OBJECTIONS CONTRE LES MIRACLES
Les objections contre les miracles dérivent d’une fausse philosophie, athéisme, déisme, panthéisme. — Immutabilité de Dieu. — Comment il faut comprendre l'invariabilité de la-nature.
Messieurs,
Ce n’est point sans raison qu’avant d'aborder la question de l’authenticité des Évangiles nous traitons la question préliminaire de la possibilité des miracles. Comme je vous le disais dans la dernière leçon, cette thèse vient d’être exhumée des archives de la polémique antireligieuse du xvm" siècle. Depuis bientôt cent ans elle n’était plus guère sérieusement attaquée; il semblait que Rousseau avait clos définitivement les débats lorsqu’il avait écrit dans sa troisième lettre de la Montagne :
« Dieu peut-il faire des miracles, c’est-à-dire peut-il déroger aux lois qu’il a établies? Cette question, sérieusement traitée, serait impie si elle n’était absurde. Ce serait faire trop d’honneur k celui qui la résoudrait négativement que de le punir, il faudrait l’enfermer. Quel homme a jamais douté que Dieu pût faire des miracles? »
Mais au fond, les adversaires de la révélation chrétienne se résignaient moins franchement qu’ils n’en avaient l’air k confesser une vérité qui pouvait les entraîner plus loin qu’ils ne voulaient. Car, la possibilité des miracles admise,
il ne reste plus qu’à examiner une question de fait : Jésus- Christ a-t-il fait des miracles? Comme les témoignages que la critique reconnaît suffisants pour attester les faits historiques, attestent les miracles, la foi à la révélation était facile à établir. Rousseau s’en aperçut, et voyant qu’il s’engageait trop, il retira ses aveux. Comme lui, beaucoup de gens préfèrent se contredire, reprendre ce qu’ils ont concédé, plutôt que d’accepter le fait de la réalité des miracles. Selon eux, ces signes éclatants de l’intervention divine sont impossibles : ils ne correspondent plus à l'état des esprits qui a définitivement prévalu. On n’ose déclarer tout haut la raison de la répulsion qu’on leur témoigne, peut-être à cause du sentiment vague de la faiblesse des motifs à alléguer. Il est plus facile d’ériger en principe, sans la discuter, l’impossibilité des miracles que de la prouver. Toutefois, de nos jours, quelques écrivains ont rougi de ce parti pris : ils parlent comme s’ils étaient en mesure de défendre leurs prétentions : il faut s’en féliciter.- Plût à Dieu que ces adversaires consentissent à entrer dans une discussion sérieuse et tranquille ! Quant à nous, Messieurs, nous les suivrons pas à pas : nous ne pouvons nous engager dans la recherche des titres historiques des Évangiles en laissant derrière nous, sans y toucher, des difficultés qui tendent à faire rejeter a priori la vie prodigieuse de Jésus-Christ.
Je vous l'ai déjà dit, Messieurs, je me sens parfaitement à l’aise dans ces discussions, puisque, nous élevant dans la sphère sereine des idées, nous demeurons étrangers aux questions personnelles, aux situations particulières de ceux
qui sont engagés dans la discussion. Nous n’avons même besoin de nommer personne. Nous croirions manquer à nos devoirs les plus évidents si nous nous permettions ici envers qui que ce soit une seule allusion blessante.
Vous vous rappelez la définition que nous avons donnée du miracle. Pour mieux faire comprendre que le miracle n’est point un renversement de l’ordre, une anomalie, une contradiction de l’action créatrice avec elle-même, nous avons évité de dire qu’il était un événement contraire aux lois de la nature. Le miracle, avons-nous dit, est un acte divin en dehors et au-dessus des 'phénomènes ordinaires et des énergies créées. L’action divine, dans l’espèce, a son caractère propre qui la rend facilement reconnaissable. Le miracle est possible : c’est un secours par lequel Dieu ramène au vrai et au bien la créature égarée. Dieu peut accorder ce secours puisqu’il est tout-puissant, il le peut parce qu’il est libre, il le veut parce qu’il est Providence, générosité absolue, amour infini.
Maintenant, quelles sont les difficultés élevées contre cette démonstration? Elles dérivent toutes ou d’une notion fausse de Dieu, ou d’une notion fausse de la nature, ou enfin d'une notion fausse du miracle.
Trois systèmes de philosophie sont incompatibles avec les miracles : l’athéisme, le déisme et le panthéisme. Nous l’avons déjà dit dans les leçons précédentes. Messieurs, comme les erreurs philosophiques, ainsi que nous l’avons prouvé, sont le principe de l’exégèse moderne, et que nous touchons ici à la souroe des fausses appréciations de la
Bible, permettez-moi de réfuter brièvement ces systèmes produits ici à titre d’objections. Ce sont les premiers retranchements de l’erreur qn’il convient en ce moment d’attaquer et de détruire.
1° Le miracle ne peut trouver place sans doute dans le système athée. L’universalité des êtres, le monde, le cosmos, entendu dans son sens le plus compréhensif, n’est pour l’athée que le jeu éternel des foroes nécessaires, aveugles et fatales. Le monde n’a pas été créé; il a toujours été. Point de créateur, point de législateur : la plus haute expression de l’être se termine à l’homme. Par conséquent, point de miracles. Voilà l’objection.
Mais, Messieurs, l’athée qui supprime le miracle supprime du même coup la cause suffisante du monde; il méconnaît des faits et des idées essentiels à la raison.
Je ne vous dirai pas comment le relatif suppose l’absolu, comment le contingent entraîne l’existence du nécessaire, comment le fini appelle l’infini. Je ne vous montrerai point l’existence de l’infini impliquée dans son idée, ni l'impossibilité pour l’esprit humain de s’élever à ce concept, si son objet n’existait pas, s’il n’y avait de réel que l’être limité, source unique en ce cas de toutes nos idées. Je ne ferai point appel à la conscience humaine dans ce qu’elle a de plus profond et «de plus intime, lorsqu’elle proteste avec indignation contre l’athéisme destructeur de l’idée du devoir et de la vertu.
