IMPORTANCE ET ROLE DES ÉVANGILES DANS L'ÉCONOMIE DU CHRISTIANISME
Les livres des Évangiles ne sont |toinl la base première de l’Église
chrétienne; ils ne contiennent pas l’exposé méthodique et complet
de la doctrine; ils ne sont point le juge suffisant des conlrovcrses.
Messieurs,
Avant d’aborder le sujet que je dois traiter aujourd’hui, permeltez-moi de jeter les yeux en arrière pour rappeler les questions que nous avons traitées et la place qu’elles occupent dans le programme du semestre. Enseigner, c’est souvent se répéter.
Je me suis proposé, vous le savez, de produire devant vous les titres historiques qui établissent l’autorité divine de nos saints Évangiles, et de les défendre conlre les excès de l’exégèse rationaliste.
Notre premier soin a été de reconnaître les adversaires avec qui nous allionscombaltre. Nous nous sommes demandé ce qu’est cette exégèse rationaliste qui prétend convaincre d’erreur les idées traditionnelles des chrétiens touchant la Bible, et ruiner nos plus chères croyances.
Cette exégèse représente-t-elle le progrès des études historiques, aidées des puissants moyens que la philologie et l’archéologie modernes mettent aux mains de la science ? Est-elle l’application d’une sage méthode, d’une critique patiente et impartiale, ou bien obéit-elle à l’esprit
de système ? N’est-elle que l’expression des opinions philosophiques qui aspirent depuis cent ans à régner sur les ruines du christianisme traditionnel ?
Voilà la première question que nous avons traitée. Un examen sérieux, et aussi impartial qu’il nous a été possible, nous a convaincus que l'exégèse rationaliste n’avait été que l’application à la Bible d’un faux critérium , puisé dans les philosophies qui se sont l’une après l’autre disputé l’empire de l’opinion. L’ordre et la nature des variations du rationalisme nous en ont fourni la preuve. L’exégène n'a donc à nos yeux d'autre valeur que celle des philosophies dont elle s’est fait servante, à savoir, de la philosophie athée, déiste et panthéiste. Dès lors l’exégèse rationaliste est jugée. D’un principe faux découlent des conséquences illégitimes. Bien entendu que nous ne prétendons nier ni l'érudition, ni la science que cette exégèse met à son service ; seulement nous déplorons l’emploi abusif et incorrect de ces moyens puissants de servir la vérité. Nous ne prétendons pas non plus que tous les adversaires de la divine autorité de la Bible soient nécessairement athéës, déistes ou panthéistes ; mais nous croyons que volontairement ou non, soit qu'ils en aient la conscience ou soit qu’ils ne l’aient pas, ils se sont laissé dominer par des influences illégitimes.
Ne pouvant réfuter en détail l’athéisme, le déisme et le panthéisme, nous avons voulu du moins combattre une erreur commune aux rationalistes, et an nom de laquelle ils nient la véracité de nos saints Évangiles, nous voulons
dire l’impossibilité prétendue des miracles. La seconde question que nous avons donc posée est celle ci : les miracles sont-ils possibles? Nous avons reconnu qu’aux yeux de quiconque admet un Dieu personnel, libre, tout-puissant, providence et amour, le miracle est possible, car il est la résultante de tous ces attributs divins. Enfin nous avons reproduit avec loyauté, et résolu, nous le croyons, do manière à vous convaincre, les objections faites contre les miracles au nom de' l’immutabilité de Dieu, au nom de sciences physiques, de l’histoire, et des préjugés populaires.
Voilà, Messieurs, le résumé de nos leçons depuis le commencement de l’année. Il importait, avant d’entrer dans les discussions historiques, et avant de traiter la question de fait, de vider la question de droit, c’est-à-dire de vous convaincre de la fausseté des principes qui sont à la fois la raison d’être et l’inspiration de l’exégèse rationaliste. C’est une première reconnaissance faite sur le terrain de l’ennemi, un moyen de vous convaincre qu’il est plus vulnérable qu’il ne pense. L’immense érudition des exégètes allemands nous apparaîtra, dans la suite de ce cours, aussi peu concluante, aussi peu judicieuse que leur philosophie est peu sensée.
