‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècleChapitre 2 sur 20 · LES MIRACLES · texte numérisé non relu

LES MIRACLES

Définition du Miracle. — Sa possibilité. — Comment on distingue les Miracles des faits naturels. -

Messieurs,

Nous avons constaté, dans la dernière leçon, l’influence absorbante que les systèmes philosophiques ont exercée au xviii' et au xix* siècle sur l’exégèse rationaliste. Ils lui ont ravi l’indépendance, et avec l’indépendance l’autorité. L’exégèse a été réduite à n’êlre plus guère, malgré la science incontestable qu’elle a souvent déployée, qu’une application ingénieuse de la philosophie du jour à la Bible; elle a été condamnée au rôle plus que modeste de servante de la philosophie, ancilla philosophice.

Bien différente nous est apparue l’exégèse catholique qui n’a jamais cherché dans la Bible que la Bible, conservant avec un saint respect les premières et fidèles interprétations des textes. Je ne parle pas ici, bien entendu, de l’interprétation dite allégorique. Cette poésie luxuriante et charmante, sans prétention philologique, quelquefois intempérante, a toujours été nettement distinguée dans l’Église de l’interprétation littérale, seule admise pour témoigner de la doctrine contre les hérétiques. Nous ne nous occupons que de celle-ci. Tandis que cette dernière herméneutique, si sensée dans sa méthode, aura toujours droit à la considération et au respect des chrétiens, la critique négative, à

cause de ses procédés violents, de ses variations, de ses complaisances, de sa servitude, perd chaque jour aux yeux de l’homme impartial quelque chose de son prestige. Infidèle à ses propres lois, ne nous offrant point le résultat de recherches désintéressées, abandonnant la méthode d’une induction tempérante, cette science déchue n’a d’autre valeur que celle des systèmes philosophiques dont elle est la traduction.

Ce serait sortir des limites de l’enseignement dont j’ai l’honneur d’être chargé, que de présenter ici la réfutation méthodique et complète de ces systèmes. Cette réfutation est la tâche d'un de mes savants collègues. De plus, je me souviens qu’ici même pendant les longues années d’un enseignement toujours goûté, le panthéisme, le déisme, l’athéisme, ont été combattus avec tant d’éclat et de fruit par Me 1, Maret, que je me borne à vous renvoyer à ses savants ouvrages, ou, si vous l’aimez mieux, aux enseignements pleins d’instruction de son digne suppléant.

Cependant ces philosophies désastreuses, qui n’ont point perdu tout crédit, professent en commun une erreur que je dois combattre avant d’entrer dans la discussion des titres historiques qui établissent l’autorité de nos saints Évangiles.

Toutes ces philosophies nient le miracle. Non-seulement elles le nient en tant que fait, mais elles le rejettent en tant que possible. Le miracle est, selon elles, physiquement et métaphysiquement impossible.

Ne pensez pas que cette affirmation ait été seulement l’erreur du siècle passé, celle de Humes et de Voltaire :

non, c’est encore l’erreur du siècle présent. Plus de gens de nos jours qu’on ne pense repoussent a priori les miracles comme impossibles.

Combien d’hommes naïfs s’étonnent qu’il puisse exister des personnes éclairées croyant aux miracles ! Je me rappelle l’exclamation d’un homme de lettres en présence d’un chrétien qu’il savait fort capable et fort instruit, et qui ne dissimulait point sa croyance aux miracles : « Vous croyez donc encore à cela! Vous croyez donc aux possessions, aux guérisons par la parole , aux résurrections !» A peu près comme on dirait : «Vous croyez donc à la magie, à la sorcellerie, aux vampires ! » Pour cet étonné le miracle était le comble de l’absurde.

On a affecté, il y a peu de temps, dans un écrit public, un dédain superbe pour le surnaturel, et voici dans quels termes : « Il est superflu de combattre l’hypothèse des miracles, parce qu’une telle hypothèse correspond à un tout autre état de l’esprit humain qu’à celui qui a définitivement prévalu'... » On refuse même la discussion. « A cette polémique, a-t-on écrit de rechef, Voltaire seul

suffit Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire, qui

nous semble si dénué du sentiment de l’antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure 1 2 , Voltaire est vingt fois victorieux d’adversaires encore plus dépourvus de critique qu’il ne l’est lui-même. La nouvelle édition qu’on prépare des œuvres de ce grand homme, satisfera au

1 Refian, lettre à ses collègues. — * Ne vous vantez-vous point

trop tôt, Messieurs? Attendez 30 ans.

besoin que le moment présent semble éprouver de faire une réponse au* envahissements de la théologie; réponse mauvaise en soi, mais accommodée à ce qu’il s’agit de combattre : réponse arriérée à une science arriérée. »

Nous laisserons l’auteur de ces lignes juger lui-même s'il est bien moral d’opposer une erreur dont on a conscience une autre erreur qui peut n’être pas volontaire ; s’il est permis de remplacer le faux par le faux, et s’il y a de bons résultats à attendre d’une telle éducation du peuple. Ce que nous voulons constater, c’est qu’il est des gens qui nient la possibilité du miracle et prétendent justifier leur négation, non par des raisons, mais par le dédain.

Ce ne peutôtrele procédé d’esprits rassisqui comprennent que l’injure, car le dédain en est une, ne prouve rien et ne corrige personne; il vaut mieux opposer la raison que l’insulte, éclairer que mépriser.

Laissons cet incident et permettez-moi, Messieurs, de vous apporter en preuve de l’opportunité d’introduire devant vous la question de la possibilité' du miracle, l’intérêt public qui s’est attaché à une discussion loyale, élevée naguère entre deux hommes sincères, appartenant l’un et l’autre au protestantisme, et cherchant, comme d’honnêtes gens aiment à le faire, à s’éclairer et à se convaincre mutuellement par de bonnes raisons.

Il y a peu de temps, dans une des facultés de théologie protestante, en France, un professeur inaugurait son cours par un discours sur le surnaturel et les miracles. Ce discours, d’une incontestable actualité, produisit une

grande sensation. Un pasteur protestant, appartenant à cette fraction du protestantisme qui chez nous vulgarise les résultats de la critique négative de l’Allemagne, un écrivain bien connu en France par des articles de Revue *et en dernier lieu par un ouvrage sur saint Matthieu 1 , entreprit de combattre le discours de son collègue. Ces deux loyaux adversaires ont placé la question sur le terrain qui lui convient, celui du raisonnement, et ils l'ont traitée au point de vue des idées et des préoccupations du xix* siècle. C’est sur le même terrain et au même point de vue que je veux traiter la question.

Vous comprenez, Messieurs, que ce n’est point sans raison qu’avant de sonder l’origine des Évangiles, j’aborde ici la question de la possibilité des miracles. C’est une question préliminaire d’une grande importance. Si les faits surnaturels étaient absolument impossibles, pourquoi nous engagerions-nous plus avant dans la question de l’autorité et de la véracité des Évangiles? La question serait décidée. L’histoire évangélique est une série non interrompue de miracles : cette histoire serait une fable, et nous n’aurions plus à traiter qu’au point de vue de la mythologie.

Ce n’est donc pas l’amour de la controverse, c’est la nécessité qui nous amène à poser cette question : les miracles sont-ils possibles?

Pour la résoudre, il faut d’abord que nous sachions bien ce qu’il faut entendre par un miracle, et que nous fixions notre attention sur les termes de la définition.

1 Le pasteur Réville.

Ce sera le sujet presque unique de cette leçon, sujet aride et contristant pour un cœur chrétien. Après dix-huit siècles de foi, comment sommes-nous ramenés à en justifier les premiers éléments? Je m’en afflige. Je vous demande donc quelque courage et toute votre bienveillante attention.

Le miracle a été défini différemment à diverses époques; et bien que l’idée principale soit toujours la même, néanmoins on a été plus ou moins heureux dans la définition du miracle.

Au xvm° siècle les théologiens l’ont défini une suspension des lois de la nature opérée par Dieu pour une fin conforme à sa sagesse. Le miracle ainsi défini impliquerait un fait contraire à une loi particulière de la nature. Voici les paroles de Bergier :

a Dans le sens exact et philosophique, un miracle est un « événement contraire aux lois de la nature, et qui ne peut « être l’effet d’une cause naturelle. Toutes les définitions « qu’on a données des miracles reviennent à celle-là, « quoique les philosophes et les théologiens aient varié « dans les termes dont ils se sont servis '. »

Mais que faut-il entendre par une loi de la nature!

