M LES EVANGILES
méthode le sommaire de l'évangile deMarcion tout entier. Ce travail permettait de juger pertinemment la question. Rithschl, Hilgenfeld et Volkmar, Baur lui-même, après avoir longtemps étudié le problème, ont été unanimes pour avouer que l'Evangile catholique de saint Luc était plus ancien et plus original que celui deMarcion. Les mutilations et les additions que l'on trouve dans TEvangile de cet hérétique sont si maladroitement accomplies, qu'il est très-facile de les reconnaître. Toutes les restaurations prétendues des paroles de Jésus-Christ sont faites par Marcion dans le but évident d'appuyer sa doctrine. Marcion donc est, de l'avis de tous, de l'aveu de Baur lui-même, un falsificateur, et l'évangile de saint Luc, tel que nous Tavons , est plus ancien que le sien. Nous n'avions pas besoin de cette contre-épreuve basée sur des considérations intrinsèques, et résultant de la comparaison des deux évangiles. L'autorité des Pères et les aveux de Marcion lui-même nous suffisaient. Mais enfin, il y a là une preuve de plus en faveur de l'authenticité de saint Luc, et je suis bien aise d'avoir pu vous l'indiquer.
Terminons par les conclusions que je formulais à la fin de la dernière leçon. Au second siècle, Marcion et ses disciples connaissaient nos Evangiles, et ils leur donnaient pour auteurs les Apôtres et leurs disciples. Pour en nier l'autorité, ils avaient recours à une hypothèse absurde : les Apôtres, disaient-ils, avaient falsifié la doctrine de leur maître. Ne discutons point cette hypothèse, dégageons-en seulement l'aveu qu'elle contient. S'ils ont falsifié dans les
Evangiles la doctrine de Jésus, ils les ont donc écrits. C'est là le seul point qui nous importe en ce moment et que nous voulions établir.
Mais, Messieurs, si, au second siècle, on ne pouvait nier l'authenticité des Evangiles ; si on savait, à n'en pouvoir douter, que les Apôtres en étaient les auteurs , on se demande comment au dix-neuvième siècle on peut prétendre que les Apôtres ne les ont point écrits. Marcion admettait l'authenticité des Evangiles ; il vivait au deuxième siècle, et c'est précisément au deuxième siècle que la critique nouvelle place la rédaction définitive de ces livres saints I L'hypothèse est-elle possible ?
PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTHENTiaTÉ DES ÉVANGILES. Les Valentiniens.
Messieurs ,
Nous allons recueillir aujourd'hui les derniers témoignages des hérétiques dans la question de Tauthenticité des Evangiles. Vous avez, dans l'enquête que nous avons faite, entendu d'abord les Ebionites et les Nazaréens qui n'adoptent à la vérité que l'évangile de saint Matthieu, mais qui ne nient pas Tauthenticité des autres évangiles. Loin de là, ils la confessent. Saint Marc, saint Luc et saint Jean, d'après eux, ont mal exposé la doctrine de Jésus. Saint Matthieu lui-même est un rapporteur infidèle : c'est pour cela qu'ils l'ont corrigé par voie d'addition et par voie de suppression.
Nous avons ensuite introduit devant vous les Marcionites. Cette secte de gnostiques n'accepte que l'évangile de saint Luc ; mais , pas plus que les Ebionites et les Nazaréens, les Marcionites ne rejettent l'authenticité des autres évangiles. Seulement, à leurs yeux, saint Matthieu, saint Marc et saint Jean n'ont point compris Jésus. A leur tour, ils corrigent saint Luc, et ils s'en vantent. En un mot, Ebionites et Marcionites reconnaissent le Nouveau Testament tout entier et l'attribuent aux auteurs que lui donne l'Eglise catholique.
C'étaient là^ Messieurs, des attestations précieuses à surprendre dans la bouche de nos adversaires. Nous ne voulons pas cependant insister plus qu'il ne convient sur cette preuve particulière de Tauthenlicité de nos Evangiles; mais elle sera^ je crois, suffisamment complétée^ quand nous aurons produit le témoignage d'une autre secte gnostique, des Valentiniens, et celui de Tatien.
Yalentin naquit en Egypte, au commencement du second siècle^ et fut un des chefs les plus célèbres des sectes gnostiques. On connaît peu de chose de sa vie. Il fréquenta les écoles d'Alexandrie, et c'est là qu'il acquit la connaissance du platonisme et du judaïsme.
Vous savez. Messieurs, ce qu'était Alexandrie. Sa position géographique entre TEurope et l'Asie, l'Orient et rOccident, son commerce, sa riche bibliothèque, Tamour des princes Lagides pour les sciences et les arts, le mélange étrange que formait la population alexandrine composée d'Egyptiens, de Grecs, de Juifs, de Persans, la tolérance à regard de toutes les idées et de tous les cultes , tout cela avait fait , de la capitale de TEgypte , le rendez-vous trèsfréquenté des philosophes et des hommes de lettres, un centre où vivaient, les unes à côté des autres, les religions les plus diverses. Les Juifs formaient les deux cinquièmes de la population. Ils jouirent d'abord de beaucoup de faveur. César et Auguste surtout leur accordèrent une protection marquée ; mais ils devinrent , après la mort de ces deux illustres protecteurs , l'objet de la jalousie et de la haine des Alexandrins à cause de leur influence , de
leurs habitudes intolérantes et de leur religion exclusive. Ce fut alors que Josèphe et Philon, l'un à Rome et l'autre à Alexandrie, s'efforcèrent, par leurs doctes écrits et les habiletés de leur polémique, de les protéger contre les accusations de leurs nombreux ennemis. Le judaïsme était, dans ce moment, un objet d'admiration pour les uns, d'aversion pour les autres, de curiosité pour tous. Valentin en avait fait le sujet d'une étude spéciale. Comme les théories de Philon associaient les enseignements de la Bible à ceux de l'Académie; comme on n'étudiait guère alors Moïse sans étudier Platon, Valentin fit comme tout le monde, il étudia à la fois le judaïsme et le platonisme. 11 ne s'arrêta pas là, et cet esprit curieux voulut connaître le christianisme. Il fit plus que l'étudier, il l'embrassa. Le savoir et l'éloquence de Valentin ne tardèrent pas à l'entourer de considération : c'était un homme d'un grand renom. Les louanges le perdirent en nourrissant en lui de grandes ambitions. Selon Tertullien, il voulut devenir évêque d'Alexandrie ; mais, à la vacance du siège, un confesseur de la foi lui fut préféré : le savant en conçut un vif dépit ; et c'est ce dépit, dit-on , qui le jeta dans l'hérésie.
Nous avons vu, dans la dernière leçon, que la volupté, suivant Tertullien , avait entraîné Marcion dans les voies de l'hérésie; aujourd'hui nous voyons le même Père attribuer la chute de Valentin à l'ambition déçue. Les protestants qui nient le premier fait nient aussi le second. Nous ne voulons pas engager de polémique sur ce sujet ; nous
nous contenterons d'observer que si les faits particuliers dont il s'agit sont douteux pour quelques-uns^ il doit être certain pour tout le monde que l'ambition et les folles amours jouent un grand rôle dans le drame émouvant des divisions humaines. L'histoire du passé nous montre l'orgueil blessé à la tête de bien des conjurations, et, par contre, plus d'un compagnon de Brutus assoupli par les faveurs d'Octave.
Valentin quitta Alexandrie et alla à Rome au temps du pape Hygin , vers Tan 140. Puis il se retira dans l'île de Chypre ; et c'est là, suivant saint Irénée et Tertullien, qu'il mit la dernière main à ce trop fameux système gnostique . dont il est l'auteur.
J'ai tracé à grands traits, dans la dernière leçon, les principaux contours des hérésies gnostiques. Du général passons au particulier, et voyons en quoi consistait le système de Valentin. C'est une page fort curieuse de l'histoire de la pensée humaine. Le système de Valentin est l'expression la plus complète de ce syncrétisme alexandrin qui mêlait ensemble les théologies orientales , la philosophie de Platon et le christianisme. Valentin se représentait la Divinité comme éternelle, incréée, infinie, invisible (PuOo;, àpx^i), incompréhensible dans sa substance, mais capable de se développer dans le temps et dans l'espace, et manifestant par ce développement sa fécondité et sa vie. Le Dieu de Valentin se développe à la manière du Dieu d'Hegel, selon des lois logiques. Dans son activité féconde et nécessaire, la Divinité produit en dehors d'elle-même des idées, des
êtres imparfaits , qui pour se compléter ont besoin d'idées et d'êtres nouveaux : ces êtres créent donc à leur tour, ou plutôt font sortir d'eux-mêmes d'autres éons par voie d'émanation. Cette génération successive continue jusqu'à ce que cet ensemble de productions, à la fois idéales et substantielles, forme un tout complet, le plérome, t-H^im. Le principe premier s'appelle "ïrpoapxvi, i^^tmdrtùç. Au fond du premier principe repose la pensée silencieuse , -h ewota, i m-^, de sorte qu'il y a en Dieu une espèce de dualisme, l'être qui engendre et la pensée engendrée. C'est la première syzygie. Ces deux êtres en se combinant produisent la raison, 0 vou; é (/.ovo^êvin; , et la vérité, àXT.ôeta. C'est la deuxième syzygie. Voilà le premier groupe divin, formé par le nombre quatre , la sainte tetractys du pythagoricien, lepà TETpaxôu;, prima quadriga Valentinianœ factionis^ dit Tertullien. Voilà le type et le principe des autres émanations. Le raisonnement et la vérité, 0 voû? xal -h èxiesta , créent à leur tour le Verbe et la vie, xo-yoç xal w ; du Verbe et de la vie émanent l'homme et TEglise. — ^ Là ne se bornent pas les créations du Verbe et de la vie : ils produisent encore dix éons. L'homme et l'Eglise, à leur tour, engendrent douze autres éons, en sorte que la somme des éons s'élève à trente, juste le nombre des dieux de la théogonie d'Hésiode. Ces éons sont accouplés deux à deux et représentent l'élément mâle et l'élément femelle. Ils forment le déploiement de Dieu, la manifestation de ses attributs, le plérome de ses perfections. Vous voyez dans l'exposition que je viens de faire la vérité chrétienne défigurée
DIX-SEPTIÈME LEÇON. %4i
par les spéculations orientales. Le christianisme représente la yie d'un Dieu unique par la pluralité des personnes. Mais le Fils et le Saint-Esprit sont coéternels et consubstantiels au Père : ils n'en sortent point par voie d^émanation : enfin le plérome de la Divinité^ suivant l'expression de saint Paul, consiste seulement en trois personnes. Valentin en élève le nombre à trente. Ces trente éons^ placés en dehors du Père, détruisaient Tunité de Dieu et équivalaient à un véritable polythéisme. Ce n'était pas là un pur caprice de Valentin. Il importait, suivant les religions orientales^ à la majesté de Dieu, que l'on plaçât entre lui et la matière, entre lui et l'homme, un nombre considérable d'êtres intermédiaires. De cette sorte, Dieu paraissait plus grand et la matière plus infime. L'Orient, ami du Easte et des superfluités , en a mis jusque dans la concepti.(m philosophique de Dieu.
Il est d'autres points par lesquels le gnosticisme de Valentin diffère à la fois du christianisme et s'en rapproche. L'hérésiarque admet, par exemple, le double dogme de la chute et de la rédemption, à la condition de l'expliquer à sa manière. Le dernier des éons, la Sagesse, engendre à son tour; mais son enfantement est malheureux. De son désir intempérant de connaître le premier principe, wpowàTwp, et de son impuissance à s'élever jusquelà, naissent l'erreur, l'ignorance, la crainte, la douleur, le regret. La Sagesse crée la matière et le démiurge y auteur du monde. Le trouble s'introduit par là dans le plérome. Alors viennent successivement trois libérateurs : le dieu
3ââ LES ÉVANGILES.
égyptien Horus , le Christ et Jésus ; ils affranchissent le principe spirituel qui est dans l'homme, et livrent aux flammes le monde de la matière.
Tel est le système de Valentin. Le dogme de la chute y a laissé ses traces profondes : vous y retrouvez aussi la foi à la rédemption, mais altérée par la multiplication des libérateurs qui l'accomplissent. Je reconnais à travers de monstrueuses erreurs des linéaments incorrects du christianisme.
Quand on a constaté ces étranges hardiesses, on n'est plus étonné, Messieurs, que les gnostiques n'aient pas confessé l'autorité des Ecritures ; on se demande plutôt comment ils osaient s'y rattacher par quelque point encore. L'évangile qu'ils choisiront, n'importe lequel, condamnera leurs extravagances. 11 fallait que le respect universel des chrétiens pour le Nouveau Testament fût bien profond, pour que les novateurs ne Taient pas rejeté complètement. Ils sentaient, en effet, que privés de l'appui des saints livres ils allaient se présenter sans titres suffisants , contredire trop absolument l'esprit de tradition apostolique, froisser les fidèles les mieux disposés pour eux : si ce moyen de séduction leur manquait, leur impuissance deviendrait manifeste. Les Gnostiques comprenaient tout cela, et plutôt que de se détacher de toute tradition , de toute racine dans le passé en rejetant absolument les Evangiles écrits par les Apôtres, ils les acceptèrent tous en se réservant de les interpréter dans le sens de leurs erreurs.