La question que nous avons à examiner aujourd’hui est celle-ci :
Quel est le rôle, quelle est l’importance des Évangiles dans l’économie du christianisme?
La solution de cette question va nous mettre en pré-
sencc de nouveaux adversaires. Nous n'aurons pas affaire, cette fois, avec les protestants rationalistes, qui dénaturent et atténuent la vérité et l’inspiration des Évangiles, au point d’affirmer que les écrits du Nouveau Testament n’ont d’autre importance que celle do documents défectueux et purement humains ; nous combattrons le vieux protestantisme qui exagère ce que le nouveau détruit. Ajournant la discussion avec la critique négative qui soutient que la Bible n’est rien , nous combattrons les luthériens et les calvinistes qui disent que la Bible est tout.
Vous savez, Messieurs, que lorsque Luther et Calvin se révoltèrent au xvi" siècle contre l'Église et voulurent ruiner sa divine autorité, ils prétendirent substituer à celleci la seule souveraineté de la Bible. Dans leur système, le chrétien n’a plus besoin d’un corps de pasteurs successeurs incontestables et légitimes des Apôtres pour enseigner les fidèles, pour expliquer et définir le dogme, pour conserver dans leur intégrité les traditions apostoliques, et régler le culte et la foi. La Bible, au dire des premiers réformés, enseigne tout, définit tout, gouverne tout, remplace tout. Le Nouveau Testament est le code primitif, complet et parfait surabondamment lumineux pour tous les chrétiens.
Cette doctrine est-elle fondée? Quel est, en réalité, le rôle ou l’importance du Nouveau Testament dans l’économie du christianisme!
Voilà la question qu’il me parait bon d’aborder avant
d’entrer dans la discussion des titres historiques de nos saints Évangiles.
Quelque inviolable et profond que soit notre respect pour les écrits du Nouveau Testament, et malgré l’inestimable prix que nous attachons à ces archives sacrées, nous devons déclarer, au nom de la vérité, que les écrits inspirés par le Saint-Esprit aux apôtres saint Matthieu et saint Jean, et aux disciples de Pierre et de Paul, saint Marc et saint Luc, ne sont point tout dans l’économie chrétienne, qu’il existe en matière de foi, de morale et de discipline une autorité antérieure aux évangiles, une règle de foi plus adéquate à la révélation du Christ, un juge plus propre à décider les controverses, une garantie plus sûre de la discipline ecclésiastique: cette autorité, cette règle de foi, ce juge, cette garantie, c'est P Église enseignante.
Les écrits du Nouveau Testament ne sont point l'acte constituant de l’Église. Les Évangiles apparaissent relativement tard. Il y avait longtemps que les disciples de Jésus-Christ récitaient le Pater lorsque ce divin formulaire fut écrit ; il y avait longtemps que les apôtres baptisaient au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, quand ces paroles sacramentelles furent déposées dans un livre ; il y avait longtemps que les hommes apostoliques prêchaient, gouvernaient au nom du Christ, et que 1 Église, en un mol, était constituée lorsque nos Évangiles furent rédigés et publiés. Ceux-ci n’ont vu le jour que quinze, vingt, trente et soixante ans après l’ascension du Seigneur. Bien des chrétiens sont donc morts dans la foi parfaite,
dans l’Église catholique complète, sans les avoir connus. Non-seulement une foule d’Églises vécurent longtemps sans les posséder, parce qu’ils n’existaient pffs encore ; mais quelques-unes môme ne les acquirent que tard après leur publication. La mémoire des événements était si récente, et la tradition des familles chrétiennes si bien établie qu’on ne sentait point encore le besoin d’un mémorial authentique 1 .