L’un des deux théologiens protestants entrés en lice l'un contre l’autre, et dont je vous parlais tout à l’heure, me semble avoir mal compris en quoi consistent les lois de la nature : il en donne une notion fausse, capable d’égarer des lecteurs inattentifs. De cette définition fausse il déduit des conséquences contraires à la possibilité des miracles .

1 Berg., Dict. théol., art. Miracles.

Selon lui les lois de la nature ne seraient rien autre chose que Dieu lui-même. Partant du dogme de l’immanence de Dieu dans la nature, dogme que nous admettons avec lui au sens où l’admettait saint Paul, lorsqu’il a relevé la vérité de cette parole appliquée à Dieu : In te movemur et sumus, partant, dis-je, de l’immanence de Dieu dans la nature, le protestant radical suppose que les lois de la nature sont Dieu lui-même. C’est là, Messieurs, une assertion qui, dans le sens rigoureux que lui donne l’auteur, tend à identifier Dieu et la nature. Aussi prétend-il déduire de cette notion erronée un argument contre les miracles. Voici son raisonnement. Les lois de la nature sont Dieu lui-même : d’autre part, le miracle est un fait qui s’accomplit par une cause supérieure aux lois de la nature; donc le miracle est sur divin. Mais le surdivin implique une évidente absurdité. Il n’y a rien, et il ne peut rien exister au-dessus de Dieu. Les miracles sont donc absurdes.

Ce n’est là, Messieurs, qu’un jeu de mots et un sophisme. Parce qu’un roi est toujours maître de la loi qu’il a faite, il n’est point supérieur à lui-même. Si la loi est le prince, l’exception qu’il y introduit est encore le prince. Il est également souverain dans les deux cas. Alors même que les lois de la nature seraient Dieu lui-même, il ne s’ensuivrait point que les miracles fussent surdivins. Les lois de la nature seraient simplement l’action ordinaire de Dieu ; et les miracles l’action extraordinaire. De ces deux modes d’agir, l’un ne serait pas plus surdivin que l’autre : seu-

lement le premier serait plus fréquent, le second plus rare.

Mais, Messieurs, il n’est pas permis d’identifier les lois de la nature avec Dieu lui-même, soit avec la substance de Dieu, soit avec l’action immédiate de Dieu.

Les lois de la nature sont déterminées par la sagesse de Dieu; il soumet à ces lois les éléments constitutifs des êtres; ils sont créés par Dieu, en vue de ces lois. Dans le monde matériel aux yeux du savant, les lois de chaque être sont la manifestation de ses principes constitutifs, manifestations qui se traduisent par des phénomènes dont la constance est appelée par les naturalistes une loi. Une des lois du liège, par exemple, est de remonter à la surface de l’eau, et une loi du fer est de s’y enfoncer. Pourquoi? parce que dans le premier cas la densité du liège est inférieure à celle de l’eau, et que dans le second celle du fer lui est supérieure. Ainsi, en physique, la loi d’un être organique est la manifestation de la nature de cet être, ou plutôt l’être luimême considéré dans ses propriétés et ses éléments constituants. Or, ces êtres ne sont pas Dieu, ils sont créés. Donc les lois physiques, en tant que réalisées dans la nature et non quant à leur idée abstraite, sont créées elles-mêmes. . On ne doit pas les confondre avec Dieu, leur auteur.

Eh bien ! Dieu n’a-t-il pas le pouvoir de modifier ou même de détruire ce qu'il a créé? Cette action, propre à Dieu, se traduit par un fait qui n’est point selon le cours de la nature, c’est-à-dire par un miracle. Il suffit d’avoir une idée juste de Dieu, de croire à sa toute-puissance, pour comprendre que si un juste motif s’offre

30 LES ÉYANC1LES.

à lui d’opérer un miracle, Dieu a le pouvoir de le faire.

Ainsi, Messieurs, se justifie la possibilité du miracle aux termes de la définition donnée au xviii* siècle. Le miracle est possible dans l’opération divine qu’il constitue; et de plus il est possible par les motifs en vue desquels il est accompli, motifs de sagesse souveraine.

Mais, Messieurs, il y a dans les termes de la définition du xvm e siècle telle expression qui, mal comprise, répugne à certains esprits. Bergier disait ; « Un miracle est un fait contraire à la nature. » Ce mot, contraire à la nature , semble indiquer l'idée d’un désordre, d’une anomalie, d’une contradiction avec l’action créatrice : On s’empare du moty on en abuse, et on conclut que dans le cas du miracle Dieu n’agirait pas harmoniquement avec lui-même. Pour justifier Bergier, on peut dire que la contradiction supposée n’existe pas. Dieu en posant la loi admet l’exception ; il ne se contredit pas.