Les Yalentiniens voulurent échapper à Taccusation de faussaires portée avec raison par les chrétiens contre les Harcionites et les Ebionites. Ils ne repoussèrent donc aucun livre ni du Nouveau ni de TAncien Testament : ils se bornèrent seulement à les expliquer^ comme ils pouvaient, en faveur de leur système. L'Ancien Testament, il est vrai, ne contenait, selon eux, que la doctrine inspirée par le démiurge ; mais le Nouveau résumait renseignement des Apôtres, et il était écrit par les disciples mêmes de Jésus. Nous trouvons des preuves nombreuses de cette manière de voir des Yalentiniens, dans saint Irénée et dans TertuUien. Les citations empruntées par les Pères aux écrits de Valentin , ne relatent, il est vrai , aucun texte du Nouveau Testament ; mais nous en lisons un grand nombre dans les écrits fragmentaires de ses disciples immédiats. Il est impossible de supposer que le maître ait eu une doctrine différente de celle de ses plus fidèles disciples, de celle de Ptolémée, par exemple. Or, saint Irénée rapporte des paroles qui révèlent les efforts de ce dernier pour donner à ses erreurs l'appui de DOS Evangiles.
D'ailleurs, les Pérès sont unanimes pour attester que Valentin connaissait et citait les Ecritures. Les termes qu'il emploie le plus volontiers dans ses écrits leur sont empruntés. Il est même permis de reconnaître ses préférences pour saint Jean et saint Paul dans la nomenclature des éons : àpxii, [j.ovo-y6VTnç, xo-^o;, xp'-<y*oç*
Hais les textes de saint Irénée et de TerluUien vous con-
vaincront mieux. Ils sont très-nombreux ; nous en citerons seulement quelques-uns.
Saint Irénée dit des Valentinîens dans son livre des hérésies, qu'ils cherchent en falsifiant les écrits évangéliques et apostoliques, à fabriquer des preuves en faveur de leur sytème.
Ex evangelicis et apostoUcis tentant ostensiones facere, conver tentes ititerpretationes et adultérantes expositiones K
C'est ainsi qu'ils interprètent d'une manière bizarre les trente années qu'au rapport des évangélistes le Sauveur passa dans l'obscurité de la vie privée : Salvatorem dicunt triginta anms in manifesta nihil fecisse, ostendentem mysterium triginta œonum ".
Il n'est pas moins curieux de les entendre dire que le Nunc dimittis du vieillard Siméon n'est autre chose que l'adieu du démiurge qui cède la place au Sauveur : 5e- Tneon autem eum^ qui in manus suas accepit Christum, et dixit : a Nunc dimittis servum tuum^ Domine^ » typum esse demiurgidicunt, qui. veniente Salvatore^ didicit trampositionem suam '.
Enfin ils veulent faire de saint Jean un partisan de
leurs doctrines et lui prêtent l'idée des huit premiers
éons et de la génération de toutes choses. Us confondent
le voûç avec le xo-yoç : Adkuc autem Joannem discipulum
Domini docent primxim ogdoadem et omnium génération
nem significasse ipsis dictionibus. Itaque principium quod
* S. Irénée, adv. haeres., 1. i, c. m, § 6.— » Id., l i, c. i, § 3. — » M,, L I, c. viii, § 4.
primitm factum est a Deo... nun vocat... etc ^ Inutile de montrer combien ces déductions sont forcées, mais ce qui ressort clairement, c'est qu'elles supposent la connaissance des évangiles.
Voici encore un texte de Tertullien qui confirme pleinement toutes nos assertions : Valentinus non ad mate" riam Scripturas^ sed materiam ad Scripturas excogitavit : jdura abstidit et plura adjecit, auferens proprie tates singftdorum quoçue verborum, et adjiciens dispositiones non comparentium rerum *.
Je pourrais vous citer des passages nombreux de Ptolémée et d'Héjracléon , disciples de Yalentin, de Tbéodote et • de Marcus : j'en pourrais emprunter encore à Bardesanes, àBasilide et à Isidore. Us prouvent tous que les Gnostiques co^naissaient le Nouveau Testament, qu'ils l'interprétaient mal, qu'ils repoussaient Tautorité des Apôtres, mais qu'ils leur attribuaient les livres du Nouveau Testament. Je vous ai montré, Messieurs, l'évangile de saint Matthieu principalement adopté par les Ebionites, Tévangile de saint Luc particulièrement accepté par Marcion^ Tévangile de saint Jean admis mais dénaturé par Yalentin ; je vais vous montrer maintenant les quatre évangiles reconnus par Tatien.
Tatien naquit en Mésopotamie^ vers Tan 130 de notre ère. Il fut nourri, dès son enfance, de la science des Grecs. Il entreprit plus tard de longs voyages pour ajouter à ses connaissancesy et il étudia plus particulièrement les sciences,
^ Id., 1. I, c. viii^ § 5.— 2 Tertullien^ de Prœscript. haereticor.^ c. xxxvu.
les arts, la religion, chez les Grecs et chez les Romains. Il profila d'un voyage en Grèce pour se faire initier aux mystères d'Eleusis. La vanité du paganisme ne tarda pas à lui apparaître : il se fit chrétien et se rendit quelque temps après à Rome, où il connut saint Justin, le martyr, et devint son disciple. Tout le temps que vécut saint Justin, Tatien demeura ferme dans la foi : il fut même appelé à la confesser et sur le point de donner son sang pour elle. Mais, après la mort de son maître, il retourna dans sa patrie et se laissa gagner par des hérétiques dont il embrassa les erreurs. Ces hérétiques formaient la secte des Encratites. Pour eux, comme pour les Gnostiques, la matière était un élément mauvais dont il fallait autant* que possible éviter le contact. Ils ne permettaient ni Tusage du vin ni celui des viandes, et condamnaient même le mariage. Jésus-Christ, disaient-ils, allait bientôt venir juger le monde, c'est pourquoi chacun devait affranchir son âme du joug de la matière , et la garder ensuite sans souillure jusqu'au jour prochain du jugement final.
Tatien composa de nombreux ouvrages; mais presque tous sont perdus. Parmi ceux-ci, il faut citer une harmonie des quatre Evangiles, c'est-à-dire une combinaison des textes de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean , disposée de manière à compléter les évangiles les uns par les autres. Tatien avait donné à cet ouvrage le nom de ^là Tiaai^m. Les catholiques le trouvèrent si utile qu'ils l'adoptèrent pour eux-mêmes. Us ne l'auraient pas
pris certainement pour en faire usage, s'il n'eût été conforme à nos Evangiles. Tbéodoret compta dans son diocèse plus de deux cents exemplaires du Diaiessaron. Saint Ephrem, au témoignage de Bar-Salibi , évêque jacobite, a écrit un commentaire de ce livre. Les Pères n'y ont signalé qu'une lacune. Tatien n'a, en effet, omis que les généalogies de Jésus-Cbrist. Voici deux textes, l'un d'Eusèbe et l'autre de Tbéodoret. Ils prouvent la vérité des faits que je viens d'exposer.
Tatianus catenam et collectionem nescio quamEvangeliorum contexuit^ quam ^\k Ttaad^y hoc est Evangelium ex quatuor Evangeliis compositum nominavit *.
Ab eodem quod ^là Ti<j<Tàp«v vocant Evangelium compositum est, genealogiis ommis quibus Dominum e Davidis semine genitum esse probatur. Quo non solum ii utebantur qui illius sententias erant amplexi, sed etiam viri qui fidem apostolicam servabant. Equidem plus quam ducentos hujuscemodi libros in Ecclesiis nostris auctoritate confirmatos inveni*.
Je finis , Messieurs. J'ai produit des témoignages suffisants pour prouver que Yalentin et Tatien connaissaient les Evangiles et les attribuaient aux Apôtres. — Les bérétiques , Messieurs , sont donc unanimes à confesser l'autbenticité de nos livres saints. A la force probante de leurs dépositions ajoutez celle du témoignage des païens, et jugez vous-mêmes de la puissance croissante des preuves que l'apologiste chrétien peut opposer aux affirmations
* Eiiseb., Hist, eccL, iv, 29. — » Tbéodoret haeret. fab., 1. i, c. 20. .
a48 LES ÉVANGILES.
légères des détracteurs de nos saints Evangiles. Il nous reste cependant encore à produire toute une série de nouveaux témoignages^ ceux des chrétiens orthodoxes. C'est ce que nous commencerons à faire dans la prochaine leçon.
DlX-HUlTIÉME LEÇON. 349
PREUVES INTRINSÈQUES DE L'AUTHENTldTÉ DES ÉVANGILES. Irénée, Clément d'Alexandrie^ Origène> Tertullien. — Fragment de Muratori.
Messieurs^
Nous avons étudié Tattitude et le langage des hérétiques à regard dés Evangiles pendant toute la durée du second siècle. Nous ^ous sommes convaincus par de nombreux et d'incontestables témoignages que tous les connaissaient, seulement tantôt ils en admettaient^ tantôt ils en repoussaient Tautorité. Ceux-ci adoptaient Tévangile de saint Matthieu , ceux-là celui de saint Luc. D'autres préféraient saint Jean. Les uns altéraient les textes; les autres les interprétaient à leur façon : mais tous confessaient à leur manière l'existence de nos quatre Evangiles, reconnus par TEglisê comme écrits apostoliques. Il y a plus, et cette circonstance nous a frappés ; c'est que les hérétiques du second siècle se réunissent aux catholiques pour proclamer non-seulement l'existence mais encore l'authenticité de ces livres. Ils accusaient souvent les doctrines des Apôtres ; mais ils ne niaient jamais qu'ils fussent les auteurs des Evangiles. Les Ebionites et les Marcionites corrigeaient saint Matthieu et saint Luc au grand jour : ils aimaient mieux affirmer que les Apôtres s'étaient trompés, que d'asstimer une tâche au-dessus de leurs forces, en soutenant qu'ils n'avaient point écrit les livres du Nouveau Testament.
N'osant plus les attribuer à leurs auteurs quand ils les avaient altérés , ils leur donnaient d'autres noms : ainsi les Marcionites appelaient Tévangile selon saint Luc , tel que leurs altérations l'avaient fait, Evangile de Jésus ; les Yalentiniens donnaient au leur le nom d'Evangile de la vérité.
Ces aveux unanimes des ennemis de l'Eglise prouveraient à eux seuls Tauthenticité du Nouveau Testament, et si nous n'avions pas à produire d'autres témoignages plus décisifs encore, nous pourrions dire avec confiance : Salus ex inimicis nostris.
Maintenant, Messieurs, écoutons l'Eglise elle-même.
Peut-on établir par le témoignage des écrivains orthodoxes Torigine apostolique des quatre Evangiles? Peut-on remonter, à l'aide des renseignements qu'ils nous fournissent , à la source première du Nouveau Testament ? J'affirme qu'il en est ainsi.
Messieurs, quand le géographe veut constater la source d'une rivière, il commence ses recherches à un point où ridentité de cette rivière ne peut être contestée ; puis il remonte le cours des eaux. Ce cours se rétrécit de plus en plus; la rivière devient un ruisseau, le ruisseau un filet d'eau ; et enfin, remontant encore, on arrive à l'endroit où le filet d'eau sort d'entre les pierres du rocher, ou vient sourdre à la surface de la terre. Pour arriver à la source de nos Evangiles , nous imiterons le géographe. Les témoignages de la tradition, relatifs au Nouveau Testament, forment en se succédant une suite non interrompue
qui peut être comparée au cours des eaux. Nous allons prendre ce courant de la tradition à un point où il est assez fort, assez \isible pour n'être contesté par personne, et de ce point nous remonterons à sa source , c'est-à-dire , au grand fait de la rédaction de nos saints Evangiles par les Apôtres et leurs disciples immédiats. Transportonsnous pour cela à la fin du second siècle : de là, nous remonterons facilement au premier.
Aujourd'hui , je vous parlerai des témoignages fournis par saint Irénée^ TertuUien, et de l'étonnante confirmation que leur apporte le fragment de Muratori.
Vous savez tous. Messieurs, quel fut le célèbre Père de l'Eglise qui porta le nom d'Irénée. Ainsi que le remarque Eusèbe , le mot Irénée veut dire pacifique , et cependant toute la vie de ce grand homme fut une lutte contre les erreurs de son temps. Toutefois cette vie , suivant un écrivain moderne , ne contredit pas son nom , car la bonne guerre prépare une paix durable. Irénée est le grand adversaire des Gnostiques , et leur plus exact historien. C'est aussi un des témoins les plus précieux de l'autorité de nos saints Evangiles.
Il est difficile de déterminer exactement l'année de sa naissance ; il est permis de conjecturer cependant que ce fut dans la première moitié du second siècle, vers Tan 140 de notre ère. Une ville d'Asie-Mineure fut son berceau. Estce Smyme qui eut cet honneur? Une lettre àFlorinus, son compagnon de jeunesse, tombé plus tard dans l'hérésie, permet de le croire. Je veux vous en lire un extrait.
Celte lettre fournit les seuls renseignemenis que nous ayons sur les premières années de l'illustre martyr ; de plus, elle vous montrera de quelle autorité est son témoignage dans la question des Evangiles. Saint Irénée fut un des disciples de saint Polycarpe, qui lui-même avait été disciple de saint Jean.
Saint Irénée rappelle à Flori nus les années de leur commune jeunesse, et il dit : « Lorsque je n'étais encore qu'un enfant, je te rencontrai en Asie-Mineure, Florinus, chez Polycarpe. Car j'ai plus présent à ma mémoire ce qui m'arriva alors que ce qui se passe aujourd'hui. Ce que Ton apprend jeune grandit dans l'âme et se développe avec elle , à ce point que je pourrais encore décrire le lieu dans lequel le bienheureux Polycarpe s'asseyait et parlait; je dirais comment il se tenait, comment il marchait, sa manière de vivre, sa taille, sa figure, les instructions qu'il faisait dans l'assemblée des chrétiens ; comment il racontait ses relations avec Jean et les disciples qui avaient vu Jésus, comment il rapportait leurs paroles, ce qu'il avait recueilli touchant le Seigneur de ceux qui avaient vu ses miracles et entendu son enseignement Comme il avait tout appris des témoins oculaires de la vie de Jésus^ ce qu'il racontait était en parfait accord avec r Ecriture. Moi aussi , par la grâce de Dieu , j'ai écouté tout cela avec un grand zèle , et je Tai écrit, non sur le papier, mais dans mon cœur ; par la grâce de Dieu encore, j'en garde toujours frais le souvenir. Je puis assurer devant Dieu que si le bienheureux et apostolique prêtre
Polycarpe avait entendu quelque chose qui ressemblât â tes erreurs , ô Florinus 1 il se serait aussitôt récrié. On l'eût vu se boucher les oreilles , prendre la fuite et il eût dit^ suivant son habitude : a 0 mon Dieul à quel temps m'avez- vous réservé? Faut-il que je subisse de pareils discours M »
Ainsi ^ Messieurs, Irénée naquit et grandit en Asie Mineure , au milieu des églises fondées par saint Paul et par saint Jean. C'est là qu'il fut nourri de cet ardent amour de la vérité qu'il laissa éclater durant toute sa vie. Il ne reçut pas seulement une éducation religieuse, on lui fit étudier aussi les sciences et la littérature grecque. Il connaissait Homère et Platon^ ainsi que ses ouvrages le prouvent.
Conduit par la Providence dans les Gaules^ peut-être à l'occasion du voyage de Polycarpe à Rome , il s'y fit remarquer des confesseurs de la foi par un zèle ardent pour la vérité qu'on persécutait, et par le talent avec lequel il la défendit. Il fut chargé p&r eux d'une mission auprès du pape Eleuthère. A son retour à Lyon , il monta sur le siège épiscopal de cette ville. Son prédécesseur, saint Pothin, en avait été arraché, vers l'an 178, pa;? la persécution. Au rappo^^t d'Eusèbe, saint Irénée convertit presque toute la ville au christianisme ; et, par s<t. science et s& doctrine , il acquit une immense autorité dans les Gaules et dans toute l'Eglise. Enfin, sa vie fut couronnée par le martyre, qu'il subit sous Septime-Sévère Tannée 203.
* Ensèbe, Hist eccLf y, 20.
354 LES ÉYANGIUSS.
Voilà, Messieurs, quel est le témoin dont vous allez entendre les paroles touchant nos Evangiles. Il est bien informé, puisqu'entre lui et saint Jean il n'y a qu'un intermédiaire dont il a retenu fidèlement toutes les paroles. Il est digne de foi , puisqu'il a donné son sang pour la vérité qu'il défendait. Eh bienl Messieurs, les témoignages rendus à nos quatre Évangiles par saint Irénée sont si nombreux et si précis qulls ont forcé la critique négative à confesser qu'à l'époque où écrivait le saint JSIartyr le canon du Nouveau Tçstament était déjà, à peu de chose près, ce qu'il est aujourd'hui ; et les citations seraient vraiment superflues si elles ne devaient servir à vous mieux faire connaître la puissance du courant de la tradition. Beaucoup de textes d'Irénée ont déjà passé sous vos yeux : je ne veux qu'y ajouter le suivant. Il est assez net, assez concluant pour me dispenser de tout autre.
a Ceux-là même, dit-il, qui nous ont fait connaître l'Evangile ont d'abord prêché -, ensuite , par la volonté de Dieu, ils ont déposé dans les Ecritures le fondement futur et la colonne de notre foi. » Et postea per Dei voluntatem in Scripturis nobis tradiderunt fundamentum et columnam fidei nostrœ futurum.....
Ita Matthœus in Hebrœis ipsorum lingua Scripturam edidit Evangelii, cum Petrus et Paulus Romœ evangelizarent et fundarent Ecclesiam. Post vero horum excessum Marcus discipulus et interpres Pétri ^ et ipse quœ a Petto annuntiata erant, per scripta nobis tradiâit. Et Luca^ autem sectator Pauli^ quod ab illo prœdicabatur Evan^
gelivm in libro condidit, Postea et Joannes discîpulus Dominiy qui et supra pectus ejus recumbeÔaty et ipseedidit Evangelium^ Ephesi Asiœ commorans ^
On ne peut s'empêcher , Messieurs , quand on cite le témoignage de saint Irénée , de rappeler en même temps celui des docteurs , ses contemporains. Deux surtout sont dignes d'être écoutés. Clément d'Alexandrie, qui mourut comme saint Irénée , sous Septime-Sévere, en Tan 202, et Origène qui, cette même année, succéda à Clément, son maître, dans une chaire déjà deux fois illustre. Clément d'Alexandrie écrivit, selon Ëusèbe, une histoire Tolumineuse tirée de l'Ancien et du Nouveau Testament, et même des évangiles apocryphes , qu'il distinguait soigneusement des quatre évangiles canoniques.
In iisdem libris^ ditEusèbe, Clemenstraditionemquamr dam de ordine Evangeliorum , quam a vetustioribus pres^ byteris acceperat ^ refert in hune modum. Dicebat y ex Evangelio prius scripta esse illa^ quœ seriem generis Dominid continent. Les évangiles qu* contiennent la généalogie dç Jésus-Christ sont, comme chacun sait, ceux de saint Matthieu et de saint Luc. Voici maintenant le témoignage de Clément relatif à saint Marc et à saint
* Irénée^ cont. hser., I. m, c. 1. Voici la traduction de ce texte : « Âînsî Matthieu, chez les Juifs, écrivit un Evangile en leur langue, tandis que Pierre et Paul à Rome, prêchaient la bonne nouvelle et jetaient les fondements de l'Eglise. Après la mort de ceux-ci, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous laissa par écrit ce qui avait été enseigné par Pierre lui-même. Luc de son côté, fidèle compagnon de Paul, a renfermé dans un livre l'Evangile que TApôtre prêchait. Enfin, Jean lui-même, disciple du Maître et qui reposa sur sa divine poitrine, a publié un Evangile tandis qu'il demeurait à Ephèse d'Asie. »
Eusèbe cite la fin de ce texte dans son EisU eccL, v, 8.
Jean : Marci autem Evangelium ex hujusmodi occasione scriptum fuisse. Ctim Petms in urbe Roma verbum Dei publiée prœdicasset y et Spiritu sancto afflatus Evangelium promulgasset , multi qui aderant , Marcum cohortati sunty utpote qui Petrum jamdudum sectatus fuisset, et dicta ejus memoria teneret , ut quœ ab apostolo prœdicata erant, conscriberet. Marcus igitur Evanyelium composuit^ iisque^ qui illud ab ipso rogabant^ impertiit. Quod cum Petrus comperisset, nec prohibuit omnino rem fieri, neCj ut fierety incitavit. At Joannes omnium postremus y cum videret in aliorum Evangeliis ea, quœ ad corpus Christi pertinent tradita esse, ipse dioino Spiritu afflatus , spirituale Evangelium^ famlliarium siuyrum rogatu conscripsitK
Messieurs , Origène a non-^ulement admis et cité nos quatre évangiles^ mais encore il les a expliqués. Ce qui nous reste de ces commentaires forme un grand volume in-folio. Saint Jérôme rapporte qu'il a lu vingt-cinq petits volumes écrits par Origène sur saint Matthieu , et un égal
* Ensèbe^ Hist. eccL, vi, 14. Voici la traduction de ce texte important : « Dans les mêmes livres^ Clément nous a transmis, en ces termes, touchant l'ordre de la composition des Evangiles, une tradition qu'il avait reçue des l^lns anciens prêtres. Il disait que des différentes parties de TEvangile on avait d'abord écrit ce qui a rapport à la généalogie du Seigneur. »
a Pour TEvangile de Marc, il fut écrit à cette occasion : Lorsque Pierre à Rome eut prêché publiquement la foi et promulgué la bonne nouvelle avec l'assistance de l'Esprit, ses auditeurs , qui étaient nombreux , prièrent Marc , parce qu'il avait suivi depuis longtemps l'Apôtre, et qu'il retenait fidèlement ses paroles, d'écrire ce que Pierre avait dit ; et Marc l'ayant fait donna son œuvre à ceux qui la lui avaient demandée ; ce qui ayant été connu de Pierre il ne mit point d'obstacle à ce dessein^ bien qu'il n'eut pas engagé Marc à écrire. »
« Jean, le dernier de tous, voyant que dans les Evangiles des autres étal renfermé tout ce qui regarde l'humanité du Christ^ inspiré à son tour par l'Esprit divin, écrivit un Evangile Spirituel à la prière de ses amis. »
DIX-HUmilIB LBÇON. 357
nombre dlioTnélies : Legisse me fateor in Matthœum Origems viginti guinque volumina^ et totidem ejus hotnilias^. Il a non-seulement cité, mais commenté saint Marc, saint Luc et saint Jean.
Ainsi , Messieurs , vers la fin du second siècle , tout le monde en convient, TEglise catholique reconnaissait les quatre Evangiles. Mais, Messieurs, les possédait -elle depuis longtemps? Quel titre les recommandait à son respect? Sur quoi reposait la conviction tranquille que les livres du Nouveau Testament avaient été écrits par les Apôtres et leurs disciples immédiats? Tertullien , né à Carthage vers l'an 160 , le contemporain par conséquent de saint Irénée et de saint Clément d'Alexandrie , répond à ces questions. Toutes les Eglises croyaient à Tauthenticité des quatre évangiles , parce que les chrétiens d'alors savaient qu'une tradition non interrompue les faisait remonter de main en main jusqu'aux Apôtres ; et que ceux-là seuls étaient reconnus par tous comme authentiques qui avaient été d'abord acceptés par toutes les Eglises : Hi gui swit undigue^ guod ab omni Ecclesiarum jucUcatur^.
Le même Tertullien ajoute : ... Quod apostoli prœdicor verint^ non aliter probari debere nisiper easdem Ecclesias guas ipsi apostoli condiderunt ; ipsi eis prœdicando tam viva guod aiunt voce guam per epistolas postea '. a Ce que les Apôtres ont prêché ne saurait être prouvé
* s. Jér. proaem. in Matth., t. iv. — * TertuU. de pudore, 10. — » Teçtull. Pnescript.^ c. xx.
que par Fautorité des églises mêmes que les Apôtres ont fondées, et qu'ils ont enseignées d'abord de vive voix , et depuis par leurs écrits. »
Et ailleurs : Apostoli Ecclesîas apud unamquamque civitatem condiderunt , a quitus traducem fidd çt semina doctrinœ ceterœ exinde Ecclesiœ mutuatœ sunt , et quoiidie mutuantur, ut Ecclesiœ fiant. Acper hoc et ipsœ apostolicœ deputantur y ut soboles apostolicarum ecclesiarum Omne genus adoriginem suant censeatur necesse est. Itaque tôt ac tantœ Ecclesiœ una est, illa ab apostolis prima ^ ex qua omnes. Sed on$nes primay et cmnes apostolicœ dum una omnes probant unitatem *• a Les apôtres dans chaque ville établirent des églises auxquelles les autres églises empruntèrent depuis une tradition de foi et des semences de la doctrine^ et cet emprunt se fait encore toutes les fois qu'une église se fonde. Par ce moyen, toute nouvelle église est réputée apostolique comme étant un rejeton de celles que les Apôtres ont fondées. Que toute famille prenne le nom de son auteur^ c'est une nécessité. Cest pourquoi tant et de si grandes églises n'en font qu'une seule, celle qui la première dut sa vie aux Apôtres et dont toutes les autres sont sorties. Ainsi toutes remontent à cette première et toutes sont apostoliques et ne formant qu'une seule Eglise prouvent l'unité de la foi. »
Et plus loin : In negotio salutis tuœ percurre Ecclesîas apostolicas, apud quas ipsœ avtherUicœ litterœ
^ Jd,, Prxscript., c. xx.
dixtHUItiëme leçon. 359
eorum recitantur^ sortantes vocem et reprœsentantes faciem uniuscujusque. Proxima est tibi Achaia^ haies Corinthum. Si non longe es a Macedoma^ habes PhilippoSj habes Thessalonicenses. Si petis in Asiam tendere, habes Ephesum; si autem ItcUiœ adjaces , habes Romani^ unde nobis quoque auctoriias prœsto est.... Videamus quid dixerit.... legem et prophetarum evangelids et apostolicis litteris miscet, ut inde petat fidem.... et adversm hanc institutionem nemiiiem recipit ^ a Dans Taffaire de ton salut, parcours les églises apostoliques^ dans lesquelles sont lues les lettres authentiques des Apôtres > ces lettres qui nous rendent le son de Toix et nous rappellent l'aspect vénérable de chacun d'eux. Es -tu i^oisin de TAchaie ? voilà Corinthe ; es-tu près de la Macédoine ? voilà les Philippiens^ les Thessaloniciens. Veux-tu courir en Asie? Voilà Ephèse. Touches-tu à l'Italie? Voilà
Rome, dont Tautorité vient couvrir aussi notre foi
Voyons ce qu'elle dit... L'ancienne loi, les prophètes, elle s'en sert aussi bien que des Evangiles et des lettres apostoliques pour leur demander sa croyance, et elle ne reçoit personne ennemi de cette discipline. »
In summa^ si constat id verius quod priuSj id prius quodet ab initio^ idab initia quod ab apostolis; pariter utique constabit : id esse ab apostolis traditum, quod apud Ecclesias Apostolorum fuerit sacrosanctum. Videamus quod lac a Paulo Corinthii hauserint; ad quam regulam Galathœ sint correcti; quid legant Philippenses^
* /d., Praescrip., ch. xxi.
360 LES ËYAHGILSS.
Thessalonicenses, Ephesii; quid etiam Romani de proanmo soneni , quitus Evangelium et Petrus et Paulus sanguine quoque suo signatum reliquerunt. Eabemus et Joannis alumnas Ecclesias. Nam etsi Apocalypsin ejus Marcion respuit, ordo tamen episcoporum ad originem recenstis , in Joannem stabit auctorem. Sic et cœterarum generositas recognoscitur. Dico itaque apud illas , tiec solas jam apostolicas^ sed apud universas^ quœ illis de societate sacramenti confœderantur ^ evangelium Lucœ ab initia editionis stiœ stare... Eadem auctoritas Ecclesiarum apostolicarum , cœteris quoque patrocinabitur Evangeliis^ quœ proinde per illas et secundum illas habemus ^ Joannis dico et Matthœi, licet et Marcus quodedidit^ Pétri affirm£tur , cujvs interpres Marcus. Nam et Lucœ Marcionitœ digestum Paulo adscribere soient. Capit magi-
strorum videri, quœ discipuli promidgarint Igitur
dum constethœc Evangeliaapud Ecclesias fuisse, curnon hœc quoque Marcion attigit. Nam et competit^ ut si qui Evangelium pervertebant, eorum magis curarent perversionem , quorum sciebant auctoritatem receptiorem *. a En somme^ s'il est constant que cela est plus vrai qui remonte plus haut; que cela remonte plus haut qui touche aux origines; et qu'enûn ce qui touche aux origines vient des Apôtres ; il sera également constant que cela a été enseigné par les Apôtres qui a toujours été gardé comme saint par les églises des Apôtres. Voyons de quel lait Paul a nourri les Corinthiens ; à quelle règle les Ga- TertaU. adv. Marc, 1. iv, c 5.
MS-mnnftxB iMçm. 361
lates ont été redressés ; ce que lisent les Philippiens^ les Thessalonicmis, les Ephésiens, ceqne les Romains pa- Mi^it de ce qui s'est fait si près d'eux, eux à qui Pierre et Paul ont laissé chacun un Evangile signé de son sang. Nous ayons encore les églises allés de Jean ; car bien que V Apocalypse de Jean soit rejetée de Marcion, la suite des évoques en remontant jusqu'au commencement proclame Jean auteur de Y Apocalypse...
c De la même manière reconnait-on la noble origine de toutes les autres églises, c'est pourquoi je dis que chez elles et non-seulement dans les églises fondées par les Apôtres, mais dans toutes celles qui leur sont unies par la communauté de la foi, l'Evangile de Luc est retenu tel
qu'il fut donné le premier jour Cette même autorité
des églises apostoliques protégera également les autres Evangiles , ceux que nous avons reçus par elles et qui sont conformes à leur exemplaire ; je veux parler des Evangiles de Jean et de Matthieu. L'ouvrage écrit par Marc, on peut aussi l'attribuer à Pierre dont Marc était l'interprète ; aussi bien les Marcionites ont coutume d'attribuer à Paul rEyangile écrit par Luc. C'est une convenance que de faire honneur au maître de ce que le disciple a dit. Donc, puisqu'il est constant que ces Evangiles ont été reçus dans les églises, pourquoi Marcion ne les accepte-t-il pas également? Il convenait cependant à des hommes qui veulent corrompre les Evangiles d'altérer ceux dont l'autorité, plus facilement acceptée, les condamne plus clairement. »
Ainsi, Messieurs^ non-seulement, au second siècle, FEglise avait entre les mains les Evangiles, mais elle avait de plus la certitude qu'ils venaient des Apôtres. Cette certitude était-elle facile à acquérir? Oui, Messieurs, il suffisait d'interroger les vieillards qui avaient vu et entendu les disciples des Apôtres. Ce sont leurs souvenirs que TertuUien rappelait, et qu'il présentait avec tout réclat de l'éloquence. Ce sont ces mêmes souvenirs qu'il invoquait contre Marcion , et c'est après les avoir opposés aux nouveautés du sectaire qu'il s'écriait : Id venus quod prius^ id prias quod ab initio^ id ab initio quod ab apostolis.
La découverte d'un précieux manuscrit, remontant au VIII' siècle, et connu depuis sous le nom de fragment de Muratori , est venu confirmer d'une manière inattendue et bien frappante la foi de l'Eglise catholique à l'authenticité du Nouveau Testament.
Muratori est le grand historien de l'Italie. Il est connu par des ouvrages d'une immense érudition et eu particulier par les Annali d'ItaliUy dal principio deireravulgare sino ail anno 174.9, en douze volumes in-4®. C'est l'illustre bibliothécaire de la bibliothèque ambroisienne de Milan.
Un jour, ce savant chercheur trouva dans le couvent de Bobbio, fondé au vii"" siècle par les studieux disciple^ de saint Colomban, un manuscrit sans titre, rongé par le temps, écrit en lettres majuscules carrées, et dont les premiers feuillets manquaient. Ce manuscrit parut, du
DIX-HUITlàllE LEÇON. 363
premier coup^ à Toeil exercé du sayant, remonter au Tiir siècle ; néanmoins il n'en soupçonna pas d'abord tout le prix. Il le copia et le livra au public comme un spécimen des innombrables fautes commises par les copistes au Moyen Age. En eflet, le manuscrit en était criblé. Mais ce n'était là qu'un médiocre titre à l'intérêt : le plus grand lui Tenait de son texte latin , négligemment copié au Moyen Age , mais remontant au second siècle. Examiné^ en effet, attentivement par les savants de l'Europe entière , il a paru à tous remonter au moins au temps d'Irénée, et avoir été écrit au plus tard vers l'an 180 de notre ère. Muratori supposait qu'il avait été composé par un certain Caius, prêtre de l'Eglise romaine, vers l'an 196. Bunsen l'attribua à l'historien Hégésippe , contemporain de saint Justin ; mais y encore une fois, personne ne nie qu'il ne remonte au second siècle. Le vrai titre de cet écrit devrait être, suivant le savant Credner : De libris quos Ecclesia catholica recipit. En effet , Messieurs, c'est un catalogue miraculeusement conservé des livres canoniques reçus au second siècle par l'Eglise catholique. Eh bien I Messieurs , le fragment de Muratori montre nettement que, dès cette époque reculée, il n'existait pas le moindre doute sur la canonicité de nos quatre Evangiles, sur celle des Actes des apôtres , de treize épitres de saint Paul, de répître de saint Jude, des trois épîtres de saint Jean et de l'Apocalypse; c'est-à-dire qu'à cette époque le canon des livres sacrés du Nouveau Testament était fixé j à quelque chose près. Ainsi que je vous l'ai déjà
dit^ le titre et le commencement du manuscrit font défaut. 11 y manque aussi ce qui regarde les textes relatifs à saint Matthieu et à saint Marc. Mais personne ne doute, Messieurs, que ces textes ne fussent dans le manuscrit, quand il était complet. En eflet , l'auteur donne la troisième place à saint Luc^ et la quatrième à saint Jean, n accordait donc les deux premières à saint Matthieu et à saint Marc.
J'emprunte à Credner quelques fragments du manuscrit restauré.
§1. ... Tertio Evangelii librum secundum Lucam. Lucas iste medicus post ascensum Christi, cum eum Patdus adsumsisset ^ nominesuo ex opinione conscripsit
§ 11. Quarti Evangeliorum ^ Joannes ex dfsciptdis. Cohortantibus cojidiscipults et episcopîs suis dixit : conjejunate mihi hodie triduo et quid cuique fuerit révélatum, alterutrum nobis enarremus. Eadem noctereveld' tum Andrœœ ex apostolis, ut recognoscentibus cunctis Joannes suo nomine cuncta describeret.
§ 111. Et ideo^ licet varia singulis Evangeliorum libris principia doceantur^ nihil tamen differt credentium fidé^ cum uno ac prindpali spiritu declarata si7it in omnibus omnia de nativitate , passione, resurredtione ^ de gemino
ejus adventu Quid er go mirum^ si Joannes tam con-
stanter singula proférât dicens in semetipsum : a Quœ vidimus oculis nostris et auribus audivimus et mantis nostrœ palpaverunt , hœc scripsimus. a Le troisième (des Evangiles) est le livre de l'évangile selon Luc. Luc, mé-
DIX-HUITlilIE LEÇON. 365
decin de profession , après rascension du Christ, choisi par Paul pour être sou compagnon, écrivit suivant Fopinion commune en son nom propre.
a L'auteur du quatrième Evangile est Jean, Tun des disciples. Aux exhortations de ses égaux dans Tapostolat et de ses évoques, il répondit : Jeûnez avec moi pendant ces trois jours et ce que Dieu aura révélé à chacun de nous sera confié à tous les autres. La même nuit, il fut révélé à André Tun des Apôtres, que tous rappelleraient leurs souvenirs et que Jean écrirait seul l'ouvrage entier.
a C'est pourquoi, bien que chaque livre des Evangiles contienne des instructions diflerentes, il n'y a aucune dissidence dans la foi de ceux qui croient, puisque par l'inspiration d'un seul et même esprit chacun des auteurs a raconté dans son livre tout ce qui touche à la Nativité, la Passion, la Résurrection et le double avènement du Sauveur. Pourquoi donc s'étonner que Jeian afQrme avec tant d'assurance chacune des choses qu'il raconte, disant de lui-même : Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos oreilles ont entendu, nos mains touché, nous Favons écrit. D
Ces témoignages sont irréfragables, et nul homme sensé n'osera me contredire quand j'affirme en finissant. Messieurs, que toutes les Eglises, au second siècle, croyaient à l'authenticité des quatre Evangiles; que cette croyance était raisonnée et que les preuves à l'appui se trouvaient non-seulement entre les mains de Tertullien, d'OrigènCi de Clément , d'Irénée , mais de plus qu'elles étaient
éyidentes, accessibles pour tous. Uu seul intermédiaire, Polycarpe, séparait Irénée de saint Jean; et les archives de toutes les Eglises, ou du moins les vieillards d'Antioche , d'Alexandrie , de Rome , de rAchaïe , de la Macédoine , au témoignage de Tertullien , fournissaient des preuves matérielles et sensibles d'une tradition qui défiait l'audace des hérétiques. — L'impression produite en ce moment sur mon esprit par ces considérations est celle de la conviction. Alors même que les païens et les hérétiques n'auraient fait aucun aveu, alors même qu'ils auraient déposé contre l'origine apostolique des Evangiles, alors même que la chaîne des témoignages serait brusquement interrompue à Irénée , sans remonter plus haut , je demeurerais persuadé de l'authenticité du Nouveau Testament. La preuve est en effet complète. L'avouerai-je?En présence de cette vive lumière qui éclaire ici l'origine de nos saints Evangiles, le silence, les négations, les sophismes de nos adversaires m'affectent de manière à me causer quelque impatience ; et me dressant avec ma fierté de chrétien devant la contradiction d'une école qui ose bien s'appeler la science^ la critique y la philologie y le progrès moderne ^ie lui dirais volontiers : Quand vous niez l'autorité des Evangiles, vous n'êtes rien de tout cela. Votre école m'est connue , et si j'hésite à la nommer, c'est que je ne veux point décider si quelqu'un de mes contemporains suit les pas d'Erostrate ou ceux de Gorgias et de Protagoras.
PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTHENTiaTÉ DES ÉVANGILES.
Témoignages de Justin. Ck)mment on a cherché à les infirmer. *- Solution des difficultés.
Messieurs ,
Nous avons commencé à prouver dans la dernière leçon Tauthenticité de nos saints Evangiles par les témoignages des écrivains orthodoxes. Voiis avez pu vous convaincre par les témoignages les plus manifestes de saint Irénée, de saint Clément d'Alexandrie, d'Origène, de TertuUien, et enfin par le fragment de Muratori, qu'à la fin du second siècle^ le Nouveau Testament était universellement connu dans l'Eglise et placé dans les mains de tous les chrétiens. Mais ces témoignages prouvent davantage et portent plus loin.
Ils montrent avec évidence que les Evangiles remontent aux temps apostoliques. Nous avons vu ^ en effet , que les mêmes écrivains , et TertuUien en particulier, affirment à de nombreuses reprises comme un fait de notoriété pu-< blique , que les Eglises d'Asie , d'Afrique, d'Italie se rappelaient fort bien avoir été mises en possession de ces Evangiles par les Apôtres eux-mêmes et leurs disciples immédiats. Le fait de cette possession remontait donc aux origines mêmes des Eglises. TertuUien disait à ses adver-* saires qu'il était facUe de le constater à Ephèse^ à Philippes, àCorinthe, à Rome; en un mot^ partout.
Messieurs^ cet argument est particulièrement triomphant quand on songe qu'il était opposé aux hérétiques dès le temps de TertuUien et dlrénée. Ces docteurs avaient vécu avec la génération qui avait connu les Apôtres. Irénée était disciple de Polycarpe et gardait ineffaçable dans son cœur, comme il le dît dans sa lettre à Florinus, le souvenir de tout ce que ce vieillard lui avait appris. L'erreur n'était possible pour personne. Donc, Messieurs, du fait qu'il était de notoriété publique , dans la seconde moitié du second siècle y que les Evangiles répandus partout avaient une origine apostolique, nous pouvons conclure que ces Evangiles remontent certainement aux Apôtres.
Il nous serait permis de ne point chercher d'autre démonstration : celle-ci est complète.
Il eût été possible que les témoignages des écrivains ecclésiastiques se bornassent à ceux que nous venons d'entendre, et que nous n'eussions d'autres monuments que ceux que nous venons de montrer, et dans ce cas, ils suffiraient.
Les écrivains du premier siècle et du commencement du second, en effets agissaient beaucoup et écrivaient peu. De plus, les Evangiles, pendant la vie des Apôtres et celle de leurs disciples immédiats, ne pouvaient avoir l'importance dont ils ont joui plus tard. Papias disait qu'il aimait bien mieux entendre les hommes apostoliques que lire leurs écrits. Il avait raison, la parole écrite n'a point la vie, l'abondance, la lumière du discours, et surtout de la conversation. La parole écrite est à la parole parlée ce que la fleur de Therbier est à la fleur des champs. Dans les temftf
primilifs ^ on citait les paroles de Jésus , de Jean , de Pierre, de Paul , et on n'éprouvait aucun besoin d'en appeler à leurs écrits, moins connus^ au reste, que leurs paroles.
Enfin, FEglise doit sa fondation à la tradition orale ^ à la prédication , et non aux écrits. Jésus -Christ avait dit à ses Apôtres, non pas de faire des livres, mais de prêcher.
Je ne serais donc pas surpris que les témoignages relatifs au Nouveau Testament s'arrêtassent au milieu du second siècle , et dans ce cas , je le répète , notre démonstration conserverait encore sa force probante. Mais , Messieurs , Dieu n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Ici , comme dans la plupart des questions religieuses , il a permis qu'il y eût surabondance de preuves.
Du milieu du second siècle nous allons aujourd'hui remonter à la fin du premier. C'est pendant ce temps que vivait un Père de l'Eglise dont vous avez souvent entendu prononcer le nom, saint Justin, martyr. C'est sur le témoignage de cet illustre chrétien que je veux appeler votre attention.
Saint Justin est , dans Tordre des temps , le premier des apologistes et le premier des Pères de l'Eglise dont nous ayons des écrits de quelque étendue : les Pères apostoliques, vous le savez, ne nous ont laissé que des lettres assez courtes.
Justin remonte à la fin de Tâge apostolique et au plus tard aux (nremières années da second siècle.
Ses parents étaient grecs de nation et, tout le fait croire, dans une position aisée. Us demeuraient en Samarie, à Flavia-Neapolis , Fancienne Sichem, aujourd'hui Naplouse.
Vospasien voulant repeupler la Judée, y avait appelé des colons romains, et c'est à ce titre que les parents de Justin y étaient venus. Ils étaient idolâtres comme les autres colons : Justin fut donc élevé au sein du paganisme. Mais, Messieurs, la foi au polythéisme était profondément ébranlée partout au commencement du second siècle de notre ère. Justin sentit de bonne heure le doute envahir son âme , et il devint justement inquiet de la vérité rehgieuse. Il se mit courageusement à sa recherche. Ne la trouvant pas dans la mythologie et son culte immoral, il s'adressa à la philosophie. Il se fit d'abord le disciple d'un philosophe stoïcien ; mais celui-ci lui déclara qu'il ne pouvait lui donner de grandes lumières ni sur les origines des choses, ni sur la nalure impénétrable de Dieu, et que c'étaient là des questions secondaires et presque inutiles. Les stoïciens qui s'occupaient surtout de morale pensaient, en effet, à cet égard, comme les positivistes de notre temps, qui écartent de leurs études celle des origines, et ne veulent prendre pour point de départ que des faits, ainsi qu'ils disent, ou plutôt des effets; comme si un philosophe ne devait pas, sous peine d'abdiquer, remonter nécessairement aux principes.
Justin comprit que le stoïcisme ne pouvait satisfaire son impérieux désir de connaître, et il quitta son premier
DIX-XEC^IÈHE LEÇON. 371
maître. Cest dans son dialogue aToc Tryphon que le saint raconte lui-même la suite de ses mésaventures. 11 s'adressa en second lieu à un péripatéticien. Mais, après quelques jours, il s'en éloigna encore. Son nouveau maître lui parut trop préoccupé de la question des honoraires qu'il voulait avant tout débattre et fixer. 11 alla trouver en troisième lieu un pythagoricien ; mais , dès sa première visite, il comprit qu'il n'avait rien à en attendre. Celui-ci exigeait, comme condition préalable à toute philosophie , la connaissance de la musique, de la géométrie, de Tastronomie. Celte connaissance, selon lui, était nécessaire pour délivrer l'âme des liens grossiers de la matière ; elle était le vestibule indispensable de la philosophie. Enfin, Justin crut avoir rencontré tout ce qu'il cherchait auprès d'un platonicien. La belle théorie des idées de Platon le ravit et donna des ailes à son âme. 11 s'estimait un sage et croyait déjà contempler la Divinité. Mais la déception n'était pas loin sans doute, lorsque Dieu voulut récompenser tant de zèle pour la vérité. Un jour qu'il se promenait, suivant son habitude , au bord de la mer, enseveli dans de profondes méditations , il vit s'avancer vers lui un vieillard plein de douceur et de majesté. Etait-ce un ange, un ermite, un évêque? Toutes ces opinions ont été soutenues. Ceux qui pensent que l'événement eut lieu près de Smyrne, supposent que le vieillard était Polycarpe. Fabricius , entre autres , est de cette opinion. C'était pour le moins un chrétien d'une haute distinction d'esprit et doué d'une grande puissance de persuasion. La conversa*-
lion s'engagea entre eux sur la philosophie^ et Justin révéla au vieillard la détresse de son âme. Celui-ci lui apprit tout ce qu'avait de défectueux la manière dont il cherchait la sagesse. Elle ne s'acquiert point , lui dit-il , comme la connaissance de Tarithmétique, de la médecine^ de l'astronomie , de la stratégie, par voie discursive ou empirique, mais par la connaissance des révélations faites par Dieu aux prophètes et à son Christ; elles soTit consignées dans des écrits sacrés qu'il pourrait se procurer. « Ceux qui les lisent, dit le vieillard, comprennent le principe et la fin de toute chose, et savent bientôt ce qui fait le vrai philosophe... Vous ne trouverez rien de semblable chez les sages du paganisme, que remplit l'esprit d'impureté et de mensonge... Mais avant tout demandez, par la prière, que les portes de la lumière s'ouvrent pour vous! Qui peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui donnent l'intelligence? »
Après ce discours, le vieillard s'éloigna et ne reparut plus ; mais Justin avait été atteint du trait de la grâce. Il se mit à étudier l'Ancien et surtout le Nouveau Testament. La sublimité et la simplicité de l'Evangile, l'étude des prophéties achevèrent sa conversion. L'histoire de cette conversion, telle que nous venons de la raconter, a été écrite par Justin lui-même pour servir de préambule à son dialogue avec Tryphon. 11 ne faut y rien voir d'absolument fictif : cette âme inquiète est l'image des hommes sérieux de son temps : c'est celle du patricien Clément , celle de Tatien, de Denys d'Alexandrie , de Théophile d'Antioche ^
de Grégoire le Thaumaturge et de saint Hilaire. La conversion de Justin dut avoir lieu vers Tan \ 30. Volkmar la place dans Tannée 140; mais cette date a été vivement combattue. Volkmar, disciple de Técole de Tubingue, a cédé, en la donnant, au désir de diminuer de dix ans l'antiquité du témoignage de Justin.
Justin devenu chrétien garda son manteau de philosophe, et c'est dans ce costume païen, qui cachait une âme profondément chrétienne, qu'il parcourut le monde romain d'Orient en Occident, prêchant partout le Christ, source de sagesse, de paix et de vérité. Justin ne fut point prêtre; c'était un missionnaire libre, abordant la question chrétienne, sitôt que l'occasion s'en présentait, toujours prêt aux combats de la parole et à ceux de l'écrivain, ne demeurant nulle part, parce qu'il demeurait partout. A Ephèse , il dispute avec le juif Tryphon ; à Alexandrie, à Rome, il écrit de doctes ouvrages et notamment des Apologies où il défend la foi chrétienne, faisant bonne justice des philosophes, et en particulier du cynique Crescens. Il fonda une école à Rome, et c'est là qu'il convertit Talien. Tant de zèle le désignait au glaive des persécuteurs. Il obtint la palme du martyre sous Marc-Aurèle, vers 161 ou 162, l'année où naissait TertuUien. Il nous reste de lui son Dialogue avec le juif Tryphon. Justin y prouve que le Christ a accompli les prophéties. Nous possédons en outre, du même auteur, deux Apologies en faveur des chrétiens, l'une au Sénat et au peuple romain, l'autre à Antonin le Pieux.
Telle a été la vie de Justin, Messieurs. Elle recommaude son témoignage. Or voici comment il le rend à Tauthenticité de nos Evangiles.
11 fait dix-huit fois mention des Evangiles qu'il appelle Mémoires des Apôtres. — On lit dans son Apologie à An-
tonin le Pieux l xal rk àiro[A.vY)(xoveû{MtTa TÛv àiro<TTo')uiyv , <^ rà ovr]p|pà[i.p,ftTa t«v irpo^viTÛv è.na.y.'iàmixza.x pixP^C ^TX^P" *• * LeS Mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes sont lus (dans nos réunions] autant que le temps le permet. » Ce rapprochement entre les Mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes, lus publiquement, montrent bien que par ces Mémoires il faut entendre les Evangiles, et que leurs auteurs sont les Apôtres, soigneusement distingués par Justin des simples disciples, comme on le voit dans le dialogue avec Tryphon (p. 315).
On lit encore dans la même Apologie : ApostoU in Commentariis a se scriptis quœ Evangelia vocantur ita tradiderunt prœcepisse Jesum; eumenimpane accepto^ cum gratias egisset, cUxisse : hoc facite in mei recordationem*. a Les Apôtres, dans les commentaires qu'ils ont écrit et qu'on nomme Evangiles , nous ont transmis ce commandement de Jésus : il ditj après avoir pris le pain et rendu grâces : faites ceci en mémoire de moi. »
Dans son Dialogue avec Tryphon , on trouve ces paroles : Vestra sans, inquit TryphOy quœ in Evangelio, quod dicitur , sunt prœcepta j tam magtia et admiranda esse novimus^ ut suspicio nostra sit, a nemine illa servari
• s. Just., Apolo. II, p. 98.— * /d , Dialo. c. Tryph., p. 98.
posse *. a Vos préceptes, dit Tryphon, contenus dans ce qu'on appelle Y Evangile^ sont, à mon sens, si grands et si admirables que je doute que quelqu'un puisse les observer. »
Dans le même livre : Porro in Evangelio ipsiim dixisse scriptum est : omnia mihi tradita sunt '. « Or il est écrit dans Y Evangile i\xie Jésus a dit lui-même : Toutes choses m'ont été données. »
On lit plus loin : Tum Jesu ad Jordanem flumen adceniente^ iibi Joannes baptizabat^ cum Jésus in undam descendisset y et ignis in Jordane accensus esset : et rêvertente ipso ex aqua^ veluti columbam Spiritum sanctum devolasse super eum , scripserunt Apostoli et legati hvjus ipsiits Christi nostri •• « Lorsque Jésus se fut approché du Jourdain où Jean baptisait, il descendit dans Teau, et un feu s'alluma dans le fleuve. Lorsque Jésus en sortit, le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, descendit sur lui : ainsi l'ont écrit les Apôtres et ceux que le Christ a constitués ses envoyés, o
Et ailleurs : Nam spiritum in cruce reddens Christus, dixit : Pater^ in manus tuas commendo spiritum meum. SictM et hoc ex Commentariis apostolicis didici *. « Le Christ, rendant l'esprit sur la croix, dit : Mon Père ^ je remets mon âme entre vos mains : c'est ce que j'ai appris par les Commentaires apostoliques. »
' s. Jusl., Dial. cum Tryph., p. 32B. — » Id., Dialo. c. Trypb.,p. 227. Cette parole est mot à mot dans saint Matthieu : Data est nnihi omnis potestas, Mattb. xxviir, 18. » S. Just., p 315. — * Id., p. 333.
Trois difficultés, Messieurs, sont élevées contre ces témoignages que rien ne serait plus facile de multiplier. Aucun des auteurs des Evangiles n'est nommé par Justin. De plus, il n^y a pas une correspondance exacte entre les termes des citations et les textes de nos Evangiles. Enfin, certains emprunts faits à Thistoire écrite du Christ ne se retrouvent pas dans les Evangiles que nous possédons.
Jusqu'au xvm* siècle personne n'avait refusé d'admettre que saint Justin citait nos quatre Evangiles sous le nom de Mémoires, Dodwel, Mill et Grabe^ les premiers, firent remarquer les trois singularités dont nous parlons. Cependant ils ne s'y arrêtèrent pas, et ils les expliquèrent d'une manière qui parut satisfaisante. En 1777, Stroth fut le premier qui vit dans ces difficultés un motif de conclure que Justin n'avait pas cité nos Evangiles. Eichhorn, Berlholdt, toujours en quête d'un Evangile primitif, s'imaginèrent enfin l'avoir trouvé.
Les citations de saint Justin parurent aussi à Gieseler un indice évident de YEvangile primitif oral. Mais les hommes les plus éminents tels que Michaelis, Lange, Schutz, Hug, De Wette, Scholz, Olshaûsen, Schott, Winer ont prouvé que les raisons apportées contre l'identité des textes cités par Justin et de ceux de nos Evangiles n'avaient pas de valeur, et que Justin avait bien sous les yeux les textes qui nous sont parvenus.
La question a été agitée de nouveau par l'école de Tubingue. Schwegler, Zeller, Hilgenfeld ont repris la thèse d'Eichhorn sans réussir à la mieux établir.
Toute leur argumentation se réduit, en dernière analyse^ à faire valoir les trois difficultés présentées plus haut^ et nous croyons qu'elle doit tomber devant les raisons suivantes. D*abord, et ceci n'est pas douteux, par les Mémoires des Apôtres, Justin entend les Evangiles : il le dit formellement: ApostoUin Commcntariisasescriptis qtiœ Evangelia vocantur. Il parlait à un empereur romain^ au sénat, aux princes, aux païens lettrés do Tempire; mais quelque instruits qu'ils fussent dans la science et la philosophie, ils n'eussent point compris ce que Justin eût voulu leur dire, s'il s'était servi du simple mot Evangile. Il leur devait une explication de ce terme étranger à leur langue usuelle; ou plutôt il importait de lui substituer un synonyme qu'ils connussent. Ce synonyme lui était indiqué par l'usage ; ils connaissaient tous les Hémoires de Socrate, écrits par un de ses disciples. Les Evangiles étaient des Mémoires, sous plus d'un point, analogues à ceux-là. Toutefois, comme je Tai fait remarquer, Justin n'omet pas complètement le moi Evangile , et après avoir expliqué ce qu'il entend par là , il se sert de ce mot lui-même , ainsi que nous l'avons vu dans les textes cités.
11 n'est point étonnant qu'au commencement du second siècle le nom Evangiles alterne avec une autre dénomination. Nous ne savons point positivement si ce nom, eOa-néxiov, cst cclui qu'out d'abord porté les écrits du Nouveau Testament. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que Justin le connaissait; mais on peut supposer qu'il était moins en usage au commencement
du second siècle qu'à la fin. Il a fallu, en effet, un temps plus ou moins long pour que le terme Evangile^ qui s'appliquait à toutes les prédications des Apôtres, fût exclusivement employé pour désigner les écrits du Nouveau Testament. Justin ne cite ni le nom de saint Matthieu y ni celui de saint Marc , ni celui de saint Luc ; mais rappelon&-nous encore une fois qu'il parlait à l'empereur, au sénats aux Romains et aux Grecs^ dans ses Apologies; et que dans son Dialogue avec Tryphon les noms des évangélistes eussent été cités peut-être avec aussi peu d'opportunité^ ces noms étant parfaitement inconnus à un juif d'Asie Mineure. De quelle autorité eussent-ils été pour lui? Une fois seulement^ Justin cite saint Jean comme auteur de Y Apocalypse^ et la manière dont il le fait permet de voir à quel point cet apôtre était inconnu aux lecteurs pour lesquels il écrivait : « Un d'entre eux, nous dit-il^ lequel a été un des Apôtres, dans la révélation qui lui a été faite par Dieu, etc. » Cependant, parmi les Apôtres , saint Jean était un de ceux qui devaient avoir le plus de renommée. S'il était, malgré cela, inconnu aux païens, lecteurs de Justin, saint Matthieu devait être complètement ignoré : saint Marc et saint Luc n'étaient pour eux que d'obscurs étrangers. Pour les adversaires de Justin, l'expression Evangile selon saint Matthieu , Evangile selon saint Luc, eût donc été à cette époque quelque chose de tout à fait insignifiant. La qualité d'Apôtre et de disciple du Christ pouvait seule les toucher, et Justin était naturellement conduit à se servir de ces mots : les Mé-
DlX-NEUVlÉME LEÇON. 379
moires des Apôtres, les Mémoires des Disciples. Il ne pouvait rien dire de plus afflrmatif que ces paroles empruntées à son Dialogue : a Dans ces Mémoires que j'afQrme avoir été composés par les disciples du Christ et leurs compagnons, d Les Apôtres du Christ étaient saint Hatthieu et saint Jean^ et leurs compagnons saint Marc et saint Luc.
Cependant, Justin ne cite-t-il jamais les évangélistes? 11 a cité saint Jean. Dans un autre endroit du Dialogue , quelques lignes après celles que j'ai mentionnées, Justin parle du changement du nom de Simon en celui de Pierre , et du surnom de Boanergès donné à Jacques et à Jean , et il dit : a Comme il est écrit dans les Mémoires de Pierre. » Ces Mémoires de Pierre sont évidemment l'Evangile de saint Marc , qui reproduit les prédications de saint Pierre. Tout le monde, en effets regardait à cette époque l'Evangile de Marc comme la prédication même de Pierre.
Nous passons à la seconde objection, le défaut de coïncidence avec nos Evangiles des textes cités par Justin. Il faut d'abord remarquer que pour la plus grande partie des textes ridentité est parfaite, et que ce n'est que dans un petit nombre qu'elle n'existe pas. Ce défaut de coïncidence consiste ordinairement dans le changement d'un mot, dans l'addition ou l'omission d'une expression , et enfin en une légère différence de la construction de la phrase.
Le fait d'une certaine liberté dans la reproduction des textes de TEcriture n'est point particulier a saint Justin, il
est commun à presque tous les Pères. Ils citaient librement non-seulement le Nouveau Testament, mais aussi l'Ancien. Cela se comprend , quand on se souvient qu'ils n'avaient point toujours à leur disposition les volumes de la Bible. Les livres étaient rares et cliers à cette époque. On ne pouvait que rarement faire les citations mot à mot; on se bornait à les faire de mémoire. Origène, à la vérité, était très-exact dans la reproduction des textes; mais Clément d'Alexandrie, son maître , Tétait beaucoup moins lorsqu'il citait soit l'Ancien, soit le Nouveau Testament. On trouverait dans les Pères du ni* et du iv* siècles, dans saint Cyprien , dans Tertullien , de nombreux exemples de la liberté dans les citations remarquée chez Justin. Scholzdit à ce sujet : « Les Pères avaient coutume de citer les Ecritures de mémoire, sans regarder leurs manuscrits, en sorte que l'on pourrait dresser une longue liste de leurs fautes de mémoire ou de leur indolence. Quelquefois ils analysent, d'autrefois ils paraphrasent. Ils donnent bien plutôt le sens que les mots précis du passage , et le même texte est cité plusieurs fois d'une manière différente. » La même remarque a été faite par Eichhorn : a Ce sont là , dit-il, des faits qui ne peuvent être niés. 0 Justin aussi cite plusieurs fois les mêmes textes avec des mots différents, ceux des Septante comme ceux des Evangiles. Il altère le langage de l'Ancien Testament. Tantôt il réunit des passages détachés de différents livres, les donnant comme s'ils se faisaient suite ; tantôt il rapporte à un prophète ce qui a été dit par un autre ; il attribue même au Pentateuque ce qui
ne s'y trouve pas. Ce n'est pas seulement dans les citations des livres saints qu'il y a des inexactitudes, on en remarque aussi dans celles que Justin fait des œuvres de Platon. Les auteurs profanes n'avaient pas plus que les auteurs sacrés les scrupules que nous avons aujourd'hui quand nous citons un auteur. Pour n'en nommer qu'un, on a remarqué que Denys dllalicarnasse, dans ses ouvrages sur la rhétorique, mentionne souvent le même passage en des termes différents; qu'il reproduit par exemple Isocrate avec de sensibles changements. Des faits semblables s'expliquent, nous le répétons, par la rareté des manuscrits. Il faut ajouter que la forme des livres de l'époque, qui consistaient dans un papyrus ou un parchemin enroulé sur une tige de bois, et le défaut de table et de pagination rendaient difficile la confrontation des textes.
Les choses étant ainsi, je demande si Ton peut fonder sur les légères différences des citations de saint Justin avec nos Evangiles un argument prouvant qu'il a existé des Evangiles autres que ceux dont nous possédons les textes? Evidemment non. Justin écrivait pour des Gentils et des Juifs qui ne demandaient pas l'exactitude des mots, pourvu que Ton conservât Texactitude du sens. Son but était de donner une idée générale de la Bible, à un point de vue bien différent de celui de la philologie moderne. En agissant de la sorte ^ il suivait l'usage de son temps. Les apologistes qui ont écrit après lui, à une époque où, de l'aveu de tout le nionde, les Evangiles étaient parfaitement connus, n*ont point agi différemment, ainsi que
nous Tavons déjà dit. Aux noms de Tertullien , de saint Cyprien, de Denys d'Halicaraasse déjà cités, nous pouvons ajouter ceux de Minutius Félix , d'Ârnobe et de Lactance.
Nous arrivons à la troisième difQculté. Justin, dit-on, a cité des paroles et des faits de la vie du Christ qui ne sont point dans nos Evangiles. Observons d'abord, qu'à une seule exception près, dont l'explication ne présente pas au reste une grande difficulté, ces faits ne sont pas donnés par Justin comme empruntés aux Mémoires des Apôtres. Il pouvait les empruntera la tradition. Justin vivait dans un temps très-rapprocbé de celui des Apôtres, et il pouvait insérer dans ses écrits ce qu'on lui avait appris de vive voix, ou ce qu'il avait trouvé dans des écrits non apostoliques, mais pourtant suffisamment exacts. Dans d'autres passages, cités comme n'appartenant pas à l'Evangile , on peut reconnaître une idée qui en a été extraite et qui a été ensuite développée librement. Ainsi, on suppose que Justin a emprunté à une source autre que nos Evangiles cette parole : « Les Juifs dirent que les miracles faits par Jésus étaient une tromperie magique, et ils ne craignirent point de l'appeler magicien et séducteur du peuple. » Mais n'est-ce point là la traduction libre d'un passage qu'on trouve dans saint Matthieu, dans saint Marc et dans saiot Luc, et où Jésus-Christ est accusé de chasser les démons au nom de Beelzébuth? Matlh., x, 25. — xu, 24, 27. — Marc, ni, 22. —Luc, xi, 15, 18, 19.
Justin, ajoute- t-on, a dit que le Christ était connu
comme un charron^ qu'il faisait des charrues et des jougs. C'était là, au temps de saint Justin, le commentaire oral de ce texte de saint Marc : a N'est-ce pas là le charpentier, fils de Marie? » Ce sont les habitants de Nazareth qui parlent : a Nonne hic est faber^ filhis Mariœ? » Le mot grec Ttxrwv indique en général un ouvrier qui travaille le bois, un menuisier ou un charpentier.
On allègue un troisième passage emprunté, dit-on, par Justin à un autre Evangile que les nôtres : q Quand le Christ naquit à Bethléem, comme Joseph ne pouvait trouver de place dans le village, il chercha un asile dans une grotte qui en était tout près. » Justin qui était né en Judée, connaissait l'étable dont parle saint Matthieu et la distance où elle était de Bethléem ; il joint ces circonstances au texte en forme de commentaire.
Voici un nouveau texte allégué par nos adversaires. Justin dit par deux fois qu'au moment du baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ, cette parole fut entendue : « Vous êtes mon Fils, en ce jour je vous ai enfanté; » et dans une de ses citations il dit expressément que ces paroles se trouvent dans les Mémoires des Apôtres.
Le texte cité par saint Justin n'est point en effet dans les Evangiles; mais plusieurs écrivains des siècles postérieurs, entre autres saint Hilaire et Lactance, citent les mêmes paroles comme ayant été prononcées au baptême de Notre-Seigneur; et saint Augustin fait remarquer que le texte en question se trouvait de son temps dans quel-
ques manuscrits de saint Luc. On le lit encore aujourd'hui dans le manuscrit de Cambridge et dans quelques autres manuscrits latins. Il pouvait donc exister du temps de Justin quelques exemplaires de nos Evangiles où ce texte se trouvait. Comme cette variante ne figurait probablement à cette époque que dans des manuscrits peu corrects , elle a disparu plus tard dans le texte canonique de nos Evangiles.
Nous terminons par un dernier texte, et nous lui donnons la même explication qu'au précédent. On lit dans saint Justin : c( Lorsque Jésus entra dans les eaux du Jourdain , un feu s'y alluma, et lorsque Jésus sortit de Teau, le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, descendit sur lui comme Tout écrit les Apôtres de ce même Christ. » Justin, dans le passage précédent, raconte un fait qui a eu cours dans les récits des premiers siècles. Il le cite incidemment. 11 expliquait ce qu'il entendait par ces paroles : « L'Esprit de Dieu se reposa sur Jésus. » Il rattache ce fait à la descente du Saint-Esprit au moment du baptême de Jésus. C*est le baptême de Notre- Seigneur et la descente du Saint-Esprit qu'il appuie sur le témoignage des Apôtres; mais il ne résulte pas de la construction grammaticale de son texte qu'il attribue aux Apôtres cette parole : « Un feu apparut dans le Jourdain. » C'était là sans doute un récit de la tradition qu'il mêlait aux faits évangéliques. On peut supposer que le fait de la flamme qui apparut au-dessus des eaux du Jourdain se trouvait dans le manuscrit dont il se servait. Il existe encore
deux manuscrils latins où il en est question. Il faut d'ailleurs se rappeler que Justin manquait souvent d'exactitude dans la citation des Evangiles, et peut-être a-t-il mêlé au fait partiel raconté par le Nouveau Testament une circonstance qui lui était étrangère. C'est ainsi qu'il attribue au Pentaleuque des faits qui ne s'y trouvent pas. Saint Irénée , Clément d'Alexandrie ont aussi mêlé à l'histoire de Jésus des faits qu'ils empruntaient à la tradition orale. Papias a rempli cinq livres de récits émanés de la même source. Loin donc de trouver étonnant que Justin ait mêlé quelques faits étrangers aux récits des Evangiles, il faut s'étonner qu'il n'ait pas puisé davantage dans la tradition orale. C'est là un fait qui prouve la grande et presque l'exclusive autorité des Evangiles au temps de Justin.
Enfin , il n'est presque aucun des faits cités qui ne se trouve dans quelque manuscrit ancien encore existant : ce qui prouve que même les erreurs de Justin avaient leur source dans ceux des textes des Evangiles qui sont arrivés jusqu'à nous.
Ainsi, Messieurs, mon opinion, fondée sur l'examen d'un nombre très-considérable de citations exactes de nos Evangiles faites par saint Justin, et même sur l'examen des citations inexactes, est que Justin avait sous les yeux le texte actuel de nos Evangiles. Mais, Messieurs, en supposant que cette opinion ne soit pas la vôtre, que vous acceptiez au contraire celle de l'école de Tubingue , celle de Volkmar par exemple, vous ne trouverez pas moins dans Justin ime preuve éclatante de l'authenticité de nos
Evangiles. En effet, que dit Volkmar? Il suppose que Justin empruntait ses citations à un évangile qu'il nomme Evangile de saint Pierre. Cet Evangile aurait été , selon lui^ une harmonie de nos Evangiles, à peu près identique à celle du Diatessaron de Tatien. Mais cette harmonie des Evangiles suppose leur existence, et Justin, dans cette hypothèse, devait les connaître aussi bien que Tatien. Pour être fondus, en effet, en un seul, ils devaient exister. Donc, selon Volkmar, nos quatre Evangiles, fondement de l'Evangile de saint Pierre, étaient antérieurs à cette compilation. Donc ils remontent au premier siècle, au temps des Apôtres et de leurs disciples immédiats.
Ainsi, soit qu'on accepte notre opinion, soit que Ton embrasse celle de l'école de Tubingue représentée par Volkmar, les témoigaages de Justin prouvent l'authenticité de nos saints Evangiles.
PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES. Papias. — Les Pères apostoliques.
Messieurs ,
Je VOUS ai dît plusieurs fois déjà qu'à mon avis la preuve de Tauthenlicité des livres du Nouveau Testament par les témoignages des écrivains orthodoxes est complète, lorsqu'on a entendu les paroles si claires des Pères du second siècle , d'Irénée, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, de Tertullien, et la confirmation apportée par les fragments de Muratori. Ces Pères de TEglise n'étaient séparés des Apôtres que par une génération, et cette génération avait été élevée par les Apôtres. Les Pères que j'ai cités devaient donc savoir par elle si les Apôtres avaient écrit, et ce qu'ils avaient écrit. Irénée, pour ne citer que lui, avait été l'auditeur de Polycarpe, et Polycarpe avait été enseigné par saint Jean. Quand donc Irénée , Clément d'Alexandrie et Tertullien affirment que les Evangiles sont dans toutes les Eglises depuis la fondation même de ces Eglises, que le fait est de notoriété publique , ils ne peuvent ni se tromper, ni être trompés. Leurs témoignages forment une preuve complète de l'authenticité de nos livres saints. On aurait donc pu s'y renfermer, borner là les recherches et couper court à toute discussion ultérieure. Mais nous avons voulu éclairer le
sujets rattacher aussi haut que possible la chaîne de la tradition et explorer chacun de ses anneaux. Il s'agit moins d'ajouter une confirmation nouvelle aux témoignages d'Irénée, de Clément, de Tertullien et de Justin, que d aller au-devant d'une objection qui pourrait être faite. On serait en droit en effet de demander comment, pendant la première moitié du second siècle et dans les dernières années du premier, les écrivains ecclésiastiques n'ont pas parlé des Evangiles ?
Nous avons dit que si ce silence existait , il ne faudrait pas beaucoup s'en étonner. Car, premièrement, TEglise a été fondée non sur la parole écrite , mais sur la tradition orale : secondement , les chrétiens du premier siècle et du commencement du second agissaient beaucoup et écrivaient peu ; quelques lettres , échappées au naufrage du temps, composent tous les écrits des Pères apostoliques : troisièmement, les Evangiles n'ont dû commencera être cités qu'à la mort des Apôtres et de leurs compagnons. C'est à ce moment seulement qu'ils devinrent de très-importants monuments des origines de la tradition. Mai^ Dieu n'a pas permis cette absence de témoignages pendant la première moitié du second siècle et à la fin du premier. Nous pouvons donc vous faire part de cette surabondance providentielle des témoignages. Dans la dernière leçon, j'ai cité des affirmations précises de Justin, dont le rôle d'apologiste a duré près de dix ans, de 130 à i40 après Jésus-Christ. Dans dix-huit endroits de ses ouvrages, il cite positivement nos saints Evangiles et il y fait allusion
peut-être plus de cent fois. Nous avons donc dans Justin un précieux témoin du commencement du ii* siècle. Sa parole, je vous l'ai dit, a Fautorilé que donnent Tamour de la vérité et la gloire du martyre. Trois difficultés nous ont été opposées, tendant, je ne dis pas à détruire son témoignage, mais à l'amoindrir. Premièrement, Justin n'appelle pas les Evangiles par leur véritable nom ;. secondement, il ne les cite pas exactement; troisièmement, il note dans le Nouveau Testament ce qui ne s'y trouve pas. Nous avons répondu à la première difficulté. Justin affirme positivement à plusieurs reprises que les Mémoires des Apôtres sont les Evangiles, in commentariis quœ dicuntur Evangelia, S'il ne cite pas le nom de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc, il désigne assez ces Apôtres par les textes qu'il produit. Enfin ces noms inconnus des païens, ignorés des Césars, du sénat romain et des Juifs d'Asie Mineure , n'auraient eu pour toutes ces catégories de lecteurs aucune valeur. Les personnes de Matthieu, de Marc et de Luc n'étaient rien pour ce public dédaigneux : leur seul titre à l'attention était celui d'Apôtres et de disciples du Christ : c'est aussi le nom qui leur est donné par saint Justin. Ses lecteurs ne lui en demandaient pas davantage. Nous avons répondu à la seconde difficulté tirée de la négligence et de l'inexactitude des citations, que non-seulement Justin , mais tous ses contemporains, citaient imparfaitement et de mémoire le Nouveau Testament , l'Ancien Testament et les auteurs profanes. Nous avons ajouté que Ton trouve chez les Pères et notamment
dans Justin, le même texte cité plusieurs fois diversement; que Justin^ qui a cité sept fois Platon, Ta toujours reproduit exactement quant au sens, mais inexactement quant aux mots; que la raison de ces faits était dans la rareté et la cherté des livres, et dans la difficulté , quand on les avait, de les consulter, enroulés qu'ils étaient et privés de tables et de pagination.
Enfin, si Justin joint aux paroles des évangélistes d'autres paroles et d'autres faits , c'est que touchant au temps où avaient vécu les Apôtres , il empruntait à la tradition orale, alors si riche de souvenirs, des paroles en circulation. Cependant, chose remarquable, les principaux faits ajoutés par Justin aux Evangiles ont été conservés dans de vieux manuscrits. Saint Augustin en faisait la remarque de son temps; et plusieurs textes, conservés à Cambridge et ailleurs , renferment les variantes de Justin.
Voilà, Messieurs, le point où nous sommes arrivés dans l'exposition des témoignages de la première moitié du second siècle. A côté de Justin, nous placerons aujourd'hui Papias.
Je voudrais pouvoir. Messieurs, vous faire l'histoire de cet homme considérable, de ce témoin précieux qui, né au premier siècle, vécut avec les derniers des Apôtres et avec la sainte phalange de leurs propres disciples. Mais les données relatives à sa vie sont rares. Je vous dirai ce que nous en savons de certain, sans recourir aux conjectures de son biographe, le jésuite Halloix, dans son ouvrage : Illustrium Ecclesiœ orientalis scriptùrum sœculo primo, vitœ et documenta. Ce bon Père a trouvé moyen,
avec quelques fils tenus et brisés^ de former un tissu continu de toute la vie de Papias. Il parle de sa naissance^ de son éducation, de ses études^ de son ordination, de son épiscopat et enfin de son martyre. Ce tissu est malheureusement peu solide ; et l'hypothèse en a fourni la trame. Ce ne sont là que des conjectures que je passerai sous silence.
Papias était dans la première moitié du second siècle évêque d'Hiérapolis, dans la petite Phrygie. D'après Tillemont , il jouissait déjà de beaucoup de considération vers Fan 105. Irénée en fait mention et l'appelle un homme antique, àpxaîoç àviip, un auditeur de saint Jean l'évangéliste et un ami de Polycarpe, *i«àwcu |xiv àxooaôinç, xioxuxapirou ^à iraipo;. On croit qu'il subit le martyre à la même époque que Polycarpe, vers 165 ou 467. C'est, d'après saint Jérôme, un homme auquel sa vie et sa mort donnent une grande autorité. Jérôme se refusa, bien que les chrétiens l'en sollicitassent vivement, à traduire ses ouvrages, affirmant, par une excessive humilité sans doute, qu'il était impuissant à reproduire la sainte et haute doctrine qu'ils contenaient.
Papias tomba cependant dans Terreur des millénaires. Une fausse interprétaiiojii de quelques paroles des Apôtres et de V Apocalypse le jetèrent en dehors du vrai. Cette erreur, au reste, était très-commune dans les premiers siècles. Justin et Irénée, pour ne citer qu'eux, étaient millénaires. Vous savez en quoi consistait cette aberration. Les millénaires prétendaient qu'à la fin des temps les justes ressusciteraient avant les autres hommes pour vivre
pendant mille ans avec Jésus-Christ. Ces mille ans ressemblaient peut-être trop, en un point , dans Tesprit de quelques millénaires , au paradis de Mahomet. Le bonheur espéré devait consister dans des festins somptueux, dans les jouissances matérielles d'une terre redevenue ce qu'elle était pour Adam avant sa chute. Jérusalem serait alors rebâtie, et tous les rois de la terre viendraient adorer Jésus-Christ dans cette ville devenue la Jérusalem splendide dont parle Y Apocalypse. Tous les millénaires ne donnèrent pas, il faut le dire, dans ces erreurs grossières qui disparurent, au reste, vers le v* siècle.
La part que Papias a prise aux fables des millénaires paraît lui avoir fait grand tort dans l'esprit d'Eusèbe.
Après l'avoir appelé : àWip rà iràvra Xo^icôtatc; KOli rn/; 'jfpaç^ eî^iq*
\km^ il dit de lui c^^ o{i.ucpbc tov voûv. Il va même, par voie de conclusion, jusqu'à lui refuser d'avoir été un auditeur de saint Jean Tévangéliste. Hais il est évident que le témoignage de saint Irénée doit ici l'emporter. Irénée avait été le contemporain de Papias et avait fréquenté avec lui Polycàrpe.
Le grand intérêt qu'offre Papias est pour nous dans son ouvrage en cinq partie» intitulé xo^t^v xupuxxo^v SA^^ovi [(^xplanatiù sermonum et gestorum Domini)^ bien que ce document précieux, qui n'existe plus depuis le xin* siècle , ne nous soit connu que par des fragments conservés par saint Irénée, Eusèbe, André de Césarée (550), Œcumenius, le confesseur Maxime et Anastase le Sinaïte. L'ouvrage de Pa^ pias était une explication des paroles de Jésus, et un récit de
t VINGTIÈME LEÇON. 393
certains faits de sa vie publique au milieu de ses disciples. n parlait aussi des Evangiles; mais malheureusement, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, nous n'avons point les renseignements complets de Papias. Pour comprendre la valeur des fragments qui nous restent, il suffit de dire qu'il avait puisé ce quMl écrivait dans ses conversations avec les Apôtres et leurs disciples immédiats, témoins oculaires des faits évangéliques. C'est ce qu'il nous dit luimême : a Je mettrai par ordre , dit-il au début de son ouvrage, ce que j'ai appris autrefois des anciens^ ce que j'ai bien présent à la mémoire, cherchant par des explications à confirmer la vérité Si par hasard je pouvais
joindre quelque compagnon de ces anciens, je m'enquérais des paroles de ces anciens. Que disaient André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu? Que disent les autres disciples du Seigneur, Aristion, le prêtre Jean?» Voilà les hommes auprès desquels Papias puisait ses renseignements : c'étaient les derniers Apôtres, ou, de Taveu de tous, leurs auditeurs assidus. 11 suppose que plusieurs de ceux dont il a interrogé les souvenirs n'existent plus [icwi). Mais les disciples vivaient encore. On peut donc croire qu'il a consulté les Apôtres eux-mêmes : et ainsi le témoignage de Tertullien et d'Irénée se trouverait confirmé. Papias a consulté Jean. En tout cas, et cela nous suffit, il consultait les disciples immédiats des Apôtres. Aristion et le prêtre Jean vivaient encore : Ufwaw. C'est après les avoir écoutés qu'il écrivait son livre; et, disait-il avec raison, je trouve plus d'utilité à prêter l'oreille à ccitte
394 LES ÉYAT^GILES. »
parole yi vante et qui demeure (irapà î;w(jTnç çciwiç xal (xevo6<niç). On voit par là le grand prix qu'attachait l'Eglise du premier siècle à la tradition orale.
Au moment donc où Papias écrivait, il ne restait plus de contemporains de Jésus-Christ, Les Apôtres, et même révangéliste qu'il avait connu , étaient morts ; mais leurs disciples vivaient encore. Papias se hâte de recueillir leurs témoignages, afin de fixer par récritpre ce qui ne Tétait pas encore. Il met à cela d'autant plus d'empressement qu^il a entendu, lui aussi, les derniers accents de la voix de saint Jean, et qu'il est un des rares survivants de l'époque apostolique.