Cependant, Messieurs, si, dans la pensée de Jésus-Christ les Évangiles avaient été appelés à servir de premier fondement à son œuvre, le divin Maître aurait commencé par poser cette base de l’édifice. Jésus, avant d'appeler ses apôtres, eût d’abord rédigé un évangile, ou du moins il l’eût dicté aux Douze sitôt après leur vocation. S’il avait jugé à propos de différer la rédaction écrite jusqu’à l’instruction orale terminée, il n’eût point voulu mourir avant que ce code, appelé à un rôle plus considérable que celui de Solon et de Lycurgue, ne vit le jour. Enfin, pour épuiser les hypothèses, il aurait chargé expressément ses apôtres, à sa mort, d’écrire l’acte constitutif trop longtemps ajourné. Il leur eût dit de se concerter, de s'entendre afin d’élever dans les meilleures conditions de publicité, d’authenticité et d’autorité, ce monument essentiel. Assurément cette œuvre aurait été accomplie avant la sortie du cénacle, et solennellement promulguée au jour de la Pentecôte.
Eh bien ! Messieurs, rien de cela n’a eu lieu. Jésus-
1 S. Justin.
Christ n’a point écrit, ni fait écrire. Il n’a chargé personne de rédiger la constitution chrétienne. Le divin Maître a enseigné de vive voix. Son enseignement était court, simple, imagé, sententieux, évidemment destiné à rester dans la mémoire. Jésus-Christ s’est adjoint douze apôtres et soixante-dix disciples. Il les a instruits comme on instruit les ignorants, en leur répétant de vive voix, en leur inculquant, sous les formes les plus saisissantes et dans les conditions les plus frappantes, sa divine doctrine et ses plus expresses volontés. Il voulait que son enseignement se rattachât, dans toutes ses parties, moins à la conservation d’un papyrus ou d’un parchemin, qu'à des lieux, à des faits, à des objets, à des circonstances qui le rendraient impérissable. Son baptême, il le rattache à celui de Jean ; son Eucharistie, à la multiplication des pains au désert et aux adieux de la cène. La primauté de saint Pierre se rapporte à l’énergie de la foi de cet apôtre ; la doctrine sur le royaume de Dieu a pour occasion un champ, une vigne, des filets; le jugement général et la fin des temps se mêlent aux prédictions de la ruine de Jérusalem. L’épi de blé , jaunissant dans les champs de la Galilée , l’arbre desséché sur la voie, le grain de sénevé, le lis au fond de la vallée, le passereau vendu à vil prix, le cheveu qui tombe inaperçu, toutes ces choses sensibles étaient des signes immortels, des lettres vives qui devaient à jamais servir à conserver et à rappeler le plus simple et le plus profond, le plus philosophique et le plus populaire, le plus compréhensible et le moins compliqué de tous les
enseignements qu’a entendus l’oreille humaine. Lorsque les apôtres ne comprenaient pas (et leur rusticité première tut souvent rebelle à la parole lumineuse du plus patient des maîtres !) il répétait, sans changer les termes, ce qu’il avait déjà dit, mais en insistant et en expliquant davantage. Il n’ajoutait pas: Je vous laisserai un livre qui vous expliquera tout , auquel vous vous attacherez pour le méditer, pour le développer ; non : Je vous enverrai , disaitil, le. Saint-Esprit, il vous enseignera toute chose : docebit omnia. Enfin après sa résurrection, voici la mission que le Christ donna à ses apôtres : Allez, enseignez toutes les nations, voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. Il ne dit pas : « renfermez-vous, écrivez ; » ou bien : « distribuez mes écrits, répandez des bibles. » Voici ses paroles avec leur vrai sens : prêchez, enseignez. Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Que vos enseignements soient vivants, pénétrants comme le feu, qu’ils sortent du cœur pour aller au cœur, car je suis la vraie lumière du monde ! « Ego sum lux mundi... Vcni mittere ignem in terram... quid volo nisi ut accendatur? Exemplum dedi vobis ut quemadmodum ego feci-, ita et vos faciatis. » — Saint Paul, transmettant la mission apostolique à Timothée, lui écrivait ces paroles : « Prœdicaverbum, insta opportune, importune, argue, obsecra, increpa, in omni patienlia et doctrina... Facopus evangelütœ.n L’évangéliste n’écrivait qu’à la hôte, quand toutefois il écrivait, et seulement parce qu’il ne pouvait entretenir les fidèles os ad os. Les Apôtres sacrifiaient tout à ce minis-
1ère de la parole : nos prœdicationi verbi instantes erimus !