Je me contenterai d’un raisonnement plus simple, et je vous dirai avec Voltaire lui-même : Si une maison suppose
un maçon, une montre, un horloger, la machine admirable du monde à son tour suppose un Dieu, cause intelligente, personnelle, infiniment supérieure à l’homme. En deux mots j’efface de votre esprit l’objection contre le miracle tirée de l’athéisme.
2° Le miracle ne peut, il est vrai, trouver place non plus dans le système déiste; mais, Messieurs, en niant le miracle, le déiste se fait du monde et de Dieu une idée irrationnelle. Les déistes supposent un Dieu séparé du monde, comme s'il était possible de comprendre autrement Dieu qu’immanent au sein de son œuvre. Ensuite peut-on comprendre l’éternelle oisiveté qui précéderait et suivrait l’activité créatrice? Qu’est-ce que ce monde, si on le considère comme machine dédaignéede Dieu, n’offrant que des rouages mécaniques et contingents, livrée à leur jeu fatal, asservie à une aveugle fatalité? Pourquoi Dieu aurait-il créé l’homme si sa vie, son bonheur, son malheur, le vice et la vertu lui étaient parfaitement indifférents? Dieu ne serait plus ni sagesse, ni Providence ; et la création, accomplie sans but et séparée de son principe, ne nous apparaîtrait plus qu’une absurde et cruelle ironie ! Si donc le miracle est inconciliable avec le déisme , le déisme à son tour est inconciliable avec la raison.
3° Le miracle enfin n’a point de place, il eslvrai, dans le panthéisme; mais, Messieurs, le panthéisme est l’absurde à sa plus haute puissance. Quelle peut donc être son autorité?
En identifiant le monde et l’homme à Dieu, le panthéisme prononce l’identité du contingent et du nécessaire, du rela-
tif et de l’absolu, des forces aveugles de la nature et de l’intelligence, de la nécessité et de la liberté. Dans ce système, l’être qui n’est rien devient tout; le néant passe de lui-même à l’existence; la négation se fond dans l'affirmation ; le rien est égal à l’être. C'est en un mot le comble de l’absurde. Ici encore, comme dans l’athéisme, s’évanouit toute distinction entre le bien et le mal, entre le devoir et la transgression, entre le vice et la vertu. La conscience morale proteste aussi haut que la raison. Qu’importe donc que le panthéisme nie le miracle, s’il est lui-même la négation de tout principe de raison et de morale?
Je ne fais ici, Messieurs, qu’indiquer les grandes erreurs modernes et leur réfutation, mais ces indications qui n’ont d’autre but que de rappeler des démonstrations que vous connaissez déjà, suffisent pour révéler la faiblesse et ruiner l’autorité des systèmes philosophiques, an nom desquels on rejette le miracle.
Entrons maintenant dans le détail des objections qui se sont produites récemment sous l’influence de ces systèmes. Ces objections, pour la plupart, sont empruntées au XV1H* siècle. On aura vraiment de la peine à les rendre bien sérieuses et surtout nouvelles.
«L’immutabilité divine est la pierre de fondation de ma foi et de ma religion, une pierre que le miracle ébranle. Et savez-vous bien une chose? C’est que si Dieu n’est pas immuable, si sa volonté n’est pas éternellement identique, si sa liberté est l’arbitraire, s'il peut vouloir une chose aujourd'hui et le contraire demain, c’est alors que tout s'écroule ,
(le fois les apologistes, Dieu en portant la loi a prévu et voulu l’exception. Où est le changement de volonté? Dieu a voulu qu’ordinairement, c’est-à-dire selon l’ordre commun, les phénomènes de l’ordre physique eussent une marche déterminée ; mais il voulait en même temps que, par des motifs dignes de sa sagesse, la marche habituelle des événements fût quelquefois, par exception, modifiée dans son cours. Il a voulu ces deux choses de toute éternité : où est le caprice, où est la mutabilité, le changement d’une volonté qui se ravise? — Comment la résurrection de Lazare ou la résurrection de Jésus-Christ met-elle en péril la logique, la religion, l’immortalité, l’Évangile, la morale ? 11 est impossible de le voir. Ne parlons donc point de fatalité capricieuse. Ne rapprochons pas deux mots qui hurlent de se voir accouplés. C’est vous qui, sous le nom d’immutabilité, placez en Dieu la fatalité ; et ce n'est pas nous qui faisons un caprice du miracle, puisque nous disons, au contraire, que c’est une œuvre de prévision, de bonté et de providence.
Je m’interroge, j’examine, je ne vois pas à l’objection l’ombre d’un fondement.
Je passe à une seconde difficulté opposée au miracle. Il rendrait la science impossible. J’emprunte la formule de l’objection à un écrit qui a fait quelque bruit l’année dernière :
« Le principe essentiel de la science est de faire abstraction du surnaturel la condition de la science est de
croire que tout est explicable naturellement, même l’inexpliqué.... Ce principe, chers confrères, vous l’appliquez
cette règle inflexible, base de toute critique , qu’un événement donné pour miraculeux est nécessairement légendaire. . Les lois du monde ont été de tout temps ce qu’elles sont aujourd’hui. » (Renan, lettre à ses collègues.)
Si nous résumons toute cette citation, voici ce que nous y trouvons. Le surnaturel est incompatible avec la science. 11 n’y a point de force au-dessus de l’homme ni en dehors de la nature qui puisse modifier le monde physique : et si cette force existait et entrait en exercice, il n’y aurait ni météorologie, ni médecine, ni histoire. L’existence de la science suppose la nature invariable.
Commençons par cette dernière proposition : la Nature est invariable ; ce qui veut dire, sans doute, le présent ressemble au passé comme l’avenir ressemblera au présent. L’induction scientifique, dit-on, conduit à cette conclusion.
