Q2 LES ÉVANGILES
qu'il ne fût jamais né Il vaudrait mieux qu'on lui mît
au cou une meule et qu'on le jetât dans la mer plutôt qu'il scandalisât un de mes petits. » 11 dit dans un autre endroit : a Soyez miséricordieux pour qu'on vous fasse miséricorde; pardonnez pour qu'on vous pardonne. Comme vous aurez fait , il vous sera fait ; comme vous jugerez, vous serez jugés. On en usera avec vous comme vous en aurez usé avec les autres. La mesure que vous aurez eue pour votre prochain, onTaura pour vous. »
L'authenticité de l'épître de saint Polycarpe aux Philippiens est, comme la première de saint Clément, au-dessus de tout doute pour un juge impartial. Saint Irénée, le disciple et Tami du saint , en fait mention ; Eusèbe lui emprunte des citations, et saint Jérôme assure qu'elle est lue dans les églises. Eh bien 1 Polycarpe parle ainsi aux Philippiens, s'inspirant évidemment de saint Matthieu : a Priez le Dieu qui voit tout de ne point vous induire en tentation,
et ne nos inducas in tentationem etc., car, comme le
Seigneur l'a dit, V esprit est prompt et la chair est faible. (vi, 13 et XXVI, 41.) »
Les épitres de saint Ignace ont donné lieu à des débats fort animés. Baur en réduit le nombre à trois. Mais son opinion est des plus hasardées. Toutefois, il est forcé d'avouer que ces épîtres remontent au second siècle. Il est dans ce monument un fait qui le contrarie : c'est le langage si ferme de l'évêque d'Antioche à l'égard de la hiérarchie ecclésiastique, dont l'existence au premier siècle est attestée par Ignace. Eusèbe porte le nombre de ces lettres à sept, et il
VINGTIÈME LEÇON. i03
indique les circonstances dans lesquelles saint Ignace les a écrites, à savoir, lorsqu'il allait au-devant du martyre qui Tattendait à Rome. Eusèbe en fait de longues citations. En mentionnant les épîtres de Tévêque d'Antioche, il suit l'exemple de saint Polycarpe et de saint Irénée. — Saint Polycarpe , Messieurs, est ici un bien grave témoin, puisque saint Ignace s'arrêta à Smyrne, dont Polycarpe était évêque, et que c'est de là qu'il écrivit aux Ephésiens, aux Magnésiens , aux Trulliens et aux Romains , pour les supplier de ne point empêcher son martyre, De Troas,. Ignace écrivait à Polycarpe qu'il venait de quitter.
Enfin, Origène parle de ces lettres {homil.in Lwc.) comme d'un monument absolument incontesté.
Les citations empruntées aux Evangiles par saint Ignace sont fort nombreuses ; nous voulons en citer quelquesunes : a L'arbre est connu par son fruit. » — a Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes, d
— a Jésus-Christ, dit l'illustre martyr, fut baptisé poitr accomplir toute justice. » Ce dernier mot rappelle évidemment saint Matthieu (m, 15). — Certains hommes, observe ailleurs l'évêque d'Antioche, ne sont point une plantation du Père. » Et c'est là , on ne saurait en douter, une allusion à cette parole du même évangéliste : a Toute plante que mon Père céleste n'a point plantée sera arrachée. »
— Saint Ignace dit encore « que le Fils est la porte du Père (S. Jean, x, 19). » — « Qu'il est venu de son Père un et qu'il retourne à son Père un (Jean, xvi, 28) *. » — « Que
* Ego et Paier unum sumus.
Tesprit souffle où il veut, qu'on ne sait ni d'où il vient ni où il va. »
Ces locutions singulières ont un cachet propre ; elles ne sauraient être empruntées qu'à TEvangile, ou si Ton veut, elles peuvent remonter plus haut, c'est-à-dire aux souvenirs encore palpitants de la parole imagée du Christ. Dans le premier cas elles établissent l'authenticité des Evangiles ; dans le second elles en attestent Tautorité ; dans Tun et dans l'autre, elles prouvent que le Nouveau Testament n'est point un vain recueil de légendes inventées au II* siècle de notre ère.
Le témoignage de saint Ignace sera pour nous. Messieurs, le dernier anneau de la chaîne traditionnelle qui relie nos Evangiles aux Apôtres. Pouvais-je vous offrir, en terminant, un écrivain plus rapproché des évangélistes par le lieu et la date de sa naissance? Pouvons-nous citer à l'appui de notre thèse un témoin d'une autorité plus imposante par la sainteté de sa vie et la gloire de son martyre?
Ignace était vraisemblablement originaire de la Palestine : Ignatius n'est que la traduction latine du vrai nom de l'évêque d'Antioche, Nourono^ homme de feu, du mot syriaque nour^ nouro^ ignis. D'après Métaphraste et les Ménologes grecs, Ignace était ce petit enfant que Jésus- Christ, suivant saint Matthieu (xviii, 4), présenta à ses disciples en leur disant : c< Celui qui s'humiliera comme cet enfant sera le plus élevé dans le royaume de Dieu. » Qui pourrait douter qu'Ignace a du moins été disciple des Apôtres, lorsque les actes de son martyre et Eusèbe dans sa
chronique (Chron., ad an. ii Trajani), affirment qu'il reçut les leçons de saint Jean ; lorsque saint Grégoire le Grand (Ep. xxxvii ad Anast. Antioch.) nous apprend à son tour que le saint martyr comptait parmi les auditeurs de saint Pierre ; lorsqu'enfin les constitutions apostoliques nous montrent saint Paul élevant Ignace à la dignité d'évéque d'Antioche pour les païens convertis, tandis qu'Evodius était pasteur des juifs devenus chrétiens?
Il n'est pas nécessaire de rappeler le surnom de Christophore donné à Ignace , pour attester la vénération dont TEglise naissante environnait son évéque ; il nous suffira de citer le passage des actes de son martyre où il confesse si généreusement sa foi devant Trajan. Je ne vous apprendrai rien^ mais je cède au plaisir de vous redire les nobles paroles de ce fier témoin de TEvangile : « Qui es-tu, mauvais esprit, dit Trajan, pour violer mes ordres et pour les faire transgresser aux autres ?» — Ignace répondit : « Un démon ne s'appela jamais Théophore. » — « Qu'est-ce qu'un Théophore, reprit Trajan? » — « L'homme qui porte le Christ dans son cœur. » — « Mais nous portons aussi nos dieux dans nos cœurs? » — a Tu te trompes, il n*y a qu'un Dieu créateur et un Christ, Jésus, son Fils unique. » — « Tu ne crois donc pas que Pilate Tait crucifié? » — « Je crois qu'il est mort pour nos péchés. » — a Alors c'est un crucifié que tu portes dans ton cœur? » — « Assurément, dit Ignace. Il est écrit : « Vous demeurerez en moi et je demeurerai en vous. » — L'empereur, jetant au martyr un regard irrité, dicta sur-le-champ cette sen-
tence : a Nous ordonnons qu'Ignace , qui affirme porter le crucifié dans son cœur, soit à l'heure même enchaîné, conduit à Rome et exposé aux bêtes pour servir aux réjouissances du peuple. » — Ainsi mourut Ignace , et le dernier mot qu'il adresse à son juge est encore une citation du Nouveau Testament. Je finis. Messieurs. La plupart des témoignages que j'ai exposés dans ce second semestre sont scellés du sang des martyrs I Je crois des témoins qui se font égorger ; j'ai foi dans Ignace, Polycarpe , Justin et Irénée.
La nouvelle critique et rinlégrité des Evangiles. — Comment les Evangiles synoptiques se ressemblent et diffèrent entre eux. — Solution des difâcultés opposées à l'authenticité de TEvangile saint Jean.
Messieurs y
Je crois avoir établi par des preuves internes et externes Tauthenticité des quatre Evangiles. II n'existe pas de livres anciens dont on puisse plus certainement reconnaître la date et les auteurs. Les preuves abondent, et à celles qui ont déjà été données on pourrait aisément en joindre encore un grand nombre. L'avenir n'ajoutera guère aux preuves externes et n'allongera pas considérablement la liste des témoignages formels des premiers siècles; mais j'affirme que l'examen critique des textes sacrés placera l'authenticité du Nouveau Testament dans une lumière de plus en plus éclatante. Ce sera l'œuvre du temps et le résultat des études approfondies dont nos contradicteurs ont fait sentir de plus en plus le besoin. L'examen critique du quatrième Evangile, si violemment attaqué par l'école de Tubingue, finit par justifier la tradition suivant laquelle saint Jean est l'auteur du livre qui porte son nom *. Saint Luc n'est plus guère contesté à l'heure présente. Quant à saint Matthieu et à saint Marc, leur caractère archaïque commence à être universellement reconnu. Les rapports des Evangiles avec la vie, la situation , Fépo- ^
' Voyez en particulier les beaux travaux d'Ewald sur cette question.
que de ceux dont ils portent le nom sont innombrables. J'en ai signalé un grand nombre^ mais j'ai dû me borner. La certitude de ces rapports est mise dès aujourd'hui en pleine lumière. Plus tard, j'aurai occasion sans doule , en expliquant le texte de chacun de nos Evangiles, de compléter l'étude des preuves intrinsèques que nous avons commencée.
Les apologistes du dernier siècle et du commencement du nôtre avaient coutume de faire suivre les preuves d'authenticité des preuves d'intégrité et de véracité de nos saints Evangiles. J'approuve leur méthode en ce qui concerne la véracité. Un livre peut être authentique sans être véridique. Il importe que le caractère moral et l'esprit judicieux^ ainsi que l'exactitude des informations de l'écrivain, soient fortement démontrés. Le grand intérêt pour celui qui cherche la vérité historique n'est pas de savoir que Quinte-Curce est l'auteur de la vie d'Alexandre, et que Xénophon a écrit la Cyropédie , puisque ces deux auteurs manquent de critique et n'ont pas puisé à des sources certaines. Si donc j'avais à faire un manuel critique dans le but de démontrer l'autorité des Evangiles, j'aurais à établir ici la véracité de saint Matthieu et de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean; mais. Messieurs, comme c'est principalement sur ce point que portait la discussion engagée avec les incrédules du xviii* siècle, je craindrais de n'avoir guère à vous dire que ce que vous savez déjà, et à vous exposer des vérités qui ne sont plus contestées par les honnêtes gens. Le caractère de sincérité des Evan-
giles est universellement accepté : il serait puéril de chercher à démontrer que les témoins quotidiens de la \ie du Christ étaient bien informés^ et que les compagnons de Jésus furent sincères, c'est-à-dire, comme on rétablit dans tous les manuels de controverse, qu'ils n'ont pu se tromper et qu'ils n'ont pas voulu tromper les autres. Au reste, pour se convaincre de l'ingénuité des auteurs du Nouveau Testament, il suffit de les lire^
J'ai dit qu'à côté de la preuve d'authenticité et de véracité, les apologistes du dernier siècle établissaient aussi une preuve distincte d'intégrité. Je les approuve moins à cet égard. S'agit-il d'altérations légères ou bien de changements graves? Dans le premier cas, on ne voit pas bien l'utilité de la discussion ; dans le second, les preuves d'intégrité sont identiques à celles d'authenticité. Quant à nous, nous pensons avoir prouvé ^ en établissant l'authenticité des Evangiles, que ces livres sacrés n'ont point subi de remaniements qui en allèrent la substance. Si ces livres avaient été refondus au second siècle, et par des mains étrangères, ils porteraient le caractère du second siècle et non celui du premier, comme la pièce de monnaie surfrappée, ou l'édifice reconstruit ou agrandi accusent l'opération qui les ont modifiés. Or, nous avons recherché tous les points qui pouvaient trahir une date postérieure au second siècle, et nous y avons précisément remarqué
* Personne n'a mieux exposé la sincérité des évangétistes que Me' Darboy, dans son admirable mandement pour le carême de 1864. Nous renvoyons le lecteur à ce monument de bon sens, de goût et de haute critique, qui, par sa forme, est accessible à tous.
Fempreinte du premier. Les païens et les hérétiques, comme les Pères de TEglise, ont parlé de la rédaction des Evangiles par les Apôtres; et nul d'entre eux du remaniement dont on fait tant de bruit aujourd'hui.
Cependant, comme la nouvelle critique soutient que les Evangiles ont été retouchés plusieurs fois suivant le caprice ou les intérêts du moment/il importe de parler ici des raisons alléguées en faveur de cette opinion. Il faut même reconnaître que l'intégrité du Nouveau Testament sera, en France, dans un avenir prochain, l'objet principal des débats entre les rationalistes et nous. Un vaste système de morcellement est appliqué à la Bible tout entière. Oo ne peut nier avec succès l'authenticité générale de tel livre, on discutera sur chacun de ses chapitres et même de ses versets, comme si nos adversaires, après avoir été vaincus dans une bataille générale, espéraient réparer leur défaite par une guerre d'escarmouches.
Nous n'aborderons pourtant cette année que la discussion générale; et nous nous réservons de traiter tous les détails qui se rapportent à cette question d'intégrité, quand nous exposerons, dans leur ordre et avec leur concordance, les documents évangéliques. Alors nous ne négligerons aucun des textes discutés, aucun des arguments proposés, aucun des faux indices de retouche et de surcharge que Ton a prétendu retrouver dans les quatre Evangiles. Nous montrerons l'intempérance et souvent la puérilité d'une critique dont les prétentions touchent quelquefois au ridicule.
Nous avons déjà combattu dans le premier semestre
les raisons principales au nom desquelles on nie en Allemagne rintégrjlé des Evangiles. Rappelez-vous, Messieurs, les systèmes d'Eichhorn, d'Ewald et de Baur. Eicbhorn supposait un Evangile primitif qui, par des additions et des variations de toute sorte provenant de mains anonymes, aurait donné naissance à un grand nombre d'évangiles. Quatre de ceux-ci , élaborés dans des églises où dominait Tinfluence des évangélistes dont ils portent le nom, auraient fini par absorber et faire oublier la multitude des premiers écrits. Selon Ewald, on ne distinguerait pas moins de neuf documents primitifs fondus dans les trois premiers Evangiles ; et comme cet écrivain suppose deux rédactions de Tévangile saint Marc, c'est en réalité dix écrits qui , retouchés et remaniés , sont ajoutés ensemble et forment les trois synoptiques. Lui aussi reconnaît un- écrit anonyme qu'il appelle Evangilesource ; il admet en second lieu un Recueil de Discours^ une rédaction de saint Marc, une rédaction de saint Matthieu, puis des remaniements successifs de TEvangilesource et du livre des Discours. Ce qui étonne dans ce savant critique, c'est à la fois la complication de son système et la futilité des raisons sur lesquelles il l'appuie. Toutefois, Ewald soutient l'authenticité de l'évangile saint Jean, et il s'éloigne de plus en plus des interprétations par lesquelles, il y a une dizaine d'années, il en détruisait ouvent Tautorité.
Enfin Baur n'admet pas que nous ayons entre les mains traduction fidèle de l'évangile composé primitivement par
saint Matthieu. Le premier de nos Evangiles n'est, selon lui, qu'un remaniement plein d'additions remontant au second siècle. Saint Luc a laissé probablement un mémoire inspiré par saint Paul ^ mais ce mémoire a été retouché vers la même époque. Le mémoire original et les retouches avec les additions du même temps sont^ aux yeux de Baur, parfaitement reconnaissables. Enfin Tévangile saint Marc aurait été composé d'après saint Matthieu et saint Luc, ce qui ne doit point empêcher de croire que saint Marc a réellement publié un récit sur la vie et les enseignements du Sauveur. Aucun des Evangiles, tels que nous les possé* dons, ne remonterait, selon Baur, au delà du second siècle. C'est après les synoptiques qu'aurait été composé l'évangile de saint Jean, c'est-à-dire vers le milieu du deuxième siècle.
Ce sont là; Messieurs, comme je vous l'ai démontré au commencement de ce cours, des systèmes sans preuves et inventés sous l'influence d'une fausse philosophie, dans le but d'éliminer des récits apostoliques l'élément surnaturel et d'écarter les miracles. Le déisme et le panthéisme ont inspiré ces conjectures ; l'arbitraire apparaît manifeste par leur simple exposé , et la tradition les désavoue. L'Evangile-source, Ur-Evangelium^ d'Eichhorn, n'apparaît nulle part dans l'histoire : s'il avait existé au premier siècle, il aurait été conservé au second. Les copies et les commentaires ne détruisent pas les textes originaux. Le livre des Discours dont parle Ewald est une invention de ce critique non moins aventureux que savant. Les logia dont parle
Papias ne sont que notre évangile de saint Matthieu ; et j'ai prouvé que le mot grec xo-^ia n'avait pas le sens étroit qu'on lui attribue. Le système de Baur^ d'après lequel les douze Apôtres auraient toute leur vie repoussé l'idée d'une Eglise universelle substituée à la synagogue et au particularisme juif, est simplement l'exagération d'un malentendu momentané entre saint Paul et les compagnons de la vie du Christ. Il faut condamner le principe d'après lequel le critique de Tubingue, faisant deux parts des textes évangéliques, attribue à ceux qui portent l'empreinte du particularisme juif une antiquité apostolique, et suppose une date plus récente à ceux qui s'élèvent à l'idée catholique d'une Eglise placée au-dessus de la loi mosaïque. Saint Paul fut reconnu apôtre par les douze , et les questions qui les séparèrent un instant furent solennellement tranchées au concile de Jérusalem. Les Juifs qui , après l'accord établi, défendaient encore la pérennité de la loi cérémonielle de Moïse, devinrent hérétiques, et nous retrouvons ces hommes opiniâtres au commencement du second siècle dans les rangs des Nazaréens et des Ebionites. Nous avons déjà établi ces faits dans le cours de nos leçons par des raisons générales. La discussion des difficultés particulières qui s'y rattachent deviendra l'objet d'une étude postérieure. Cependant nous voulons tout de suite éclairer un point que la nouvelle critique obscurcit, et aborder un problème qui est souvent étrangement méconnu. Nous voulons parler des différences et des similitudes qu'offrent les textes des trois premiers Evangiles.
D'après Técole rationaliste, la similitude des textes des synoptiques prouverait que ces livres ne sont qu'un remaniement d'un même texte primitif de YUr-Evangelium d'Eichhorn, d'Ewald et de Baur. Les différences seraient des interpolations anonymes faites à diverses époques pour servir les intérêts des partis et flatter des préjugés.