La tradition orale, au temps de Papias, était tellement passée en habitude que le disciple de Polycarpe avoue qu'il consultait moins les Évangiles que les témoins de la foi encore vivants. « Neque enim ex librorum lectione tantam me utilitatem capere posse existimabam, quantum ex hominum adhuc superstitum viva voce. » Si de temps en temps Papias se trouvait avec eux, il s’informait avec curiosité de leurs paroles, « quænara essent seniorum dicta, Xôyouî : quid Joannes, quid Matthæus, quid cœteri Domini apostoli dicere solili essent, quid Aristion et Joannes... prædicarent 1 : » Tant il est vrai que l’Église primitive était basée sur la parole, et la tradition orale, par la prédication .
Écoulons Eusèbe : « Les apôtres du Christ, hommes admirables et presque divins, si élevés par la discipline de leur vie'Tît leur vertu, étaient cependant grossiers de langage et sans culture. Assistés de l’Esprit-Saint et de la vertu du Christ qui se manifestait en eux par des miracles, ils prêchaient le royaume des cieux sur la terre. Ils ne prenaient point la peine d’écrire des livres, ils estimaient bien autrement important le ministère de la parole. SîrouSîii; TÎj; itepi to XoYOypacpiïv (Mxpiv TOioûpevoi ippovrlSa , &xt jiei'Çovi iSjiHCTipeTOupivoi Siaxovîa.
a L’apôtre saint Paul, continue Eusèbe, n’écrivit qu’un petit nombre de très-courtes lettres. Les douze apôtres, les soixante-dix disciples, connaissaient l’histoire de Jésus, la prêchaient, mais Matthieu et Jean, seuls parmi eux, l’ont
1 Eusèbe, Hisl. eccl. lit, xxxix.
écrite, et encore pour ainsi dire malgré eux : ou; xal Èra£vayxe; èirl t>iv iXOeTv xaxr/et Xoyo;. On raconte qu’ils l’oni fait contraints.
Il est une question très-grave que je ne veux pas traiter, mais qui, par cela même que des hommes judicieux l’ont soulevée, prouve déjà quelque chose. Les Apôtres savaientils écrire? Je ne demande pas s'ils avaient l’art de composer des livres’ : Non ; l’inspiration divine de leurs discours eût suffi à leurs écrits'. Mais c’était autrefois une question agitée dans l’école : les Apôtres savaient-ils tracer des lettres? On pouvait en effet soulever le problème en se rappelant que les Apôtres étaient des pécheurs, des hommes sans instruction, aXo-fou; xal îSuàra;, que Jésus-Christ avait formés à bien penser, à bien juger, à bien vivre, dont il avait élevé le cœur et l’esprit, mais dont il n’avait ni complété, ni commencé l’instruction graphique et grammaticale. Saint Matthieu et saint Jean sont les auteurs du premier et du dernier de nos évangiles ; saint Pierre et saint Jacques ont composé des épîtres; mais ont-ils écrit de leur propre main ou ont-ils dicté leurs œuvres ? On peut hésiter à répondre, quand on voit saint Paul dicter lui-même si souvent ses épîtres. Saint Paul, lui, savait écrire, et tout au moins tracer son nom. Mais ce travail lui était-il facile? Plusieurs en ont douté. Savait-il écrire assez couramment pour suffire lui-même à sa correspondance ? Voulait-il en dictant ses lettres s’épargner la peine d’écrire, ou bien sa main n'était-elle ni assez rapide, ni assez sûre? A l’école de Gamaliel, il apprenait les traditions juives et l’explica-
tion de la Bible ; mais dans ces écoles on n’écrivait jamais. L’usage le défendait absolument. Il est certain que saint
Pierre et saint Paal se faisaient suivre de chrétiens lettrés.