L’expérience de l’homme, Messieurs, est courte ; et les moyens d’investigation pour connaître l'histoire du monde avant l’apparition de l’espèce humaine sur le globe, sont imparfaits ; cependant la science s’étend assez loin pour nous fournir les moyens d’apprécier cette prétendue invariabilité de la nature qu’on érige en principe. Que de changements à la surface du globe constatés par la géologie et par l’histoire ! Il y a trois cents ans l’Amérique n’était guère qu’une immense forêt. A la place de ces villes splendides du Nouveau Continent, de New-York, de la Nouvelle-Orléans, de Richemont, etc., etc., de leurs édifices superbes, de leurs entrepôts immenses, de la multitude de leurs habitants, s’étendaient des plaines désertes, des espaces muets,
des bois impénétrables et vierges encore. Quelle différence entre l’aspect du sol de la France au temps des druides et celui qu’elle présente aujourd’hui ! La culture a modifié du même coup le climat, les conditions atmosphériques et celles de la vie. L’homme et la terre sont tout autres qu’à ces époques barbares : autant il y a de différence entre les pensées, les croyances de cette époque et la philosophie, la religion d’aujourd'hui, autant il en existe entre l’aspect physique des Gaules au temps de César et la France du xix e siècle.
Si nous remontons plus haut, nous constatons de bien autres changements : le climat de l'Europe entière n’est plus du tout aujourd’hui ce qu’il était autrefois. En France, en Russie, vivaient en troupes nombreuses, sous le ciel libre, les éléphants, les singes que nos hivers tuent aujourd’hui, malgré les précautions dont on entoure ces animaux arrachés à des climats plus doux. Là où nous voyons la neige couvrir au loin le sol pendant une grande partie de l’année, croissaient le palmier et toutes ces familles de plantes méridionales que nous acclimatons difficilement aujourd’hui dans des serres bien fermées et bien chauffées.
Si, abandonnant les couches supérieures du globe, nous cherchons à pénétrer le sol plus profondément, les changements de la nature deviennent bien autrement sensibles. Des espèces d’animaux bien différents de ceux qui vivent aujourd’hui, s’offrent à nous : les mastodontes, les mammouths, les mégathères, les dinothères, etc. etc. En creusant plus avant encore les entrailles du globe, on trouve
dans la période secondaire les iguanodons, les ichthyosaures, les plésiosaures, les ptérodactyles ; enfin dans l’époque silurienne, la famille des trilobites. Au delà, plus de vie, plus de végétation. Les ténèbres sur la terre silencieuse , l’atsmosphère tellement chargée de vapeurs que les rayons des astres les plus puissants n’auraient pu les traverser ! La nature était sans vie, morte, inanimée.
Messieurs, qu’est devenue celte invariabilité de la Nature tout à l’heure érigée en dogme et nécessaire à la science ?
Il y a plus encore. Vous dites : « Si une force changeante peut intervenir dans la Nature et en modifier les lois, la science n’existe plus ! » Eh bien ! ces lois ont été modifiées : rien n’est plus certain ; la géologie le démontre. Notre globe, durant l’époque primitive, était à l’état igné ; c’était une niasse incandescente, d’une température assez élevée pour tenir en fusion les métaux les plus résistants. Il n’y avait point de germes sur notre globe ; s’il en eût existé, ils auraient été instantanément détruits. Point de graines, point de principes vivants d’aücune sorte. Leur conservation était d’une impossibilité manifeste au milieu de ce feu dévorant. Je vous le demande donc, à vous qui dites : Si Dieu intervient extraordinairement dans la Nature, la science est détruite ;d'où est venue la vie à la surface du globe? Qui a placé la première graine sur la terre refroidie, le premier poisson au sein des eaux tièdes encore, le premier quadrupède sur les sédiments séculaires des eaux? D’où est venue la vie, la vie qui devait modifier si merveillousement le globe ? Qui a créé l’homme, si Dieu n’est pas intervenu
extraordinairement dans la Nature ? S’il est démontré physiquement que Dieu est intervenu une seule fois, pourquoi ne serait-il pas intervenu plusieurs fois? Que devient l’invariabilité des lois de la Nature? Vous invoquiez tout à l'heure le témoignage de la science. Eh bien I c’est la science qui vous confond ; acceptez le jugement qui vous condamne Voulez-vous les témoignages exprès des savants? Je ne citerai ni les Cuvier, ni les Buckland, ni les Blainville ; car ceux-là, vous le savez, croyaient au miracle ; mais voici les paroles de Lavoisier : « Sans la lumière, a dit cet illustre savant, la Nature était sans vie ; elle était morte, inanimée. Un Dieu bienfaisant , en apportant la lumière , a répandu d la surface de la terre V organisation , le sentiment et la pensée , » c’est-à-dire les êtres organisés, les êtres vivants, les êtres pensants !
Vous reculez devant l’intervention extraordinaire de Dieu dans la Nature ; vous dites : Dieu n’est pas intervenu extraordinairement dans le Christ; Dieu n’est pas intervenu extraordinairement par les Prophètes et 'par Moïse ; Dieu n’est pas intervenu extraordinairement auprès des Patriarches : soit. Reculerez-vous indéfiniment dans le passé? Vous déroberez-vous toujours? Je vous déclare que vous n’échapperez pas : vous êtes acculés à la Création. Donc , Messieurs, cette prétendue invariabilité de la Nature n’est pas un principe. Les conditions de la vie et de sa conservation, de la génération et du développement des êtres, les phénomènes de la Nature, les climats, la végétation, les animaux, tout a varié ; et de tous ces changements le plus
considérable a été produit par l’intervention miraculeuse de Dieu dans la création.
Mais , dit alors l’écrivain que j’ai cité, si les choses sont ainsi, c’en est fait de la science. Si l’action extraordinaire de Dieu vient modifier les phénomènes de la Nature, la science est impossible. — Ce n’est, pas là, Messieurs, une affirmation sérieuse. — Sur quel principe reposent les sciences physiques? Est-ce sur l’invariabilité de la Nature? Non, Messieurs : la Nature varie sans cesse. Les mers se déplacent lentement, les climats se modifient. Les êtres vivants subissent des changements : ainsi la fougère, qui n’atteint guère aujourd’hui dans les conditions les plus favorables que la taille d'un mètre, s’élevait à l’époque carbonifère, haute et puissante comme un arbre; telle espèce animale, aujourd’hui de la taille d’un chien, était autrefois de la taille d’un bœuf! Des races nouvelles d’animaux se forment ; et les espèces, sans se mêler ensemble, se modifient.
Non, ce n’est point sur l’invariabilité de la Nature que repose la science, mais sur ce principe, à savoir, que les agents naturels, abandonnés à eux-mêmes et dans les mêmes conditions , produisent des effets identiques. En d'autres termes, quand Dieu, par des énergies propres à lui n’intervient point extraordinairement, c’est-à-dire dans des cas infiniment rares, quand l’homme ne viendra point, par son activité libre, changer les conditions de l’expérimentation, quand l’animal, quand l’être organisé ou non ne produira ni un excès ni une diminution des forces physiques qui seront en jeu, les résultats d'une expérience ne
varierontpas, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Voilà le principe de la science.
Or les miracles ne détruisent point ce principe. Loin de là, elles le supposent. C’est l’uniformité et la constance des effets et des causes dans la Nature qui nous permet de remarquer et de constater l’action extraordinaire de Dieu.
La science à son tour ne supprime point les miracles ; et la géologie en particulier nous fait toucher du doigt le plus grand de tous, la création des premiers animaux et des premières plantes. L’objet de la science, sans doute, n’est pas la constatation des miracles : autre est un traité de physique, autre un traité de religion. Mais il m’est impossible de voir comment l'action de la Nature exclut l’action de Dieu.
Si le miracle était un fait tellement commun qu’il arrivât tous les jours et à toute heure, on comprendrait peut-être la mauvaise humeur des savants dont il dérangerait les prévisions, et qu’il mettrait dans l’impossibilité de rien annoncer à l’avance. La science ne formerait plus alors que des conjectures que les événements pourraient toujours démentir. Mais, Messieurs, le mot miracle, par son étymologie, indique un fait nécessairement très-rare, miraculum. Dans la série des phénomènes, le miracle n’intervient que comme une exception à peine appréciable. De bonne foi cette imperceptible exception rend-elle la science impossible? Newton, Copernic, Galilée, Leibnitz, Descartes, Pascal croyaient aux miracles, et je ne sache pas que la foi au surnaturel ait gêné leurs découvertes et entravé leurs déductions.
Vous dites : « Il n'y a plus de météorologie si la prière peut appeler la pluie ou ramener le beau temps.» La météorologie a reçu, il est vrai, dans ces dernières années, de cruels démentis; mais je soupçonne fort que le miracle en a moins été la cause que l’intempérante induction des savants. La météorologie n’est pas une science faite. Je veux espérer cependant qu’elle trouvera sa base et ses lois. Mais elle reposera sur le même principe quetoutes les autres sciences, à savoir, que des causes identiques produisent des effets identiques. Les énergies naturelles produiront leurs effets naturels; et l'intervention extraordinaire de Dieu pourra toujours, quand il le voudra, produire des miracles. Le monde des airs n’est point interdit à Celui qui a semé les astres dans les espaces infinis. Permettez-moi en finissant, Messieurs, de vous dire qu’il y a dans l’objection que je viens de réfuter une insinuation cruelle îi l’égard de ceux qui souffrent, qui prient et qui espèrent : Dieu serait sourd à leurs prières ! Les vœux et les pleurs de l’homme ne toucheraient point le Père qui est au ciel ! Le Créateur serait sourd ou resterait indifférent en présence des cris de détresse de ses enfants ! — Cette pensée. Messieurs, ne peut naître que dans l’esprit du déiste ou de l’athée. Elle est interdite h la fois par la saine philosophie, par la religion et la voix du genre humain. Dans tous les siècles l’homme a élevé une prière confiante vers Dieu ; dans tous les siècles l’homme a cru à l’efficacité de la prière. C’est une conviction profondément descendue dans la conscience, c’est un besoin irrésistiblement senti, indestructible comme la nature humaine.
Voyez ce pêcheur surpris sur une mer calme par une tempête subite. Il a lutté longtemps, mais ses efforts sont vains devant la colère des éléments. Il va sombrer.... Alors une espérance plus forte que l’évidence de la mort surgit dans son âme : il abandonne le gouvernail inutile : « Dieu ! s’écrie-t-il, sauve un pauvre père ! conserve-le à la femme qu’il soutient, aux enfants qu’il nourrit! » Qui voudra, qui pourra déclarer stérile ce cri de l’infortuné vers l’absolue Puissance et l’absolue Bonté? La foi à la prière, la foi au miracle, antérieure aux sophismes, leur survivra à travers les temps.
OBJECTIONS CONTRE LES MIRACLES. — Suite.
Invariabilité de la Nature. — Comment les miracles ne rendent point I'bisloire impossible.
Messieurs,
Nous avons abordé dans la dernière leçon les difficultés qu’on a opposées dans le xvm” siècle, et qu’on oppose encore aujourd’hui à la possibilité des miracles. Deux d’entre elles nous ont particulièrement occupés, celle que l’on a voulu déduire de l'immutabilité de Dieu et celle qui pose en principe l'invariabilité de la Nature, Je voudrais, Messieurs, avant de passer h une troisième objection, résumer et compléter la réponse que nous avons faite à la seconde.