Ce n'est point la nouvelle critique qui a découvert la première ce qu'il y a de commun au fond des trois premiers Evangiles. Tous les Pères ont reconnu que saint Marc reproduit souvent saint Matthieu et que saint Luc a puisé abondamment dans des souvenirs communs à ses deux devanciers. Comme la tradition affirme que les trois synoptiques ont été composés successivement, les apologistes ont fait remarquer que ce fait , loin d'être défavorable à l'authenticité des trois Evangiles, prouve au contraire que saint Marc reconnaissait la parfaite authenticité de saint Matthieu, et que saint Luc avait pleine confiance dans l'œuvre de l'un et de l'autre de ces deux écrivains. D'autre part, chacun des trois évangélistes ayant la même autorité, pouvait, suivant les besoins qu'il se proposait particulièrement de satisfaire, ajouter ce qui lui paraissait opportun, écarter ce qui lui paraissait moins utile; et les différences sont de la sorte aussi bien justifiées que les simiUtudes. L'hypothèse des additions et des retranchements anonymes faits dans l'intérêt des partis pour servir des préjugés, est tout à fait invraisemblable : car un parti aurait réclamé contre l'autre, et les réclamations auraient empêché l'adoption de ces textes conformes dont nous avons constaté
l'existence au premier et au second siècle. Les additions et les retranchements ont dû provenir d'un apôtre ou d'un évangéliste ayant seul le droit de développer ou d^abréger le témoignage d'un autre apôtre et d'un autre évangéliste, en ajoutant ce qui lui semblait opportun, en retranchant ce qui lui paraissait moins propre au but particulier qu'il se proposait. Il était impossible qu'un passage étendu ou abrégé par une main inconnue ou suspecte pût se concilier Tadhésion unanime des pasteurs et des fidèles. C'est là une observation dictée par le simple bon sens, contre laquelle la critique transcendante reste absolument impuissante. C'est un évangéliste autorisé qui seul a pu modifier le texte d'un autre évangéliste.
Mais comment s'est faite cette modification? Faut-il supposer que saint Marc, par exemple, en composant son évangile, a pris entre ses mains Tévangile saint Matthieu, qu'il a ici laissé le texte intact, que là il a effacé et plus loin ajouté suivant Topportunilé. J'ai peine à supposer ce travail de révision ; et si les additions ne me répugnent point, les suppressions m'étonnent. L'intérêt croissant qui s'attachait aux Evangiles faisait désirer des additions et non des retranchements. Les apocryphes sont nés du besoin de connaître ce que les évangélistes avaient omis. La tradition n'autorise guère à supposer que le travail successif des évangélistes ait eu le caractère d'une révision des textes écrits. Nous touchons ici à une question très-grave et dont la solution importe grandement pour la défense du Nouveau Testament.
C'est aux évangélistes eux-mêmes à nous apprendre comment ils ont composé leurs récits. Or, saint Luc déclare qu'il écrit son évangile non point d'après les documents laissés par saint Marc et saint Matthieu , mais d'après les témoignages oraux de ceux qui ont vu les choses dès le commencement, et les lui ont fait connaître par le ministère de leur parole : Sicut tradiderunt nobis qui ob irdtio ipsi viderunt et ministri fuerunt sermonis. Voici, d'après Papias et Clément d'Alexandrie, dans quelles circonstances , saint Marc écrivit son évangile :
Aîebatpresbyter ille (le prêtre Jean) Marcum Pétri interpretem quœcumque memoriœ mandaverat diligenter perscripsîsse, non tamen ordine pertexuisse quœ a Domino oui dicta aut gesta fuerant. Neque enim ipse Dominum {mdiverat aut sectatus fuerat unquam. Sedcum Petro, ut dixt^ postea versatus est, qui pro audientium utilitate^ non vero ut sermonum Domini historiam contexeret , Evangelium prœdicabat, Quocirca nihil peccavit Marcus, quinonnulla ita scripsit prout ipse memoria repetebat. Idquippeunum studebat, ut ne quid eorum quœ audierat^ prœtermitteret^ aut ne quid falsi eis affingeret. Hoc de Marco Pàpias narrât^.
' « Ce prêtre disait que Marc, interprète de Pierre, avait soigneosem^it rapporté tout ce quMl avait appris : il n'avait pas cependant raconté dans leur ordîe les paroles et les actions du Seigneur ; car il n^avait jamais vécu avec lai, il nf Tavait jamais ouï parler. Mais il avait été, comme je l'ai déjà dit, le familier de Pierre, qui cherchait, en prêchant l'Evangile, le bien de ses auditeurs et noa à composer une histoire des entretiens du Sauveur. C'est pour cela qu*il ne h\A point reprocher à Marc d'avoir rapporté les choses comme elles se présentèrent à sa mémoire. Il n'avait souci que d'une chose, de ne rien omettre de ce qu'il 4ivait entendu, et de ne rien dh-e de faux. » Euseb., Hist. eccL, l. m, c. 39.
Marci Evangelium, dit Clément d'Alexandrie, ex hujusmodî occasione scriptum fuisse. Cum Petrus in urbe Roma Verbum Dei publiée prœdicasset, et Spiritu sancto afflatus Evangelium promulgasset y multi quiaderant^ Marcum cohortati sunt, utpote qui Petrum jaijidudum sectatus fuissetj et dicta ejus memoria teneret, ut quœ ab Apostolo prœdicata erant conscriberet. Marcus igilur Evangelium composuit^ iisque, qui illud ab ipso rogabant^ impertiit. Quod cum Petrus comperisset^ nec prohibuit omnino rem fieri^ nec ut fieret incitavit ^ Voilà pour saint Marc ; et nous avons déjà vu que c'est de la bouche des Apôtres, non par les livres, et par la parole que saint Luc a reçu les informations qui lui étaient nécessaires.
Rappelez- vous. Messieurs, ce que je vous ai dit dans le premier semestre touchant les habitudes des Juifs dans la transmission de la science religieuse. La tradition orale la communiquait, et une mémoire exercée en retenait à la fois la lettre et Tesprit.
Eh bien 1 Messieurs, tous ces indices me feraient supposer que les évangélistes ont écrit d'après un thème commun, d'après un texte arrêté entre eux avant leur dispersion et confié d'abord seulement à la mémoire. 11 ne nous répugnerait point que dans leurs prédications à Jérusalem, en
* « Voici comment Marc fut amené à écrire son évangile. Lorsque Pierre eut prêché publiquement dans la ville de Rome la parole de Dieu^ et^ sous Tinspiration da Saint-Esprit^ promulgué l'Evangile^ de nombreux auditeurs de sa parole sollicitèrent Marc qui était depuis longtemps son disciple et qui gardait fidèlement le souvenir de ses instructions^ d'écrire les prédications de TÂpôtre. Marc composa donc l'Evangile et le donna à ceux qui le lui demandaient. Ce qu'ayant appris, Pierre ne le défendit ni ne l'encouragea. » Euséb. Hist, eccL, 1. vi, c. 1 i.
Palestine et chez les Gentils, les Apôtres eussent été induits par le Saint-Esprit à se rattacher à un récit typique appris par cœur et auquel ils ramenaient leurs discours. Tantôt ils reproduisaient les propres paroles de Jésus telles que nous les lisons dans saint Matthieu et saint Marc, tantôt les paraboles^ tantôt les faits de la vie de Jésus, cherchant à ne s'écarter que le moins possible des termes consacrés. C'est un récit typique qui fait le fonds des trois synoptiques et en constitue la partie commune. Voilà quelle pourrait être la raison des mêmes phrases avec les mêmes liaisons, des mêmes mots placés dans le même ordre au milieu des récits historiques, des mêmes fragments de discours groupés d'une manière identique dans saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Les écrivains ne se sont pas copiés ; mais les évangélistes ont ramené leurs récits à la leçon primitive qu'ils avaient d'abord confiée à leur mémoire. Voulons-nous bannir absolument l'hypothèse d'un texte de saint Matthieu que les évangélistes auraient consulté? Non^ il est même probable que ce texte a aidé leur mémoire en plusieurs cas. Mais il importe de laisser à celle-ci le rôle principal que lui attribuent les plus anciennes traditions.
Si, comme on peut le supposer, les choses se sont passées ainsi , la raison des différences des textes de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc, est tout aussi naturelle que celle des ressemblances. Les mots changés, les circonstances omises, les variantes, peuvent être considérés tantôt comme une suite inévitable des accidents de
la mémoire, tantôt comme des modiflcations déterminées par les conditions variées de la prédication. Hais à travers ces différences inévitables , on reconnaît dans chacun des évangiles synoptiques le type primitif et commun.
Comme Dieu , alors même qu'il intervient sumaturelleAient^ aime à se servir des hommes, de leurs facultés inégales, de leurs moyens d'action toujours imparfaits par quelque côté , cette part faite à la mémoire qui , retenant une idée, en garde tantôt le souvenir avec les mots mêmes qui ont servi à l'exprimer, et tantôt perd et remplace ces derniers, cette part, dis-je, faite à la mémoire et à ses défaillances, ne nuit point à l'inspiration des récits du Nouveau Testament. L'Esprit-Saint dominait et surveillait ces légers accidents.
Le récit typique, tel que nous pouvons supposer qu'il a été arrêté par les Apôtres au premier jour, ne renfermait pas tout ce que ceux-ci avaient vu et entendu, et une grande partie de leurs souvenirs y a pris successivement place. Le thème était le même , les additions différaient suivant les besoins et les circonstances. Le texte uniforme était d'ailleurs un simple moyen de repaire, et pas du tout un texte immuable comme celui qui fut dicté mot à mot à Moïse, comme le Décalogue^ par exemple.
Il paraît étrange dans un siècle comme le nôtre, où l'écriture , en usage dans toutes les classes de la société, sert d'auxiliaire à toutes les entreprises humaines, il parait étrange que les premières instructions données aux hérauts de la foi, que le symbole de la doctrine, Thistoire
de Jésus-Christ, ses discours, etc., aient été confiés à la mémoire, reproduits ordinairement mot à mot, et se soient conservés sans le secours de l'écriture. Mais rappelez-vous. Messieurs, ce que je vous ai dit touchant les habitudes des Juifs et leurs enseignements dans les synagogues, touchant les lois qui régissaient cette matière, touchant les inconvénients, les dangers mêmes auxquels les Apôtres auraient exposé TEglise naissante en rédigeant tout de suite ce qui se rapportait à la loi nouvelle apportée par Jésus-Christ.
Je trouve dans Maimonides un récit rabbinique relatif à la loi ancienne , et qui nous montre comment les Juifs du temps de Jésus-Christ concevaient renseignement religieux , et sa fidèle transmission par le secours de la seule mémoire. Ces traditions, légendaires quand on les applique à l'époque mosaïque, sont, je le crois, une image fidèle de ce qui dut se pratiquer dans la première école évangélique , au lendemain de la Pentecôte , quand il s'agit de transmettre un symbole fixe, une histoire littéralement fidèle de la vie de Jésus-Christ. Au lieu de rédiger leurs instructions et d'en multiplier les copies, les Apôtres durent former et multiplier des évangélistes. Ils durent employer les moyens usités dans les synagogues et qui s'offraient naturellement à eux.
Que le lecteur prenne garde au récit suivant de Maimonides : c'est un Juif qui parle de ses pères et transporte au temps de Moïse ce qui se pratiquait dans les synagogues de la jùdée peu de temps avant leur ruine.
a La manière d'enseigner Israël a été celle que je vais vous dire.
et Moïse (après avoir été instruit par Dieu) se retira sous sa tente où il appela Ahron; il lui raconta y enarrabat^ la parole descendue du ciel et lui en enseigna l'interprétation. Cela fait, Ahron se leva et se plaça à la droite de Moïse. Alors entrèrent Eléazar et Ithamar, ses fils, il leur dit la même chose qu'il avait apprise à Ahron. Les deux jeunes hommes se levèrent à leur tour et l'un se plaça à la gauche de Moïse et l'autre à la droite d'Ahron. Puis entrèrent à leur tour les soixante-dix anciens que Moïse enseigna de la même manière qu'il avait enseigné Ahron et ses fils. Vint enfin la foule mêlée du peuple , car tous cherchaient aussi les paroles de Dieu. Moïse récita la même chose, recitavit, jusqu'à ce que tous l'eussent bien entendue. Ainsi; Ahron avait entendu le texte sacré quatre fois, ses enfants trois fois, les anciens deux fois, le reste du peuple une fois.
« Moïse s'éloigna : alors Ahron répéta à tous ceux qui étaient présents le texte, textum, qu'il avait entendu quatre fois de Moïse et qu'il savait par cœur, quem memoria tenebat. Ahron s'éloigna à son tour, et ses deux flls , qui avaient aussi entendu quatre fois le même texte, à savoir, trois fois de Moïse et une fois d' Ahron , le récitèrent au peuple et s'éloignèrent. Les soixante-dix anciens avaient, eux aussi, entendu le texte, textum illum^ quatre fois, deux fois de Moïse, une fois d'Ahron et une fois d'Eiéazar et d'Ithamar. Ils récitèrent donc, recitabant, une
fois le texte au peuple aûu que celui-ci Tentendit aussi quatre fois, une première fois de Moïse, une seconde fois d*Ahron , une troisième fois de ses fils et une quatrième fois des soixante-dix anciens, lesquels s'éloignant à leur tour, enseignèrent aux absents ce qu'ils avaient appris de Dieu, et ils finirent par écrire le texte dans des volumes. Alors les princes du peuple se dispersèrent dans tout Israël pour l'enseigner et Tinstruire jusqu'à ce quMls eussent gravé le texte dans sa mémoire. Ensuite ils enseignaient l'interprétation du texte envoyé par Dieu et les divers sens qu'il contenait. Le texte fut écrit et la tradition, c'est-à-dire le commentaire, fut confié à la mémoire. C'est pour cela que les sages (paix soit à leur mémoire I) distinguent la loi et la tradition. »
Vous le comprenez. Messieurs, je ne veux pas assimiler de tout point le mode d'enseignement des Apôtres au mode que Maimonides suppose avoir été employé par Moïse: mais ce texte nous donne une idée que je crois exacte des procédés et de la méthode des Apôtres. Ils surent tous par cœur, avant de se séparer, un modèle de prière , le Peter nostefj le symbole qui porte encore le nom des Apôtres, le Credo ^ et le texte évangélique convenu et consacré de l'Evangile, c'est-à-dire un abrégé des prédications, un récit de la vie, de la mort de Jésus. Voilà ce qu'ils allèrent tous répéter par le monde avec des variantes mises en circulation sous leur garantie personnelle. On n'était reconnu évangélisie qu'à la condition de garder toutes ces choses dans l|i mémoire. C'est ce fonds que les Apôtres portèrent
partout, ce texte-type auquel ils ont rattaché les additions et les changements que nous remarquons dans les trois
Voilà, Messieurs, une explication des textes communs et des différences particulières aux synoptiques. Cette hypothèse ne m*est point personnelle : on pourrait la retrouver dans les Pères et dans la tradition chrétienne ^ Dans tous les cas^ Messieurs, bien que ce ne soit là qu'une conjecture, celte manière d'expliquer l'origine et le problème de la rédaction des Evangiles serait de tout point préférable aux remaniements anonymes, aux sys* tèmes compliqués, contradictoires, impossibles, de l'école rationaliste.
Un mot maintenant sur le quatrième évangile.
Je ne veux point discuter les difÇcultés élevées contre
* Des catholiques éminents, et en particulier le professeur Hanoeberg, partaient complètement cette opinion. Schegg, professeur de théologie catholique à Frt;ising, en Bavière, explique la similitude verbale de certains passages des synoptiques par Tévangile de saint Matthieu, écrit en hébreu, suivant Tusage rabbinique de ce temps. C'est là, d'après cet auteur, l'Evangile type. Sous les yeux de TApôtre, deux traductions avec de notables intercalations auraient étéi élaborées. Tune en syroH^baldéen , l'autre en grec. Le Pentaleuque lui aussi, dans des circonstances analogues et pour satisfaire aux mêmes besoins, avait été paraphrasé en chaldaîque et traduit en grec. Le texte bébreu de saint Matthieu serait perdu , la version syro-chaldéenne se serait conservée plus longtemps, mais elle aurait été abandonnée à cause des falsifications des hérétiques. Enfin la version grecque serait arrivée jusqu'à nous dans son intégrité, grâce à la vigilante surveillance de T Eglise et à la grande diffusion de ce texte sacré : il n*est pas facile d'altérer un livre qui se trouve dans toutes les mains. Saint Matthieu avait modifié son texte dans la traduction grecque, les évangélistes l'ont imité. Toutefois Schegg reconnaît la vérité de l'hypothèse du type oral confié à la mémoire. « Les Evangiles , dit-il , montrent les indices évidents de la prédication orale dont ils sont la reproduction textuelle. La prédication imposait son cadre et son type. » C'est ausn ce que dit Reitbmayr : « Ce que les hérauts de l'Evangile répétaient de vive voix, dit-il, l'évangéliste s'efforçait de le reproduire dans le KétT/gma écrit. »
son intégrité * : elles n'ont pour objet que des questions de détail qui n'importent point à la substance du livre. Tout le monde, amis et ennemis avouent que pris dans son ensemble l'évangile de saint Jean est intègre, et qu'il nous est parvenu tel qu'il est sorti de la main de l'auteur. Je désire seulement répondre ici aux objections que la nouvelle critique n'a guère cessé d'invoquer contre son authenticité , depuis l'apparition des Probabilîa de Bretschneider.
Elles ont pour objet tantôt le fond et tantôt la forme du quatrième évangile.
On a dit : Saint Jean ^ qui était juif et du collège des douze, ne pouvait prêcher une doctrine aussi favorable aux chrétiens hellènes, ni se servir d'un langage si différent de celui des auteurs des synoptiques. Si, à la rigueur, le récit des faits peut provenir de saint Jean, les discours que l'auteur du quatrième évangile met dans la bouche de Jésus diffèrent trop de ceux des synoptiques pour que les uns et les autres appartiennent à Jésus. Si Jésus parlait comme le veut saint Matthieu , il n'a pu parler comme le veut saint Jean.
De même que, pour répondre victorieusement aux objections de la nouvelle critique contre les synoptiques, il suffit de se faire une idée exacte des circonstances qui
* On sait qae ces difficultés se rapportent au j^ 4 da cbap. v , au chap. vni,. du t 1 aiu j^ It, et enfin au chap. xxi. Elles n'ont aucune importance dans une discussion générale. Je crois plutôt à Tomission de ces textes dans certains manuscrits qu'à leur addition dans ceux qui ont prévalu et qui ont servi de base aux versions latines.
ont présidé à leur rédaction ; il suffit aussi, pour écarter les difficultés de Baur, de se rendre compte du but que se proposait saint Jean y et de la manière dont il a procédé pour l'atteindre.
Faisons d'abord deux remarques. Les différences de fond et de forme ont été considérablement exagérées; ensuite, réduites à leurs justes proportions, elles ont été signalées par les Pères bien longtemps avant la nouvelle critique. Loin de trouver un embarras dans ces différences, tous les commentateurs chrétiens avant Bretschneider et Strauss y ont signalé un admirable dessein de la Providence.