Ecoutons-le parler maintenant et rendre témoignage à l'authenticité de nos Evangiles.
a Je m'empresse, dit-il , d'écrire ce que j'ai appris des anciens et ce que j'ai gravé dans ma mémoire, en y joignant mes commentaires, afin de confesser la vérité. Je n'ai point écouté, comme la plupart le font,^ les hommes abondants en paroles, mais ceux plutôt qui instruisent; ni ceux qui prêchent des préceptes nouveaux et étrangers, mais ceux qui avaient gravé dans leur mémoire les commandements du Sauveur, c'est-à-dire de la vérité même. Si je rencontrais quelque part les compagnons des an* ciens, je les interrogeais sur les paroles qu'ils en avaient recueillies. Que disaient André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu et les autres disciples des Apôtres? Que disent aujourd'hui (x^puatv) Aristion et le prêtre Jean, disciples du Seigneur? J'estimais que je gagnais moins
avec les livres qu'en écoutant les voix vivantes et qui demeurent *. »
Remarquez qu'il y a un Jean parmi les anciens dontPapias a recueilli les paroles autrefois, et un Jean parmi ceux dont il recherche les enseignements aujourd'hui. Ces deux Jean n'en feraient-ils qu'un ? On a contesté l'autorité de la tradition des deux (xvr.p.aTa élevés à Ephèse aux deux Jean ; mais il me semble que les textes de Papias supposent deux personnages portant le même nom ; l'apôtre et l'un de ses disciples étaient homonymes. Pourquoi Papias aurait-il ici répété deux fois le nom de Jean, tandis qu'il n'écrit qu'une fois celui de Matthieu et des autres Apôtres?
Papias rapporte plus loin ce qu'il a entendu d'Âristion et de Jean, le prêtre : « Celui-ci lui avait dit que Harc^ l'interprète de Pierre, avait écrit soigneusement, mais ncn toutefois dans l'ordre de la succession des choses, tout ce qu'il avait appris de Pierre touchant les paroles et les actions de Jésus-Christ. Marc n'avait pu lui-même entendre le Seigneur et ne l'avait point suivi. Mais il s'était trouvé avec Pierre^ lequel annonçait l'histoire de Jésus ^ selon
' Eoseb., Hist eccl., 1. m, cb. 39. « Non pigebit, inquit, ea quae quondam a senioribus didici ac memoriie mandavi , cum interpretalionibus nostris adscribere , ui veritas eorum nostra quoqoe affirmaiione 6rmetur. Non euim ul pierique soient, eo» unquam sectatus sum, qui verbis affluèrent, sed eos polius qui verum dicereut. Nec eos qui nova quaedam et inusilata praecepia , sed illos qui Domini mandata in figuris tradita et ab ipsa veritate profecta memorabant. Quod si quis interdum mibi occurrebat qui cum senioribus versatum fuisset, ex eo curiose sciscitabar qnseuam cssent seniorum dicla : quid Andréas, quid Petrus, quid l'bilippus, qui<l Jacobus, quid Joannes, quid Matlhaeus, quid caeteri Domini discipuli dicere solili essent; quidnam Arislion, et Joannes presbyler discipuli Domini prafdicent. Neque enim ex librorum lectione tanlam me ulilitatem capere posse existimabam, quantam ex bominuoi adbuc superstitum viva voce. »
quMl était utile à ceux qui Tentendaient^ et non point pour en faire l'histoire ordonnée et complète. C'est pourquoi il n'y a point à reprocher à Marc de n'avoir point mis d'ordre dans la narration des faits. Il ne s'attachait qu'à une chose, à ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, et à ne rien écrire de faux *. »
Voici maintenant ce que Papîas raconte de saint Matthieu : a Matthieu, dit-il, a écrit en hébreu (syro-chaldéen?) les discours du Seigneur, et chacun interprétait ce texte comme il pouvait*. »
Il parle aussi de la première lettre de Jean et de la première lettre de Pierre dont il invoque le témoignage.
Nous voyons dans ce texte, d'abord le témoignage rendu par Papias à l'origine apostolique de Tévangile de saint Marc : Saint Marc a écrit les œuvres et les paroles de Jésus, Ta xexOsvTot i\ rk irpaxôêvrot. Il n'a poiut écrit suivant l'ordre chronologique les événements et les discours : c'est bien là, en effet, un des caractères de son œuvre, quoi qu'en disent les critiques de l'école de Tubingue. Il y met, bien entendu , le plus d'ordre qu'il peut; mais nul ne voudrait prétendre qu'il a raconté les événements et reproduit les
* « Aiebat etiam Presbyter ille Marcum Pétri interpretem quœcnmqne mémorise mandaverat , diligenter perscripsisse^ non tamen ordine pertexuisse quœ a Domino aot dicta aut gesta fuerant. Neque enim ipse Domioum audiverat aat sectatas fuerat unquam. Sed cum Petro, ut dixi, postea versatus est qui pro audientium utilitate, uon vero ut sermooum Domioi bistoriam contexeret, Evangelium prsedicabat. Quocirca uibil peccavit Marcus, qui nonnuUa ita scripsit, prout ipse memoria repetebat. Id quippe uoum stadebat, ut ne quid eorum qu» audierat praetermitteret ^ aut ne quid fotei attingeret. » Euseb., Hist, eccL, liv. III, cb. 39.
> « Mattbxus quidem bebraico sermone di^ina scripsit oracula {Uyta) : interpretatus est autem unusquisque illa ut potuit » {Ibid,)
discours dans leur ordre chronologique. En outre , Papias témoigne du zèle et du soin apportés par saint Marc dans sa narration. Ainsi se trouve réfuté tout ce que Baur a dit du peu de confiance que Papias accordait aux Ecritures. Papias rend hommage à la sincérité de Marc et à la sûreté de ses informations; seulement il dit, ce qui est vrai, que la parole des Apôtres était une source plus abondante et plus vivante que leurs livres : il confirme ainsi cette vérité, que l'Eglise a été fondée, non sur des textes écrits, mais sur la tradition vivante.
Nous trouvons , en second lieu , dans les paroles de Papias, un témoignage non moins positif rendu à Tévangile de saint Matthieu. «Saint Matthieu, dit-il, a écrit en hébreu les discours de Jésus, et chacun a interprété comme il Ta pu ce texte en langue étrangère. » Les critiques de Técole de Tubingue ont prétendu que le mot xo-Yia, employé par Papias pour désigner Tévangile de sçiint Matthieu, ne voulait exprimer qu'un recueil de discours fait originairement par saint Matthieu, recueil qui plus tard aurait pris place dans un cadre historique et servi de base à l'évangile que nous avons dans les mains, lequel contient, non-seulement ce que Jésus-Christ a dit, mais aussi ce qu'il a fait. Mais, Messieurs, le motxo-yia, dans le langage ecclésiastique du premier siècle, exprime à la fois et les paroles et les actes de Jésus. C'est dans ce sens que saint Paul l'emploie dans son épître aux Hébreux (v, 12), où ce mot exprime l'œuvre entière de Jésus-Christ. Saint Marc a écrit , comme le dit Papias, les actes et les paroles de Jésus. Or, Papias appelle
aussi cet évangile Xo^ta : (wairEp wvraÇiv Twv xupia)c«v woioûatvoç Xo^îow).
Si Ton veut enfin savoir quel sens Papias atlaehail au mot xo^ia, il suffit de se rappeler qu'il donnait ce nom à son propre livre ; or, ce livre contenait à la fois les discours et la vie de Jésus. — Les Pères de TEglise ont plusieurs fois employé ce mot dans le même sens. On a voulu aussi conclure de cette phrase de Papias : a Chacun interpréta le livre de Matthieu comme il put , » qu'il n'existait point de traduction grecque au temps de Papias. Messieurs, Papias n'a, rien dit de semblable ; il rapporte qu'au temps du prêtre Jean chacun interprétait l'évangile de saint Mathieu comme il pouvait. Mais il n'y a pas de doute qu'il n'y eût dans l'Eglise une traduction grecque de saint Matthieu, seulement elle n'avait pas encore de caractère officiel.
On a dit enfin que puisque Papias ne parlait ni de saint Luc, ni de saint Jean, c'est qu'on ne connaissait pas de son temps leurs évangiles. Mais , Messieurs , Papias , dans le fragment cité par Eusèbe, se propose seulement de raconter ce que lui a appris le prêtre Jean, et non pas de passer en revue tous les livres du Nouveau Testament, Le prêtre Jean lui donnait des renseignements sur les deux premiers évangiles, ceux dont il était moins facile de bien savoir l'origine, puisqu'à l'époque de Papias ils étaient déjà anciens. Quant à révangile selon saint Luc, il était plus récent que les deux autres , et personne ne demandait à être renseigné sur ce que l'on connaissait si bien. Il était encore plus superflu de parler de l'évangile de saint Jean, qui était universellement connu, et dont tout le monde savait par-
YINGTIÈME LEÇON. 399
faiteraent Torigine. Papias parle de la première lettre de saint Jean et de saint Pierre, sans doute parce qu'il était bon de constater Torigine de ces lettres moins connues.
Ensuite^ qui sait si Papias ne mentionnait pas Févangile de saint Jean dans les parties perdues de son ouvrage ^? Eusèbe, dit-on, n'en parle pas, et il en aurait parlé, lui qui réunit tant de témoignages touchant les Evangiles. Peutêtre, en effet, Papias n'en a-t-il pas parlé; mais on ne peut tirer aucune conclusion du silence d'Eusèbe. Ce dernier a omis tous les témoignages qui n'étaient, aji temps où il vivait, l'objet d'aucun intérêt, 11 a tu sciemment bien d'autres choses. Est-ce qu'Eusèbe a parlé du témoignage rendu par Papias à l'authenticité de Y Apocalypse? Cependant saint André de Césarée affirme positivement ce fait important (Frag. viii, dans Routh). Nous nous croyons donc en droit de dire que le silence d'Eusèbe ne prouve absolument rien. Maintenant, Messieurs, il me reste à vous parler brièvement des témoignages des Pères apostoliques.
Les adversaires de l'authenticité du Nouveau Testament contestent l'authenticité delà plupart des écrits que la tradition leur attribue. Mais , Messieurs , si quelques-uns des monuments apostoliques sont douteux, les autres soutiennent parfaitement l'épreuve de la critique la plus sévère. En tout cas ces écrits remontent à une grande antiquité *. Je ne parle pas de Tépître de Barnabe et du
• Voyez la Dissertation sur Papias, à la fin de ce volume. » Voyez les inléresseates leçons sar les Pères apostoliques , de mon savan collègue et ami, M. Tabbé Freppel.
AOO LES ÉVANGILES.
Pasteur d'Hermas , qui peut-être ne dalent leur origine que du second siècle. L'épître de saint Barnabe est souvent cïlée par Clément d'Alexandrie. Il en appelle l'auteur un apôtre, Tun des soixante-dix disciples de Jésus, le compagnon de saint Paul (Clém. Strom. ii, 6 et 7). Origène, à son tour, fait mention de cette épître. Elle ne faisait point partie au deuxième siècle des livres canoniques; toutefois, saint Jérôme croit à son authenticité. La question d'inspiration impliquée dans celle de canonicité est très-différente de celle d'authenticité. Toutefois, s'il n'est pas prouvé que la lettre de Barnabe soit de cet auteur, il est du moins certain qu'elle remonte à une haute antiquité, à une époque bien antérieure à Origène et à Clément. Eh bien ! la lettre dite de Barnabe cite saint Matthieu : « Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées ^ » — « Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus*.» Elle renferme cinq ou six allusions au même apôtre et à saint Luc.
Hermas ne nomme point saint Matthieu. Mais indépendamment que l'usage de citer les auteurs par leur nom n'était point établi, comment Hermas, qui fait parler un ange , aurait-il montré cet ange recourant à l'autorité de saint Matthieu pour confirmer la sienne ? L'ange cite les paroles suivantes de Jésus : Soyez simples comme de petits enfants. — Mon Père reniera ceux qui auront renié le Fils. — Mon Père m'a donné tout pouvoir... etc. L'Esprit
* Malth., XXVI, 3i.
2 /(rf., XX, 16; XXII, 14.
VINGTIÈME LEÇON. 40l
céleste pouvait-il ajouter qu'il avait lu et appris tout cela de saint Matthieu ?
Le Pasteur d'Hermas a joui dans les premiers siècles, surtout dans l'école chrétienne d'Alexandrie , d'une trèsgrande autorité. Saint Irénée le cite comme faisant partie des saintes Ecritures. « L'Ecriture/dil-il, a donc justement prononcé cette sentence : a Avant tout, je crois qu'il y a un seul Dieu qui a établi et consommé toute chose. » Clément d'Alexandrie parle du Pasteur comraQ d'un livre inspiré. Origène hésite sur ce dernier point : tantôt il reconnaît Tinspiration divine du livre d'Hermas, tantôt il la rejette. Tertullien le méprisait comme contenant des rêveries. Mais ici encore la question d'inspiration est bien différente de la question d'authenticité et surtout d'antiquité. Le fragment de Muratori fait remonter le Pasteur au temps du pape Plus, vers l'an i42.
Il est un monument de l'âge apostolique d'une date plus certaine : c'est la première épître de saint Clément aux Corinthiens, dont l'authenticité ne peut êtie sérieusement contestée. Saint Irénée commente cette épître et la résume. Denis de Corînthe (vers 170), en parle dans sa lettre aux Romains. Clément d'Alexandrie et Origène lui font de nombreux emprunts. Saint Clément, disciple des Apôtres et successeur d'Anaclet, est le troisième pape après saint Pierre. Or, dans l'épître dont je parle , il réunit plusieurs passages de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc. On y lit : « Souvenez-vous des paroles de Jésus-Christ, car il a dit : Malheur à cet homme I il vaudrait mieux pour lui