Dieu seul est immuable; le monde est essentiellement changeant, non in eodem statu permanent, dit l’Écriture. Le devenir , que la philosophie hégélienne applique illégitimement à Dieu, est la destinée de la création. Il nous a suffi pour le prouver contre nos adversaires du témoignage de la géologie. Le climat, la faune et la flore de l’Europe ont changé bien des fois. Le plus considérable de tous les changements dont notre globe a été le théâtre est le résultat d’un miracle, à savoir de la création du premier germe, de la première graine, du premier œuf, de la première plante, du premier animal, du premier homme. Les phénomènes ont varié, et par conséquent leurs lois particulières. Quand
je dis que les lois de la nature ont elles-mêmes varié, je désire, Messieurs, être bien compris. Je parle des lois réalisées dans les êtres, et non des lois abstraites telles qu’elles sont en Dieu. En effet, qu'appelle-t-on loi en histoire naturelle? La loi n’est pour le naturaliste que la constance d’un phénomène. Eh bien ! partant de cette définition, je dis que les lois climatériques qui régissent aujourd’hui l’Europe ont changé..., que les lois de la croissance des plantes se sont modifiées, que les lois de la croissance des animaux ont varié. Pour ne parler que de ce dernier ordre de variation, j’ajouterai à ce que je vous ai dit déjà que le tapir, qui aujourd’hui dans l’Amérique et dans l’Inde n’est pas plus haut que le porc, avec lequel il a d’ailleurs plus d’un rapport, était, à l’époque tertiaire, dans la période éocène, représenté par le grand paléothérium, lequel atteignait la taille du cheval. On dit le monde invariable ! Quel astronome a jamais émis une telle proposition ! Non-seulement le globe varie dans son aspect et ses conditions, dans la direction des courants d'eau, d’air et d’autres fluides, comme le prouvent les sables de tous les étages géologiques et la déclinaison changeante de l’aiguille aimantée, mais notre système planétaire n’est pas invariable. Laplace a supposé que la matière cosmique qui primitivement composait le soleil, a formé en se scindant notre système planétaire. Qui sait si quelque jour une cause différente ou même analogue à celle qui a présidé à la formation de ce système ne viendra point déterminer sa destruction? Dans ce cas les lois astronomiques particulières qui régissent notre système
planétaire seraient détruites avec les corps célestes auxquels elles s’appliquent.
Mais ici, Messieurs, j’entends les adversaires se récrier et dire : Nous admettons que les lois particulières qui régissent notre globe et même les globes peuvent varier; mais les propriétés générales des corps sont invariables. Alors, Messieurs, l’objection recule, elle abandonne une large place au miracle qu’elle voulait absolument bannir. Il n'y a donc plus d’impossibles que les miracles qui contrediraient les propriétés générales des corps, telles que la pesanteur, l’attraction moléculaire, la chaleur, l’électricité, la lumière. Tous les miracles qui peuvent se produire dans les limites de ces propriétés ne sont donc plus combattus par l’objection. L’aveu est considérable. Nous voulions le provoquer. En respectant ces lois, une énergie toute-puissante pourrait transformer l’univers tout entier.
Mais, Messieurs, toutes les propriétés générales des corps que je viens d'énumérer soift-elles essentielles à la matière? On aurait tort de le prétendre. J’ouvre un cours élémentaire de physique qui vous est bien connu, celui de M.’Deguin, et j’y lis ce qui suit : «L’étendue et l'impénétrabilité sont les deux seules propriétés essentielles que possèdent les parties matérielles des corps : ce sont les seules dont on ne peut pas les laisser dépourvues. » L’objection doit donc reculer encore. Enfin Leibnitz niait que ces deux propriétés générales elles-mêmes fussent essentielles à la matière. L’essence de la matière, a-t-il dit souvent, consiste dans la composition. Les substances spirituelles sont unes et indi-
visibles; les substances matérielles sont composées, voilà la différence essentielle entre la matière et l’essence spirituelle.
Je ne veux point prendre parti dans la question, ni embrasser une solution préférablement à l'autre. Je laisse aux prises les deux Écoles de Descartes et de Leibnitz. Il me suffit que ce dernier nie que les propriétés dites générales des corps, soient essentielles à la matière ; il me suffit que Descartes ne reconnaisse qu’à l’étendue un caractère de permanence et de nécessité, qu’enfin la plupart des physiciens s’accordent avec M. Deguin lorsqu’il dit : l’impénétrabilité et l’étendue sont les seules propriétés générales dont les corps ne puissent pas être dépourvus. L'invariabilité de la Nature ramenée à ces proportions et restreinte dans ces limites, ne laisse plus de prise à l’objection. Je cherche en quoi, Messieurs, et comment la matière pourrait gêner l’action souveraine de Dieu, et au nom de quelle définition certaine et de quelle idée nette on peut argumenter contre les miracles. Quiconque a essayé de pénétrer l’essence de la matière s’est vite convaincu qu'elle est aussi mystérieuse que celle de l'âme ; et les plus grands philosophes ne forment à cet égard que d’incertaines conjectures. On peut dire comment la matière nous apparaît, on ne peut dire ce qu’elle est. Nous constatons les phénomènes, nous n’en saisissons pas les dernières causes.
Mais qu’avons-nous besoin de sonder plus longtemps des mystères impénétrables? Le simple bon sens nous avertit que l’idée d’opposer la créature au Créateur, le monde à
Dieu, dans le but de limiter l’infini, est simplement absurde. L’univers entier considéré dans ses phénomènes et dans ses lois, dans les substances qui le composent et dans leurs conditions d’existence, est contingent et subordonné. Dans les limites de sa sagesse infinie, Dieu en fait ce qu’il veut.
Ce fait de la subordination de la matière à Dieu et de l’intervention extraordinaire et accidentelle du Créateur détruit-il les sciences physiques? Evidemment non. Je parle des sciences physiques, car il ne s’agit que d’elles ici. Les sciences mathématiques, philosophiques, morales, ont une base éternelle ; eette base consiste dans les idées môme des choses et dans leurs rapports. Les idées sont indestructibles, immuables. Mais Dieu a donné à la matière la durée et non l’éternité, aux lois qui régissent les corps la fixité temporelle, non la fixité absolue; et cette fixité relative suffit pour qu’on détermine les lois et les conditions des faunes et des flores diverses qui constituent les sciences naturelles. Je le répète, parce qu’on affecte de l’ignorer, Dieu n’intervient, en dehors et au-dessus des énergies créées, qu’extraordinairement et exceptionnellement, dans des cas très-rares relativement à la série indéfinie des phénomènes ordinaires. Par conséquent le miracle ne modifie pas d’une manière appréciable te cours des choses et les conditions des sciences physiques. Ainsi pensaient les Descartes, les Newton, les Cuvier, lorsqu’ils élevaient à la science de la nature ces magnifiques monuments qui ont illustré leur nom.
Pardonnez-moi, Messieurs, d’avoir tant insisté en répon-
dant à l’objection tirée de l'invariabilité de la nature ; il fallait la détruire dans toutes ses instances.
Voyons maintenant si le miracle rend impossible la science de l’histoire, ainsi que le même auteur l’affirme :
« S’il y a, dit-il, une histoire en dehors des lois qui régissent le reste de l’humanité..., il n’y a plus de science historique... Les sciences historiques supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient troubler l'humanité , et que cette marche est la résultante immédiate de la liberté qui est dans l’homme et de la fatalité qui est dans la nature; qu’il n’y a pas d’ôtrc libre supérieur à l’homme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale, non plus que dans la conduite matérielle de l’univers. De là cette règle inflexible, base de toute critique, qu’un événement donné pour miraculeux est nécessairement légendaire. »
Examinons le principe de l’objection, et voyons s’il est vrai qu’il n’y ait que deux acteurs dans le grand drame de l’histoire. A côté de la fatalité de la nature et de la liberté de l’homme, n’y a-t-il pas de place pour un troisième agent qui est la Providence de Dieu? L’athée seul peut résoudre cette question par la négative, et avec lui ceux des déistes qui déclarent Dieu spectateur indifférent de la vie des hommes. Car s’il existe un Dieu, et si ce Dieu est Providence, il doit s’intéresser à la conduite morale de l’humanité. Ayant créé l’activité libre de l’homme pour qu’elle tende vers un but, il doit surveiller cette activité et la guider à sa fin. On comprend que Dieu gouverne le monde matériel unique-
ment par des lois générales, quand il s'agit de la conservation de la nature, du maintien, par exemple, de l'harmonie des sphères célestes. Les astres, une fois enchaînés par les lois de la gravitation, obéissent fatalement : une fois lancés dans les voies lumineuses qu’ils parcourent, ils ne reculeront pas. L’humanité au contraire est libre ; elle peut se détourner à tout, instant de sa route. Le caprice, la passion peuvent jeter, et jettent en effet les hommes dans d’étranges écarts. N’aperçoit-on pas dans ce fait la raison de la convenance d’une intervention particulière de Dieu à l’égard de l’humanité? Ne conçoit-on pas, dès lors, des rapports non-seulement possibles, mais même très-convenables, entre les transgressions libres de l’homme d’une part, et la providence particulière de Dieu d’autre part, providence variant ses moyens de secours, et poursuivant le pécheur dans les voies sinueuses où les écarts de la liberté l’engagent, pour le ramener au droit sentier? Quand les moyens ordinaires de la Providence ne suffisent plus à cause de l’aveuglement de l’homme, pourquoi Dieu n’influerait-il pas par des moyens Extraordinaires sur la volonté qui résiste, redressant la liberté sans la briser? — L'homme s'agite, Messieurs, et Dieu le mène: profonde parole qu’il ne faut point éluder! Je crains bien, Messieurs, qu’en retranchant Dieu de l’histoire, celle-ci ne devienne une énigme dont le mot demeure introuvable , je crains que les faits n’apparaissent plus légitimement reliés entre eux et que l’on méconnaisse absolument le but vers lequel l’humanité s’achemine laborieusement à .travers les siècles.
Messieurs, lorsqu’un homme sérieux se recueille el qu’il se rappelle la série des événements qui composent sa vie , événements heureux ou épreuves douloureuses, il est bien difficile qu’à un moment ou à un autre il n’y remarque l’intervention de Dieu. Je devais, dira l’un, périr dans telle circonstance : j'ai été extraordinairement sauvé. Ce n’est ni mon activité propre, ni celle de mes amis qui m’ont secouru. Dans telle affaire, dira l’autre, je devais réussir : tout y concourait, les bons offices d’autrui et mes propres efforts. J’ai néanmoins échoué; une influence extraordinaire a tout dérangé. D’autres fois un homme reconnaîtra que tout ce qu’il voulait lui a manqué et que tout ce qu’il ne voulait pas lui est arrivé : et cependant, s’il examine, il découvrira à travers les agitations de sa vie et les peines qu’il s’est données dans des directions contraires, une suite, une unité, qu’il n’a ni voulues ni cherchées. Cet homme alors dira : c’était ma destinée ! Oui, Messieurs, c’était sa destinée, mais qui l’a faite? La destinée n’est pas le fatum aveugle des anciens. Cette nécessité aveugle est incompatible avec la vraie notion de Dieu. La destinée, c’est notre vocation, c’est la part que Dieu nous a faite des biens el des maux de cette vie. La destinée, c’est une route tracée, un but imposé : mais par qui ? par Dieu, par la Providence. Qui dirige ainsi notre liberté sans la détruire ? l’intervention particulière de Dieu à côté et au-dessus des lois générales de son gouvernement ici-bas. La vocation, c’est l’unité de la vie. En vain nous voulons y placer la diversité et le contraire. Dieu a ramené même nos écarts à une mer-
veilleuse unité ; de l’obstacle il a fait souvent le moyen. Messieurs, interrogez votre passé, vous surtout pour qui ce passé est presque la vie entière ; et à côté de la fatalité de la nature et de votre liberté, vous découvrirez l’action d’une admirable Providence.
Lorsque l’historien d’un peuple rassemble dans sa pensée et résume les événements qui composent la vie de ce peuple, il y découvre, à certains moments décisifs, des faits qui, après avoir jeté le monde dans la stupeur, étonnent et émeuvent à son tour l’homme qui réfléchit au fond de son cabinet : il constate des victoires sans proportion avec les moyens, des défaites inexplicables. Les résultats de ces événements inattendus sont quelquefois immenses; et, chose admirable, ces faits qu’on attribuerait volontiers au hasard créent des situations, des influences nécessaires, indispensables à la marche progressive de l’humanité et de la civilisation. Les victoires ont fait avancer une grande nation dans sa voie providentielle ; les défaites l’y ont ramenée, alors que l’ambition l’avait poussée à s’en écarter. A la lumière éclatante de ces grandes anomalies, l’historien se convainc que les nations, elles aussi, ont leur vocation. 11 voit que l’histoire de France, par exemple, a son unité : des princes, des ministres, qui tantôt avaient conscience de leurs œuvres et tantôt ne l’avaient pas, les succès et lès revers ont concouru au même but et fait cette unité. L’observateur conclut que les peuples ont leurs destinées. Celte destinée. Messieurs, est-ce une aveugle fatalité, ou bien l’action merveilleuse et toujours présente de la Providence ? Je crois
fermement qu'à côté de la fatalité de la nature, et de la liberté des peuples, l’intervention de Dieu trouve sa place et accomplit son œuvre.
Si l’historien est philosophe, et si ce philosophe est chrétien, il abordera encore des problèmes plus élevés. Bossuet, par exemple, résumera dans sa vaste pensée la formation, les mouvements, la succession des grands empires; il rapprochera les histoires des nations, il comparera les destinées des grands royaumes. Il constatera que les peuples divers ont entre eux des liens mystérieux; que les successions et les mouvements des empires sont les éléments d’un plan immense qui se déroule à travers les siècles. Ainsi qui pourrait nier que la Grèce par ses arts, sa langue, sa littérature, sa philosophie ; Rome par ses conquêtes et l’unité de son gouvernement; la Judée par la religion n’aient préparé, à divers degrés, sans le vouloir et même sans le comprendre, la voie au progrès du monde réalisé dans le christianisme? L’humanité, elle aussi, a sa destinée ! Cette destinée, Messieurs, qu’est-ce, je vous le demande, sinon l’action incessante de Dieu dans le monde ? L’homme était aussi impuissant à concevoir a priori cette destinée qu’à la réaliser, puisque le plus grand des monarques et le plus puissant des génies n'exercent leur influence que sur un poin très-limité de l’espace et du temps. N’en doutons point, Messieurs, à côté de la fatalité de la nature et de la liberté de l’homme, nous retrouvons toujours Dieu dirigeant les progrès et la marche des siècles, comme il dirige les événements de chacune de nos jouri écs
L’action sensible de Dieu dans la vie de chaque homme, dans la vie de chaque peuple, et dans l’histoire générale de l’humanité est à mes yeux, et aux vôtres sans doute. Messieurs, une vérité démontrée. Mais comment comprendre que sans discuter, et avec une assurance dédaigneuse, on en rejette jusqu’à la possibilité ? Le sentiment de la corrélation des effets et des causes, la faculté de remonter à celles-ci par le moyen de ceux-là, le raisonnement enfin, peuvent-ils donc être plus outrageusement méconnus? Pourquoi les procédés logiques, acceptés quand il s’agit des faits de la nature, ne seraient-ils plus valables dans le domaine de l'histoire ? Car enfin, si je lève les yeux vers la sphère des cieux, j’y découvre un ordre, une harmonie, un système de mouvements si savamment et si puissamment combinés, que je me trouve invinciblement porté à conclure qu’une intelligence suprême a réglé une œuvre si merveilleuse. Eh bien ! Messieurs, constatant que les individus, les nations et l’humanité ont leurs destinées particulières, et que ces destinées se rattachent les unes aux autres pour concourir à un but général vers lequel elles gravitent, j’éprouve un irrésistible entraînement à en conclure qu'il existe une intervention divine qui relie la suite des actions humaines ; car il m’est impossible de les considérer comme une série de faits isolés, accidentels, sans lien et sans but. Si Dieu est dans la nature, Dieu est aussi dans l’histoire.
Mais, dit l’objection, s’il existe un être supérieur qui intervient dans la vie d’un peuple, il n’y a plus d’histoire.
« Les sciences historiques supposent, dit-on, qu’aucun
agent surnaturel ne vient troubler la marche de l’humanité,
et que cette marche est la résultante immédiate de la liberté qui est dans l’homme et de la fatalité qui est dans la nature, qu’il n’y a pas d’être libre supérieur à l’homme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale non plus que dans la conduite matérielle de l’humanité. »
D’abord, Messieurs, il y a dans cette citation un mot que vous n’accepterez point. Lorsque Dieu intervient au milieu de l’histoire, il ne trouble point la marche de l’humanité. Il la ramène vers sa fin lorsqu’elle s’en écarte, et lui fait retrouver la voie de la vérité et de la justice lorsqu’elle en est sortie. Si cette sollicitude de Dieu trouble les hommes, il faut bénir un trouble pareil. C’est le trouble d’un fils que l’autorité d’un père arrête sur la voie de la ruine et du déshonneur. C’est le trouble que produit chez le voyageur égaré dans la nuit et arrivé sur les bords de l’abîme, la lumière du matin. L’intervention miraculeuse de Dieu s’exercera au profit de la civilisation, du progrès, de la liberté, apportés par l’Evan gile, au profit des éternelles destinées de l’homme par delà le tombeau !
Revenons à l’objection. Comment le trouble causé par l’intervention de Dieu détruirait-il les sciences historiques?
On a dit que le miracle détruirait la logique de l’histoire, romprait la trame des effets et des causes, livrerait au hasard la suite des faits humains.
Le miracle, Messieurs, dans la sphère morale, ne détruit pas plus l’harmonie du drame humain que le prodige ne
détruit l'harmonie de la nature dans la sphère physique. Car, il ne faut pas l’oublier, le miracle n’est ni un renversement de l’ordre, ni un fait contre nature, ni un acte violent. Le miracle, loin de nuire h l’harmonie du drame humain, la rétablit. En effet, au règne de la violence le christianisme a substitué le règne du droit; au conflit désordonné de philosophies stériles a succédé la lutte salutaire de la vérité absolue contre l’erreur.
La logique de l’histoire, la série des effets et des causes ne seront point détruites. On s’en convaincra en étudiant l’établissement du christianisme. Le règne du Christ a été longtemps préparé, non-seulement au sein du peuple juif , mais encore au milieu des nations. A l’approche de ce règne la situation morale et politique des enfants d’Israël empire graduellement, et bientôt est tellement intolérable que l’attente surexcitée du Messie fait la seule espérance; et cette espérance, par suite de causes diverses, devient un sentiment si vif, une foi si ardente, qu’elle passe du cœur des juifs dans les préoccupations et les aspirations des gentils eux-même. Les oracles païens se troublent et annoncent l’ordre nouveau :
Ultima Cumœi venit jam carminis œtas ;
Magnas ab integro sœclorum nascitur ordo...
Jam nova progenies cœlo demitlitur alto !
L’ère des grandes philosophies est dès longtemps close ; l’intelligence humaine fatiguée et comme épuisée sent le besoin de chercher en dehors d’elle-même un appui dans
les communications du ciel. Le règne du mysticisme et du scepticisme s’étendait tous les jours davantage. Les religions nationales étaient partout entamées; l’unité politique de l’empire romain rapprochait les peuples; et ses légions, en parcourant le monde, laissaient derrière elles des routes ouvertes au zèle apostolique. Le Christ lui-même, aussi véritablement homme qu’il est véritablement Dieu, prendra rang dans la série immense des effets et des causes historiques. 11 sera le lien et l’explication à la fois du monde ancien et du monde nouveau. La liberté humaine, il est vrai, sera sollicitée par le miracle, mais elle ne sera point forcée : témoin l’incrédulité du grand nombre des juifs et le long temps qu’il a fallu pour la conversion du monde.
Les miracles de l’Évangile rendent-ils l’histoire de Jésus impossible? Les prodiges racontés dans les Actesdes Apôtres empêchent-ils les recherches critiques sur la vie de saint Pierre, de saint Jean et de saint Paul? Les merveilles des deux premiers siècles mettent-elles obstacle au récit des développements de l’Eglise naissante?
On dit : « Ce qui n’est pas expérimental n’est pas scientifique. » — Soit ; mais les miracles de la vie de Jésus sont des faits multipliés dont les contemporains ont eu l’expérience. Il a été aussi aisé de les constater, de les décrire que n’importe quels faits de l’histoire de Rome et de la Grèce. Jésus-Christ a vécu au milieu des Juifs, ses compatriotes. C'est en Galilée, en Samarie, devant des témoins de tout âge et de toutes conditions, qu’il accomplissait ses œuvres ; c’est en présence des foules accourues à Jérusalem
pour les fêtes de Pâque qu'il est mort ; c'est k plus de quatre cents témoins qu’il s’est montré ressuscité.
L’histoire des premiers siècles est remplie de miracles; . mais. Messieurs, les miracles, bien loin de rendre les pro- grès du christianisme moins logiques, moins compréhensibles, les expliquent. Ce sont ces prodiges, unis k ceux du Christ, qui constituent, et qui peuvent seulement constituer la raison logique de l’établissement de l’Eglise au sein de l’Empire romain.
Est-il possible d’expliquer rétablissement du christianisme sans miracles? Voyez d’une part les chances humaines de réussite que les apôtres avaient pour eux, et d’autre part les chances d’insuccès qu’ils avaient contre eux. Le christianisme avait k vaincre toutes les influences, toutes les forces qui régissent les sociétés et forment les insurmontables obstacles.
S’agit-il des forces matérielles? Le christianisme voyait se dresser devant lui toute la puissance des Césars. S’agit-il des forces intellectuelles? Le christianisme avait contre luj toutes ces philosophies dans lesquelles s’était comme incarné le génie de la Grèce. S’agit-il des forces religieuses? Le christianisme avait k vaincre l’opposition combinée de toutes les religions établies, ces religions qui tendaient de plus en plus k obscurcir la raison et k pervertir les consciences.
D’autre part, de quelles forces humaines le christianisme pouvait-il disposer? Les prédicateurs de l’Évangile appartenaient k une nation sans influence sur les lettres et sur la civilisation. Le christianisme avait pris naissance dans une
province éloignée de l’empire romain. Les dominateurs et les maîtres des Juifs gardaient pour eux des sentiments de haine et de mépris : Natio servituti nata, disait Cicéron. L’exclusivisme juif, une opiniâtreté sans exemple, mettaient ce peuple au ban des nations. Les premiers fondateurs de l’Évangile étaient pris dans les rangs les plus bas de ce peuple haï, .et si l’on excepte saint Paul, ils n’avaient même pas le titre de citoyen romain. Là ne s'arrêtent pas les obstacles. Au moment où le christianisme triomphe, la société romaine s’affaisse et croule de haut en bas sous les invasions barbares. L’empire d’Occident périt au moment de l’entrée d’Alaric à Rome; l’empire d’Orient disparait le jour où Mahomet impose l’islamisme à Héraclius. Le christianisme, pour vivre, doit reconstruire ces sociétés et arrêter les Turcs triomphants. Il le fait, Messieurs, et son règne s’étend à toutes les nations civilisées!
Le christianisme a-t-il pu réaliser tant de choses impossibles sans miracles? Non ; et l'incrédule, selon saint Augustin, n’a que l’alternative entre deux prod.iges. Ou bien il doit croire aux prodiges de l’Évangile et de l'histoire ecclésiastique; ou bien, s’il n’ycroitpas, il proclame l’événement le plus prodigieux qui soit au monde : la foi au Christ et à l’Église sans miracle.
Donc, Messieurs, les miracles, loin d’empêcher l’histoire, en forment un élément essentiel ; ils entrent comme partie intégrante dans le récit de l’établissement du christianisme. Sans eux nous ne trouverions nulle part la raison suffisante du plus grand événement de la vie de l’humanité.
OBJECTIONS CONTRE LES MIRACLES. — Suite.
Les miracles sont-ils inutiles? — Est-il vrai qu’on n’y croit plus el qu’il ne s'en fait plus ?
Messieurs,
Nous avons discuté les trois plus grandes objections qu’on ait opposées jusqu’ici à la possibilité des miracles au nom de la philosophie, au nom des sciences physiques el de l’histoire. Il nous reste à répondre ii trois autres difficultés plus populaires et formulées par les mémos écrivains que nous avons déjà combattus.
1° Les miracles sont inutiles ;
2° On ne croit plus aux miracles ;
3° Il ne se fait plus de miracles.