Était-ce pour lire et écrire à leur place? Toujours est-il que c’était plutôt pour les suppléer dans ces deux choses que dans le ministère de la piédication. On aurait tort de s'autoriser de ces observations pour supposer que les Apôtres étaient au-dessous de l’éducation commune. L’art d’écrire qui, avant la révolution de 1789, était peu répandu en France chez les paysans et les villageois, était très-rare en Palestine au - temps de Jésus-Christ.
Quoi qu’il en soit, tout cela prouve que l'écriture a dû tenir peu de place dans l’œuvre des fondateurs du christianisme. Les Apôtres n’avaient été ni choisis, ni préparés en vue d’une œuvre de lettrés. Écrire a été dans leur vie un fait exceptionnel. La prédication, au contraire, a été leur grande œuvre.
Un auteur allemand a fait une remarque frappante suggérée par la lecture attentive des Évangiles. Les mots qui expriment l’enseignement des Apôtres supposent tous que cet enseignement était oral. Voici une liste à laquelle on pourrait ajouter d’autres mots encore :
EùayyéXiov
KripuyuLa
üapaSooiç
Maprupfa
'Avoi^tç tou orouaTo; .
Aôyo; àxoîjç AaXeî
IKotiç s; àxoyj;-
Toute sa vie, Jésus-Christ s’est conformé aux lois et aux habitudes de la Palestine ; il a voulu que les Apôtres suivissent la même règle. Or, il était défendu aux Juifs de transmettre les commentaires de la loi par écrit. Ils devaient se borner à la tradition orale. Dans les écoles des Rabbins, on ne prenait pas de notes, et le maître n'écrivait jamais sa leçon. Tout était confié à la mémoire, alors prodigieusement exercée. Il n’était permis d’écrire, en matière religieuse, que sous la forme épistolaire, et seulement lorsque les lettres étaient nécessaires. La tradition orale et la lecture de la Bible étaient les seuls moyens d'instruction : on se transmettait les sentences de bouche en bouche. La forme sentencieuse était la forme scolastique du temps. Le Talmud en est la preuve. Il n’a été écrit qu’après de longues hésitations, et lorsque, par suite de la chute de Jérusalem et de la dispersion des Juifs, l’enseignement oral étant souvent impossible, les traditions menaçaient de se perdre. Voilà l’origine de la Mischna et de la Gémara.
La longue habitude de la tradition orale est profondément gravée dans le Talmud; les traces en sont irrécusables. Tel rabbin, Eliézer, par exemple, a entendu dire à un rabbin, qui le rapporte à un troisième, telle parole, tel usage, telle sentence.
Voici quelques lignes choisies au hasard dans la Mischna (Pirkè Aboth) :
« Antigone, homme de Socho, reçut cet enseignement de Siméon le Juste. Il disait : Ne soyez point comme le serviteur qui sert son maître en vue de la récompense, etc...
o Josée, fils de Joézer, homme de Zeréda, et José, fils de Jochanam, homme de Jérusalem, se transmirent la doctrine. Josée, fils de Joézer, disait donc : Que votre maison soit hantée par les sages, que la poussière de vos pieds se mêle h leur poussière; buvez avidement leur parole.
« José, fils de Jochanam, homme de Jérusalem, disait : