PRÉFACE
mal est ici que notre pays, après avoir fait si populaire le succès de la Vie de Jésus, a eu sa part de dédaigneuses ironies'.
En publiant les leçons que j’ai faites à la Sorbonne en 1863, j’ai voulu, dans un moment où l’ignorance est le plus grand danger, satisfaire au désir du trop petit nombre de ceux qui sentent le besoin de s’instruire, et recherchent les austères et tranquilles expositions des motifs de crédibilité à l’Évangile.
Parmi les nombreuses additions de cette nouvelle édition, on remarquera la très-intéressante notice que M. de Vogiié a bien voulu spécialement écrire pour ce volume. C’est le dernier mot de la science actuelle sur les monuments contemporains de l’ère évangélique, encore existants en Terre sainte.
N’est-ce pas l’indice d’un état social plein de dangers, qu’une grande nation comme la France cherche avant tout à retrouver dans un livre les émotions du théâtre.les insolences de la pensée et l’attrait du scandale? Je m’adresse aux hommes sérieux et de bonne foi ; je leur offre ce livre, que je soumets, pour ce qu’il renferme d’ancien, comme pour ce qu’il peut contenir de nouveau, au jugement de l’Église, ma mère et mon guide.
1 Voir notre brochure : M. Renan réfuté par les rulionalistes allemands.
ET LA CRITIQUE AU XIX e SIÈCLE.
PREMIÈRE LEÇON
Introduction. — Rapide esquisse de l'Histoire du Rationalisme biblique. — État de la question.
Messieurs,
Nous interprétions, l’année dernière, les premières pages de la Genèse. Nos études avaient eu pour objet la Cosmogonie et l’Anthropologie biblique, dans leurs rapports avec les sciences modernes, l’histoire de la Chute, les traditions des peuples et les conditions morales de l’humanité. Cet ordre de considérations paraissait exciter votre intérêt. Il ne faut pas s’en étonner. On a si souvent répété : « Les progrès des sciences contredisent les saintes Écritures, » que les hommes sérieux saisissent avidement toute occasion de s’éclairer à ce sujet. On désire se former, loin des passions et des partis pris, une tranquille conviction. Il suffit de proposer un examen sérieux et loyal des questions de ce genre, pour que les intelligences honnêtes acceptent la proposition avec un louable empressement.
Nous nous sommes convaincus que les contradictions dont on a fait tant de bruit n’existent pas. Dans un langage,
naïf et populaire, étranger par conséquent à la rigueur scientifique, la Genèse trace l’histoire générale, mais véridique et sérieuse, de l’origine du Monde. On n’est pas médiocrement étonné de voir combien ce livre antique diffère de tous les autres livres sacrés de l’Inde et de la Perse, et d’y découvrir, à cêté des hautes vérités morales en vue desquelles il paraît exclusivement écrit, des vérités physiques placées en dehors de l'horizon intellectuel de l’époque mosaïque.
Après avoir traité ces questions préliminaires, nous nous trouvions au seuil de l’ère patriarcale. L’étude de cette période historique devenait naturellement l’objet des leçons de cette année. C’était un grand et séduisant sujet, Messieurs, où nous attendaient en foule des questions intéressantes au triple point de vue de la Religion, de l’Histoire et de l’Archéologie. La touchante poésie des mœurs patriarcales nous offrait une route fleurie. Nons eussions assisté à l’invention des arts et aux essais des premières sociétés ; nous aurions vu les premiers linéaments du plan divin de la Rédemption, de plus en plus sensibles, se préciser, s’éclairer depuis la Chute, depuis Abraham, jusqu’à Jacob et Moïse. C’était là, Messieurs, une étude du plus haut intérêt. Je voulais y entrer avec vous cette année; mais de graves considérations m’ont fait changer d’avis; et je vous propose à la place la recherche des origines de nos Évangiles et la vie de Jésus dans sa réalité historique. En traitant cette question, Messieurs, nous ferons une œuvre opportune. Dans l’enseignement supérieur, il y a quelque chose de
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plus important que l’ordre logique des questions : c’est leur opportunité. En règle générale, quand l’esprit public s’occupe d’un fait, d'une idée, d’un problème, il convient que le professeur, dans la sphère de son enseignement, fasse servir les connaissances et l’expérience que ses étude particulières lui ont acquises, à aider et à guider, s’il le peut, le travail des intelligences. Il est des circonstances où ce n’est plus seulement une convenance, mais un devoir. Lorsque l’esprit public peut s’égarer dans des questions graves; lorsque la possession de la vérité la plus précieuse de toutes, la foi dans la divinité du Christ sauveur, court risque d’être inquiétée et troublée dans les consciences, le prêtre s’arrache aux occupations les plus chères, aux études les plus entraînantes pour défendre et venger le premier des dogmes chrétiens.
Depuis quelque temps déjà, des opinions hardies et tranchantes sollicitent l’attention publique et contristent les croyants. L’Allemagne, dans ces dernières années, a vu ses audacieux systèmes franchir le Rhin, et se répandre chez nous. En Angleterre, nos flegmatiques mais religieux voisins en ont été particulièrement troublés. Les auteurs des Essais and reviews, l'évêque Colenso, ont jeté l’alarme et sonné le combat au sein de l’Eglise anglicane. En France, les questions de critique biblique n’intéressent, à la vérité, qu’un très-petit nombre d’hommes instruits : néanmoins on a, en partie, réussi, par l’audace du paradoxe, par l’habileté de la mise en scène, par le charme d’une parole originale, rêveuse, poétique, polie jusque
dans ses insolences, à triompher de l’indifférence générale.
Puisque, Messieurs, la guerre religieuse s’engage sur le terrain des Évangiles, il faut s’y transporter. Il en est de la lutte pacifique des idées, dans le champ ordinairement tranquille de la critique, comtne des combats d’un autre genre : le soldat et l’apologiste doivent accourir au bruit de la bataille. Sans doute, Messieurs, je n’ai point la vaine prétention de croire nécessaire mon faible concours. L’autorité des Évangiles ne peut être détruite. La vérité évangélique a pour elle d’invincibles témoignages, une tradition dont le cours large et profond a sa source dans les temps apostoliques. Elle repose sur des faits sans lesquels l’histoire des peuples chrétiens est aussi inexplicable, aussi impossible que l’effet sans la cause qui le produit. Mais nous ne devons point oublier que si les attaques dirigées contre les Évangiles sont impuissantes à les entamer, elles peuvent atteindre la jeunesse enthousiaste et les âmes mal défendues. Le prêtre doit les couvrir de l’égide de la science sacrée. Il est une espérance modeste que je veux entretenir : c'est que les tranquilles discussions dans lesquelles nous allons nous renfermer, loin de l’arène bruyante où s’entrechoquent les éloquentes passions , satisferont au besoin de certaines âmes, qui veulent, avant tout, être éclairées et instruites. Nous pèserons les raisons ; nous établirons les faits ; nous respecterons les personnes. Nous sommes d’autant plus assuré de ne point blesser certains adversaires, que nous en parlerons moins. Le rationalisme français a emprunté ses idées k l’Allemagne: c’est en Allemagne que nous
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trouverons nos contradicteurs. Nous irons à la voix, et nous laisserons l’écho.
Afin de mieux saisir votre esprit des questions à traiter, je voudrais vous exposer aujourd’hui les phases diverses de la controverse qui se rapporte à la divinité de nos Évangiles.
Personne, Messieurs, avant le xvm 8 siècle, n’avait entrepris de nier l’authenticité des Évangiles. Il est vrai qu’au second siècle, Marcion rejetait plusieurs de nos écrits sacrés ; mais il ne contestait point qu’ils émanassent tous des auteurs dont ils portent le nom. Voulant faire triompher la théorie dualiste, d'après laquelle l’Ancien Testament aurait été inspiré par une divinité inférieure, jalouse et hostile, il repoussait comme erronés les Évangiles qui lui semblaient rattacher trop manifestement le christianisme au judaïsme. Marcion niait l’autorité des Évangiles, mais, nous nous en sommes convaincus, il ne contestait pas leur authenticité. Ni les gnostiques, ni les néoplatoniciens n’ont réellement nié l’authenticité de nos Évangiles. C’est au xvm* siècle, époque littéraire dont une érudition sûre n’a point fait la gloire, que les philosophes osèrent nier l’authenticité des écrits apostoliques. Autant*la philosophie qui inspirait la critique d’alors était vulgaire et violente, autant les attaques dirigées entre nos Évangiles étaient ignorantes et grossières. Les encyclopédistes, qui niaient l’immortalité de l’âme et ses éternelles destinées, ne se mettaient point en frais de science ni de recherches. Ils prodiguaient les affirmations gratuites, ou plutôt les injures.
Jésus-Christ était un visionnaire ; les Apôtres, des imposteurs ; les premiers chrétiens, des fanatiques. Les faits évangéliques avaient été inventés par un sacerdoce ambitieux, rédigés par des faussaires, et crus par des imbéciles. Voilà, Messieurs, sans les voiler sous la phrase, les aménités des incrédules du xviii" siècle à l’égard de cette primitive Église, dont le touchant souvenir charmera éternellement les consciences chrétiennes ! On niait non-seulement les faits miraculeux sur lesquels s’appuie le christianisme, mais la bonne foi de ceux qui les avaient publiés. .
Nier la bonne foi des Apôtres, la bonne foi des chrétiens, la grandeur suprême de la personne de Jésus-Christ, c’était outrager à la fois la conscience et le bon sens. Nous avons peine à croire aujourd’hui à la possibilité d'un système d’attaque aussi faible et aussi révoltant. Nier que le christianisme ait été une œuvre de bonne foi, c’était. Messieurs, nier l’évidence ; c’était rejeter un fait aussi manifeste que le soleil. C’était nier la vie et la mort de chacun des héros chrétiens; c’était fermer les yeux aux mille preuves de sincérité et d’ingénuité que fournissent les écrivains de la vie de Jésus ! Voilà des hommes qui quittent leur famille et leur pays, renoncent aux douceurs de la vie domestique compromettent la sécurité de leurs personnes, pour ss mettre à la suite d’un Maître qui n’a rien, qui ne leur promet rien, si ce n’est la persécution, la pauvreté et la mort ! Et vous supposez ces hommes guidés par l’intérêt ! « Je crois, disait Pascal, à des témoins qui se laissent égorger, i Est-il jpossible que la morale évangélique
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soit un mensonge, et le martyre du Christ un calcul ?
De telles impudences, applaudies dans des jours d’emportement, ne pouvaient avoir un long avenir. Fdlcs ne franchirent pas, à l’époque où elles se produisirent, les limites d’un cercle restreint. Hâtons-nous de le dire : elles scandalisèrent même les ennemis du christianisme. C’est l’honneur de Rousseau d’avoir écrit à cette époque les paroles que vous savez: « La majesté de l’Évangile m’étonne ; sa sainteté parle à mon cœur.... Mes amis, ce n’est pas ainsi qu’on invente : l’inventeur en serait plus étonnant que le héros. »
Ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni en France, ne prévalurent les théories injurieuses des encyclopédistes touchant les Évangiles. Elles tombèrent avec l’athéisme qui les avait inspirées. Néanmoins les vieilles croyances de l’Europe étaient alors profondément altérées. Les excès de Diderot et d'Helvétius révoltaient les consciences. Des négations moins audacieuses qui conserveraient h Dieu ses attributs souverains, à la morale ses lois essentielles, à la conscience ses droits religieux allaient trouver un plus facile accès dans les esprits dont on satisferait en partie les besoins. On accepta en effet comme un soulagement et une sorte de transaction le déisme ou la théorie de la religion naturelle. Derrière ce retranchement discret, on put abriter la double négation du fait et de la possibilité de la révélation. En Allemagne, en Angleterre, en France, on s'accorda à reconnaître la beauté morale du christianisme, la sincérité de Jésus-Christ et des Apôtres; mais on repoussa les miracles. *
On scindait l’Évangile en deux : le déiste acceptait de la vie du Christ tout ce qui ne dépassait pas l’ordre naturel, et des enseignements du Maître divin tout ce qui se rapportait aux mœurs. Mais on repoussait le dogme proprement dit et les miracles. C’était l’époque où l’on disait partout : « Jésus-Christ est un grand homme, un profond moraliste et un sublime esprit; mais Jésus-Christ n’est pas Dieu. »
Cependant, Messieurs, en prenant cette position de combat, on se créait de grandes difficultés ; car [si d'une part Jésus-Christ et les Apôtres sont sincères, si de l’autre leur témoignage est celui d’hommes supérieurs, pourquoi ne pas accepter leur témoignage dans son intégrité ? S’il faut les croire lorsqu’ils racontent les actes ordinaires et naturels de la vie du Christ, pourquoi leur refuser croyance lorsqu’ils exposent les faits extraordinaires et miraculeux de la vie de de leur Maître ? S’ils sont des esprits élevés, de grands caractères, comme d’ailleurs leurs écrits en témoignent, comment ont-ils pu narrer des puérilités et des mensonges?
Seraler, en Allemagne, entreprit de résoudre le problème qui s’imposait aux esprits de son temps. C’est un des pères du rationalisme biblique.
Il essaya de démontrer à ses contemporains que les faits jusque-là estimés miraculeux des Évangiles et même de la Bible tout entière, n’avaient rien de surnaturel ; qu’il suffisait de se rendre compte des circonstances de ces faits pour s’en convaincre. Les Apôtres avaient été sincères; seulement ils avaient raconté, dans un langage oriental,
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des circonstances qu’il convient de traduire dans le langage moderne. Voici, par exemple, comment un des disciples de Semler interprétait le miracle de Cana. Le Christ, invité aux noces, s’aperçut tout de suite qu’il avait autour de lui des convives d’une tempérance douteuse. Les coupes circulaient et s’épuisaient vite. Les prévisions- du maître de la maison allaient être trompées : le vin ferait bientôt défaut. L’insuffisance du liquide enchanteur des festins n'accuscrait-elle pas l’intempérance des convives ou la parcimonie du maître ? Jésus dit donc à un serviteur discret : «N’épuisez pas entièrement les amphores; et, quand elles seront à moitié vides, mettez-les à l’écart comme si elles étaient tout à fait taries. » La mère de Jésus avait observé cette sage prévoyance de son Fils. On était au moment où la dernière urne était attaquée : « Mon Fils, dit Marie, ils n’ont plus de vin. » Jésus, craignant d'être découvert par sa mère, lui parla sévèrement : « Quid, tibi et mihi est , mulier ?» Le Christ commanda alors par une nouvelle et sage précaution de remplir les urnes d’eau. Les convives surpris, et déjà sans doute troublés dans leurs jugements par la traîtresse liqueur, trouvèrent le nouvéau vin meilleur que le premier.
Pour passer du premier miracle de Jésus au dernier, et vous donner un nouveau spécimen de la méthode de Semler, je vous dirai que son école prétendait que le Christ n’est point mort sur la croix, mais qu’il s’y est simplement endormi. Les soldats, voyant les souffrances du Christ, lui avaient présenté une éponge imbibée d’un narcotique si
puissant qu’immédiatement le patient était tombé dans une léthargie profonde.
Voilà, Messieurs, deux traits du rationalisme de l’époque de Semler. On expliquait de cette sorte nos Évangiles, l’Ancien Testament comme le Nouveau, en un mot la Bible tout entière. Ce système d’interprétation eut des échos en France. Plusieurs écrivains l’ont admis; et nos introductions à l’étude de l’Écriture sainte témoignent de la vogue de ces puérilités qu'elles réfutent. Il est inutile de faire remarquer, je pense, tout ce que ce système d’interprétation a d’arbitraire, de violent, disons le mot, d’impossible. On prétendait justifier la bonne foi des évangélistes, et on faisait de leurparole un mensonge perpétuel.
Ces explications rationalistes, appliquées à tous les miracles, furent vite abandonnées. En Allemagne du moins, comme chez nous aujourd'hui, elles furent appliquées seulement à quelques faits. Alors revenait le problème non résolu : comment concilier la sincérité du Christ et des Apôtres avec le récit des miracles que la philosophie rationaliste ne pouvait se résigner à accepter?
Nous sommes arrivés au moment de l’apparition de la plupart des systèmes qui, depuis cinquante ans, ont été tour à tour vantés, abandonnés et repris sous des noms et avec des modifications qui n’empêchent pas de les reconnaître. Le principe fondamental de ces systèmes est celui-ci : les quatre Évangiles, tels qu’ils nous sont parvenus, ne sont pas l’œuvre des Apôtres ni de leurs disciples immédiats. Nous ne possédons que des documents remaniés et rédigés
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à une époque déjà assez éloignée des événements pour permettre d’y introduire des faits légendaires, des circonstances merveilleuses que nul n’a pu contrôler et n’a voulu infirmer par un soupçon. L’admiration pour Jésus, le zèle de ses disciples, le besoin de le justifier, de le défendre et de grossir le nombre de ses adeptes, tout cela a concouru à l'élaboration de l'histoire surfaite et embellie du Christ.
Ce principe soulevait de grandes et nouvelles difficultés. Comment supposer qu’au second siècle, par exemple, ou à la fin du premier, les chrétiens se soient accordés à admettre tout à coup quatre évangiles, attribués soit aux Apôtres, soit à leurs disciples immédiats, évangiles dont personne n’aurait entendu parler jusque-là? On savait alors beaucoup mieux qu’aujourd’hui où et comment les Apôtres avaient vécu; on connaissait les détails de leur vie, leurs actes et leurs paroles : comment aurait-on ignoré qu’ils eussent écrit des livres si importants, que tout le monde se serait disputés dès leur apparition ?
Cette supposition était-elle admissible?
Eichhorn avoua que dès les temps apostoliques il existait en effet des écrits émanés de la plume des disciples du Christ*, mais parmi ces écrits il en distingua un principal, source des trois premiers évangiles canoniques connus sous le nom de synoptiques. Il appelait cet évangile typique Ur-evangeliunu, l’évangile-source. C’est avec lui que nos trois évangiles ont été en partie composés. L'Ur-evangelium a été modifié, transformé, augmenté, embelli. Le zèle y a ajouté tout ce qui se disait alors dans les foules crédules.
On a fait par piété entrer dans son cadre toutes les exagérations capables de glorifier le Maître bien-aimé. Ces retouches, ces remaniements, ces additions émanèrent en différents lieux à la fois de plumes anonymes, mais les différences et les variations se fondirent peu à peu dans trois types plus généralement adoptés et popularisés dans trois centres apostoliques, sous l’influence des Apôtres et des disciples dont ils portent le nom, influence qui survivait à ces apôtres dans les églises où ils avaient principalement évangélisé.
Le système d’Eichhorn trouva de nombreux adhérents en Allemagne, mais en même temps de nombreux contradicteurs. Les objections s’offraient d’elles-mêmes.
Si l’Évangile primitif qu’Eichhorn suppose émané d’une main apostolique avait existé, la tradition chrétienne l’aurait connu. f Les Églises primitives l’eussent fidèlement conservé; cependant la tradition se tait; et cet évangile si précieux, source de nos trois Évangiles canoniques, a complètement disparu sans laisser aucune trace. On prétend qu’il existe encore, fondu dans les synoptiques. Ceci n’explique point sa disparition : la copie ne détruit pas l’original; et les histoires, rédigées d’après les documents primitifs, ne font que donner à ces derniers une notoriété qui aide à leur conservation. Aujourd’hui, les historiens de Jésus fondent les quatre Évangiles dans le récit de sa vie; et cependant nul n'est tenté de sacrifier les textes sacrés aux compilations plus modernes. La coexistence de l’Évangile primitif, pur de toute légende, eût discrédité les Évangiles posté-
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rieurs, chargés d’additions sans autorité, fruits de l’invention et de l’intempérance du zèle. La comparaison du récit original avec ses infidèles copies eût ruiné les apocryphes. Tatien a réuni ensemble les quatre Évangiles dans son Diatessaron ; mais les quatre Évangiles ont survécu à son travail.
Herder, l’auteur de la Poésie des Hébreux, développa ces objections avec succès. Il conclut contre l’hypothèse de Y Ur-evangelium, de Y évangile-source; mais il substitua un second système tout aussi vulnérable que le premier. Non, dit-il, il n’a point existé d’évangile primitif écrit; car il se serait conservé. Mais il y a eu un évangile primitif oral. Il existait dans la primitive Église un corps d'évangélistes qui annonçaient la Bonne Nouvelle, suivant un thème unique et convenu. Ils avaient confié à leur mémoire les discours du Sauveur et le récit des principales actions de sa vie. Ils allaient répétant partout les mêmes paroles. Ces conteurs ambulants formaient comme un corps de rhapsodes. Mais bientôt les récits, appris par cœur, s’embellirent et s’enrichirent. Leurs cadres se sont peu à peu élargis pour recevoir les principales légendes en circulation. Les discours des rhapsodes-apôtres ont fini par être déposés dans des livres ; mais ces discours, précédés, accompagnés, suivis d’anecdotes pieuses ajoutées successivement, étaient dès lors considérablement altérés, et c’est dans leur état d’altération qu’ils sont parvenus jusqu’à nous sous la forme des quatre Évangiles.
Les rhapsodes d’Herder eurent un succès bien éphémère ; ils n'ont guère été connus au delà du Rhin. L’hypothèse,
telle qu’elle est formulée, paraît invraisemblable. Comment la tradition ne nous dit-elle rien de ce corps d'évangélistes infidèles ni de leurs thèmes incessamment embellis? De quelle autorité auraient joui les rhapsodes et les rhapsodies? Si, au contraire, les prédications apostoliques étaient toujours uniformes, elles devaient être gravées dans la mémoire du peuple chrétien, de manière à rendre sensibles les additions et les altéraiions ultérieures. On se serait récrié : la fraude eût été impossible. Le corps des évangélistes prêchait sous la surveillance des Apôtres ; et leur parole ne pouvait avoir d.’autorité qu’à la condition d’être conforme à celle des compagnons du Sauveur.
Schleiermaclier introduisit une troisième hypothèse. Il supposa une multitude décrits évangéiiques que leur existence obscure rendait facilement altérables. C’est au second siècle, dit-il, que l’Église choisit parmi ses évangiles ceux qui lui convinrent le mieux pour les ériger en écrits canoniques. Deux mots suffisent pour répondre à cette hypothèse. Si, parmi les écrits évangéliques d’abord en circulation, il existait des récits apostoliques, ces récits ne pouvaient rester obscurs, ni demeurer confondus parmi les autres. S’il n’en existait pas, il a été impossible de les créer après la mort des Apôtres.
Je voudrais bien, Messieurs, vous épargner la fatigue qui peut résulter pour vous de l’énumération de tant d’hypothèses, nées du parti pris de bannir le surnaturel de l’Évangile, et enfantées, pour ainsi dire, par l’horreur des miracles. Cependant il fallait vous montrer que chacune
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d’elles est beaucoup moins croyable que le thème traditionnel. La discussion de tant de systèmes contradictoires est profitable; elle nous fait toucher du doigt l’impossibilité de scinder l’Évangile en deux, d’en bannir le surnaturel et de n’en retenir que les faits conformes à l’expérience vulgaire. La faiblesse des systèmes hétérodoxes démontre l’impossibilité d'expliquer l’origine des Évangiles autrement que ne le fait l’Église. Enfin ces hypothèses, qui troublèrent profondément les esprits et affaiblirent en Allemagne le sens historique, expliquent le scepticisme et la confusion d’où sortirent les audacieuses négations de Strauss.
On a souvent parlé en France de cet écrivain qui poussa la négation en fait d’histoire jusqu’à ses dernières limites, et émut si douloureusement les consciences chrétiennes. Son ouvrage, La Vie de Jésus, traduit dans noire langue, a été plus vanté en deçà du Rhin qu’en Allemagne. Ce lourd produit d’une indigeste érudition n’a guère été lu dans son entier; et cependant son apparition a été un véritable événement. Deux circonstances expliquent son succès. La philosophie d’Hégel était à son apogée ; et Strauss en appliquait les principes au Nouveau Testament. En second lieu, les systèmes d’Eichhorn,d’Herderet de Schleiermaciier avaient produit une telle lassitude et un tel scepticisme parmi les exégètes, qu’un grand nombre pensaient tout bas ce que Strauss proclamait tout haut. Ce dernier disait le * mot de la situation, et publiait ce que la conscience de plusieurs n’osait s’avouer à elle-même.
Hégel réduisait le vaste univers, le monde et tout ce
qu’il contient, à une pensée. L’universalité des choses était une idée. Jésus-Christ, lui aussi, ne fut pour le jeune adepte d’Hégel qu’une idée. Celui-ci ne niait point, à la vérité, l’existence réelle de Jésus-Christ, mais, comme la vie héroïque du fils de Marie n’était pour Hégel et son école qu’un produit pur de l’esprit humain, sans réalité objective, il est vrai de dire que, selon Strauss, le Christ évangélique était tout idéal. Le même système qui avait fait du monde et de Dieu une pensée abstraite, pouvait bien faire de Jésus- Christ une autre abstraction. Au fond, la théorie de Strauss n’était qu’une conséquence du système hégélien. D’un autre côté, les hypothèses forcées des exégètes soulevaient tant de difficultés, tant d'impossibilités, que ceux-là mêmes qui les avaient adoptées au commencement avec ardeur en sentaient le néant. Strauss déclara donc que l’évangile primitif écrit et que l’évangile primitif oral étaient de vains fantômes, mis à néant par le simple bon sens ; qu’il fallait être conséquent avec soi-même. Si les miracles étaient faux, les autres actions de la vie du Christ étaient supposées. Le Christ n’a point eu une vie réellement merveilleuse ; seulement, la somme des idées juives sur le Messie avait fini par prendre un corps. Les Évangiles sont nés du besoin de rendre objective la pensée messianique, lentement élaborée dans les esprits. Il y a eu un Jésus réel, sans doute, mais non pas un Christ. Point d’incarnation effective ; point de rédemption historique : les Juifs ont appliqué à un * homme le rêve de leur imagination. Les Évangiles sont le récit d’une simple évolution de la pensée. Quelque cho-
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quant pour le bon sens que fût le système de Strauss, un esprit clairvoyant pouvait en prévoir l’apparition. Strauss ne faisait que réunir en faisceaux les aberrations de la pensée allemande. Il concentrait les ombres jusque-là éparses. La vie de Jésus, selon Strauss, reflétait fidèlement la philosophie de l’exégèse applaudie par l’Allemagne protestante.
Dieu a voulu que l'erreur en ce monde ait sa mesure et sa limite ; il a décidé qu’au delà d’un certain point elle perdrait son prestige, et révélerait sa nudité et son néant. Le système monstrueux de Strauss rompit le charme qui aveuglait les esprits. Le sens chrétien était faussé ; il se redressa ; la raison, • engourdie et fascinée, revint comme d’un long sommeil. Dans toute l’Allemagne s’éleva un cri d’indignation contre celui qui, à la lueur sinistre de ses impiétés, éclairait l’abîme où le protestantisme était tombé. Les savants rougirent, et le peuple se souleva. Strauss était alors en Suisse : il fut chassé par le peuple de Zurich, et exilé à jamais de l’enseignement. Si son nom demeure dans l’histoire, il sera classé dans la famille des Érostrates comme le souvenir d’une des grandes folies de l'humanité.
L’Allemagne fut-elle guérie du coup? Non; mais du moins les hommes sensés secouèrent leur torpeur. La démence du rationalisme suscita de vaillants défenseurs de la réalité historique. Neander, Tholuc, Olshausen, Hug, et une foule d’écrivains entraînés par eux vengèrent la vérité. Ils se mirent à la tête d’une salutaire réaction contre l’idéalisme et les théories insensées de Strauss. Ces hommes ont fondé en Allemagne une école conservatrice qui subsiste encore
aujourd'hui, et aux travaux de laquelle s’attache, malgré quelques apparences contraires, une estime croissante.
Ceux mômes dont Strauss avait été jusque-là l’élève où Fémule, n’osèrent se déclarer pour lui. Loin de là, ils estimèrent prudent et habile de signaler les lacunes et les faiblesses d’un livre dont ils n’avaient répudié ni l’esprit, ni la doctrine.
C’est cette réaction équivoque des disciples dHégel, qui donna naissance à l’école dite de Tubingue. Baur, son chef, apparaît, dans ses ouvrages, encore fortement imbu d’idéalisme ; néanmoins, on sent à côté des théories hégéliennes, auxquelles il ne renonce pas, un vif et nouveau sentiment de la réalité historique de Jésus-Christ.
Messieurs, je dois vous dire un mot du système auquel cet homme considérable, par son influence en Allemagne et en Suisse, a donné une grande notoriété, et dont on a voulu, à différentes reprises, introduire les idées chez nous, ’ comme la solution définitive des problèmes relatifs aux Évangiles. Baur admet la réalité de la vie et le fait de l’enseignement original de Jésus-Christ; mais lui aussi repousse les miracles. Le chef de l’école de Tubingue veut concilier la sincérité des Apôtres et le récit des miracles au moyen de l’idéalisme. Il ne voit, par exemple, dans la résurrection du Christ, que la réalisation subjective de cette pensée qui obsédait des Apôtres : II faut que le Christ ressuscite d’entre les morts.
L’Évangile de saint Jean tout entier n’est à ses yeuxqu’unè composition idéale, la mise en scène d’une théorie chrétienne.
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Mais là n’est pas l’originalité de son système. Baur combattait Strauss. Le principal reproche qu’il lui adressait était de n’avoir pas expliqué la genèse des Évangiles, de les avoir attaqués par des considérations extrinsèques, de n’avoir ni compris ni expliqué leur formation. Baur se vantait d’avoir porté la lumière dans ce difficile problème, d’avoir éclairé pour toujours l’origine des Évangiles et de tous les écrits du Nouveau Testament. Il part du fait de la rivalité des Apôtres, causée, selon lui, par la manière différente dont ils concevaient l’Église chrétienne. Pierre, Jacques et Jean ne veulent point sortir des étroites limites du judaïsme légal. Paul veut un christianisme affranchi des entraves de la loi mosaïque. Cette division subsiste jusqu’au milieu du second siècle, et se termine par une réconciliation, ou plutôt par un compromis dans lequel les parties adverses renoncent à ceux -des principes qui les séparent le plus. Les Évangiles n’ont été dans leur origine, selon Baur, que des moyens d’attaque et de défense à l’usage des théories contraires des fondateurs de l'Église. Sous l’influence de la réconciliation, arrivée au second siècle, les Évangiles ont reçu leur dernière retouche et revêtu leur dernière forme. L’école de Tubingue se vante de mettre à la fois en lumière les traces mal effacées des premières divisions et les gages de la réconciliation. Elle distingue ce qui est primitif et postérieur, les lettres authentiques et les lettres apocryphes de saint Paul; et c’est surtout dans l’Épître adressée aux Galates par l’Apôtre des Gentils, et dans celle de saint Jacques, qu’elle
prétend trouver les preuves des premières hostilités.
De tous les systèmes que j’ai exposés, c’est celui de Baur qui est le mieux connu chez nous. La Revue de M. Colani, h Revue germanique, les écrits de M. Nicolas, de Montauban, ont cherché à le populariser dans le cercle de leurs lecteurs.
A côté de l’école de Tubingue se place sa rivale et son ennemie, l’école de Gœttingue, dont le chef reconnu est le professeur Ewald. Son système est un mélange des hypothèses d’Eichhorn et de Schleiermacher. Lui aussi admet un Ur-evangelium et plusieurs autres évangiles qui auraient servi à former les trois premiers. Sa polémiqne est ardente, et trop souvent semée d’invectives.
Habile et fort quand il lutte contre Baur, qu’il signale avec raison comme l’ennemi de Dieu et du christianisme, il se perd dans d’aventureuses suppositions pour établir son système. Le pasteur Reville, écrivain français dont les travaux nous occuperont plus tard, nous semble se rattacher par plusieurs points aux conceptions d’Ewald, tandis que M. Renan, tantôt à la suite de Baur, tantôt à la suite d’Ewald, se montre à la fois infidèle à l’un et à l’autre.
Telle est, Messieurs, l’histoire longue et compliquée de l’exégèse en Allemagne. Elle a épuisé, on peut le croire, toutes les combinaisons possibles en dehors de la croyance catholique. Les écrits hétérodoxes qui ont paru jusqu’ici en France, et qui probablement paraîtront encore, n’ont été ou ne seront que les échos de ces conceptions arbi-
PREMIÈRE LEÇON
traires. En réfutant celles-ci dans le cours de nos leçons, nous réfuterons celles-là. Mais dès aujourd’hui nous pouvons déjà tirer quelques conséquences des faits que nous avons exposés.
1° L’injurieuse affirmation des encyclopédistes qui niaient la sincérité de Jésus-Christ, des Apôtres et des premiers chrétiens, est abandonnée. Elle est tombée, je l’espère, pour ne se relever jamais.
2° Le système naturaliste de Semler n’est plus qu’un souvenir. Aucun homme sérieux ne le défend ni ne l’imite.
3° Les systèmes qui scindent l’Évangile en deux, acceptant les faits naturels et repoussant les miracles, ont pour base l’arbitraire; pour conséquence nécessaire le scepticisme de Strauss, ou les théories insoutenables de Baur et d’Ewald.
De ces conséquences et de ces faits, que vous comprendrez mieux plus tard, lorsque vous les aurez étudiés avec moi, dérive la conclusion qui terminera cette leçon : il est impossible de supposer d'autres origines aux Évangiles que celles que leur attribue l’Église catholique.
Ceux d’entre vous, Messieurs, qui suivront fidèlement le cours de mes leçons, verront, je l’espère, la pleine confirmation de cette vérité. Notre marche sera lente et méthodique. Laissant les vaines hypothèses, signe d’une exégèse impuissante, dont le monde commence à se lasser, nous poursuivrons notre route à la lumière des faits, constatés par les monuments des premiers siècles. Notre guide sera la Tradition; notre règle, l’autorité de l’Église catholique.
Nous n’enchaînons pas notre liberté, nous la réglons; nous ne gênons pas nos recherches, nous les éclairons. Interroger l’Église sur l’origine et l’interprétation des Évangiles, c’est demander au vieillard les profonds et ineffaçables souvenirs de ses jeunes années. C’est l'Église qui a écrit et conservé les Évangiles; elle a parlé leur langue et vécu de leur esprit. Nous prêterons donc une oreille respectueuse et un esprit attentif et recueilli à la voix de l’Église : en elle se concentrent l’expérience du passé, la connaissance du présent, la plus grande autorité humaine, la plus manifeste autorité de Dieu. Là est la critique sensée, la vraie force et la vérité.
DECXIÈME LEÇON.
De l'Influence de la Philosophie sur l’Exégèse rationaliste.
Messieurs,
Nous avons exposé, dans la précédente leçon, la succession logique des systèmes exégétiques contraires à l'autorité des Évangiles depuis le xviu c siècle.
Les systèmes dont nous avons fait mention nous paraissent représenter complètement ce mouvement des esprits qui a donné naissance à ce que l’on est convenu d’appeler : La critique moderne des Évangiles.
Classer les débats, signaler les phases de la polémique dont l’Allemagne a été le théâtre, et dont la France est aujourd’hui l’écho, tel a été le but de la première leçon-. Sans nous perdre dans les détails d’une exposition qui, sielle nous eût occupé longtemps, nous aurait détourné de notre but, nous devions caractériser suffisamment dans leur ensemble les systèmes de l’exégèse rationaliste avant de la combattre. Nous voulons aujourd’hui traiter une question préjudicielle.
Sous quelle influence et de quels principes est née l’exégèse rationaliste ? Sommes-nous en présence d’une critique historique indépendante, pure d’idéologie, travaillant dans la sphère qui lui est propre, fidèle â ses- principes, à ses lois, à sa méthode? Ou bien, au contraire, l’exégèse ratio*naliste n’aurait-elle été dans ses évolutions que la suivante,
la’ complice, la servante de la philosophie (pedisequa, ancilla philosophiœ), se bornant à interpréter les Évangiles d’après des idées conçues a priori ? La critique historique et philologique aurait-elle accepté un rôle incompatible avec sa vocation, faussant sa mission, discréditant son caractère, compromettant sa dignité : celui de développer et de propager des conceptions philosophiques, qu’elle a le devoir de contrôler dans le domaine de l’histoire? L’idéal philosophique a-t-il été un nouveau lit de Procuste, à la . mesure duquel on a voulu ramener violemment le fait évangélique?
Voilà, Messieurs, la question importante que je veux examiner avec vous. Pourquoi? Le voici.
Si, des deux hypothèses que j’expose, la dernière seule est conforme aux faits, vous comprenez tout de suite, Messieurs, quelle en sera la conséquence : la valeur des systèmes exégétiques dont il est question, sera considérablement infirmée; elle se réduira à celle des systèmes philosophiques dont elle ne sera plus que l’application.
Nous croyons avoir déjà le droit d’affirmer qu’il en est ainsi. En effet, si dans la leçon précédente je ne me suis point trompé en signalant comme la cause génératrice des systèmes exégétiques modernes le parti pris de nier le miracle au nom de la philosophie, ce droit nous est acquis. Mais il convient d'insister sur les preuves qui raviront au rationalisme biblique le privilège de l’indépendance qu’il invoque si fièrement contre nous.
Examinons d’abord la critique que l’école athée et maté-
rialiste des encyclopédistes fait de nos saints Évangiles. L'interprète le plus autorisé de cette école, comme aussi le plus habile, Voltaire, ne se donnait point pour un athée; mais, matérialiste grossier, il représente dans ses odieuses calomnies contre la Bible le parti encyclopédiste tout entier. C’est donc dans les écrits de ce chef des philosophes du xvm* siècle que nous sommes autorisés h chercher le système d’accusations dirigées à cette époque contre nos divines Écritures, si toutefois on peut appeler système la somme des suppositions gratuites, des contradictions, des injures, dans lesquelles se résume la critique biblique en France à cette triste époque. Un système est un ensemble d’idées, de faits et de conséquences, groupés méthodiquement autour d’un principe ou d’une loi. Où trouver quelque chose de pareil dans les calomnies, les ignorances, les bévues, jetées au hasard de la plume dans les écrits de Voltaire? Voici toutefois, en quelques mots, les allégations qui sont au fond de toutes les attaques des athées et des matérialistes de l’ère encyclopédiste. L’hypothèse d’une révélation divine faite aux hommes est, selon eux, indigne d’examen, ridicule et absurde. Jésus-Christ et les Apôtres ont trompé les multitudes crédules et ignorantes. Un mot sans cesse répété, celui d'imposture, expliquait l’Évangile. La naissance de Jésus-Christ d’une vierge était une imposture; la vie miraculeuse du Sauveur, une imposture ; sa résurrection, une imposture; la mission divine des Apôtres, scellée par le miracle de la Pentecôte, une imposture !
Mais, au nom de quels principes, ou bien d’après
quelles recherches, prononçait-on un tel arrêt contre la foi chrétienne de tant de générations? Messieurs, ne nous préoccupons pas des recherches du philosophe de Ferney dans le champ des antiquités ecclésiastiques : nous ferions sourire en nous montrant trop naïfs. Les indices de ces recherches n’apparaissent nulle part, par la raison bien simple que Voltaire n’en a fait aucune. Toute l’érudition de ce lettré spirituel et de ce faux savant se bornait à quelques emprunts faits à Origène dans son livre contra Celsum, au dictionnaire historique du sceptique Bayle, et h la reproduction des objections que se posait h lui-même le studieux et loyal Dom Calmet, objections que Voltaire, bien entendu, ne faisait point suivre des réponses victorieuses fournies par l’excellent religieux. Voilà tout le bilan exégétique de Voltaire et des siens ! La sentence de coiridamnation portée contre les Évangiles n’est donc point formulée au nom de la science. L’est-elle au nom d’un système philosophique? Oui, évidemment oui. L’aveu en a été mille fois répété. Le christianisme était nié, conspué, blasphémé, en tant que contraire à la Philosophie. On niait Dieu ; il fallait bien nier qu’il se fût visiblement manifesté sur la terre. On' affirmait la matière régie par des lois fatales et engendrant éternellement les êtres organisés et vivants , on ne pouvait donc admettre même l'idée d’une Providence. On érigeait en dogme que l’homme meurt tout entier ; on ne pouvait donc accepter le dogme des récompenses et des peines éternelles. La fausse philosophie des matérialistes et des athées était la règle de leurs négations bibliques; et, lorsqu'on recherche
l’explication de cette grossière inculpation d’imposture jetée à la face du Christ et des Apôtres, on la trouve dans l’humiliante idée que se faisaient les philosophes des origines de l'homme, de la nature et des instincts. On peut s’étonner que les athées et les matérialistes du xviii* siècle formulassent, je ne dis pas sans rougir, je ne dis pas sans regret, je ne dis pas sans embarras, mais avec une voix de triomphe et un accent de plaisir, l’accusation outrageante d'imposture contre des hommes et des livres qui fournissent tant de preuves de sincérité. Celui qu’ils blasphémaient était le Christ que tant de siècles avaient adoré, aux pieds duquel tant de douleurs s’étaient agenouillées, tant d’âmes avaient été consolées, taut de cœurs fortifiés! Comment se fait-il, lorsqu’il existe, nous le savons aujourd’hui, tant de moyens plus raffinés de dépouiller les Évangiles de leur autorité et d'ôter au Christ son auréole divine ; comment se fait-il que les encyclopédistes se soient résolus h employer l’injure, à compromettre la dignité de leur cause par les accusations si dures, si excessives, si invraisemblables, d’impostures et de mensonge, adressées à Jésus dont la vie et les paroles reflètent, d’un bout à l’autre des Évangiles, la simplicité, le calme et, j’oserai dire, la divine ingénuité de l’absolue vérité 1 ? Je le répète, les principes de la philosophie des encyclopédiste* nous donneront cette explication.
Hobbes, dès le xvn' 1 siècle, avait inauguré une morale
* Voir et méditer les pages 10 et II du mémorable mandement pour le carême (1801) de Mgr l'Archevêque de Paris.
toute sensualiste, ayant pour principe et pour base l'intérêt. Helvétius, d’Holbach, Humes, au xvm' siècle, en fournirent les honteux développements. Helvétius réduisit l’idée du bien et du mal à l’idée de plaisir et de peine. Il ôtait à la vertu ses sacrifices, au devoir son désintéressement. D’Holbach fit de la morale un savant égoïsme. Enfin Humes définit lavertu:une sensation, un goût, presque un caprice. On naît vertueux comme on naît musicien ; on préfère le bien au mal ou le mal au bien, comme celui-ci aime la ville,, celui-là les champs. Ces philosophes expliquaient toutes les religions passées et présentes par l’intérêt et l’égoïsme. Elles étaient des inventions du Sacerdoce et des fraudes lucratives.
Avec de telles idées et de tels principes, on était naturellement amené à dire : Les Apôtres ont suivi leur maître par intérêt; ils ont adopté sa religion par égoïsme; ils l’ontprêchée par calcul ; ils ont inventé la vie miraculeuse du Christ et les Évangiles. Comment voulez-vous que des philosophes, ne croyant qu’à la matière, n’imaginant rien audessus, rien au-dessous d’elle, plaçassent dans le cœur des Apôtres autre chose que l’abjection commune à l’humanité ? Pouvaient-ils faire une exception pour le Christianisme? L’humanité tout entière, selon eux, agit par intérêt -, sa règle est l’égoïsme ; la vertu n’est qu’un goût, un goût, hélas ! qui devenait rare au xvm e siècle. Mais, s’il en est ainsi, l’humanité tout entière est capable de tous les crimes quand l’intérêt l’y pousse. C’était là effectivement ce que pensaient ces avocats de l’humanité, ces philanthropes, ces apôtres
des droits de l’homme, de sa liberté et de son bonheur. Leur cœur était, nous le voulons bien, sensible, suivant l’expression du temps, mais leur philosophie, il faut l’avouer, était dure et calomniatrice. Ainsi, Messieurs, le principe des attaques des athées et des matérialistes contre les Évangiles, la nature de ces attaques et jusqu’à la forme grossière qu’elles revêtaient, tout cela était emprunté à la philosophie du temps.
En est-il de même des systèmes exégétiques imaginés par les déistes?
Il serait inexact, Messieurs, de dire que le déisme fut une réaction contre l’athéisme. Il n’en a été qu’une mitigation, une atténuation. Le temps d’une vigoureuse réaction n’était pas encore arrivé ; trop de consciences étaient perverties. Cependant , même pour ces consciences, nier Dieu, nier l’âme, nier les destinées immortelles de l’humanité, réduire la morale à l’instinct, calomnier la vertu, dénaturer l’idée du devoir, déclarer l’homme incapable des nobles sacrifices qui charment les grands cœurs, c’était nous humilier beaucoup, nous faire déchoir beaucoup ; c’était enfin mentir impudemment.
Aussi, quelle que fût la résignation honteuse d’une grande partie des hommes éclairés, comme on disait alors, et qui subissaient une philosophie dégradante, il s’éleva des voix indignées, et des réclamations énergiques se firent entendre. Je ne parle pas de celles de l’Église. L’honneur de l’Église est que sa cause est liée à celle de la vérité et du droit. Elle réclame toujours sitôt que l’une ou l’autre de ces grandes
choses est attaquée ; mais, il faut le dire avec douleur, on l’écoute rarement ; et, cette fois, sa voix s’était voilée, sinon éteinte, au milieu des cris d’opposition. A aucun prix, on ne voulait prêter l’oreille à ses protestations désolées. La voix qui eut le privilège de commander l’attention et qui a été longtemps répétée par les échos de la France, est celle de J. -J. Rousseau dont les malheurs et les fautes ne peuvent faire oublier la généreuse indignation contre les philosophes, ces empoisonneurs du peuple , ainsi qu’il les nommait avec autant de justice que d'amertume.
Rousseau est chez nous l'éclatant représentant du déisme. Ni en Allemagne, ni en Angleterre, cette doctrine n’eut un aussi éloquent champion. Rousseau nourrissait une haine profonde contre les athées. Leur présence, et même leurs écrits le mettaient en fureur; et sa colère était pleine de raison, de flamme, de traits sanglants. Il les estimait ses enner mis personnels. Dans ses livres, dans les réunions brillantes où, malgré son humeur sauvage, il consentait à se rendre quelquefois, dans les cafés où les hommes de lettres avaient alors leurs habitudes, Rousseau prêchait et tonnait contre la philosophie dominante : heureux mille fois si, par ses mœurs et ses inconséquences doctrinales, il n’eûtdétruit d’une main ce qu’il édifiait de l’autre ! En effet, Rousseau niait la révélation. Il célébrait la Providence dans la nature ; il la voyait dans les fleurs, dans les premiers sourires du printemps, dans la fraîcheur du matin, dans le lever du soleil, dans les teintes splendides de son coucher; et il ne l'apercevait pas dans une religion bienfaisante, apportée du ciel par le Fils
de Dieu aux peuples Voués fatalement sans elle à la supers'tition ou à l’incrédulité I Rousseau et tous les déistes niaient jusqu’à la possibilité de la révélation. Les miracles étaientdéclarés par eux impossibles, et les mystères des contre-sens.
Mais, d’une autre part, les déistes croyaient à la vertu, aux sacrifices dignement acceptés, aux dévouements généreux, à la vie future, etc., etc. Par une heureuse inconséquence, ils étaient chrétiéns quand ils ne s’estimaient que
philôsophes.
. Là philosophie de Rousseau, et en général celle des déistes, sé reflète tout entière dans leurs opinions exégétiques. Le d^ste disait : Ma raison me suffit : l’exégète, en Allemagne aussi bien qu’en France, dira : Point de révélation, point de théopneustie dans l’Évangile.
Le déiste déclarait les miracles incompatibles avec la sta* bilité de l’ordre physique; l’exégète effaçait le miracle, quelque part qu’il le trouvât dans l’Évangile. Le déiste croyait à la générosité de la nature humaine; l’exégète célébrait les vertus du Christ. Jésus et les Apôtres avaient été complètement sincères.
Le déiste avait dit : Il n’y a point de mystères dans la religion, pas de miracles dans la nature. L’exégète dira à sou tour : Il n’y a pas de mystères, pas de miracles dans l’Évangile. Le déiste niait la résurrection des corps; l’exégèto no verra dans les paroles si formelles de Jésus-Christ à cet égard que l’assurance de l’immortalité des âmes. Le déiste qui nie tous les mystères, repousse celui de la transsubstantiation ; l’exégète à son tour ferme les yeux à l’évidence
manifeste de ces paroles : « Ceci est mon corps ; ceci est mon sang. »
Pourquoi poursuivre une comparaison superflue, et insister sur un parallélisme démontré constant? L’exégète a accepté la leçon du déiste ; il la retrouvera mot pour mot dans la Bible.
Nous arrivons, Messieurs, aux systèmes de Strauss et de Baur. Ces deux disciples d’Hégel ne rechercheront dans l’Évangile que la confirmation de la doctrine du professeur de philosophie de Berlin. Oui, c’est le grand but qu’ils se posent. Le reste n’est qu’un moyen ou un accessoire. Ils ont cherché le panthéisme dans la Bible !
C’est l’esprit humain, selon Hégel, qui a créé Dieu.
C’est l’esprit humain qui a créé la personne messiani-- •que et la légende historique du Christ, disaient Strauss et Baur.
—Le monde n’est, d’après l’école panthéiste, que la pensée à l’état objectif.
Le christianisme n’est qu’un reflet de la conscience humaine, d’après l’école de Tubingue.
— C’est la logique interne qui crée l’histoire, disent les hégéliens.
C’est la logique de l'esprit prophétique qui a créé les Évangiles, dit la néo-critique biblique. La naissance, la vie, la mort, la résurrection de Jésus-Christ, ne sont que l’application à un simple homme d’idées purement subjectives.
— L’être un, considéré dans ses manifestations, nous apparaît sous la forme trinaire, disait encore Hégel.
L’Évangile, disent à leur tour les exégètes, ne propose point d’autre trinité. L’œil de la critique n’y découvre que l’unité substantielle, posant le moi et le non-moi, dans la conscience du Christ.
Enfin pour le panthéiste et la nouvelle critique biblique, Y incarnation est l’humanité arrivant à la conscience de sa divinité ; la rédemption est l’homme s’affranchissant du mal, c’est-à-dire de la limite, et se reconnaissant identique à l’absolu !
La fondation de l’Église n’est pas le fait des douze Apôtres travaillant de concert à accomplir la mission qui leur a été confiée par Jésus-Christ. C’est une évolution hégélienne avec ses trois moments : la thèse, l’antithèse et le retour à l’unité. En effet, les Apôtres, un moment d’accord le lendemain de la mort de Jésus-Christ, se divisent en deux partis contraires : le parti juif et le parti hellène, le parti d’un christianisme strictement mosaïque et le parti d’un christianisme universel, le parti de Pierre, de Jean et de Jacques, et le parti de Paul. Les deux factions luttent ensemble, mais bientôt elles se réconcilient : les deux éléments qu’elles représentent se comprennent, se rapprochent, et l’Église catholique est fondée.
Quiconque, Messieurs, a fait une étude sérieuse à la fois du panthéisme et de l’exégèse moderne, ne niera pas que Strauss et ses continuateurs aient pris pour base de leur interprétation de la Bible les principes mômes de l’école hégélienne. Philosophes d’abord, critiques ensuite, ils violentent les faits au nom des idées et, bon gré, mal gré, ramè-
nent les paroles du Christ et des Apôtres au sens de leurs théories. L’exégèse se met au service de la philosophie , et répète la leçon qu’elle en a reçue.
Depuis Voltaire jusqu’à Baur, nous avons constaté le même phénomène. Il serait inutile d'insister davantage et de chercher, en dehors des écoles d’exégèse que nous avons citées, d’autres exemples de la servilité du rationalisme biblique. Nous avons mentionné les principales d’entre elles, et omis à dessein celles qui n’ont pas une originalité propre.
Nous pouvons donc regarder comme un fait démontré incontestable que l’exégèse contraire à la divine autorité de nos Évangiles est bien réellement une dépendance et comme un accessoire de la philosophie. En abdiquant entre les mains de cette dernière, elle perd son autonomie, son autorité propre : elle n’a plus d’autre valeur que celle des systèmes dont elle est devenue l’écho.
Il est, Messieurs, des sciences qui ne peuvent s’allier à d’autres sciences sans se suicider, ou du moins, sans s'engager dans des voies anormales et stériles.
Pourquoi, au moyen âge, les sciences physiques ontelles été emprisonnées dans des formules impuissantes? Pourquoi l’astronomie, détournée de son but, a-t-elle langui si longtemps dans les impasses de l’astrologie? Pourquoi la cosmogonie s’égarait-elle dans les sphères imaginaires du mysticisme et des mondes inférieurs et supérieurs de Dante ?
C’est qu’on cherchait dans des conceptions purement logiques l’explication des phénomènes de la nature, et qu’on
négligeait l’observation patiente des faits. On inventait des lois tout idéales. Il était convenu que la pesanteur dans la pâture s’expliquait par l’horreur du vide ; que le mouvement des astres avait pour cause le besoin inné des êtres de se rapprocher de Dieu. C’est autour du paradis que les planètes et les étoiles décrivaient leurs courbes. On élevait sur la base d’un a priori métaphysique un édifice d’abstractions souvent très-ingénieusement construit, souvent très-vaste et très-beau, mais qui n’était point la reproduction du monde réel. Cette faute est fort ancienne dans le monde : elle a été commise bien des fois depuis les écoles grecques jusqu’au moyen âge. Jean Duns Scot avait créé une physique calquée sur son système théologique. On s’en est justement moqué : mais comment se fait-il que ceux-là qui trouvent ridicule qu’on asseye les sciences naturelles sur une base métaphysique, soient justement les auteurs d’une exégèse entée sur une vaine philosophie ? Les vérités historiques, Messieurs, sont comme les vérités physiques ; on ne les invente pas. On les constate, on les prouve. Elles ne peuvent reposer que sur la base du témoignage et des monuments, et pas du tout sur les catégories logiques. Que diriez-vous d’un professeur de chimie ou de géologie qui chercherait aujourd’hui sa science ailleurs que dans la nature? Les principes suivis par l’exégèse rationaliste engendrent des erreurs analogues à celles que combattit jadis le chancelier François Bacon. S’il s’agit de critique historique, disait ce grand homme, voici la règle à suivre : 1° enregistrer les faits sans chercher d’abord à les combiner, parce
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que cette tentative prématurée pourrait donner lieu à des systèmes préconçus ( instantiœ naturce) ; 2° comparer les faits ( comparationes instantiarum) ; 3° induction mesurée et prudente.
Toute exégèse qui n’aura point suivi ces règles, est une exégèse sans autorité, capable de tous les excès et de toutes les illusions. Telle est, Messieurs, l’exégèse rationaliste qui, depuis plus de soixante ans, s’inspire des systèmes philosophiques en vogue, les retrouve dans la Bible, violente ce livre sacré, efface, ajoute, interprète les personnes, les paroles et les faits suivant les exigences de théories éphémères. Triomphant un instant avec elles, la critique moderne partage leurs défaites. C’est la plante parasite qui meurt avec l’arbre qui l’a nourrie.
Dans la dépendance absolue où elle se place, la critique biblique de notre époque n'a donc d’autre valeur que celle des philosophies qu’elle répète. Si vous rejetez les doctrines philosophiques dont l’exégèse se fait l’écho, vous rejetterez aussi cette exégèse. Si vous n’êtes point panthéistes, vous ferez peu de cas de ces érudits plus ou moins habiles, franchement ou hypocritement athées, soit qu’ils se dérobent sous le clair-obscur de la nuance, soit qu’ils se montrent brutalement impies. C’est parce qu’ils ont nié Dieu et la Providence qu’ils déclarent Jésus-Christ découronné par la science de son auréole divine, et chargent sa tête sacrée de la couronne dérisoire de leur faux respect, à peu près comme Hérode, qui couvrit les épaules sacrées du Christ d’un manteau d’une royauté dérisoire, et chargea son front
de la couronne d’épines. Vous ne croirez donc ni à Strauss, ni à Baur, ni à ses disciples. Ce n’est pas, Messieurs, la saine critique historique qui les guide, mais la fausse philosophie.
Si vous regardez le déisme comme un système étroit qui défend à Dieu d’apparaître au sein du monde qu’il a créé, et le rejette avec les dieux oisifs d’Épicure par delà les Olympes; si vous êtes persuadés que ce système limite la Providence aux lois générales de la nature* entrave la paternité miséricordieuse de Dieu et la place au-dessous du pouvoir d’un législateur quelconque, puisque celui-ci peut toujours pour des causes justes suspendre les lois qu’il a faites, vous vous défierez de l’exégèse étroite que le déisme a inspirée. Quelque science d’ailleurs qu’il convienne de reconnaître à Eichhorn, à Herder, à Schleiermacher, vous n’accepterez point leur exégèse.
Enfin si vous avez un juste mépris pour les doctrines des athées ; si vous n'êtes pas séduits par leurs émules coratemporains cherchant à retremper les vieux arguments de leurs devanciers dans le positivisme de notre époque, vous délaisserez une honteuse herméneutique.
Nous venons de condamner, au nom du simple bon sens, les écoles exégétiques les plus bruyantes du xix° siècle. Existe-t-il une autre herméneutique digue de vos préférences? Existe-t-il quelque part une exégèse pure des utopies qui ont entraîné le siècle passé et le siècle présent, affranchie de leur influence matérialiste, éclectique et panthéiste? Existe-t-il quelque part une critique sensée qui
ait cherché la Bible seulement dans la Bible, et le christianisme dans l’Évangile et les monuments authentiques? Ne pas se laisser entraîner par l’esprit de son siècle est si difficile, hélas ! que si l’histoire nous montrait une suite d’interprètes luttant persévéramment contre les séductions de l’opinion, cette dangereuse sirène, il faudrait admirer ce phénomène. Eh! bien, ce phénomène existe, Messieurs. Il est une herméneutique qui a triomphé de la tyrannie de l’opinion et qui possède à un étonnant degré le don de résistance. Vous l’avez nommée : c’est l’herméneutique catholique. Pour le prouver, il suffit d’en appeler à vos souvenirs de l’histoire ecclésiastique. Les Pères de l’Église, depuis les temps apostoliques, ont cherché exclusivement leur doctrine dans la Bible et les traditions. Aux premiers siècles régnait en Palestine, en Syrie, dans l’Asie Mineure, à Alexandrie et h Rome, une philosophie qui mêlait ensemble la cabale, le platonisme et le christianisme. Les Pères ont combattu ce syncrétisme dans Marcion, Basilide et Valentin, et le néo-platonisme dans Porphyre et dans Julien. Il arriva un jour qu’un admirable génie, un fervent chrétien , un savant philologue, Origène, voulut transporter quelques opinions néoplatoniciennes dans la Bible. L’Eglise n’hésita pas à condamner son plus habile défenseur, par cette raison qu'Origène mêlait des spéculations aventureuses à la vraie doctrine de l’Évangile. On retrouve au moyen âge cette susceptibilité justement jalouse de l’Église et les mêmes réclamations contre l’immixtion imprudente de la philo-
Sophie dans l’enseignement révélé. On a pu, Messieurs, quelquefois reprocher aux théologiens des défiances et des sévérités excessives à l’endroit de la philosophie, mais bien rarement des complaisances. Des philosophes chrétiens, comme Descartes, Malebranche et Leibnitz, n’ont euxmêmes jamais été acceptés sans réserve. Des vues justes et sages, même des découvertes que l’expérience a consacrées, ont souvent fait quarantaine aux portes de l'Église. Qui plus que l’Eglise, au xviii* et au xix* siècle, a combattu résolùment le matérialisme, le déisme et le panthéisme? Qui moins que l’Église a pactisé avec ces systèmes qui ont si malheureusement pénétré dans l’esprit de nos contemporains ? Vous le savez, depuis Voltaire, les philosophes, en caractérisant d’intolérance et de rigueur l’attitude défensive de l’Église, l’ont du moins manifestement justifiée de s’être laissé entraîner à l’empire des spéculations. L’herméneutique catholique a donc su se soustraire aux influences philosophiques.
Voulez -vous maintenant connaître les principes qui l’ont inspirée, la grande méthode qu’elle a suivie? Rappelons en deux mots les règles auxquelles les interprètes catholiques se sont attachés depuis les Théodoret, les saint Jérôme, jusqu’aux Maldonat, aux Dom Calmet, jusqu’aux derniers représentants de l’exégèse catholique à notre époque. 1° Ils ont cherché, quand il a été possible, à avoir une connaissance approfondie des langues, dans lesquelles sont écrits les textes originaux de la Bible, à savoir : l'hébreu et le grec. De qui ces textes originaux ont-ils été
mieux connus que des catholiques? La première Église fondée à Jérusalem parlait la langue sémitique. Les Églises d’Asie, en écrivant et en parlant grec, s’exprimaient dans leur langue maternelle.
2" Comme les connaissances linguistiques ne suffisent pas pour interpréter la Bible, nos pères s’aidaient d’autres moyens encore. Sachant que, pour interpréter un code, il faut ajouter à l’intelligence du texte les explications fournies par ceux qui l’ont écrit, par ceux qui ont approché de plus près ses rédacteurs; sachant qu'il faut consulter ceux qui ont appliqué les lois et recourir.aux jugements du passé, les commentateurs de la Bible ont toujours interrogé avec une pieuse sollicitude la voix de la tradition. Si un texte sacré leur paraissait obscur, ils se posaient immédiatement cette question : Comment les Pères, c’est-à-dire les premiers témoins de la foi, les disciples ou les successeurs des Apôtres, ont-ils entendu ce mot ou ce passage ? La réponse finissait leurs doutes et leurs perplexités. Ayant toujours présente à l’esprit cette maxime : Nihil innovetur , nisi quod traditum est, ils disaient aux novateurs : Nos pères dans Ja foi n’ont pas connu vos interprétations. Voici leurs paroles; elles contredisent les vôtres. Vous n’êtes donc point dans la vérité : Nihil innovetur, nisi quod traditum est. Si, blessés par l’application d'une règle si ferme, les novateurs menaçaient de se séparer de l’Église, et se séparaient en effet, l’Église, malgré sa douleur, les laissait s’éloigner; et, depuis le premier siècle jusqu’au xvi e , elle a préféré rester le triste témoin de la séparation des Grecs et de la très-
DEUXIÈME LEÇOM.
grande partie de l’Allemagne et de l’Angleterre, plutôt que d’accepter des spéculations nouvelles, et d’abandonner les règles si sages léguées par les Apôtres et leurs successeurs.
Voilà, Messieurs, l’herméneutique catholique. Si vous la rapprochez de l’exégèse protestante, et si vous voulez emporter l’idée exacte de l’une et de l’autre, vous vous direz à vous-mêmes : l’exégèse protestante s’inspire de toutes les philosophies régnantes, variant ses interprétations au gré des systèmes, échangeant son autonomie, son indépendance, son autorité contre une vaine popularité. L’herméneutique catholique, au contraire, est l’interprétation traditionnelle, uniforme et constante, des textes sacrés; elle a résisté à tous les caprices, à toutes les séductions, à tous les emportements des hommes. Votre conscience vous dira où se trouve la meilleure garantie, où est la sagesse et la raison.
Secouez, Messieurs, secouez le joug que la nouvelle critique cherche à vous imposer au nom de la science, comme si elle en avait le monopole ; et rappelez-vous que l'exégèse rationaliste, qui veut dominer au titre de reine, n’a pas droit d’être si fière. Si vous voulez que je la caractérise par un dernier mot, résumé de cette leçon, je dirai : l’exégèse contraire à l’autorité de nos Évangiles n’a été à toutes les époques que la très-humble servante de la philosophie, pedisequa, ancilla philosophiez.