L'Evangile typique, diversement rédigé et complété par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, avait, pendant plus de cinquante ans, suffi aux besoins de TEglise naissante. Mais le temps avait marché, et de nouvelles circonstances s'étaient produites. Les Juifs, en tant que nation, avaient décidément refusé de reconnaître la divine mission du Christ, et parmi les Israélites qui s'étaient convertis, il y en avait qui refusaient de confesser sa divinité, a Lorsque Fapôlre saint Jean écrivait son évangile , dit Ev^ald, Saul avait accompli l'œuvre à laquelle il avait dévoué sa vie : le christianisme avait été repoussé par l'ancienne synagogue devenue de plus en plus hostile. Il y avait rupture complète entre elle et l'Eglise , depuis la ruine de Jérusalem. La doctrine évangélique, accueillie avec bienveillance par les Gentils, faisait des progrès rapides parmi les nations. Dès lors, on s'explique fort bien
iS6 LES ÉVANGILES.
qu'au moment où cette révolution s'accomplissait, les chrétiens recherchassent avec plus de zèle que par le passé les paroles et les actes par lesquels le Christ avait préparé ce grand événement, heureux d'enregistrer ce qui, dans la vie de Jésus, se rapportait a la conversion des incirconcis. Les trois premiers évangiles renfermaient sans doute plus d'un passage de ce genre qui pouvait servir à justifier Funiversalisme chrétien; mais ce (ut avec une sollicitude particulière que TApôtre interrogeant ses souvenirs, groupa dans ses écrits tout ce qui tendait à cette fin, mettant en relief de propos délibéré, tous les traits, toutes les circonstances favorables aux Gentils. Le Christ pendant sa vie n'avait qu'à de rares intervalles touché ce sujet, Jean n'en prit que plus de soin pour ne rien omettre de ce qui s'y rapportait. C'est pour cela sans doute qu'il fait une si large place dans son évangile aux relations des Samaritains avec Jésus : leur cause était à peu près celle des Gentils , et Jésus-Christ s'était rencontré plus souvent avec eux qu'avec ces derniers. Les synoptiques avaient manifestement laissé là de grandes lacunes, Jean les remplit en s'appuyant sur des souvenirs exacts et qui avaient laissé dans son âme une profonde empreinte, suivant en cela l'exemple de Luc qui, lui aussi, s'était appliqué à compléter l'histoire du Christ. » Ëiifin Cériuthe et les Ebionites préludaient aux erreurs gnosli(jues. D'autre part, Timaginationdesauteursdes Evangiles a[)Ocryphes s'efforçait de suppléer aux lacunes des synoptiques dans les récits de la vie et de la mort de Jésus.
C'est dans ces circonsiances que les amis de saint Jean, comme le rapporte la tradition S supplièrent TApôtre, alors presque arrivé au terme de sa vie , d'écrire un quatrième évangile dans le but particulier de mettre en lumière la divinité de Jésus-Christ, niée par les Ebionites. Les premiers Evangiles avaient décrit le côté extérieur et sensible de Jésus ; saint Jean était sollicité de révéler sa nature divine. Clément constate le fait en disant que ce qui fut demandé à l'Âpôtre était un Evangile pneuma* /ij^ue,fua-^»Xiovffvtu{xaTixcv. « Lcs trois premiers Evangiles^ dit Eusèbe, étaient depuis longtemps arrivés à la connaissance de tout le monde , et de saint Jean qui les confirmait par ses paroles. Hais TApôtre regrettait de ne pas y lire les événements qui se rapportaient au commencement de la prédication de Jésus... Il résolut^ à ta prière desésamis^
de suppléer à cette lacune Omettant la génération du
Christ suivant la chair, Jean écrivit ce qui se rapportait à sa divinité : car le Saint-Esprit avait réservé à cet Apôtre de commencer par la théologie du Verbe, Jean étant plus propre que les autres à cette œuvre. Tvis ^c OtoXc^Coïc «icà^ao6ai,
Jl résulte de ces textes que Jean, en écrivant son Evangile, s'était proposé 1"* de remplir les lacunes laissées par les synoptiques, et 2* de mettre en plus grande lumière la divinité de Jésus-Christ, d'en révéler les plus hauts mystères, et en particulier celui de la génération éternelle du Verbe.
' Voir le fragment de Maratori ; Clément d'Alexandrie cité par Ëusèbe, HUL tecLy VI, 14; m, 24.
Ce but et les autres circonstances particulières dans lesquelles il écrivait mettaient le disciple bien-aimé dans la nécessité de différer des évangélistes ses prédécesseurs. Ajoutez à ces considérations les rapports intimes dans lesquels ce disciple privilégié avait vécu avec Jésus^ la tendre affection dont ce jeune et virginal apôtre avait été Tobjet, la puissante originalité de son caractère, rautorité du vieillard demeuré seul de tous ses compagnons, survi^-ant à sa propre génération, comme pour affermir dans la suivante, par un témoignage plus sensible, la foi chrétienne, et préserver la pureté de la doctrine. Toutes ces raisons, avant même que saint Jean eût écrit, ne faisaient-elles pas pressentir un ouvrage à part?
Pouvait-il demeurer lié parce qu'il avait, comme les autres Apôtres, accepté l'Evangile typique, et était-il obligé de se contenter d'en fournir une quatrième édition? Ge texte était connu de tous, et Jean y avait largement puisiê : il s'était plu, comme le fait observer Eusèbe, à le confirmer en toute occasion par ses propres discours. Qui donc pouvait supposer qu'en s'en écartant, il affaiblissait rautorité des synoptiques ? Tous les chrétiens savaient qu'il leur avait donné sa parfaite approbation. Mais des faits nouveaux s'étaient produits, des besoins pressants se faisaient sentir: pourquoi n'eùt-il pas été permis à Jean, sans s^écarler en rien de son respect pour les synoptiques, de donner satisfaction à ses amis, et, dans leur personne, au monde entier, pour toute la suite des siècles? A son âge avancé , Jean ne pouvait entreprendre de dicter un Evangile slâps avoir la
pensée d'y mettre ce que ses devanciers n'avaient point encore écrit.
Je ne puis comprendre ^ Messieurs, comment la différence du quatrième Evangile avec les synoptiques deviendrait une objection contre son authenticité. Saint Marc, d'ailleurs^ diffère de saint Matthieu en beaucoup de points : saint Luc s'écarte encore davantage du premier type. Pourquoi saint Jean eût-il été obligé à une reproduction plus scrupuleuse ? Chacun des évangélistes a satisfait au besoin de son temps : saint Jean devait satisfaire aux nécessités du sien, a II va de soi , dit Ewald , que le quatrième évangile devait contenir beaucoup de choses nouvelles, ou jusque-là incomplètement exposées dans des livres, et tout un ordre de considérations absentes des synoptiques. Pour la première fois on put lire dans l'évangile saint Jean, grâce à l'omission calculée de beaucoup de détails , une suite bien ordonnée de la vie publique de Jésus mise dans la pleine majesté de sa lumière... Tandis que Luc cherche à encadrer Thistoire du Christ dans l'histoire poUtique des Hérodes et des Césars, saint Jean, se plaçant à un point de vue plus élevé, néglige des dates qui peut-être n'étaient point à leur place dans un livre qui est surtout une exposition de doctrine. Il ne s'agissait point de répéter les autres évangélistes ni de les rendre superflus. Désireux de faire de la vie du Christ un tout harmonieux, Jean déroule en tableaux émouvants les enseignements et la vie de son maître K t>
*■ Ewald die Johanneischen Schriften, p. 4 et seq.
430 LES EVANGlLBà.
« Hais, dit-oa, la loi juive ^ qui préoccupe pour ainsi dire à chaque page les auteurs des synoptiques, est en quelque sorte passée sous silence par l'auteur du quatrième évangile. Les idées juives ont disparu ^ Thorizon s'est élargi. Le cercle étroit dans lequel la loi et les prol^ètes renfermaient les esprits s'est brisé^ pour faire place à TunÎTerstlisme chrétien. Le Christ n'est plus le simple Messie d'Israël, c'est le Ai^ de Philon et de Platon. Le langage traditionnel de la Bible est remplacé par la phraséologie des mystiques et des théosophes de l'Orient. Le principe de toutes choses, 'Apxx, les émanations^ Fopposition des ténèbres et de la lumière^ sont des emprunts foRsà cette gnose qui ne se développe qu'au milieu du second siècle. Chose plus singulière encore^ Jean fait parler à Jésus ce nouveau langage I »
Nous avons déjà énoncé les faits qui serviront de base à nos réponses.
D'abord, îl ne s'agissait plus guère, au moment où écrivait saint Jean , de convertir les Juifs à la loi chrétienne, ils avaient pris cette attitude d'opposition opiniâtre qu'ils ont conservée jusqu'à nos jours. Les conversions individuelles étaient toujours possibles, mais la nation en masse résistait à l'ascendant de FEvangile. C'était au sein du monde hellène et latin que le christianisme multipliait ses conquêtes ; c'étaient les néoplatoniciens , les théosophes d'Orient qu'il s'agissait de gagner aux idées chrétiennes. Saint Jean devait donc s'attacher à reproduire les faits et les paroles qui, dans la vie de Jésus, se rapportaient à la
conversion des Gentils et des Samaritains, et ce côté de la doctrine répondait à la largeur des enseignements de Jésusappelant le monde entier aux félicités de son royaume. Dans ces circonstances^ fallait-il prolonger avec les Juffis une discussion arrivée à son terme et frappée en quelque sorte de stérilité dans ses résultats ? Ne valait-il pas mieux entrer dans le vif des questions qui préoccupaient plus généralement les esprits , et se placer sur le terrain où l'Evangile allait désormais réaliser ses conquêtes? D'autre pari, dans les cercles des églises chrétiennes^ parmi les nouveaux convertis, la lutte commençait à s'engager entre les Ebionites et les précurseurs de la gnose. Le vigilant Apôtre n'avait-il pas l'obligation d'inaugurer la polémique victorieuse que l'Eglise aurait à soutenir pendant tant de siècles contre les hérétiques? C'est précisément ce que saint Jean, inspiré par le Saint-Esprit, a fait dans ses Evangiles.
Quel langage devait-il employer? Devait-il, à la fin du premier siècle , s'enfermer dans les formes du style strictement juif, qui , cinquante ans plus tôt, avaient eu leur opportunité, mais qui au temps où l'Apôtre écrivait, ne répondaient plus aussi bien aux préoccupations du moment? Pour être compris des philosophes grecs et des théurgistes de l'Orient, il devait parler leur langue. Il fallait aborder leur doctrine et ne pas invoquer contre eux des arguments vieillis qui ne les eussent pas plus touchés que les raisonnements du XYin** siècle opposés aux rationalistes modernes. Ces mots : ^k^ri,A.6^oç^ «pu;, oxotî*, etc., qui
font si fort ombrage à la nouvelle école, s'expliquent pourtant bien naturellement. Saint Jean donnait à ceux de ces termes qui étaient alors en usage la signification chrétienne qu'ils devaient conserver dans la théologie. Il semble dire aux néoplatoniciens : « Le ao^o; que vous placez dans toutes vos spéculations, et dont vous n'avez jamais eu ridée vraie, c'est le Fils de Dieu, la seconde personne de la Trinité faite homme. Il semble dire aux sectes orientales : Les ténèbres et l'empire du mal sont l'ignorance volon* taire, l'erreur idolâtrique à laquelle vous vous attachez; la lumière , c'est la vérité substantielle de Dieu communiquée à la terre par le Christ que vous méconnaissez ; » à peu près comme saint Paul au milieu de l'Aréopage parlait de l'autel élevé au Dieu inconnu. Ce Dieu inconnu, disait-il à ces sages idolâtres ^ c'est le Christ dont je vous apporte la connaissance *.
Si quelques paroles de Jésus rapportées par saint Jean ont une couleur qu'on ne remarque pas dans les synoptiques, faut-il en conclure que l'Apôtre a supposé à son maître des discours qu'il n'a pas tenus? Non^ sans doute. Saint Jean^ cherchant dans ses souvenirs, a naturellement choisi les
^ Le P. Patrizi coDûrme de tout point cette explication. Voici ses paroles : « Voces Aiyoç, càXviflsta, Çcov}, jjûç, ffxoTta, quas loDge frequentius aliumque in ^ sensum , quam cœîeri evangelistae, Joannes usurpât , satis evincunt ei rem esse ' cum ea progenie , qui orientalis gnosticœque philosophise sive prsceptis sive deliramentis imbuti, propriumque philosophùs hujus veluti sennonem edocti Yoces illas ad sua placita de divinis rébus edicenda maie detorquebant. Prima ipsa verba suggillare videntur placitum Onosticorum et Nicolaitorum 'kéyov nescio quem commiscentium , cujus , ut Lucretii utar verbis, fuisse principale ahquod tempus ipsis persuasum erat, atque adversari r^ 2cy^, sive silentio setenio quod iidem ipsi Gnostici omni rerum principio velustius inducebant. (L. i, c. k, de evangelio Joannis.)
paroles du diTin Maître qui convenaient le mieux au but qu'il se proposait, aux véritésqu'il voulait mettre en lumière, aux erreurs qu'il cherchait à détruire. Quand Jésus parlait à ses disciples^ il parlait à tous les siècles et il déposait dans ses discours divins tous les principes de vérité qui devaient servir à détruire les fausses doctrines dans toute la suite des temps. Dira-t-on que les textes empruntés par les apologistes à nos saints Evangiles, pour combattre, par exemple, les hérésies de Luther et de Calvin, relatives à la présence réelle^ sont contemporains de ces hérésiarques parce que ces mots : Hoc est corpus meum , sont la réfutation péremptoire de Fimpanation et de la présence figurale ? — Je n'ai même pas besoin , Messieurs , de recourir à des hypothèses dont on pourrait aisément abuser, et de supposer que Jean^ sûr de conserver dans leur pureté les idées du Christ^ ne craignait pas d'en changer parfois l'expression ; je n'entre point dans la question de savoir si, comme le prétend Aberle *, Jean se servait de secrétaires grecs chargés de traduire dans le langage hellénique la pensée de l'Apôtre galiléen. Je laisse au temps et à l'Eglise à juger ces hypothèses '.
* Voir l'Appendice fort curieux d' Aberle , à la fin de ce volume.
> Je crois néanmoins utile de citer ici un passage d'Ewald. Cet écrivain^ qui n'admet point l'inspiration, au sens catholique^ montre que le bon sens critique tout seul suffirait k détruire les fausses appréciations dont M. Renan ^ quand il parle des discours de saint Jean, s'est fait le docile écho.
« D'après les indices les plus certains^ Jean avait quitté Jérusalem dès l'année 66. Eloigné de la Palestine, vivant parmi les étrangers, l'Apôtre avait modifié son langage pour l'approprier au milieu dans lequel il se trouvait. 11 s'était librement affranchi des formules juives et des habitudes de sa nation. Il jugeait ses compatriotes avec une entière liberté. Ces endurcis ne sont plus pour lui que les Juifs, il en parle comme saint Paul, ou comme nous aujour-
Je m'arrête^ Messieurs; je craindrais^ en prolongeant ma réponse aux objections dirigées contre Tévangile saint Jean^ de franchir les limites que m'impose une discussion
d'hui. A ce nouveau langage on peut reconnaître tout le progrès que le christianisme catholique avait fait au milieu des nations.... On a beaucoup exagéré la différence du langage de Jean comparé à celui des synoptiques ; toutefois nous ne pouvons méconnaître que TApdtre place dans le cours de son récit des expressions^ des images qu*oin ne trouve guère que dans son évangile. Cette différence apparaît surtout lorsque Ton compare les paroles du Christ telles qu'elles sont rapportées dans les synoptiques avec les discours relatés dans saint Jean. Bien que les pensées soient les mêmes et reproduisent un même esprit^ dans son unité et dans sa vérité , on y sent des différences. Cela ne doit point étonner. Comment celui-là qui avait saisi avec tant de perspicacité et de divination les moindres circonstances de la vie de son Maître avec lequel il avait eu des rapports plus intimes et plus tendres qu'aucun des dôme, n*aurait-il pas gardé avec plus de soin et plus d'amonr ses paroles^ et n'auraitil pas eu la volonté, puisqu'il en avait le pouvoir, de les reproduire avec toute leur couleur et leur sentiment ? Comment , puisqu'il se rendait un compte si parfait de la différence des temps et des développements successifs de la doctrine chrétienne , ne se serait-il pas appliqué à rechercher dans les paroles de son Maître, ce qui expliqusiit ces changements et ces développements ?
« Qu'importerait d'ailleurs , que Jean se fût quelquefois appliqué à reproduire plutôt Tesprit de son Maître que la lettre même de ses discours? Ni Jean^ ni aucun des douze , ne s'était appliqué , autant que nous pouvons le savoir, à retenir chacun des mots, des sentences du Christ pendant qu'il vivait. Après tant d'années écoulées, le vieillard pouvait-il faire revivre toute la suite des paroles du Christ sans changer aucune expression ? Dans beaucoup d'endroits certes, le mot est du Christ et ne peut venir que de lui, mais est-il nécessaire qu'il en soit ainsi partout ? Jean s'est efforcé de reproduire généralement la couleur des discours du Christ, et cette vérité générale suffit. H était reçu à l'époque qu'un historien refaisait les discours des personnages dont il décrivait la irie ; on ne lui demandait autre chose que de se placer dans la vérité de la situation. Il ne faut point croire que l'Apôtre ait usé de pareils procédés, il avait entendu de ses oreilles les paroles du précurseur et celles du Christ; elles restaient profondément gravées dans son souvenir. Les mois sacrés dont il s'était servi vivaient dans sa mémoire, gardant leur physionomie et leur couleur. De plus, Jean était aidé par la lecture des synoptiques. Ne lui était-il pas facile alors de vivifier d'autres souvenirs qui n'avaient plus la même fraîcheur ? Pourquoi s'inquiéter d'un ou deux mots particuliers à saint Jean, lorsque lui-même n'a point procédé avec une rigueur qui «ût été inutile au but qu'il se proposait ? Quelle que soit la manière dont saint Jean a composé ses discours, il est certain que sans lui nous ne connaîtrions point entièrement la manière et le genre des discours du Christ. Sans doute les synoptiques laissent apercevoir le merveilleux élan, la force, la vivacité, la plénitude de la parole de Jésus, ibais c'est le vieillard de Pathmos qui l'a conservée dans son expression la plus élevée et la plus vraie. »
YINGT-UNIÈHE ET DERNIÈRE LEÇON. 435
générale^ pour entrer dans la critique dès détails, et d*em* piéter sur Tobjet de nos recherches ultérieures.
Ma tâche de cette année est finie. Je m'étais proposé dé vous faire apprécier la valeur critique des nouvelles écoles qui combattent Tauthenticité de nos Evangiles. Je vous ai montré que malgré Tindépendance qu^elles affectent^ elles sont toutes asservies aux vaines philosophies qui se disputent Tempire de l'opinion. Je n'ai point nié la science incontestable qu'elles déploient ; mais j'ai établi qu'elles l'appliquent presque exclusivement à défendre les corollaires du déisme et du panthéisme, que vous avez mille fois raison de repousser au nom du bon sens^ de la morale et de la vraie philosophie. J'ai montré que les miracles étaient possibles. J'ai exposé les preuves intrinsèques et extrinsèques de l'authenticité des Evangiles. L'histoire, la numismatique, la géographie, ont apporté leur témoignage. Les païens, les hérétiques et les orthodoxes, ont fourni d'éclatantes confirmations. Enfin un simple aperçu sur les origines et le mode de composition des Evangiles vous ont montré la futilité des nouveaux moyens employés pour combattre l'authenticité de nos quatre Evangiles. Vous me rendrez cette justice. Messieurs, je n'ai point cherché, dans le cours de mes leçons, à passionner les débats. Pourquoi injurier des adversaires que l'on serait fier d'avoir conquis après les avoir persuadés ? Si j'ai fait preuve du calme de l'esprit, c'est que je sentais avec moi la force et la puissance souveraine de la raison. Fasse le ciel que les semences de vérité et de foi chré-
tienne que j'ai cherché à jeter dans Tesprit et le cœur de ceux qui ne croient pas encore et que j'ai voulu vivifier chez ceux qui ne croient pas assez, arrivent un jour à leur entier développement I Puissé-je enfin, au milieu des scandales présents de Tincrédulité, avoir servi la cause de Dieu, avoir consolé et. raffermi mes frères dans la foi à Notre- Seigneur Jésus-Christ et à son saint Evangile !
BclaîrdsBement fonrni par le doctenr Aberle sar le prétendu silence de Papias à l'égard de Tévangile de saint Jean.
On sait que les défenseurs de rauthenticité des livres du Nouveau Testament n'ont jusqu*ici cité aucun témoignage direct de Papias eu faveur de Tévangile de saint Jean. Il est vrai que cette lacune^ dans la série victorieuse des témoignages qu'ils apportent^ ne donnait lieu à aucune objection sérieuse. Les inductions tirées du silence d'un auteur^ surtout quand ce sileùce est expliqué par de bonnes raisons^ ne peuvent avoir le caractère d'une preuve même négative. En second lieu^ si Eusèbe ne rapporte aucune parole de Papias relative au quatrième évangile^ il nous offre du moins un témoignage formel de cet écrivain antique touchant la première épltre de saint Jean. Or^ tout le monde convient^ vu la similitude complète du langage et des idées de ces deux monuments, que si cette épltre est l'œuvre de saint Jean^ l'évangile doit lui appartenir aussi : Papias connaissait certainement Tune et l'autre.
Telle n'est point toutefois Topinion de la nouvelle critique. Selon M. Rœuss de Strasbourg , Tévêque d'Hiérapolis ne connaissait que les deux premiers évangiles ^ « Papias^ dit à son tour M. Renan y Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, Papias, qui avait recueilli avec passion les récits oraux d'Aristion et du prêtre Jean, ne dit pas un mot d'une vie de Jésus écrite par Jean. Si une telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire litté-r
^ kisU du Canon des Ecritures, 1863.
438 LES iVAMGILSS.
raire du siècle apostolique^ en eût sans aucun doute fait la remarque. »
Le silence d'Eusèbe s^explique par ce fait^ que jamais^ dans les trois premiers siècles^ le moindre doute ne s'était élevé sar Tauthenticité de Tévangile de saint Jean^ et que TAsie Mineure tout entière^ aussi bien que les Eglises de Palestine^ connaissait les circonstances de Torigine de cet évangile. Tout ce qu'Eusèbe pouvait tirer de Papias à ce sujet était superflu. Papias^ à son tour^ aurait pu se taire pour les mêmes raisons sur l*évangile de saint Jean ; il n'y aurait pas à s'étonner si ce collecteur de faits et d'anecdotes curieuses et inédites n'eût rien trouvé de neuf à prendre dans un manuel que tout le monde connaissait.
Mais est-il certain que Papias n'ait point parlé de Tévanglle selon saint Jean T Nous ne connaissons que quelques fragments mutilés de ce contemporain du dernier évangéliste. Parce que^ dans quelques pages échappées au naufrage du temps, il n'est pas question du quatrième évangile^ faut-il en conclure que Papias n'en ait pas fait mention dans le reste de son ouvragé ? Des doutes légitimes pouvaient être formulés à cet égard. On disait avec raison que.quelque palimpseste oublié, quelque précieuse découverte d'un manuscrit ignoré^ pourrait bien quelque jour donner un démenti aux critiques téméraires si prompts à affirmer le silence absolu de Papias à l'égard de l'évangile de saint Jean.
. Voici qu'un savant allemand, M. Âberle, professeur d'Ecriture sainte à Tubingue, se croit en mesure de fournir ce démenti désiré. Le lecteur verra que Testimable exégète n'émet pas ici une vaine hypothèse : il cite des faits et des .raisons dignes du plus sérieux examen. Nous allons le suivre dans Texposé des textes et dans ses raisonnements.
Les mines fécondes d'où l'on a extrait tant de textes décisife «n faveur de l'authenticité de nos saints Evangiles ne sont point épuisées. Tous les témoignages ne sont point arrachés aux secrètes archives du passé et étalés sur le pupitre du savant. On a souvent écarté provisoirement ou même rejeté
parmi les scories plus d*un grain d*or contenu dans les minerais. Il en a été ainsi d'un texte publié il y a déjà longtemps^ et qui n*a point été utilisé comme il le mérite^ parce qu'il a été produit sous la forme incorrecte que lui a donnée l'ignorance des copistes.
Un homme qui a bien mérité de TEglise dans le domaine des antiquités chrétiennes^ le cardinal Joseph M. Thomasius^ de Tordre desThéatins, mit au rang des travaux qu'il avait le plus à cœur celui de collationner les manuscrits de la Bible qu'il avait sous la main^ d'en dresser le catalogue détaillé^ sans omettre de mentionner les parties incomplètes et les citations marginales qu'il pouvait recueillir. Cet intéressant travail foi*me le premier volume de ses ouvrages édités par Yezzosi : il offre des documents importants pour l'histoire de la langue latine et pour Texégèse y et la science aurait dû en retirer plus de profit qu'elle n'a fait. On y rencontre çà et là des notices anciennes^ des renseignements précieux qui ne se trouvent que là et sont, sous 'divers rapports^ d'une valeur très-réelle pour l'interprétation des saintes Ecritures.
Aberle en a extrait une note sommaire relative à l'évangile de saint Jean, qui nous semble décisive dans la question de savoir si Papias a connu ou non cet évangile. Elle se trouve à la page 344 de l'ouvrage cité : Aberle n'y change rien, sinon la ponctuation , qui est l'œuvre discutable de Thomasius. Le codex appartenait à la reine de Suède. Voici la copie fournie par le savant professeur de Tubingue : .
Incivil argumentum secundum JohatmenL, Evangelium Johannis nianifestaium et datum est ecclesiis àb Johanne adhuc in corpore tùnstituto; sicut Papias nomine, HieropolitanuSy discipulus Joh/onnis tarus, in exotericis, id est in extremis, quinque libris retulit
Bescripsit Evangelium dictante Johanne recte.
Verum Martion kcereticus, cum ab eo fuisset improbatuSy eo quod tcntraria sentiebaty abjeçtus est a Johcmne,
Is vero scripta vel epistolas ad eum pertukrat a fratribus gui in -^(mto fuerunt.
La première question à se poser est celle de l'origine de ce
fragment. On Ta dit, Thomasius Ta trouvé dans un codex ayant appartenu à la reine de Suède : Codex reginœ Suetiœ. On le sait^ et Vezzosi a soin de le remarquer (Préf. p. 29), il existe à la bibliothèque du Vatican deux manuscrits des Evangiles qui proviennent du fonds de livres de la reine Christine de Suède, et qui portent cette inscription au catalogue : Alex. 10 et 14. Il est à croire que la note provient du n"" 14, lequel est ainsi noté : Ow» oîim fuisse dicitur S. Venceslai ducis Bohemiœ, Il fut apporté à Stockholm avec le butin de Prague à la fin de la guerre de trente ans. Les deux manuscrits sont, suivant Vezzosi, du ix« siècle. Alors même que ces manuscrits seraient moins anciens, cela importerait peu dans la question présente, car il est clair que ces manuscrits sont des copies et non des originaux ; on le voit par ces mots : în exotencts, id est extremis, qui ne peuvent être qu'une transcription évidemment défectueuse d'un texte original mal compris. C'est là un exemple de ces corrections maladroites que saint Jérôme signalait lorsqu'il disait : Scribunt quod non inveniunt, sed quod intelligunt^ et dum aliénas errores emendare nituntur, ostendunt sues. Personne ne nous contredira , je pense, quand nous dirons que le texte primitif portait : Sifrfhvuùç, en lettres latines exegeseos. Le copiste, qui ne comprenait pas, a écrit un mot qui lui était plus familier, exotericis, et il donne une nouvelle mesure de sa perspicacité en expliquant ce mot par in extremis. Quiconque s^est occupé de la critique des textes sait à quelles bévues conduit rignorance qui corrige un ouvrage. La collection de Thomasius en fournit des exemples nombreux. Pour n'en citer qu'un seul, un copiste transcrivant le Pater en texte grec substitue au mot li?tou<rtov le mot 6p.Gu<nov qu'il avait retenu de l'histoire des querelles des Ariens.
Si le passage que nous avons sous les yeux est une copie, il importe peu qu'elle soit du ix' siècle ou bien plus récente. C'est la traduction d'un texte originairement grec, et probablement la traduction originale a été mal copiée.
Une question plus importante est celle-ci : Quand Toriginal grec a-t-il été rédigé?
PREHIBR APPENPIGE. 441
Il e&t impossible de répondre à cette question avec certitude. Cependant si Ton fait attention à la popularité qu'obtinrent de si bonne heure les prologues de saint Jérôme^ qui furent partout substitués aux prologues anciens dans les manuscrits latins^ on donnera pour date à la notice trouvée par Thomasius au moins le y* siècle.
Toutefois cette question encore n'est que d'une importance secondaire pour le but que nous poursuivons. Ce fragment suppose que son auteur avait encore sous les yeux les livres de Papias. On sait que cet ouvrage a été conservé longtemps et n*a disparu que tard ^
Si maintenant nous considérons le fragment même de Thomasius^ il est clair que la première phrase suppose que Papias a parlé de l'évangile de saint Jean : elle se rapporte évidemment aux écrits de Papias. Quant au reste de la citation^ il se pourrait à la rigueur qu'elle fût puisée à des sources différentes. Il serait possible de séparer les diverses phrases et d'attribuer à chacune une autorité et une origine difTérentes. L'autorité de la première pourrait subsister indépendamment du sort des autres. Toutefois , nous sommes d'avis que la citation tout entière est inspirée par les écrits de Papias, qu'elle reproduit plus ou moins fidèlement. Nous en donnerons nos raisons. Mais, pour procéder avec méthode, nous allons discuter dans Tordre où elles se présentent chacune des quatre phrases du texte de Thomasius.
Voici la traduction de la première :
L'évangile de Jean a été publié et donné aux Eglises par saint Jean lui-même et de son vivant, comme l'écrivain nommé Papias, d'Hiérapolis, disciple chéri de Jean , le rapporte in exotericiSy id est in extremis quinque lihris.
Cette première phrase est claire, sauf les derniers mots : l'auteur inconnu affirme, d'après Papias d'Hiérapolis, disciple de Jean, que le quatrième évangile a été publié et distribué auj: Eglises pendant que l'Apôtre vivait encore. En disant que
' Voj.. Rouftb, leliq. «acr.j I, p. 5.
Uâ LB8 ÉVANGILES.
Touvrage de Papias était composé de cinq livres^ le inêine auteur est parfaitement dans le vrai. L*écrit de Papias : xuptaxûv XfTfim mrrfticn était en effet divisé en cinq livres^ ainsi que Tatteste saint Irénée [adv. hœres.y y y 23^ 4). Cette circonstance ne permet pas de douter que le mot exoterids, mal expliqué par extremis, doit être rétabli par exegeseos.
On peut se demander encore si le mot quinque ne doit pas être corrigé. Il ne parait pas invraisemblable que le copiste ait pris ici le nombre ordinal V^ quinto, pour le nombre cardinal quinque. Il faudrait peut-être lire : au cinquième livre. Toutefois quinque donne encore un bon sens^ et Papias a pu parler plusieurs fois de saint Jean dans les cinq livres qui composent son ouvrage. Il faudrait avoir sous les yeux l'ouvrage de Papias pour décider quelle est ici la meilleure version. Heureusement la chose est de médiocre importance. Que Papias ait parlé à plusieurs reprises ou non de Tévangile de saint Jean^ le fait n'intéresse guère : Tessentiel est que cet écrivain Tait mentionné au moins une fois. Or^ le texte de Thomasius Taffirme de la manière la plus claire.
Nous passons à la seconde phrase de ce document précieux. « Papias écrivit exactement Tévangile que lui dicta saint Jean. » Descripsit vero Evangelium dictante Johanne recte.
Le verbe dêscri-çsit a évidemment pour sujet Tafias y et il faut en conclure que le disciple contribua pour sa part à la rédaction du quatrième évangile.
Cette affirmation étonne au premier moment; mais un autre monument des âges passés vient à son appui.
On sait que le Père Cordier a publié un ouvrage ayant pour titre : Caiena Patrum Grœcorum in sanetum Johannem, Or^ nous y trouvons le prologue d'un auteur^ anonyme aussi^ où se trouve le passage grec suivant :
mw «pnpaXtou auToO '^tvofMvou, uç iro^t^cdoav (sic) i%|«>îv ixt ^Eptivaîoc xtd Eitai^tioç (sic) xat àXXoi iriorol xarà ^to^oxi^v ^"j^ovôrtc trropuMl, mit*ixtivcu xAtpoû aiptatttv àvfli^tioûv ^tivûv, (iirai^'ptuot (sic) to tàft^f'^vv ^ inuTOÛ (Mi0nT^ Ilflciria Eù^iût» (sic) t» IipcitàXt'npy irp^c àv««rX«fiMtv
T«v iFfo oÔTou xxipu^ocvTttv Tov >^w Toïç àvà irôffocv Tnv oôcoufuvYiv Wvtatv.
« Lorsque le dernier de ces évangélistes^ Jean, appelé le fils du tonnerre 9 devint tout à fait vieux, il s'éleva de cruelles hérésies, et d'après ce que nouç ont raconté Irénée, Eusèbe et d'autres historiens fidèles appuyés sur la tradition, Jean dicta son évangile à sou disciple Papias, d'Hiérapolis, homme de sainte vie (iù^iOT«), afin de compléter les discours de ceux qui avaient prêché avant lui aux nations de toute la terre. »
Le texte grec, lui aussi, est défectueux; il a besoin d'être corrigé , ainsi que nous Tavons noté en le transcrivant. Ainsi JSùpbUTtt est évidemment pour tùPioTu. Le copiste a changé To en tt, comme il lui est arrivé dans le mot «opi^oaav. Le qualificatif ti^toToc est un mot bien connu dans le grec des derniers temps (Yoy. Dio. Cass., 52, 39), et il est bien traduit par les mots latins bmœ conversatûmis. Cette correction forcée dissipe la difiiculté dont parle Routh (1. G,p. 23), celle d'expliquer cuPic^<», ce qu'il prenait pour un surnom de Papias.
D'après ce témoignage, il est clair que saint Jean dicta son évangile à Papias. La seconde citation s'accorde avec la première, et si, pris séparément, ces textes peuvent laisser des doutes sur le sens qu'ils expriment, ils s'éclairent par leur rapprochement.
Le fragment de Thomasius va plus loin que celui du P. Cordier : tandis que ce dernier afiirme seulement que Jean a dicté à Papias son évangile, le premier ajoute que Papias a bien écrit : rectfi descripsit, ce qui exprime l'idée de xaTocTpaçtw ip6ûc. Le professeur Aberie pense qu'il faut attacher à ces mots un autre sens que celui de la reproduction fidèle des discours de Jean : il croit qu'il s'agit ici de la forme grammaticale. Papias aurait, selon le docte exégète, écrit correctement ce que saint Jean lui dictait dans un grec moins pur. Papias, dit-il, en recevant la dictée de Jean, n'aurait pas toujours conservé l'expression quelquefois incorrecte du Palestinien, mais il l'aurait traduite en grec irréprochable et suivant les règles de la grammaire. Dans ce cas, le rôle de Papias, en écrivant Tévangile, serait à quelque égard sembable & celui. d'un notaire qui
AU LES ÉVANGILBS.
traduit la pensée d'un client dans le style usuel des actes.
Cette opinion, continue Âberle, peut paraître hardie et peutêtre téméraire au premier moment, mais elle ofirirait le moyen de résoudre un problème qui s'est, j'imagine, souvent posé devant Tesprildu lecteur intelligent du Nouveau Testament.
Le langage de Tévangile de saint Jean offre , plus que tout autre écrit du Nouveau Testament , Y Apocalypse seul excepté, l'empreinte de la pensée sémitique, à ce point qu*il est difficile de croire que son auteur ait pensé en grec : et cependant, par un contraste singulier, le quatrième évangile, ainsi que les anciens Tout eux-mêmes remarqué, offre le phénomène d^une pureté grammaticale et lexicographique qu'on ne retrouve point dans les autres auteurs sacrés. On se persuade involontairement qu*un grec a corrigé le style du sémite. Sans doute il serait absolument possible que l'auteur, en s^appliquant à exprimer sa pensée conformément aux règles du langage grec, ait réussi à éviter les incorrections. « C'est un fait d'expérience que des Français ou des Italiens, quand ils écrivent dans notre langue allemande, dit Hefele, observent quelquefois plus scrupuleusement les règles que nous ne le faisons nous-mêmes. » Mais cette explication supposerait un fait invraisemblable ; il n'est pas à croire que Jean ait fait des études de langue grecque à la façon d'un écolier : il avait mieux à faire. On se figure difficilement TApôtre la grammaire à la main, et l'histoire nous^le montre dans d'autres conditions.
On né manquera point d'observer que la connaissance du grec et des autres langues a été communiquée sumaturellement aux Apôtres ; ce miracle est connu sous le nom de don des langues et formellement mentionné dans le Nouveau Testament. On ne peut nier en effet que Dieu n'ait doué les premiers prédicateurs de l'Evangile d'une facilité merveilleuse de communication avec des populations dont ils ignoraient plus ou moins complètement le langage. Et si l'on se demande comment il se fait que des pêcheurs qui ne connais^ient que l'idiome de leur pays aient pu si facilement se faire entendre à des hommes de toutes nations, il faut conveâir qu'il y a là
PIUniIER APPENDICE. 445
une assistance extraordinaire de Dieu. Toutefois les commentateurs sont loin d*ôtre d^'accord sur ce qu'il faut entendre par le don des langues. Saint Pierre^ en sortant du cénacle^ put miraculeusement se faire comprendra de milliers d*hommes qui ne se comprenaient pas entre eux. Mais^ disent certains commentateurs^ toutes les langues sémitiques ont quelques rapports entre elles. Saint Pierre se répétait souvent^ il jetait à travers son discours les mots latins et grecs qu'il pouvait counallre. En tout cas il s'aidait de gestes expressifs et d'une action véhémente^ ainsi que l'indiquent ces paroles autrement inexpliquables : Ces hommes sont ivres. Ces observations^ faites par des auteurs protestants^ nous semblent beaucoup trop réduire les limites dans lesquelles était renfermé le don des langues. Biais d'autre part plusieurs catholiques les ont peut-être trop étendues.
Quoi qu'il en soit, Thypothèse que nous émettons ici, dit Aberle, n'est point invraisemblable en elle-même ; il n'y a aucun motif pour rejeter le fait en tant qu'affirmé par Papias luimême.
Nous avouons que nous serions arrêtés par Eusèbe si nous étions obligés de le croire sur parole, lorsque , par suite d'un mauvais raisonnement, il affirme que Papias n'a point été l'auditeur immédiat de l'apôtre saint Jean. Mais cette allégation n'est point un fait historique emprunté à la tradition ; c'est une conclusion qu'il tire de la préface de l'ouvrage de Papias. Cette induction ne peut l'emporter sur le témoignage positif de saint Irénée (fiontra hcereseSy lib. v, cap. xxiii, 4). Ce Père de l'Eglise appelle expressément Papias non pas du nom vague de disciple de Jean, mais de celui d'Axou<rn); , auditeur de l'Apôtre , expression qui ne peut s'appliquer qu'à un disciple immédiat. Irénée était parfaitement informé à cet égard, car il avait été disciple de Polycarpe, et Papias était l'ami dé Tillustre martyr. L'affirmation de M. Renan, d'après laquelle Papias n'aurait été que le disciple des disciples des Apôtres, n'a aucun fondement. Eusèbe se garde bien lui-même de parler de la sorte^et Papias désigne positivement Aristion et le prêtre Jean
comme disciples de Jésus-Christ, formés à la môme école que les Apôtres eux-mêmes. Eusèbe veut seulement iusinuer que le maître de Papias était d'une dignité inférieure à celle des Apôtres, instruits par le Maître lui-même. Les circonstances étant telles, Taffirmation d'Eusèbe manque d'autorité; elle repose sur un faux raisonnement. Voici les paroles de Papias qui servent de prémisses à Targumentalion d'Eusèbe : « Je m'empresserai, dit-il, de mettre en ordre et de vous expliquer tout ce que j'ai si bien appris des anciens et tout ce que je me rappelle si parfaitement , à l'appui de la vérité de leur témoignage. Je ne prenais point plaisir, comme tant d'autres, à la société des grands discoureurs, mais à celle des maîtres de la vérité. Je ne me plaisais point avec ceux qui reproduisaient des discours étrangers, mais avec ceux qui répétaient fidèlement les paroles du Seigneur, puisées à la source même de la vérité. Si quelqu'un de ceux qui étaient avec les anciens se présentait à moi, je m'informais de lui des discours qu'ils avaient tenus : Que disait André, qiie disaient Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu ? Que disaient les autres disciples du Seigneur, Aristion, le prêtre Jean et le reste des disciples? Car je comprenais bien que je retirais moins de profit des livres que de la parole vivante qui reste ineffaçable dans la mémoire. »
Eusèbe conclut de ces paroles que Papias n'était point avec André et Philippe dans les mêmes rapports qu'avec Aristion et le prêtre Jean. Il aurait été l'auditeur de ceux-ci, il n'aurait connu ceux-là que par l'intermédiaire de leurs disciples. On voit de suite que rien ne l'autorise à une pareille supposition. Papias met les uns et les autres, c'est-à-dire tous les anciens , dans les mêmes conditions touchant renseignement qu'ils ont reçu immédiatement de Jésus. Si Papias disait : Je n'ai entendu ni André, ni Pierre, on pourrait conclure qu'il n'a point entendu non plus Aristion et le prêtre Jean. En faisant remarquer que le nom Jean est répété deux fois, «t que Papias a connu à la fois l'apôtre et le disciple, il ne prouve rien contre nous. Parce qu'il y a eu deux disciples du Seigneur
appelés Jean^ il n'en faut point conclure que Paplas n^en a connu qu'un. Le raisonnement d'Eusèbe n*est pas logique^ et c'est ainsi qu'il a été considéré par Tantiquité chrétienne. Saint Jérôme^ qui s'appuie si souvent sur l'autorité d'Eusèbe^ appelle Papias^ dans sa lettre soixante-quinzième à Théodore^ un disciple de révangéliste Jean. Il y a plus; Eusèbe lui-même^ dans sa chronique^ appelle à la fois Papias et Polycarpe des audi^ teurs de l'Apôtre. Enfm^ comme Yallarsi le remarque au chapitre XVIII, à piX)pos du livre de viris illustribus, de saint Jérôme, les auteurs des martyrologes et tous les autres écrivains ecclésiastiques s'accordent en ce point.
Mais comment Papias s'informe-t-il avec tant de soin de ce que disait Tapôtre saint Jean, s'il l'avait lui-même particulièrement connu î Un disciple n'a pas besoin de se renseigner auprès d'un autre sur la doctrine de son maître. —Je réponds à cette objection, que même, d'après Eusèbe, Papias avait fréquenté Aristion, et cependant Tévêque d'Hiérapolis s'informe aussi bien des discours d'Aristion que de ceux de l'apôtre Jean. Peut-être, au moment où Papias a écrit la première partie de son livre , n'avait-il pas encore eu avec saint Jean et avec Aristion les rapports intimes qu'il eut plus tard. Peutêtre aussi récherchai t-il des faits et des paroles à ajouter à ce qu'il avait lui-même recueilli.
Il est donc évident que l'afifirmation d'Eusèbe ne peut avoir aucune autorité en présence des faits énoncés dans le fragment de Thomasius; et la question qui reste à éclaircir est de savoir comment l'évêque de Césarée a été conduit à embrasser une opinion si contraire à la tradition.
Il est facile d'expliquer le fait. Eusèbe s'est montré plus d'une fois infidèle à l'orthodoxie traditionnelle : c'était un homme de parti ; et la modération habile dont il usa était souvent un voile qui recouvrait une passion. Or, il est un livre du Nouveau Testament contre lequel Eusèbe nourrissait une vive antipathie , nous voulons dire V Apocalypse : c'était un grand embarras qu'il rencontrait dans sa voie de théologien et de courtisan. Volontiers il eût rejeté VApocalypse du canon
des saintes Ecritures. Le mauvais vouloir d'Eusèbe contre ce livre perce partout; et il est presque comique de voir comment, dans son Histoire ecclésiastique (m, 25), il range, en se servant de la formule « «pavtirj , V Apocalypse de saint Jean , et parmi les livres authentiques et parmi les livres apocryphes. Toutefois, Eusèbe ne se prononce nulle part formellement contre Tauthenticité de ce livre sacré. Il n'osait risquer cette fausse affirmation contre la tradition ; mais il est manifeste qu'en citant dans son Histoire ecclésiastique (vu, 25) les longs extraits de Deuys d'Alexandrie contre le chiliasle Népos, il emploie la parole d*un autre pour exprimer ses propres opinions. Les objections faites contre V Apocalypse par Denys sont connues de tout le monde. Elles montrent de quels procédés faciles on usait dans l'antiquité chrétienne, quand il s'agissait de la critique interne d'un livre ; mais en même temps elles révèlent rimpuissance des efforts tentés dans cette voie. On savait toutefois aussi bien qu'aujourd'hui que le témoignage positif d'un ami familier de saint Jean, en faveur de l'Apocalypse, suffisait pour renverser l'échafaudage artificiel d'arguments construits par la dialectique alexandrine : c'est là ce qui explique la prudence cauteleuse d'Eusèbe et son silence à l'égard, de Papias.
Il importe aussi de faire observer que ce n'est point par hasard et sans intention que l'évêque de Césarée a passé sous silence les témoignages de Papias en faveur de VApocalypse, bien que nous sachions par André de Cappadoce et par Aréthas que son livre en contenait plusieurs. On conçoit que, même dans l'hypothèse d'Eusèbe, d'après laquelle Papias n'aurait pas été l'auditeur de Jean, le témoignage de l'évêque d'Hiérapolis était d'un grand poids dans la discussion engagée sur l'authenticité de VApocalypse. Eusèbe voulait taire la parole d'un témoin qui eût arrêté court l'opinion défavorable à r^ipocalypse et patronée par lui. C'est par le même motif qu'il a cherché à rabaisser Papias en niant la part qui revient à l'évoque d'Hiérapolis à la rédaction de l'évangile saint Jean.
Le motif principal allégué par Denys, pour soutenir que Y Apocalypse n'est pas de saint Jean^ c'est que le style de cette
œuvre diffère de celui de Tévangile du même Apôtre. Il oppose la correction du style du quatrième évangile au langage plein de solécismes de l'Apocalypse, On sait que ce n'est point là pour nous une difficulté. C'est en vain que la critique moderne, par une manœuvre contraire, cherche, à l'aide de cette différence incontestable, à nier raulhenticité de l'Evangile : le secrétaire de saint Jean a changé *. Voilà tout ce qu'on en peut conclure ; et notre fragment, ainsi que^nos explications, sont justifiés. Si la pureté du style de Tévangile s'explique par le concours de Papias, l'incorrection de ï Apocalypse n'est plus une difficulté. Eusébe Ta compris et il a tu la part que l'évoque d'Hiérapolis a prise dans la rédaction du quatrième évangile.
Eusèbe devait faire un pas de plus. Bien que la persécution de Dioclétien eût sans doute rendu rare le livre de Papias, Tauteur de VEistoire de VEglise savait que l'ouvrage , traduit en latin, serait encore là pour Taccuser. Voilà pourquoi Eusèbe s'est appliqué à en amoindrir l'autorité et à rabaisser révêque d'Hiérapolis. Qu'on lise le chapitre consacré à Papias dans VEistoire ecclésiastique, et l'on se convaincra de toute l'injustice d'Eusèbe à l'égard de Papias. Quoique la passion paraisse déjà dans la fausse argumentation d'après laquelle l'auteur induit sans raison des paroles de Papias que celui-ci n'a point été auditeur de Jean, l'animosité devient plus apparente et passe toute mesure quand l'écrivain appelle un trèspauvre esprit, (Tcpo^ça p.ixpoç Tov voûv, celui que Tinterpolateur d'Eusèbe a appelé un homme fort savant en toute chose, et très^ instruit des saintes Ecritures, celui que toute l'antiquité chrétienne a vénéré (Hier., ep. 71 ad Lucinium) et qu'Irénée a entouré de la plus haute estime. Un tel langage est celui de la passion et de l'inimitié ; ce n'est pas celui de l'histoire.
Au reste ce n'est pas une seule fois qu'Eusèbe s'est montré injuste envers Papias. Le courtisan de Constantin, dans plus
* Dom Calmet admet que la pureté de style du quatrième Evangile peut s'expliquer par rintervention d'un secrétaire grec dont se serait servi saint Jean. L'Apôtre aurait rédigé seul V Apocalypse (Voy. D. Calmet, préf. aux comm. de révang. S. Jean).
d'une occasion, n'a pas rendu justice à la vérité. Mais il serait hors de propos d'insister davantage.
Les mauvaises dispositions de Denys à Tégard de l'Apocalypse avaient pour cause les agitations des Chiliastes de la dernière époque, et Fopiniâtreté qu'ils mettaient à retrancher leurs erreurs derrière VA'pocalypse ; mais Tanimosité d'Eusèhe tenait à d'autres motifs. 11 se pourrait qu'elle provint du désir de complaire au néophyte couronné.
Si l'on se place au milieu des préoccupations de cette époque, on comprendra que V Apocalypse était pour les chrétiens d'alors un sujet d'embarras. La plupart des prophéties de ce livre se rapportent à la chute de l'Empire romain, qui, au siècle de Constantin, commençait à se convertir. Quiconque croyait à l'inspiration de V Apocalypse , était obligé par là même à regarder comme imminente la grande révolution qui allait emporter l'empire. Une telle perspective ne pouvait être agréée dans les cercles officiels , et notamment à la cour. Les païens, de leur côté, voulaient toujours croire à l'éternité du peuple romain, à laquelle ils avaient élevé des autels ; et il n'était pas prudent de leur présenter la religion chrétienne avec ses som- ; bres prédictions. Dans ces circonstances il ne faut point s'étonner qu'un homme du caractère d'Eusèbe s'appliquât à écarter la difficulté aux dépens de V Apocalypse qu'il sacrifiait. Un homme de son caractère n'était pas scrupuleux sur le choix des moyens *.
Nous passons à la troisième phrase.
« L'hérétique Marcion, après avoir été censuré par lui à cause de ses opinions hétérodoxes, fut rejeté par Jean. »
Vemm Martion hœreticuSy cum ah eo fuisset improhatus , eo quod contraria sentiebaty abjectus est a Johanne,
La première impression produite par cette partie du texte de Thomasius est complètement défavorable à l'opinion que nous avons soutenue jusqu'à ce moment. Nous sommes en présence d'un grossier anachronisme. Marcion n'était pas le contempo-
' Si Eusèbe s'est montré , comme nous le pensons , injuste envers Papias, Âberle, à son tour, ne se montre-t-il point ici trop sévère à l'égard d'Eusèbe?
rain de saint Jean ; et Papias , selon toute vraisemblance, était déjà mort lorsque rhérétîque cité commençait sa carrière.
Mais on est bientôt amené à se demander si , comme il est arrivé déjà pour le mot exotericis de la première phrase, le mot Martion n'est point une fausse correction du copiste. Tout confirme cette hypothèse. Ecartons un moment le nom de Martion, et il nous reste un fait véritable, à savoir, celui d'une excommunication portée par saint Jean contre un hérétique. Saint Irénée en fait le récit (adv. haeres., liv. m, chap. m, 4), qu'il tient de Polycarpe. L'hérétique excommunié n'est pas Marcion, mais Cérinthe (liv. m, ch. m, 1), et c'est précisément contre ce dernier que saint Jean a voulu écrire son évangile. Il nous semble donc permis de conjecturer qu'à la place du mot Martion il faut lire Mennthas ou Cerinthus, car le nom a été écrit de ces deux manières.
Voici les motifs sur lesquels nous nous appuyons : L'hérésie de Cérinthe ou de Mérinthe n'a duré qu'un instant ; celle de Marcion, au contraire, s'est maintenue longtemps, et à l'époque d'Epiphane elle était encore très-répandue dans l'Eglise latine. Le nom de Marcion est resté gravé dans les mémoires. Ce souvenir profond a pu devenir pour le copiste ignorant une tentation de changer le mot inconnu de Mérinthe dans celui de Marcion. Ajoutons que l'hérétique dont il est question dans le fragment de Thomasius sera bientôt noté comme venant de la province du Pont. Or, l'hérétique du Pont par excellence est Marcion. Enfin, et cela paraît décisif, Philastère, le grand historien des hérésies pour l'Eglise latine, clôt le chapitre qu'il a consacré à Marcion par les mots suivants : Qui devictus atque fugatus a beato Johanne evangelista et a presbyteris de civitate Ephesi Uornce hanc hœresim seminabat. La grande considération dont jouissait le livre de Philastcre en Occident, avait fait adopter généralement dans les écoles la fausse opinion qui supposait une lutte entre Marcion et saint Jean en personne ,• et un copiste pouvait s'imaginer de la meilleure foi du monde qu'il corrigeait une faute en substituant le nom de Marcion à celui de Cérinthe ou de Mérinthe.
Maintenant, si la véritable version est Mérinthe ou Cérinthe,ï\ n'y a plus de raison de supposer que le fragment de Thonaasius dérive d'une autre source que le livre de Papias; et il faut dire que cet écrivain , après avoir rapporté en détail les circonstances de la rédaction des premiers évangiles, ne changea point de manière à l'égard de celui de saint Jean. Il ne pouvait omettre de dire que Terreur de Cérinthe avait été un des motifs qui avaient déterminé TApôtre à composer le quatrième évangile.
Voici enfin la quatrième phrase du texte de Thomasius :
11 (Cérinthe) lui apportait des lettres ou des écrits de la part des frères habitant le Pont.
Is vero scripta vel epistolas ad eum pertulerat a fratribus qui in Ponto fuerant.
Cette phrase n'offre aucune difficulté pour le critique ; elle a toutefois besoin d'éclaircissement.
On se demande d'abord si Cérinthe a vécu et entretenu des relations dans la province du Pont. Le fait est très-probable. Alors môme que nous n'aurions aucun témoignage positif à cet égard, on ne pourrait le contester. Car, d'après le récit de Polycarpe (Iren., cont. haeres., liv. m, chap. m, 4), Cérinthe est allé à Ephèse ; et d'après Epiphane (haer. xxviii), il a parcouru l'Asie. Or, la province ou la diocèse d'Asie était assez voisine du Pont pour qu'il paraisse très-vraisemblable que Cérinthe ait visité l'importante Eglise qui y florissait.
Mais que faut-il comprendre par les mots scripta, epistolœ, par ces écrits, ces épitres que Cérinthe apporta à saint Jean de la part des chrétiens et des frères du Pont?
On pourrait supposer qu'il s'agit ici de ce qu'on appelait alors litterœ commendatitiœ, et, en rapprochant la quatrième phrase de la troisième, admettre que saint Jean ait, malgré ces lettres de recommandation, chassé Cérinthe de sa présence. Mais cette explication laisse dans l'ombre l'expression scripta, qui indique des écrits plus volumineux que de simples lettres commendatices. Ne pourrait-on pas supposer que Cérinthe apportait aussi du Pont des. documents qui se rapportaient à la
composition du quatrième évangile ? C'est là une simple hypothèse que le lecteur peut admettre ou rejeter sans inconvénient. Mais celui qui l'admet peut demander quels étaient les rapports de ces écrits avec le quatrième évangile. Voilà ce que le fragment ne dit point ; il est cependant possible, à l'aide de certaines données, de le présumer avec quelque vraisemblance.
Nous avons, dans une dissertation sur le but de l'évangile saint Jean (Quart, schrift. 1861, p. 37), fourni la preuve que cet évangile avait été écrit à l'occasion des agitations des Juifs, qui, après la destruction de Jérusalem, cherchaient à coaliser leurs forces pour raffermir le judaïsme transformé par eux en rabbinisme. Nous avons constaté (p. 60) que cette agitation n'était pas renfermée dans les limites de la Palestine, mais qu'elle s'étendait à toutes les synagogues dispersées dans l'Empire romain , et qu'en particulier elle était très-sensible en Asie Mineure. 11 importe aujourd'hui de développer et d'éclairer ce que nous avons dit.
Il existait dans TAsie Mineure deux provinces qui servaient de centre à l'activité juive : la Galalie et le Pont. Les Juifs du Pont, en particulier, entretenaient des rapports politiques avec la Palestine (Voy. Josèphe, Ant. xix, 8, 1). Tacite nous montre (Hist. 3, 46) que lorsque la Palestine se soulevait, le Pont s'agitait aussi. Après la ruine de Jérusalem , les Romains avaient à combattre en môme temps la révolte des Juifs dans le Pont et sur les bords du Jourdain. Lorsque Barchoba souleva une partie de la Palestine, il est probable qu'il entretenait des relations avec les Juifs d'Asie Mineure. Le rabbi Akiba n'habitait pas vraisemblablement la Cilicie, comme Graetz et Jost le prétendent : il est à croire qu*il habitait la ville Pontique de Zéphyrium. Alors même que ces conjectures ne Seraient point admises, nous produirions une autre preuve de la fermentation des esprits au nord de l'Asie. Cette preuve consiste dans la haine profonde dont les Juifs furent l'objet dans ces contrées ; une telle aversion devait avoir son point de départ dans les intrigues el les agitations de ce peuple mécontent. 11 est impossible de ne pas reconnaître que labaitie
contre les Juifs se reflète dans la base psychologique du système de Marcion. Une opposition si radicale au judaïsme n'est point née des spéculations d'un rêveur dans un cabinet d*étude. N'aurions-nous pour nous que le témoignage de l'hérésie de Marcion, il sullirait à nous prouver l'impopularité des Juifs du Pont, dont les sourdes menées blessaient au plus haut point tous ceux qui vivaient auprès d'eux.
Ce fait irréfutable nous fait comprendre la position des chrétiens en face de l'agitation juive, et-les pièges qu'on leur tendait. Le judaïsme cherchait là, plus qu'ailleurs, à absorber le christianisme. Ne peut-on pas supposer que la grande chute dont parle saint Jean dans sa première lettre (ii, 18) se rapportait aux apostasies foinentées au milieu de leurs compatriotes par des Juifs du Pont? Ils remuaient une corde toujours sensible du cœur humain, à savoir la haine contre les oppresseurs de la nationalité. 11 est à croire que beaucoup de chrétiens, juifs de nation, placèrent leur religion au-dessous du sentiment national, et qu'ils se tournèrent du côté de ceux qui donnaient satisfaction à leurs passions politiques. Les chefs des Ëbionites et des Docètes inventèrent des systèmes à l'usage des transfuges qui passaient du christianisme au judaïsme. C'était une conciliation hypocrite qui, tout en niant la divinité de la personne de Jésus-Christ, faisait néanmoins des concessions importantes au sentiment chrétien. Cérinthe était l'un des hérésiarques de ce genre. 11 était juif; son système était conçu de manière à ne pas blesser les dogmes du rabbinisme. Les docteurs juifs admettaient à celte époque que le monde avait été créé par une puissance subalterne : A virtute quadam valde separata et distante ah ea principalitate quœest super universa (Iren., lib. I, cap. XXVI, 1). Ou trouve dans le Talmud des traces de cette croyance *. Voici comment et en quel point Cérinthe différait des rabbins de son temps. Non-seulement il plaçait le Christ au-dessus de tous les autres hommes, à cause de sa sagesse et de sa vertu , mais encore il lui reconnaissait le don des
* Graetz, Goosiicismus and Judentham, p. 43.
miracles. Le Christ était descendu sur Jésus au moment de son baptême, et il était resté en lui jusqu'à sa mort. Cotte conception était inconnue au rabbinisme, mais elle ne le contredisait pas absolument; car la croyance d'un Christ purement idéal, dont la vertu avait été sensible dans divers personnages, n'était point étrangère au judaïsme avant la destruction de Jérusalem *. La question entre Cérinthe et les Juifs se réduisait donc à savoir si Jésus-Christ avait été justement ou non condamné à mort. L'injustice de la condamnation pouvait à la rigueur être admise des Juifs, qui avaient souvent méconnu leurs prophètes. D'un autre côté, les chrétiens mal instruits pouvaient aisément se méprendre sur la gravité des erreurs de Cérinthe. Il ne leur conseillait pas de nier que Jésus fût le Messie, et il leur permettait de regarder ses enseignements comme divins.
Le système de Cérinthe était plus propre qu'aucune autre hérésie à réunir ensemble les chrétiens et les Juifs, et à faire tomber les premiers dans un piège habilement ménagé. L'influence de Cérinthe dans le Pont consistait donc principalement à faire de la propagande juive aux dépens du christianisme.
Cet exposé de la situation met sur la voie de ce qu'il faut entendre par les mots : Scripta vel epistolœ, qu'il s'agit d'interpréter, et nous permet de comprendre les rapports de ces écrits avec la rédaction du quatrième évangile.
Les idées de Cérinthe devaient trouver de l'opposition ; elles donnèrent lieu à de nombreux débats. Quel arbitre pouvait être pi us naturellement indiqué que l'apôtre saint Jean ? Les chrétiens en appelèrent peut-être à son jugement. Le moyen de l'appel devait être une correspondance épistolaire. Ces écrits renfermaient l'exposition des questions dont on demandait la solution. Rien d'étonnant à ce que Cérinthe ait été le porteur de cette correspondance; il se chargeait d'autant plus volontiers de ce rôle qu'il espérait amener l'Apôtre à son sentiment dans les con-
* Otio, Dîe geschichUicben VerlaUmsse der Pastonlbriefe, p. i20, *
versations qu'il aurait avec lui. Saint Jean était juif de naissance; comme saint Paul; il avait pris sa part des douleurs de son peuple , et dans son évangile il n'a point voulu parler de la ruine de Jérusalem.
De tout ce que nous venons de dire, il résulte que la quatrième phrase du fragment de Thomasius ne renferme rien que Papias n'ait pu écrire. Nous devons y voir un renseignement précieux ajouté à ceux que nous possédions déjà sur l'origine du quatrième évangile. Le fragment de Muratori et les paroles de saint Jérôme nous avaient appris qu'il avait été composée la demande des évêques de l'Asie ; Papias nous fait connaître les raisons qui avaient déterminé la prière desévéques adressée à saint Jean.
En terminant cette dissertation, qu'il nous soit permis d'insister sur une remarque que nous avons déjà faite. Nous reconnaissons que la correction de la troisième phrase, d'après laquelle il faut lire Cérinthe au lieu de Marcion, doit donner lieu à plus d'une objection. Nous ne sommes point partisans des procédés violents de celle critique qui efface ce qui déplaît pour substituer ce qui agrée, et il a fallu des motifs graves pour nous y résoudre. Mais supposé que toutes les corrections proposées ne soient point admises, le fragment de Thoinasius ne perd pas pour cela sa principale valeur. Le renseignement fourni par la première phrase demeure tout entier ; le second, confirmé par le prologue du P. Cordier, remonte incontestablement à une haute antiquité, alors même qu'il n'émanerait pas de Papias. Quant à la troisième^ et à la quatrième phrase, on peut, si l'on veut, admettre qu'elles proviennent de différentes sources et d'additions successives; dans ce cas, le fragment de Thomasius ressemblerait au prologue du P. Cordier. L'auteur s'est approprié l'hypothèse d'Eusèbe, d'après laquelle le quatrième évangile a été écrit pour compléter les trois premiers, ce qui ne l'empêche pas toutefois de dire aussitôt après que Jean a dicté son évangile à Papias. L'auteur ne se doutait certainement pas des inductions défavorables qu'on tirerait un jour de sa phrase contre celui qu'on a appelé le Père de VHistoire 4e VEglise.
DECXiÈHE APPE^DTCE. 457
Sur IMnspiration des saintes Ecritures.
A côté de la question d'authenticité des divers livres qui composent la Bible, se place celle de Vinspiration des écrivains sacrés; et c'est principalement contre Vinspiration des saintes' Ecritures que sont dirigées aujourd'hui les attaques du rationalisme. Nous voudrions fournir quelques éclaircissements sur cette difficile matière.
Autant il est facile au chrétien de se convaincre de l'existence et de la vérité du fait de l'inspiration, autant il est difficile d'en préciser la nature et d'en fixer les limites. Dans une question sur laquelle les théologiens discutent et que l'Eglise n'a point décidée, on est exposé à renfermer l'inspiration dans des limites trop étroites, ou bien à l'étendre trop loin. Nous empruntons ce que nous allons dire aux théologiens autorisés, en particulier au Père Patrizzi, savant jésuite et professeur du collège romain. Nous laisserons ensuite Richard Simon exposer l'histoire des discussions auxquelles a donné lieu, presque de son temps, la question de l'inspiration. Nous ne citons toutefois ses paroles qu'à titre de documents et nous sommes trop convaincu de la justesse des critiques que Bossuet a dirigées contre lui pour lui accorder de l'autorité comme théologien. Seulement il fournit des renseignements historiques qu'il nous a paru bon de faire connaître. Enfin nous reproduirons les termes dans lesquels Holden exprime une opinion fameuse dans l'école, mais peu suivie, bien qu'elle n'ait jamais été condamnée par l'Eglise. Bergier et le P. Matignon résumeront la question et formuleront le sentiment qui nous semblerait le plus probable si nous étions décidés à en embrasser un.
Deux choses nous paraissent, dans le moment présent, d'une importance extrême : 1<» Maintenir le fait de l'inspiration biblique; 2° n'en point exagérer l'étendue.
Les preuves de l'inspiration sont : la tradition juive et la tradition chrétienne, les décisions de FEglise, le témoignage * que l'Ecriture se rend à elle-même, et le caractère intrinsèque de la Bible.
Il est inutile de reproduire ici la preuve de la double tradition, juive et chrétienne; les textes sur lesquels elle s'appuie sont dans tous les manuels de théologie. On n'a guère entrepris sérieusement de nier cette tradition, que le concile de Trente a sanctionnée dans sa quatrième session.
Le concile de Trente , il est vrai , en affirmant le caractère divin de la Bible, ne s'est point servi du mot inspiré^ et il s'est contenté du mot sacré. Mais tous les théologiens catholiques, en expliquant ce mol, ont compris qu'il renfermait l'idée d'twspiration. Voici les paroles du concile de Trente. Après avoir dressé le canon des saintes Ecritures, il ajoute ; « Que si quelqu'un ne reçoit pas pour sacrés et canoniques tous ces livres entiers avec ce qu'ils contiennent..., qu'il soit anathème! »
Pour me contenter d'un seul texte, décisif dans la matière, et montrer le témoignage que l'Ecriture se rend à elle-même, sous le rapport qui nous occupe, je citerai cette parole de saint Paul : Omnis scriptura divinitus inspirata utilis est ad docendum, etc, Ilaaix 'ypacpYi ôeouvÊuaTOç xaX àœéXipuoç irpoç ^i^aoïcoiXiav *. L'apôtre
saint Paul avait autorité sans doute pour tixer le caractère de la Bible. « Nous n'avons point à craindre que l'on nous reproche ici de prouver Tautorité de la Bible par cette autorité même, dit Patrizzi, nous ne citons point ces paroles en ant qu'inspirées, mais comme un témoignage apostolique *. » Enfin, quiconque a médité les saintes Ecritures, y a trouvé des trésors si surprenants de doctrine et de sagesse, une vérité, une sainteté, une onction, une force, une vertu si fort élevées au-dessus de tout ce qu'offrent les plus beaux livres
4 II Timolhée, ni, 15-17.
> Patrizzi, Comnwntationes ires, p. 11.
sortis (le la main des hommes^ que le chrétien reste facilemeot convaincu que la Bible est l'œuvre du Saint-Esprit. J'engage le lecteur à comparer lui-même les saintes Ecritures avec les livres sacrés de l'Inde, de la Perse, et même avec des livres postérieurs aux Evangiles, avec le Coran qui s'est inspiré de la Bible, avec le Talmud, etc. Quelle différence, par exemple, entre la cosmogonie de Moïse et les cosmogonies des peuples de l'antiquité ! Un abime sépare l'idée du Dieu de la Bible des images grossières de la divinité chez les nations les plus sages, contemporaines de la nation juive et beaucoup plus cultivées qu'elle, sous le rapport des sciences et des arts. Je ne parle point du Nouveau Testament, de nos Evangiles, des Epitres, etc.; il est difficile d'échapper à l'impression du divin, produite par leur simple lecture.
Nul doute que la Bible ne soit inspirée.
Mais en quoi consiste cette inspiration'^
V inspiration est ce secours surnaturel qui, influant sur la volonté de l'écrivain sacré, l'excite et le détermine à écrire en éclairant son entendement de manière à lui suggérer au moins le fonds de ce qu'il doit dire.
11 résulte de cette définition généralement acceptée que l'inspiration ne s'étend point nécessairement aux mots, à leur arrangement, c'est-à-dire qu'elle peut n'être pas verbale, ainsi que s'exprime l'école. Il n'est point nécessaire non plus que toutes les parties de la Bible soient inspirées de la même manière. C'est du moins ce que pense Corneille Lapierre, dont nous citons ici le témoignage. « Le Saint-Esprit, dit-il, n'a point dicté les saintes Ecritures suivant un même mode. 11 a révélé verbalement la loi à Moïse, et aux prophètes leurs oracles ; mais il n'a point été nécessaire à Dieu d'inspirer, ni de dicter les histoires et les exhortations morales que les écrivains hagiographes connaissaient auparavant, soit de visu, soit de auditUf soit par la lecture, soit par la méditation, puisqu'ils étaient déjà parfaitement informés. C'est ainsi que saint Jean (xix, 35] dit qu'il a écrit ce qu'il a vu ; c'est ainsi que saint Luc déclare avoir composé son Evangile tel qu'il l'a entendu de la bouche
460 LESf ÉVANGItES.
des Apôtres et par la tradition. Ces faits certains nous empècîient-ils de dire que le Saint-Esprit a inspiré ces Apôtres? Non. Car 1° il a assisté les écrivains de manière à les préserver de toute erreur ; 2** il les a excités et dirigés dans le choix des sujets et des matières. Il ne leur a point suggéré le concept ni la mémoire de ce qu'ils savaient, mais il leur a inspiré d'écrire tel concept plutôt que tel autre; 3° Dieu a ordonné tous leurs concepts et toutes leurs sentences, de manière à leur faire écrire ceci en premier lieu et cela en second lieu , telle autre chose en troisième lieu. Il convient donc de dire que le Saint- Esprit a inspiré la Bible et qu'il est l'auteur des livres saints. Car c'est là ce qui s'appelle écrire et composer un livre ^. »
Ce texte de Corneille Lapierre, que nous avons rapporté tout entier parce qu'il sera rappelé dans la suite de ces éclaircissements, demande à être expliqué et bien entendu.
Nous avons recours au Père Patrizzi, qui a fait un petit traité sur la nature, la vérité et la limite de l'inspiration. Nous nous contentons d'analyser son excellente dissertation. Cette analyse compose tout ce que renferme l'article qui suit. Nous n'y mettrons à peu près rien de nous.
On a coutume de rattacher le caractère sacré des saintes Ecritures à trois opérations divines : à Vinspiraiion, à la révélation, à V assistance. Toutefois pour peu qu'on y réfléchisse, on remarquera bien vite que ces trois choses ne sont pas collectivement nécessaires, qu'elles ne sont pas requises au même degré, quoiqu'une seule d'entre elles ne suffise point pour expliquer le caractère sacré de la Bible.
L'assistance est essentielle, et elle ne peut jamais faire défaut; car l'homme même inspiré doit reproduire fidèlement par écrit et au dehors l'inspiration intime. D'un autre côté, l'assistance ne suffit point; car les décisions des conciles œcuméniques sont formulées, elles aussi, avec l'assistance divine; et cependant elles ne constituent pas et ne peuvent jamais
' Cornel. a Lapide, comm. U Epiât, ad Tim., m, 16.
devenir partie intégrante de l'Ecriture sainte, c'est-à-dire un livre dont Dieu est l'auteur. Liber Dei. Un ami peut assister son ami dans la rédaction d'un livre sans pourtant en être l'auteur.
L'assistance est toujours nécessaire et essentielle à l'Ecriture sainte ; mais il n'en est point ainsi de la Révélation, Cette dernière ne nous apparaît avec un caractère de nécessité que lorsque l'écrivain ignore ce que Dieu veut lui faire écrire; or, comme il arrive le plus souvent que l'auteur connaît déjà ce qu'il a mission de mettre par écrit, il en résulte que Dieu ne le lui révèle point. L'Esprit-Saint ne peut même, à proprement parler, révéler une chose connue à celui qui, dans le moment même, en a pleine connaissance, puisque l'idée de révélation suppose la manifestation d'une chose ignorée.
La révélation, quand elle a lieu, ne suffit point sans l'assistance; car autre est le révélateur, autre celui qui écrit ou fait écrire : ce dernier seul est Fauteur du livre qu'il rédige luimême ou qu'il dicte.
Vinspiration, au contraire, est toujours nécessaire : on ne peut, dans aucun cas, la supposer absente de l'Ecriture sainte, sans que celle-ci ne cesse, par cela même, d'être le livre de Dieu.
Ainsi l'assistance et l'inspiration, voilà les deux seuls caractères essentiels à la Bible; la révélation n'a point le même caractère de permanence et de nécessité. Toutefois l'assistance n'étant que la garantie de la reproduction fidèle, par l'Ecriture, de la révélation intime, cette dernière est particulièrement ce qui détermine et justifie le caractère sacré de l'Ecriture. Aussi, dans le langage commun, se contente-t-on de dire que la Bible est le livre de Dieu parce qu'elle est inspirée.
11 importe donc de bien définir l'inspiration et d'en marquer les limites, autant que cela est possible quand il s'agit d'une opération aussi mystérieuse de l'Espril-Saint.
§ L L'inspiration qui constitue le caractère sacré de la Bible est : un acte divin excitant Thomme à consigner par écrit la
pensée de Dieu. Les théologiens rappellent une impulsion intérieure, un mouvement particulier, insolite, qui pousse à écrire, sans détruire la liberté de Técrivain. Cet acte de Dieu influe particulièrement sur la volonté et sur rintelligence.
Le mode d'après lequel Dieu a agi sur Técrivain sacré n'a pas toujours été le même. Tantôt Dieu a agi directement, tantôt médiatement. Ordinairement l'action de Dieu n'a pas été sensible; il s'est contenté de suggérer intimement sa pensée. C'est ce qu'on peut admettre dans la rédaction de la plupart des livres de la Bible, pour la partie historique, pour les psaumes, les livres moraux, la plupart des prophéties et le Nouveau Testament, moins l'Apocalypêe. Dieu ne s'est point contenté de l'inspiration intime et secrète dans les prophéties : dans Jérémie, xxxvi, 2, 18; dans Zacharie, i, 14, etc. ; il a rendu son action sensible.
L'inspiration a pour objet les pensées de Dieu. Il est nécessaire, en effet, si la Bible est un livre divin, qu'elle exprime la pensée de Dieu, c'est-à-dire toutes les idées, toutes les maximes et tous les faits qu'il veut confier à l'Ecriture.
Il n'est point requis que Dieu inspire soit les mots, soit l'arrangement de ces mots. Il y a plus : quelque inexactitude, quelque imperfection peut être remarquée dans un livre inspiré, lorsque ces imperfections n'empêchent point le but général que Dieu se propose. Dieu, en inspirant un écrivain, se sert d'instruments imparfaits, de l'homme et du langage humain : il ne lui convient pas d'en corriger les défauts essentiels au delà d'une certaine limite qu'il a librement fixée, et en dehors des conditions nécessaires pour atteindre son but.
Le P. Patrizzi a fait remarquer une sorte de contradiction entre les Actes, vu, 14, et la Genèse, xlvi, 27, dans la supputation du nombre des Hébreux venus avec Jacob en Egypte. D'après les paroles de saint Etienne, ce nombre est 75; d'après Moïse, 70.
Il pense que pour répondre à cette difficulté par un principe général, il faut ne point confondre les accessoires, les détails, e^ pour aiisi dire, les ornements du discours, avec les choses
essentielles ' au but de Dieu, et qui forment la substance et comme le total des desseins qu*il s'est proposés en inspirant un écrivain.
Il est des choses que Dieu révèle et inspire jusque dans leurs plus petits détails parce que ces détails importent beaucoup; il en est dans lesquelles l'Esprit surveille pour ainsi dire moins récrivain parce qu'ils n'importent point. « Ainsi, dit Patrizzi, que Jacob soit venu en Egypte avec 70 Israélites ou avec 75, cela n'importait pas au principal du discours d'Etienne; cela ne se rapportait pas au but qu'il se proposait, lequel n'était point d'enseigner l'histoire aux Juifs, mais de les reprendre, et, s'il le pouvait, de les gagner au Christ. » Atqui, quod Jacohus in Mgyptum venerit sive cum septuaginta, sive cum septuaginta quinque capitibm, non id ad summam caputque orationis a Stephano hahitœ pertinebat, aut ad ipsius consilium, quod nequaquam erat Judœos historiarum suarum notitia instruere , sed castigare,eorumjae mentes et corda, si fier i pot aisset, Christo adjungere ^
§11. C'est ici le moment de demander jusqu'où l'inspiration s'étend. Pour répondre à cette question, n'oublions pas, dit Patrizzi, que pour qu'un livre soit d'un auteur, il n'est pas nécessaire que celui-ci l'écrive de sa main : il suffit qu'il dicte à un autre les choses et les pensées, res et sententias. On doit admettre que les Ecritures sont le livre de Dieu si l'inspiration divine a excité les auteurs sacrés à écrire toutes les choses et les pensées qu'elles contiennent, et si les écrivains n'ont ajouté ni une chose, ni une pensée qui ne vînt que d'eux-mêmes.
L'inspiration a-t-elle réglé l'ordre et la succession des événements de manière qu'il ne soit pas permis de supposer un autre ordre et une autre succession?
* Cette observation de Patrizzi suffit, à elle seule, pour montrer l'inanité des efforts de Colenso et des rationalistes qui triomphent puérilement en relevant ce qu'ils appellent les- contradictions de la Bible, et pensent lui ravir son caractère divin en établissant que Moïse n'était ni un géologue, ni un astronome, ni un staiicien aussi exact et aussi précis que les hommes de cette profession. Moïse se plaçait k un point de vue bien différent de celui du savant : voilà une observation dictée par le simple bon sens, et qu'il conviendrait de ne point oublier quand on veut juger la Bible des sommets de la critique.
464f LES ÉVANGILES.
Il faut savoir si Dieu s'est proposé de fixer et d'ordonner les événements, ou s'il n*a eu en vue qu'un but d'éthique et un moyen de persuasion : Si in factis narrandis non aliud consilium fuit nisi ikt-^/jtxô^f aut tqôocov, eum ut minus veracem oh ordinem negîectum tralucere nefas est. Dans les livres purement historiques, le Saint-Esprit a réglé Tordre des temps, mais cela n'a pas eu lieu dans les Evangiles. Les écrivains sacrés y relataient les faits dans Tordre où ils leur venaient à la mémoire. L'Esprit-Saint n'a point voulu corriger les interversions qu'offraient leurs souvenirs.
L'inspiration ne s'étend point, selon Patrizzi, aux mots, à leur arrangement, à la diction, au style, en somme au discours lui-même. Nobis enim pro certo est inspirationem ad verba, cœteraque iîla non protendi,
« Les décrets des rois sont regardés comme leur parole, et cependant ils n'ont souvent dicté ni les mots, ni les phrases, ni même toutes les pensées ; ils se sont contentés de déterminer Tobjet du décret : à plus forte raison le décret est-il une parole royale lorsque le monarque en a dicté les pensées. De même, pour que la Bible soit la parole de Dieu, il n'est pas nécessaire que les écrivains aient recueilli de TEsprit- Saint lui-même les mots dont ils se sont servis. Si cela était nécessaire, les traductions de la Bible ne seraient point inspirées. » Ce n'est que dans de rares circonstances que Dieu a dicté lui-même les phrases et les mots : cela est arrivé pour Moïse au Sinaï, pour Jérémie, xxxvi, J, 2, 17, 18, mais non pour les Apôtres. « Car, s'il en avait été ainsi, dit le P. Patrizzi, pourquoi ces derniers se fussent-ils servis d'interprètes prêtant pour ainsi dire leur style grec aux Apôtres, lesquels se contentaient de suggérer les pensées, ainsi que Ta dit saint Jérôme (Ad Hedib., ep. cxx; al. ci, 9, 11), ainsi qu'il apparaît par leure écrits, et ainsi qu'ils Tout réellement fait? Jérémie lui-même, à moins d'un secours tout particulier, dont TEcriture ne parle pas, a-t-il pu reproduire exactement les paroles de Dieu lorsqu'il ne les a écrites que vingt-deux ans après les avoir reçues? »
i( 11 ne faut point prendre à la lettre, dit le môme Patrizzi,
des paroles comme celles-ci de saint Jean Chrysostome : Ne syîlaba quidem prœtereunda, nam omnia sunt a Spiritu sancto. L'archevêque de Consianlinople parlait en orateur, et ce n'est là qu'une hyperbole. »
« Puisque saint Chrysostome, en parlant de la sorte, désignait la traduction grecque de la Bible, il aurait dû croire que la traduction des 70 était inspirée. Le croyait-il? Je ne le pense pas. »
Saint Jérôme affirme que le style des écrivains sacrés est leur œuvre propre et qu'il répond à leur génie , à leur caractère , à leurs facultés, à leur éducation, à leur genre particulier, à leur nation , à leur patrie : il remarque dans Isaïe la noblesse du style qui correspond à la noblesse de son origine : il dit que Jérémie est plus rustique dans son langage que les autres prophètes, aliis rusticior, bien que les pensées ne soient point inférieures, parce qu'elles sont dictées par le Saint-Esprit. « La simplicité de son langage, ajoute-t-il , s'explique parle lieu de sa naissance. Simplicitas sermonis de loco ei, in quo natvs est, accidit. Le même Saint parle des Cilicismes, cilicismos, de Paul, natif de Cilicie. Saint Jérôme parle des interprètes ou secrétaires dont plusieurs apôtres ont été obligés de se servir pour écrire. Saint Pierre en eut plusieurs auxquels il dicta ses lettres : c'est par cette circonstance que saint Jérôme explique les différences de style. Paul se servit de Tite, parce que , dit le même Saint , l'Apôtre ne pouvait rendre la majesté des pensées divines dans le langage grec : Divinorum sensuum majestatem digno non poterat grœci eloquii eqsplicare sermone. « Peut-on supposer que saint Jérôme ait pensé que ces interprètes étaient inspirés de Dieu , en sorte que les Apôtres et leurs secrétaires auraient été inspirés en môme temps? »
Chaque auteur sacré a son style, et cette différence ne peut avoir pour principe le Saint-Esprit. On voit que les propres paroles de Jésus-Christ sont rapportées de différentes manières et qu'elles ne se ressemblent que par le fond de la pensée ; et on remarque ce fait jusque dans la relation de l'institution de TEucharistie.
Il y a un travail propre à l'auteur sacré. L'auteur du second livre des Macchabées parle ainsi de lui-même : Et nohis quidem ipsis qui hoc opus, breviandi causa^ suscepimus non facilem laborem, imo vero negoiium plénum vigiliarum et sudoris assumpsimus. Si Dieu dictait les phrases et les mois nous ne comprendrions ni le labeur, ni les veilles, ni les sueurs de Técrivain sacré.
Les auteurs sacrés s'excusent de Timperfection de leur travail : c'est ce qu'a fait l'auteur du deuxième livre des Macchabées (II Macc, xxvii). Ils écrivent avec la forme dubitative, comme saint Jean (xxi, 25) ; ils racontent en doutant , comme le même saint Jean (ii, 6 ; vi, 19), comme saint Luc (Act. xxv, 6) ; ils confessent leur inhabileté, comme saint Paul (II Cor., XI, 6), et même leur ignorance (I Cor., i, 16). Salomon parle de la même manière (Prov. xxx, 18, 19). Que faut-il en conclure ? Est-ce le Saint-Esprit qui s'excuse et déclare son infirmité, son impuissance?
L'examen et la comparaison des textes montre que l'inspiration verbale est absente des saintes Ecritures. Comparez entre elles les deux épîtres de saint Pierre, Tépître aux Hébreux de saint Paul avec ses autres épîtres, l'Apocalypse avec l'évangile de saint Jean : on sent là deux mains différentes. Enfin nous l'avons déjà dit , les Apôtres n'auraient pas eu besoin d'interprètes si le Saint-Esprit avait lui-même dicté les mots.
Origène, suivant en cela saint Jérôme et saint Augustin, déclare formellement que chaque écrivain sacré a apporté quelque chose de lui dans la Bible (Or. in Num., hom. xvi, § 4). - C'est ce que Papias a formellement déclaré en parlant de saint Marc ; c'est ce que saint Augustin affirme de tous les évangélisles. Ut enim quisque memineraty ut et cuique cordi erat vel brevius , vel prolixius eamdem tamen explicare sententiam , ita eos explicasse manifestum est (De consensu evaug., liv. ii, c. 12).
Prétendrions-nous qu'il n'y a aucun mot inspiré dans la Bible? S'il existe des prophéties qui ont été rédigées en même temps qu'elles étaient révélées par Dieu, il faut croire que les mots, au moins les principaux , ont été inspirés par le Saint- Esprit lui-même. Il faut en juger ainsi de certaines paroles qui
formulent une doctrine, comme le mot Xo'-foç, verbum^ dans saint Jean, et oirépjAa, semen, dans la lettre aux Galates.
ni.
Telle est en substance la doctrine du P. Patrizzi. Maintenant, qu*il nous soit permis de joindre ici, seulement à titre de document, l'extrait suivant de Touvrage de Richard Simon, ayant pour titre : Histoire critique du Nmveau Testament^, Il fait une histoire que nous croyons exacte des discussions qui se sont élevées au xvi« siècle sur la question de V inspiration de la Bible. Les réflexions qui suivent laparlie historique de la citation expriment la pensée de Richard Simon. Elloditïère peu de l'opinion du P. Patrizzi ; cependant, pour le fond comme pour la forme , il nous paraît plus sûr de s'en rapporter au jugement du Révérend Père, si toutefois il convient d'avoir une opinion très-arrêtée sur des questions très-mystérieuses, très-difficiles, et que l'Eglise n*a pas tranchées. Nous répétons ce que nous avons dit au commencement : autant il est facile au chrétien de se convaincre que la Bible est inspirée, autant il est difficile de préciser la nature et les limites de l'inspiration.
§ i. u Estius a donné un sens trop étendu à ce passage de saint Paul : Omnis scriptnra divinitus inspirata utilis estaddocendam, etc. (Il Tim., c. m, v, 16). 11 en a outré le sens quand il a conclu de là que toute l'Ecriture sainte a été dictée par le Saint-Esprit, non-seulement pour ce qui regarde les choses, mais môme pour tout ce qui appartient aux mots ; en sorte qu'il n'y ait aucun mot dans l'Ecriture ni même aucun arrangement de mots qui ne viennent de Dieu. Cette opinion est peu conforme à la doctrine de la plupart des anciens écrivains ecclésiastiques, qui ne paraissent pas avoir étendu celte inspiration au delà des choses. Mais Estius, qui a enseigné la théologie dans l'université de Douai, a été obligé de parler le langage des théologiens de ce lieu-là, qui avaient fait un décret sur cette matière contre les pères jésnites de Louvain, qui avaient avancé des propositions tout à fait opposées à celle-là. i»
' Hisi. crit, du Nouveau Testament, p. 218 et soifantes.
(( Esfius même fut le principal auteur de la censure de ces propositions. Nous rapporterons ici ce qui regarde ce différend des docteurs de Louvain et de Douai avec les jésuites du collège de Louvain sur la matière de Tinspiralion. »
« Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Ihéologiens qui font profession de suivre dans leurs écoles et dans leurs livres la doctrine de saint Augustin se sont opposés à la théologie des pères jésuites. Ces pères ayant soutenu en 1586, dans leur collège de Louvain, quelques propositions sur la matière de la grâce, de la prédestination et de l'Ecriture sainte, qui parurent nouvelles aux docteurs de Louvain et de Douai, ces docteurs les censurèrent et publièrent en même temps les raisons de leur censure. Comme il ne s'agit point ici de la grâce et de la prédestination, mais seulement de rEcriture sainte, je ne m'arrêterai qu'à ce qui regarde l'Ecriture. Voici le titre de la censure des théologiens de Louvain , comme il a été imprimé à Paris à la fin d'un livre intitulé : Florentii Conrii Peregrinus Jerichuntinus , Censura facuUatum Sacrœ Theologiœ Lo^xmiensis ac Duacensis super quibusdam articulis de sacra Scriptura , etc. Anno Domini 1586, scripto traduis, La censure est adressée à tout le corps des jésuites de Louvain, en ces termes : JReverendis in Christo Patribus, Patri Rectori ac Professoribus cœterisque Patribus Collegii Societatis nominis Jesu in IJniversitate Lovaniensif Becanus et reliqui Facuîtatis in eadem IJniversitate Magistri œternam salutem pacemque precamur, d
« Ces sages maîtres, en déclarant aux jésuites une guerre qui ne devait jamais finir, ne laissent pas de leur souhaiter une paix éternelle. Ils appellent leur doctrine , une doctrine étrangère , scandaleuse et dangereuse, peregrina , offensiva et penculosa dogmata. Entre les propositions qu'ils censurent, il y en a trois qui sont énoncées de cette manière :
I. Afin que quelque chose soit Ecriture sainte , il n*est pas nécessaire que tous les mots en aient été inspirés de Dieu. — IL 11 n*est pas nécessaire que toutes les vérités et sentences aient été immédiatement inspirées à Técrivain. — III. Un livre, comme est, par exemple, le second des Macchabées , qui aura
été simplement écrit par des hommes sans Tassistance du Saint-Esprit, devient ensuite Ecriture sainte, si le Saint-Esprit témoigne qu'il n'y a rien de faux dans ce livre. »
a Ces trois propositions furent extraites des écrits des Pèies jésuites qui enseignaient la théologie dans leur collège de Louvàin, et bien loin de les condamner sur la remontrance qu'on leur fit qu'elles étaient scandaleuses, ils les défendirent librement, en y ajoutant de nouveaux éclaircissements : Ab ipsis ibidem professoribus pro mis agnitœ, comprobaiœ, scfioliisque illustratœ. En effet, elles paraissent conformes au bon sens, et elles ne sont pas même éloignées de la théologie des anciens Pères, qu'on doit plutôt écouter là-dessus que la sacrée faculté de théologie de Louvain, qui les condamna d'une manière tout à fait injurieuse à la société des jésuites. Les termes de la censure portent que ces trois assertions semblent approcher de l'ancienne hérésie des Anoméens, qui voulaient que les prophètes et les Apôtres eussent souvent parlé comme de purs hommes, et du sentiment de ceux dont saint Jérôme fait mention dans la préface de ses Commentaires sur l'épitre de saint Paul à Philémon , lequel sentiment a été censuré en la personne d'Erasme. Us opposent de plus à ces assertions le concile de Trente , les paroles de saint Pierre dans sa deuxième épitre , de saint Paul dans sa deuxième lettre à Timolhée , et enfin l'autorité des anciens Pères, qui assurent que la langue et la main des écrivains sacrés ont servi de plume au Saint- Esprit. »
« Avant que d'entrer dans la discussion des théologiens de Louvain, nous rapporterons la censure de la faculté de théologie de Douai. Ces théologiens témoignent qu'ils ont examiné les propositions des jésuites par Tordre des archevêques de Cambrai et de Matines, et de l'évêque de Gand. Us ne les condamnent pas en gros comme ont fait les docteurs de Louvain ; mais ils appliquent leur censure à chaque proposition en particulier. Us opposent aux deux premières saint Augustin qui a cru, selon eux, que les écrivains sacrés ont reçu de Dieu la. faculté de parler ainsi et la manière de composer leurs discours. Us
citent de plus Gabriel^ célèbre théologien scholastique^ qui dit que plusieurs vérités naturelles ont été inspirées aux Apôtres, et qu'un livre peut avoir été inspiré, quoiqu'on ait apporté du travail et de la méditation à le composer. Ces théologiens donnent aussi l'exemple de Jésus- Christ, lequel, disent-ils, s'il avait écrit quelque livre, aurait pu comme homme méditer et s'appliquer à cet ouvrage, bien que sou esprit, sa bouche, sa langue , ses mains et ses doigts fussent perpétuellement les instruments du Saint-Esprit. C'est ainsi que les docteurs de Douai tâchent de détruire les propositions des jésuites de Louvain, qui leur paraissaient scandaleuses. Et voulant même faire connaître qu'elles renversent toute la religion, ils ajoutent, en parlant de la seconde proposition, que si on accorde une fois qu'il n'est point nécessaire que chaque vérité et sentence de l'Ecriture soit immédiatement inspirée , on disputera éternellement, non-seulement de ce qui est immédiatement inspiré dans l'Ecriture, mais même des Evangiles entiers, dont l'histoire a pu être connue par une voie humaine ; on doutera même en général si tous les livres de TEcriture qui ne sout point prophétiques ont été suggérés immédiatement par le Saint-Esprit à ceux qui les ont écrits. »
« La troisième proposition paraît à ces théologiens la plus dangereuse de toutes et opposée à saint Paul, qui nous assure que toute l'Ecriture est divinement inspirée, et une doctrine divine dictée par le Saint-Esprit. C'est pour cette raison, disent-ils , qu'on n'a jamais mis au nombre des Ecritures divines les décrets des papes et des conciles, bien que le Saint- Esprit nous témoigne par l'Eglise qu'il n'y a rien de faux dans ces décrets. Enfin ils ajoutent qu'on ne peut soutenir cette dernière proposition des jésuites de Louvain, qu'on ne reconnaisse qu'on pourrait mettre par la même raison parmi les livres de l'Ecriture les histoires de Thucydide et de Tite-Live, si le Saint-Esprit nous faisait connaître qu'il n'y a rien de faux dans ces histoires. Us concluent leur censure par cette maxime : qu'une chose n*est pas divinement inspirée, parce qu'elle a été approuvée ensuite ; mais qu'au contraire elle a été approu-
vée , parce qu'elle a été inspirée. Voyons maintenant si les docteurs de ces deux facultés de théologie ont eu raison de condamner ces trois propositions avec des termes si injurieux à la société des jésuites. »
(( On observera avant toutes choses que les jésuites qui publièrent à Rome , en la même année 1586, le directoire des études de ceux de leur compagnie, intitulé ; Ratio Studiorumy ont mis entre les propositions que leurs théologiens doivent préférer aux autres celle-ci qui regarde l'inspiration des livres sacrés : Il est plus probable que les paroles des premiers exemplaires et originaux qui rCont point été corrompus ont été toutes en particulier dictées par le Saint-Esprit pour ce qui est de la substance, différemment néanmoins selon la différente condition des instruments, »
a On voit par là que les jésuites de Rome ne croyaient pas dès ce temps-là qu'il fallût reconnaître une même inspiration dans tous les livres de TEcriture; et lorsqu'ils disent que chaque mot a été inspiré, ils ajoutent en même temps, pour ce qui est de la substance. De plus, ils ne mettent cette inspiration des mots pour ce qui appartient à la substance, que comme une opinion probable; en sorte qu'ils croient qu'on la peut aussi nier avec probabilité. Il est vrai que le sentiment des deux facultés de théologie de Louvain et de Douai était alors le plus reçu dans les écoles. Mais les jésuites, qui avaient dès ce temps-là de savants hommes dans leur société, s'aperçurent qu'il combattait le bon sens, et qu'il était même opposé aux plus anciens docteurs de TEglise. Ceux de leur collège de Louvain ne firent rien qui fût contraire à la règle ou constitution de leur fondateur, laquelle leur défend expressément d'introduire de nouvelles opinions ; car cette môme règle ajoute : à moins que cela ne se fasse du consentement des supérieurs. »
« 11 n'y a rien de plus judicieux que la liberté de sentiments que les constitutions de cette société donnent à ses professeurs, de la manière qu'elle a été limitée. Le Père Ignace leur a ordonné de suivre en quelque science que ce soil la doctrine la plus sûre et la plus reçue. Mais comme il n'est pas facile de
distinguer quelles sonl les opinions les plus sûres et les plus reçues, il veut que ce choix dépende du recteur, qui doit suivre ce qui sera établi dans toute la société pour la plus grande gloire de Dieu. »
« En effet, lorsque les jésuites parurent dans le monde, on commençait à avoir de bien plus grands secours pour l'étude de la théologie, qu'on n'en avait eu auparavant. C'est pourquoi ils firent sagement de ne s'attacher pas avec opiniâtreté aux sentiments de saint Thomas et de saint Augustin, comme on faisait alors dans la plupart des universités. Ils eurent raison sur ce pied-là de ne suivre pas aveuglément, sur le fait de l'inspiration des livres sacrés, ce qui était le plus reçu dans les écoles de leur temps. Cette liberté de prophétiser qu'ils avaient accordée à leurs professeurs en théologie, leur fit faire de nouvelles découvertes dans cette science; et c'est à cela que j'attribue la rigueur avec laquelle les jésuites de Louvain soutinrent leurs sentiments sur l'inspiration, sans se mettre en peine de ce qu'on croyait dans les facultés de théologie de Louvain et de Douai, qui n'avaient pas examiné ce fait avec assez de soin. »
« Les censures de ces deux facultés ne les empêchèrent point d'enseigner dans la suite les mêmes opinions dans leur collège de Louvain, sur l'inspiration des livres sacrés. Le Père Cornélius a Lapide fit peu d'années après dans ce même lieu des leçons publiques de TEcrilure sainte, lesquelles il continua pendant l'espace de seize ans. Il publia même ses leçons par Tordre de l'archevêque de Malines et de ses supérieurs, commençant par ses commentaires sur les Epîtres de saint Paul, qu'il dédia à cet archevêque. Or, dans l'explication qu'il donne du passage de cet Apôtre où il est parlé de l'inspiration de l'Ecriture, il est entièrement opposé à Estius, qui professait en même temps dans l'Université de Douai. On voit manifestement que ce jésuite s'est étendu exprès sur cette difficulté, et qu'il avait en vue les censures des théologiens de Louvain et de Douai. Il établit dans son commentaire sur cet endroit de saint Paul les propositions que les docteurs avaient condamnées.
