitue; et de plus il est possible par les motifs en vue desquels il est accompli, motifs de sagesse souveraine.
Mais, Messieurs, il y a dans les termes de la définition du xviii® siècle telle expression qui, mal comprise, répugne à certains esprits. Bergier disait : « Un miracle est un fait contraire à la nature. » Ce mot, contraire à la nature^ semble impliquer l'idée d'un désordre, d'une anomalie., d'une contradiction avec l'action créatrice : On s'empare du mot, on en abuse, et on conclut que dans le cas du miracle Dieu n'agirait pas barmoniquement avec lui-même. Pour justifier Bergier, on peut dire que la contradiction supposée n'existe pas. Dieu en posant la loi admet l'exception ; il ne se contredit pas.
Toutefois, cette suspension des lois de la nature ne m'agrée point. Dieu sans doute peut non-seulement suspendre, mais encore détruire faction de la nature. Mais le fait il quand il opère un miracle?
Saint Thomas définissait le miracle autrement que Ber-
gier et le Cardinal de la Luzerne. Sa définition a l'avantage d'échapper aux injustes accusations des incrédules ; elle en supprime le prétexte : elle me semble, en outre, plus juste et plus profonde. Le miracle , selon saint Thomas, est le fait d'une intervention divine en dehors et au-dessus des énergies connues : opus divimim prœter ordinem communem.
En dehors des limites de Tordre commun ou naturel, s'étendent les horizons sans bornes du monde surnaturel. En prenant l'homme pour centre de la création, on peut concevoir en deçà et au delà comme deux infinis, celui qui sépare cette créature intelligente et libre du néant, et celui qui la sépare de Dieu. L'ordre commun ou naturel finit aux limites du monde visible et de ses lois. De même que l'homme est le couronnement de la création visible qui constitue l'ordre naturel, de même l'ordre surnaturel est le couronnement de l'ordre humain. Le couronnement d'un édifice en fait la gloire : il le complète à la fois et l'embellit. D'où il suit que ce qui se rapporte à l'ordre surnaturel ne dépare et ne détruit point l'ordre naturel. La grâce, disent les théologiens, ne détruit pas la nature. Dieu et son action ne violent pas la création. Ainsi les miracles, loin d'être une déchéance, un amoindrissement de l'ordre naturel, le complètent et l'anoblissent. Le miracle est si loin d'être opposé à la nature, qu'il entre dans son harmonie. Il n'est point contraire à la nature qu'une loi inférieure cède à une loi supérieure, qu'une force plus faible soit annulée par une force plus puissante , que la
densité de Teau, par exemple, cède à la densité du fer, qu'un animal plus fort terrasse un animal plus faible, que rintelligence domine la force brute et que Ténergie de Dieu domine celle de la création. Ecoutons saint Thomas :
a Considerandum videtur quod licet Deus prœter ordia nem rébus inditum aliquid operetur nihil tamen facit a contra naturam. »
« Quidquid agitur a Deo in rébus creatis, non est contra naturam, etsi videatur contra ordinem proprium alicujus naturae. * »
Dieu, dit encore le grand docteur, est le suprême agent; et tout ce qui est au-dessous de lui devient son instrument. Or, la nature d'un instrument est de servir l'action du principal agent. En cela il n'y a rien de contraire à la nature de l'instrument. La chose est parfaitement convenable, elle n'est donc point contre la nature. Qu'importe ici qu'une cause plus forte domine et maîtrise une cause plus faible? Dans Faction réciproque des corps opérant les uns sur les autres, on ne peut dire qu'il y ait un fait contre nature, a In agentibus etiam corporalîbus hoc videcf tur quod motus qui sunt in istis inferioribus corporibus a ex impressione superiorum non sunt violenti , neque « contra naturam , quamvis non videantur convenientes « motui naturali quem corpus inferius habeat secundum a proprietatem suœ formae. »
On ne peut dire que Faction d'un corps viole la nature d'un autre en lui imprimant un mouvement que celui-ci
* Summa contra génies.^ ch. 99.
n'a pas par lui-même , et ainsi le flux et le reflux de la mer n'est point contre nature, bien que ce phénomène n'arrive que par le fait de l'attraction lunaire et qu'il contrarie l'équilibre naturel des eaux. Ainsi tout ce que Dieu opère sur une créature , conclut saint Thomas , ne peut être appelé violentum neque coyitra naiuram.
a La mesure de l'essence ou de la nature d'un être est Dieu en tant que cause première de tout. Or on doit appeler naturel tout ce qui est conforme à sa mesure. Dieu peut faire ce qui semble contraire à une créature en particulier, mais cela n'est point contraire à l'ordre général de la nature, d Cette doctrine de saint Thomas est aussi celle de saint Augustin : a Deus creator et conditor omnium crea- « turarum nihil contra naturam facit : quia id est naturale a cuique rei quod facit a quo est omnis modus numerius a et ordo naturœ. »
Je sais pourquoi les apologistes du xyiii® siècle définissaient le miracle une suspension , une contradiction des lois de la nature. Cette définition le distinguait aisément de tout acte purement humain. Tandis que les phénomènes ordinaires^ conformes à la nature, leur apparaissaient comme le produit des causes créées, les miracles^ au contraire^ s'en distinguaient par une opposition tranchée, par le fait d'une contradiction qui , renversant la création, ne pouvait avoir d'autre principe que le Créateur lui-même. De même, disaient-ils^ que le législateur seul a autorité pour suspendre la loi qu'il a faite, de même il n'appartient qu'à Dieu demodifier leslois constitutives du monde. lisse proposaient
d'enlever tout prétexte aux incrédules du temps de confondre le miracle avec les effets surprenants du galvanisme et du magnétisme \ auxquels on osait alors l'assimiler.
Mais, Messieurs , est-il nécessaire que Tintervention de Dieu, pour être nettement distinguée de l'intervention de l'homme, se manifeste par une contradiction ? Ne peutelle pas se reconnaître à d'autres caractères? Dieu, dans le domaine de la nature , et au-dessus de la nature , peut mettre en action des énergies dont l'homme laissé à ses propres forces ne dispose jamais. Dieu peut avoir et possède en effet une action qui lui est propre et que l'homme peut reconnaître à des signes certains. Dieu peut ajouter des énergies nouvelles à celles qu'il a créées. En ce cas l'action divine sera très-distincte de l'action humaine et ne pourra en aucun cas être confondue avec elle? On distingue aisément dans la nature l'intervention d'un corps inorganique de l'action d'un agent vivant, l'intervention d'un être dépourvu de raison , de l'intervention de l'homme. Pourquoi ne distinguerait-on pas aussi sûrement l'intervention divine?
Eclaircissons ces propositions un peu abstraites par des exemples.
Je pénètre dans une forêt, je vois de grands arbres déracinés, des branches brisées, de jeunes arbrisseaux
* Galvani, professeur d'analomie à Bologne, fit au xviiie siècle la découverte de certaines propriétés électriques qu'on appela galvanisme. Ayant par hasard approché un conducteur électrique des muscles d'une grenouille écorchée , il remarqua avec étonneirent les mouvements que ce rapprochement produisait chez ranimai.
yiolemment courbés sur un sol jonché de feuilles : ce sol est en outre profondément raviné par les eaux. A ces indices je me dis : un ouragan, une tempête accompagnée de pluies torrentielles s'est déchaîné sur la forêt. Je reconnais Faction des éléments. Plus loin, je vois sur le sable l'empreinte d'un pied qui n'est point celui de Thomme , l'herbe broutée , des excavations d'un certain genre plongeant bien loin dans la terre, des tanières et d'autres indices bien connus des chasseurs ; je sais à ces signes certains quel animal a laissé ces traces de son passage et de son action. Enfin je trouve une hutte, et à côlé des arbres équarris, des bois coupés de longueur égale et symétriquement placés; je n'hésite pas un moment et je dis : voilà l'œuvre d'un bûcheron. Et de la sorte, je distingue l'intervention des divers êtres de la création par des signes incontestables. Je sais le mode d'action des agents inorganiques, des êtres vivants, et de l'homme. Je ne m'y tromperai jamais. Ne puis-je pas à • des signes aussi certains reconnaître l'intervention d'un être supérieur à l'homme et à toute la nature créée, c'est-à-dire l'intervention de Dieu? Croyez-vous qu'il ne puisse pas exister une différence aussi grande entre l'œuvre de Dieu et l'œuvre de l'iiomme, qu'entre l'action de celui-ci et celle d'un être dépourvu de raison? Les moyens d'action de l'homme me sont connus, j'en entrevois les conditions et les limites : les moyens d'action de Dieu me sont inconnus , et leurs efitets peuvent être indéfiniment puissants. Un habile médecin peut soulager et