Toutefois, cette suspension des lois de la nature ne m’agrée point. Dieu sans doute peut non-seulement suspendre, mais encore détruire l’action de la nature. Mais le fait-il quand il opère un miracle ?

Saint Thomas définissait le miracle autrement que Bergier et le Cardinal de la Luzerne. Sa définition a l’avantage d’échapper aux injustes accusations des incrédules ; elle en supprime le prétexte : elle me semble, en outre, plus juste et plus profonde. Le miracle, selon saint Thomas, est le fait d’une intervention divine en dehors et au-dessus des énergies connues : opus divinum prœter ordinem communem.

En dehors des limites de l’ordre commun ou naturel, s’étendent d’autres horizons. En prenant l’homme pour centre de la création, on peut concevoir en deçà et au delà comme deux infinis, celui qui sépare cette créature intelligente et libre du néant, et celui qui la sépare de Dieu. L’ordre commun ou naturel finit aux limites du monde visible et de ses lois. De même que l’homme est le couronnement de la création visible qui constitue l’ordre naturel, de même l’ordre surnaturel est le couronnement de l’ordre humain. Le couronnement d’un édifice en fait la gloire.: il le complète à la fois et l’embellit. D’où il suit que ce qui se rapporte à l’ordre surnaturel ne dépare et ne détruit pas l’ordre naturel. La grâce, disent les théologiens, ne détruit pas la nature. Dieu et son action ne violent pas la création. Ainsi les miracles, loin d’être une déchéance , un amoindrissement de l’ordre naturel, le complètent et l’anoblissent. Le miracle est si loin d’être opposé à la nature, qu'il entre dans son harmonie. Il n’est point contraire à la nature qu’une loi inférieure cède à une loi supérieure, qu’une force plus faible soit annulée par une force plus puissante, que la densité de l’eau, par exemple, cède à la densité du fer, qu’un animal plus fort terrasse un animal plus faible, que l’intelligence domine la force brute et que l’énergie de Dieu domine celle de la création. Écoutons saint Thomas :

« Considerandum videtur quod licet Deus præter ordi- « nem rebus inditum aliquid operetur, nihil tamen facit « contra naturam. »

« Quidquid agitur a Deo in rebus creatis, non est contra naturam etsi videatur contra ordinem proprium alicujus naturæ \ »

Dieu, dit encore le grand docteur, est le suprême agent ; et tout ce qui est au-dessous de lui devient son instrument. Or, la nature d’un instrument est de servir l’action du principal ageut. En cela il n’y a rien de contraire à la nature de l’instrument. La chose est parfaitement convenable, elle n’est donc point contre la nature. Qu’importe ici qu’une cause plus forte domine et maîtrise une cause plus faible ? Dans l’action réciproque des corps opérant les uns sur les autres, on ne peut dire qu’il y ait un fait contre nature. « In agen- « libus etiam corporalibus hoc videlur quod motus qui sunt « in istis inferioribus corporibus exirapressione superiorum « non sunt violenti, neque contra naturam, quamvis non « videantur convenientes motui naturali quem corpus « inferius habeat secundum proprietatem suæ formas. »

On ne peut dire que l’action d’un corps viole la nature d’un autre en lui imprimant un mouvement que celui-ci n’a pas par lui-même, et ainsi le flux et le reflux de la mer n’est point contre nature, bien que ce phénomène n’arrive que par le fait de l’attraction lunaire et qu’il contrarie l’équilibre naturel des eaux. Ainsi tout ce que Dieu opère sur une créature, conclut saint Thomas, ne peut être appelé violentum neque contra naturam..

« La mesure de l’essence ou de la nature d’un être est Dieu en tant que cause première de tout. Or on doit appeler

1 Summa contra genles, ch. 99.

naturel tout ce qui est conforme à sa mesure. Dieu peut faire ce qui semble contraire à une créature en particulier, mais cela n’est point contraire à l’ordre général de la nature. » Cette doctrine de saint Thomas est aussi celle de saint Augustin : « Deus creator et conditor omnium crea- « turarura nihil contra naturam facit : quia id est naturale « cuique rei quod facit a quo est omnis modus numcrius et « ordo naturæ. »

Je sais pourquoi les apologistes du xvm'siècle définissaient " le miracle une suspension, une contradiction des lois de la nature. Celle définition le distinguait aisément de tout acte purement humain. Tandis que les phénomènes ordinaires, conformes à la nature, leur apparaissaient comme le produit des causes créées, les miracles, au contraire, s’en distinguaient par une opposition tranchée, par le fait d’une contradiction qui, renversant la création, ne pouvait avoir d’autre principe que le Créateür lui-même. De môme, disaient-ils, que le législateur seul a autorité pour suspendre la loi qu’il a faite, de même il n’appartient qu’à Dieu de modifier les lois constitutives du monde. Ils se proposaient d’enlever tout prétexte aux incrédules du temps de confondre le miracle avec les effets surprenants du galvanisme et du magnétisme ’, auxquels on osait alors l’assimiler.

Mais, Messieurs, est-il nécessaire que l’intervention de

1 Galvani, professeur d’anatomie à Bologne, fit au xviii' siècle la découverte de certaines propriétés électriques qu’on appela galvanisme. Ayant par hasard approché un conducteur électrique des muscles d'une grenouille écorchée, il remarqua avec étonnement les mouvements que ce rapprochement produisait chez l’animal.

seurs ; je sais à ces signes certains quel animal a laissé ces traces de son passage et de son action. Enfin je trouve une hutte, et à côté des arbres équarris, des bois coupés de longueur égale et symétriquement placés ; je n'hésite pas un moment et je dis: Voilà l’œuvre d'un bûcheron. Et de la sorte, je distingue l’intervention des divers êtres de la création par des signes incontestables. Je sais le mode d’action des agents inorganiques, des êtres vivants, et de l’homme. Je ne m’y tromperais jamais. Ne puis-je pas à des signes aussi certains reconnaître l’intervention d’un, être supérieur à l’homme et à toute la nature créée, c’est-à-dire l’intervention de Dieu ? Croyez-vous qu’il ne puisse pas exister une différence aussi grande entre l’œuvre de Dieu et l’œuvre de l’homme, qu’entre l’action de celui-ci et celle d’un être dépourvu de raison ? Les moyens d'action de l’homme me sont connus, j’en entrevois les conditions et les limites : les moyens d'action de Dieu me sont inconnus, et leurs effets peuvent être indéfiniment puissants. Un habile médecin peut soulager et guérir : Dieu seul peut ressusciter un mort. Je reconnais l’action de Dieu à des signes, à des phénomènes non pas contraires à la nature, mais supérieurs à l’ordre créé. Le miracle m’apparaîtra l’œuvre d'une incomparable puissance. Je l’avoue, la puissance de l’industrie humaine me ravira. J’entre dans le palais d’exposition qui, il n’y a que quelques mois, appelait tant de visiteurs à Londres. Que de prouves accumulées de la puissance et de l’intelligence de l’homme ! Le fer, l’argent, l’or, la soie, travaillés avec un art admirable, nous montreront comment l’indus-

trie de l’homme sait assouplir, façonner, embellir la matière. Les machines me feront voir l’habileté profonde et le calcul des combinaisons du génie industriel. Les étoffes me diront comment il sait prendre au lin, au chanvre leur fibre textile, au ver h soie le fil doux et fin qui serviront de vêtement ou de parure. Les productions végétales me feront comprendre comment l’agriculteur et le jardinier savent développer et diriger les forces vivantes de la nature. Mais, Messieurs, tout cela ne fait que me préparer à comprendre et à distinguer de toute autre l’action directe de Dieu. Quand le Créateur voudra se montrer et agir, son œuvre dépassera infiniment tout ce que je vois, tout ce que j’admire. La

moindre fleur, ne serait-ce que la plus humble de toutes,

celle qui se cache à l'ombre du buisson, mais que trahit son parfum , la violette l’emporte dans sa constitution intime et le jeu de ses organes sur le bijou le plus artistement travaillé, sur l’arome le plus finement composé, sur la machine la plus savamment combinée. Je comprendrai mieux l’œuvre de Dieu à mesure que j’aurai mieux analysé l’œuvre de l’homme. Celui-ci m’apparaîtra toujours limité dans sa puissance, gêné dans sa volonté, imparfait dans ses œuvres les plus admirées. Je vois un médecin auprès d’un malade: il le soulage ; quand le mal n’est pas trop profond, il le guérit. Mais que de chances contraires il redoute ! Comme la fièvre par son retour peut tout à coup ruiner ses espérances et ramener le danger que l’art a commencé à conjurer ! Enfin, vient toujours un moment où le mal triomphe de l’art du médecin. La parole consolante d’un ami endort et

charme les douleurs de son ami : tantôt elle ranimera l’énergie vitale avec l'espérance, tantôt elle calmera une surexcitation fébrile ; mais l’amour le plus fort, le plus tendre, peut-il suspendre une agonie commencée, ou rappeler une vie du tombeau.? Ce que l’homme ne peut faire, Dieu le fera. Jésus-Christ a guéri les maux les plus profonds, les paralysies de douze ans, les cécités de naissance, les surdités de nature : il a dit au paralytique immobile sur son grabat : Marchez; aux oreilles fermées, ouvrez-vous; à la mer, calme-toi; à la mort, recule ; au tombeau, rends ta proie. Devant de telles œuvres, qui ne confessera la présence et l’action du Maître de la nature ? Quel sophiste aurait le triste courage de méconnaître les signes manifestes d’une puissance supérieure au monde créé ?

Toutes ces considérations, Messieurs, me font apprécier et préférer hautement la définition de saint Thomas à celle des Théologiens du xvm e siècle. Je traduirais librement la définition de l’Ange de l’École: le miracle est l’intervention extraordinaire,' sensible et directe de Dieu se faisant ellemême reconnaître par des signes manifestes de puissance et de perfection.

Ainsi le miracle nous apparaît à la fois distinct de tout ce qui n’est pas lui-même ; placé au-dessus du cours ordinaire des choses, mais non pas contraire à la nature. Do même que le mystère est au-dessus de la raison, sans lui être contraire, de même le miracle est au-dessus de la nature sans être contraire à la nature. Ainsi le miracle n’est point un fait abrupte, choquant, inconciliable avec l’ordre général

des choses : c'est une triomphante manifestation de l'ordre divin dans son intégralité.

Après avoir ainsi expliqué et défini le miracle, avons-nous h poser la question de savoir s’il est possible? Cette question n’est-elle pas déjà résolue dans vos esprits?

Dieu est créateur, puissance, liberté, sagesse, providence» donc il ne peut rester indifférent et étranger à son œuvre. Ne comprend-on pas qu’il puisse intervenir extraordinairement dans la suite des temps, comme il l’a fait au commencement, quand des motifs de sagesse l’y invitent? Il en a le pouvoir, puisqu’il est tout-puissant; il peut mettre ce pouvoir en exercice, puisqu’il est libre ; il le veut parce qu’il s’appelle amour. Deus charitas est. Le miracle est la résultante des attributs divins : toute-puissance , liberté, amour.

Dieu est amour parce qu’il est père; comme père, il ne peut rester indifférent pour son fils bien-aimé qui est l’homme. Mais ce fils est faible, il peut s’égarer par l’intelligence et par le cœur : Dieu l’a fait tel. Comment ne se serait-il pas réservé, dès le commencement, la liberté de relever ce fils tombé, recourant à des moyens extraordinaires lorsque les moyens ordinaires ne suffiraient plus?

Ces moyens extraordinaires, Messieurs, employés par Dieu seront dès longtemps préparés et attendus. Ils s’harmoniseront admirablement avec les temps, les lieux et l’histoire tout entière. Ces moyens ne viendront ni bouleverser, ni contredire l’ordre des choses créées. Le Christ, en venant réparer, rétablir, anoblir l’humanité, ne la surprendra point. Longtemps prédit, il naîtra sans trouble et sans

bruit, il deviendra en son temps, au jour marqué, le consolateur, l’éducateur, le médecin du monde : il se montrera la force qui relève les âmes, la bonté qui les touche, la tendresse qui les gagne, la lumière qui les éclaire. 11 transformera, sans ébranler les trônes, sans déchaîner les guerres, les nations converties.

Je m’arrête, Messieurs', j’ai défini le miracle, je l’ai montré possible, j’ai indiqué sa convenance. Il me reste, dans les deux leçons qui vont suivre, à le venger des objections que le rationalisme nous oppose.

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