DEUXIÈME APPETÏDICE. 473
« Quoique les commentaires de Cornélius a Lapide soient entre les mains de tout le monde, il est bon de produire ici ses propres paroles, d'où Ton pourra juger que les' jésuiles de Louvain n'eurent aucun égard aux censures des théologiens de ce pays-là. Remarquez, dit ce jésuite, que le Saint- Esprit n'a pas dicté tous les livres sacrés d'une même manière; car il a révélé et dicté à Moïse et aux prophètes les paroles de la loi et des prophètes. Mais pour ce qui est des histoires et des exhortations de piété, que les écnvains hagiographes avaient apprises, soit en les voyant, soit en les entendant, ou par la lecture et par la méditation, il n'a point été nécessaire quelles fussent inspirées ou dictées par le Saint-Esprit, parce que ces écrivains les savaient très-bien. Ccst ainsi que saint Jean, ch, 19, vers, 35, dit qu'il écrit ce qu'il a vu. Saint Luc témoigne aussi, ch, 1, vers. 2, qu'il écrit son Evangile sur ce qu'il avait a'ppris des Apôtres, Tout cela est manifestement opposé aux censures des docteurs de Louvain et de Douai. Ce jésuite parle d'une manière claire et distincte. 11 confirme avec netteté le sentiment de ceux de la société qui avaient enseigné avant lui la théologie dans leur collège de Louvain. »
« Mais comme on pourrait objecter que cette opinion est la même que celle de Grollus et de Spinosa, qui ne reconnaissent point d'autre inspiration que celle des livres prophétiques, il est à propos d'ajouter ici ce que Cornélius a Lapide a observé en ce même endroit sur la manière dont les histoires et les ouvrages de morale ont été inspirés. On dit néanmoins, ajoute-t-il, que ces derniers ouvrages ont aussi été dictés par le Saint-Esprit, premièrement parce qu'ail a assisté ceux qui écrivaient, afin qu\ls ne se trompassent jamais; en second lieu, parce qu'il leur a suggéré décrire plutôt une chose qu'une autre. Le Saint- Esprit ne leur a donc pas suggéré les conceptions ni la mémoire des choses qu'ils savaient, mais il leur a inspiré seulement de mettre plutôt par écrit une conception qnune autre. Voilà en quoi ce savant jésuite a fait consister l'inspiration des livres historiques et de morale de TEcriture sainte. 11 ne paraît en cela que du bon sens; au lieu que dans l'opinion des docteurs de
Louvain et de Douai, qui est aussi celle des calvinistes, il y a je ne sais quoi qui choque la raison et rexpérience. »
« On ne peut pas dire que ce sentiment soit une nouveauté qui a échappé à ce jésuite. Car 11 Ta avancé dans les mêmes écoles où cette dispute avait fait tant de bruit à l'occasion des propositions qui avaient été émises là-dessus par quelques théologiens de sa compagnie. Il a affecté d'éclaircir cette question dans ses commentaires sur saint Paul, afin de faire connaître à tout le monde que les censures des deux Facultés de théologie de Louvain et de Douai n'avaient aucun fondement, et qu'elles combattaient même la raison. De plus, le provincial des jésuites des Pays-Bas, qui a donné son approbation à ce livre, témoigne qu'il a été lu et examiné par quatre théologiens de sa société. On trouve aussi au commencement de ces commentaires l'approbation du censeur des livres de ce lieu-là, qui est un chanoine d'Anvers. Mais afin qu'on soit convaincu entièrement qu'il n'y a rien de scandaleux ni de dangereux dans l'opinion des jésuites des Pays- Bas, sur l'inspiration des livres sacrés, nous allons examiner les raisons sur lesquelles les théologiens de Louvain et de Douai ont appuyé leurs censures. »
§ IL <( Comme je n'ai point d'autres actes des pères Jésuites de Louvain pour justifier leurs propositions touchant l'inspiration de l'Ecriture que ce que j'ai déjà rapporté, je tâcherai de suppléer à ce défaut en examinant les raisons de la censure des deux Facultés de théologie de Louvain et de Douai. Je veux croire que ces théologiens n'ont été poussés à cela que pour défendre la vérité, ou plutôt leurs vieilles opinions, et que la passion n'a eu aucune part dans toute celte dispute. Pour ce qui est des Jésuites, il y a de l'apparence qu'ils n'ont introduit ce sentiment dans leurs collèges de Flandre, que conformément à cette liberté, qui avait été accordée à leurs professeurs, de ne pas s'engager facilement à soutenir des opinions, quelque vieilles qu'elles fussent, quand elles ne paraissaient pas soutenables. En un mot, les Jésuites ne font pas profession de s'attacher aux décisions d'un maître qui
leur sert de règle, non jurant in verba magistri. Et comme il n'y a rien que de sage dans cette conduite, on a tort de les accuser de combattre des sentiments reçus et autorisés dans la plupart des écoles, quand ces sentiments ne sont pas bien appuyés : ce qui leur est arrivé dans le fait dont il s'agit.
« Les théologiens de Louvain produisent comme un des principaux motifs de leur censure, la conformité des trois propositions des Jésuites avec une ancienne opinion qui a été condamnée dans les Anoméens, et dont saint Epipbane a fait mention. Mais il suffit d*apporter le témoignage de saint Epipbane, pour faire voir la fausseté de cette objection. Ce Père dit que les Anoméens blasphémaient contre les prophètes et contre les Apôtres : que lorsqu'on les pressait fortement, ils évitaient la difficulté, en répondant que TApôtre avait parlé comme homme. Y a-t-il rien dans les trois propositions qu'on a exposées ci-dessus qui approche de cela? Les Jésuites du collège de Louvain ont-ils avancé qu'il peut y avoir quelque chose de faux dans les écrits des Apôtres, sous prétexte que ce sont des hommes qui ont parlé? C'est là cependant le sentiment des Anoméens, qui, ne pouvant satisfaire aux raisons qu'on leur opposait, qui étaient prises des livres du Nouveau Testament, disaient que les auteurs de ces livres avaient parlé comme hommes en ces endroits-là. — On appliquera la même réponse à Tobjection que ces docteurs ont tirée de la préface des Commentaires de saint Jérôme sur Tépltre de saint Paul à Philémon. Ce Père fait mention en ce lieu-là de certains hérétiques qui rejetaient cette épîlre, parce qu'ils prétendaient que ce saint Apôtre n'avait pas été dirigé par TEsprit de Dieu en l'écrivant. Qui nolunt, dil-ïï, inter epistolas Fauli eamrecipere, qixœ ad Philemonem scribitur, aiunt non semper Apostolum, nec omnia in se Christo îoquente dixisse, quia nec humana imbecillitas unum tenorem S. Sfpiritus ferre Tpotuisset. Mais quand on accorderait à ces hérétiques que saint Paul et les autres Apôtres n'ont pas été inspirés dans tout ce qu'ils ont écrit, il ne s'ensuit pas que Ton doive rejeter une partie de leurs écrits. 11 suffit que Ton reconnaisse, avec les jésuites de Louvain ,
qu'en ces endroits-là même qui n*ont point été inspirés, il n'y a rien que de vrai , et que le Saint-Esprit nous les a donnés comme tels.
a Ces sectaires demandaient aux orthodoxes, si saint Paul avait eu besoin d'être inspiré pour dire : Apportez-moi en venant le manteau que fai laissé à Troade chez Carpus, et mes livres, et plusieurs autres choses de cette nature. J'avoue qu'il n'a pas été nécessaire que Dieu dictât ces sortes de choses à saint Paul et aux autres écrivains sacrés. C'est le sentiment des jésuites de Louvain, qui a été confirmé ensuite dans le même lieu par Cornélius a Lapide, dont on a rapporté ci-dessus les paroles. Mais ils n'ont pas conclu de là qu'on ne dût recevoir les livres de l'Ecriture que dans les endroits qui ont été dictés par le Saint-Esprit. C'est assez qu'on soit persuadé que les écrivains sacrés ont été dirigés par TEsprit de Dieu, dans tout ce qu'ils ont écrit, pour ne point tomber dans aucune faute. »
Richard Simon, qui, par ses témérités, s'est attiré sur d'autres questions les justes reproches de Bossuet, ne nous parait point différer, au moins dans ce que nous venons de citer, de l'opinion de Corneille Lapierre et de Patrizzi. Nous ne pouvons en dire autant de Holden, qui, pour nous servir encore ici des expressions de Richard Simon, aurait dû expliquer son sentiment mieux qu'il ne Va fait. Voici comment l'ancien confesseur de saint Nicolas du Chardonnet, Holden, a formulé lui-même son sentiment : « Le secours spécial accordé aux écrivains sacrés ne s'étend qu'aux choses qui sont purement doctrinales, ou qui ont un rapport immédiat et nécessaire avec la doctrine; mais, dans les choses qui ne s'y rapportent point, nous croyons que Dieu ne les a pas assistés autrement que les autres écrivains quand ils sont très-pieux ^ » Auxilium spéciale divinitus prœstitum auctori cujuslibet scripti, quod pro verbo Dei recipit ecclesia, ad ea solummodo se porrigit quœ vel sint pure do-
* Holden : Divin» fidei analysis, lib. i, cap. 5.
ctrinalia, vel proximum aliquem aut necessarium habeant ad doctrinalia respectum; in iis vero quœ non sunt de insiituto scriptoris, vel ad alla refenintur, eo tantum subsidio Deum illi adfuisse judica^ mus, qiJLod piissimis cœteris auctoribus commune sit. Celle opinion, qui parailrail excuser lestémciités des rationalistes contemporains, a semblé irrespectueuse envers la Bible à Holdcn luimême; car nous lisons dans la seconde partie do l'analyse do la foi un correctif qu'il serait injuste de méconnaître : « Bien qu'il ne soit pas permis, dit-il, d'accuser de fausseté quoi quo ce soit dans la Bible, on peut dire cependant quo rien de ce qui ne se rapporte pas à la religion ne doit être réputé article de foi catholique. » Quamvis falsitatis arguere non licet quidquid habetur in sacro codice, vemmlamen quœ ad religionem non spectant, caiholicœ fidei arficulos nullatenus astruunt *. Mais si de fait il n'est pas permis de supposer quoique ce soit de faux dans la Bible, sur quoi appuyer le sentiment qui restreint Tinspiration aux vérités doctrinales? Nous sommes de Tavis de Richard Simon : Tauteur de l'analyse de la foi aurait dû expliquer son sentiment mieux qu'il ne l'a fait.
Nous préférons de tout point l'opinion suivante de Bergieri formulée comme il suit, et pouvant, je crois, servir de conclusion à tout ce qui précède.
a On doit tenir pour certain : 1* que Dieu a révélé immédiatement aux auteurs sacrés non-seulement les prophéties qu'ils ont faites, mais encore toutes les vérités qu'ils ne pouvaient pas connaître par la seule lumière naturelle et par des moyens humains ; 2'' que par une inspiration particulière de la grâce il les a portés à écrire, et les a dirigés dans le choix des choses qu'ils devaient mettre par écrit ; d"" que par une assistance spéciale de l'Esprit- Saint, il a veillé sur eux et les a préservés de toute erreur, soit sur les faits essentiels , soit sur le dogme, soit sur la morale. Ces trois choses sont nécessaires, mais suffisantes, pour que l'Ecriture sainte puisse fonder notre foi sans aucun danger d*erreur; il D*est pas besoin que Dieu
* BoUen, fib. u, eap. 2.
478 LES ÊV4N6ILES.
ait dicté à ces écrivains vénérables les termes et les expressions dont ils se sont servis. »
Enfin, au risque de répéter ce qui a déjà été dit, nous voulons terminer cet appendice par les paroles suivantes du P. Matignon. C'est une gloire que personne ne voudra contester aux jésuites de s'être prononcés sur la question de l'inspiration avec une netteté et une raison dont les Universités de Louvain, de Douai et de Paris, n'ont point donné la même mesure.
« Outre ce qui concerne la foi et les mœurs, la Bible renferme encore une multitude de choses tout à fait étrangères à ces deux objets. Ce sont des faits purement historiques, des détails tenant à la géographie, à l'histoire naturelle, ou se rattachant aux autres sciences d'un ordre entièrement profane. Faut-il admettre que la lettre du texte sacré doit faire loi dans ces diverses branches de la connaissance humaine? Comment expliquer les contradictions apparentes qui se rencontrent entre l'état actuel de la science et le langage des écrivains inspirés? Certes voilà une question qui préoccupe à juste titre un grand nombre d'esprits. Les uns, franchement chrétiens , ne sont pas sans inquiétude quand ils voient les découvertes modernes amener à notre connaissance certains faits qui ne semblent pas s'accorder entièrement avec les récits bibliques ; ils se sentent prêts à douter de la science, soit même à tourmenter les expressions de l'Ecriture sainte pour les mettre d'accord avec elles. Les autres, opposés systématiquement à nos croyances, triomphent De là je ne sais
quel étal de défiance d'un côté, et de dédain de l'autre... »
« On évitera ces excès opposés si on veut se rendre un compte exact de l'intention providentielle qui a présidé à la composition des Ecritures. Qu'est-ce que Dieu s'est proposé en nous accordant la révélation contenue dans les livres sacrés? Etait-ce de donner à l'humanité une leçon d'astronomie, ou de physique, ou de géologie? Non, sans doute; car la Bible ellemême atteste que tout ce que renferme cet univers a été abandonné aux libres discussions de la science. Nous avons d'au-
très moyens pour découvrir peu à peu les secrets de la création; et l' Esprit-Saint, de son côté, a autre chose en vue que de fournir à l'homme des connaissances qui importent peu
à la sanctification des âmes Voilà pourquoi , sur les choses
de Tordre naturel, la Bible parle le langage vulgaire. Elle s'accommode aux idées du temps , à celle des auteurs et des jnultitudes. Et de fait, puisqu'elle prend leur style avec ses incorrections, pourquoi ne se conformerait-elle pas, dans l'expression, à leur manière de représenter les phénomènes de la nature ? Une seule chose suffit pour sauvegarder son autorité, c'est que sous ces expressions , aucune erreur ne soit véritablement contenue. *
« Quelques docteurs catholiques sont allés plus loin. Holden a pensé que la Bible ne perdrait rien de sa dignité ni de son inspiration, quand même il s'y serait glissé quelque erreur de détail, insignifiante au point de vue de la religion et de la morale. Cette opinion hardie a été censurée par la Sorbonne; nous ne croyons pas pourtant que TEglise Tait absolument condamnée. Mais comme elle est repoussée à peu près unanimement par les théologiens , on ne saurait lui accorder une probabilité quelconque. Pourtant, si quelqu'un y avait recours pour mettre sur un point particulier sa science d'accord avec sa foi , nous n'oserions déclarer qu'il se met par le fait même en dehors de l'orthodoxie.
« En résumé, il ne faut ni déprimer l'autorité de nos livres saints, en leur refusant l'infaillibilité qui leur est propre; ni l'exagérer, en étendant leur témoignage à des objets qu'il ne concerne pas. Dieu a voulu qu'il y eût un monument certain, attestant l'origine et la nature de la double alliance qu'il a contractée avec les hommes; une sorte de répertoire authentique, que l'on pourrait toujours consulter sur les faits qui se rap-
* « Quamvis enim nuUam complectatur Scriplura falsilalem , altamen ipsius loquendi rnodus ut plurimum vulgaris est , atque ad commuDem homioum captum potius quam ad loquelae proprietatem et sermonis rigorem adaptaius... Qui pliysicas, mathematicas , astrologicas... verilates ex sacrai scripturae locis, obiter insertis et juxla vulgi loquelam expressis, tradere vellet, et theologo et philosoplio indignum agerel. » {Analysis fideiy chap. v, lect. i, p. 48.)
480 LES ÉA'ANGILES
portent à la religion, ou sur le contenu de la religion elle-même,.. » « Ainsi, même au point de vue religieux, la perfection de la Bible ne peut être bien appréciée que si on se fait une juste idée du rôle que Dieu lui assigne et du dessein providentiel auquel elle répond. A plus forte raison ne doit-on point transporler son témoignage dans un autre ordre de choses, y chercher ce qui n'y est pas, ce que Tesprit divin n'a pu vouloir y mettre, par exemple des explications relatives aux progrès de nos connaissances modernes et aux opinions actuelles des savants sur le monde physique. »