guérir : Dieu seul peut ressusciter un mort. Je reconnais Faction de Dieu à des signes, à des phénomènes non pas contraires à la nature, mais supérieurs à Tordre créé. Le miracle m'apparaîtra Tœuyre d'une incomparable puissance. Je Tavoue, la puissance de l'industrie humaine me ravira. J'entre dans le palais d'exposition qui, il n'y a que quelques mois, appelait tant de visiteurs à Londres. Que de preuves accumulées de la puissance et de l'intelligence de l'homme! Le fer, l'argent, Tor^ la soie, travaillés avec un art admirable, me montreront comment l'industrie de l'homme sait assouplir, façonner, embellir la matière. Les machines me feront voir l'habileté profonde et le calcul des combinaisons du génie industriel. Les étoffes me diront comment il sait prendre au lin, au chanvre, leur fibre textile, au ver à soie le fil doux et fin qui serviront de vêtement ou de parure. Les productions végétales me feront comprendre comment l'agriculteur et le jar- •dinier savent développer et diriger les forces vivantes de la nature. Mais, Messieurs, tout cela ne fait que me préparer à comprendre et à distinguer de tout autre Faction directe de Dieu. Quand le Créateur voudra se montrer et agir^ son œuvre dépassera infiniment tout ce que je vois, tout ce que j'admire. La moindre fleur, ne serait-ce que la plus humble de toutes, celle qui se cache à l'ombre du buisson, mais que trahit son parfum, la moindre fleur Femporte dans sa constitution intime et le jeu de ses organes sur le bijou le plus artistement travaillé, sur l'arôme le plus finement
composé^ sur la machine la plus savamment combinée. Je comprendrai mieux l'œuvre de Dieu à mesure que j'aurai mieux analysé l'œuvre de l'homme. Celui-ci m'apparaitra toujours limité dans sa puissance, gêné dans sa volonté, imparfait dans ses œuvres les plus admirées. Je vois un médecin auprès d'un malade : il le soulage; quand le mal n'est pas trop profond^ il le guérit. Mais que de chances contraires il redoute ! Comme la fièvre par son retour peut tout à coup ruiner ses espérances et ramener le danger qu'il a commencé à conjurer! Enfin, vient toujours un moment où le mal triomphe de l'art du médecin. La parole consolante d'un ami endort et charme les douleurs de son ami; tantôt elle ranimera l'énergie vitale avec l'espérance, tantôt elle calmera une surexcitation fébrile, mais l'amour le plus fort, le plus tendre, peut-il suspendre une agonie commencée, ou rappeler une vie du tombeau? Ce que l'homme ne peut faire, Dieu le fera. Jésus-Christ a guéri les maux les plus profonds, les paralysies de douze ans, les cécités de naissance , les surdités de nature : il a dit au paralytique immobile sur son grabat : Marchez; aux oreilles fermées, ouvrez-vous; à la mer, calme-toi; à la mort, recule; au tombeau, rends ta proie. Devant de telles œuvres, qui ne confessera la présence et l'action du Maître de la nature? Quel sophiste aurait le triste courage de méconnaître les signes manifestes d'une puissance supérieure au monde créé?
Toutes ces considérations, Messieurs, me font apprécier
et préférer hautement la définition de saint Thomas à celle des Théologiens du xvni® siècle. Je traduirais librement la définition de TAnge de l'Ecole : Le miracle est rintervention surnaturelle et directe de Dieu se faisant elle-même reconnaître par des signes manifestes de puissance et de perfection.
Ainsi le miracle nous apparaît à la fois distinct de tout ce qui n'est pas lui-même; placé au-dessus du cours ordinaire des choses, mais non pas contraire à la nature. De même que le mystère est au-dessus de la raison, sans lui être contraire, de même le miracle est au-dessus de la nature sans être contraire à la nature. Ainsi le miracle n'est point un fait abrupte , choquant , inconciliable avec Tordre général des choses : c'est une triomphante manifestation de Tordre divin dans son intégralité.
Après avoir ainsi expliqué et défini le miracle, avonsnous à poser la question de savoir s'il est possible? Cette question n'est-elle pas déjà résolue dans vos esprits?
Dieu est créateur, puissance , liberté , sagesse , providence : donc il ne peut rester indifférent et étranger à son œuvre. Ne comprend-on pas qu'il puisse intervenir extraordinairement dans la suite des temps, comme il Ta fait au commencement, quand des motifs de sagesse Ty invitent? Il en a le pouvoir, puisqu'il est tout-puissant; il peut mettre ce pouvoir en exercice, puisqu'il est libre; il le veut parce qu'il s'appelle amour. Deus charitas est. Le miracle est la résultante des attributs divins : toute-puissance ^ liberté, amour.
Dieu est amour parce qu'il est père ; comme père, il ne peut rester indifférent pour son fils bien-aimé qui est rhomme. Mais ce fils est faible , il peut s'égarer par Tintelligence et par le cœur : Dieu Ta fait tel. Comment ne se serait-il pas réservé dès le commencement la liberté de relever ce fils tombé , recourant à des moyens extraordinaires lorsque les moyens ordinaires ne suffiraient plus?
Ces moyens extraordinaires, Messieurs, employés par Dieu seront dès longtemps préparés et attendus. Ils s'harmoniseront admirablement avec les temps, les lieux et l'histoire tout entière. Ces moyens ne viendront ni bouleverser, ni contredire Tordre des choses créées. Le Christ , en venant réparer, rétablir, anoblir l'humanité, ne la surprendra point. Longtemps prédit, il naîtra sans trouble et sans bruit, il deviendra en son temps, au jour marqué, le consolateur, réducateur, le médecin du monde : il se montrera la force qui relève les âmes, la bonté qui les touche, la tendresse qui les gagne, la lumière qui les éclaire. Il transformera, sans ébranler les trônes, sans déchaîner les guerres, les nations converties.
Je m'arrête, Messieurs , j'ai défini le miracle , je l'ai montré possible, j'ai indiqué sa convenance. Il me reste, dans les deux leçons qui vont suivre, aie venger des objections que le rationalisme nous oppose.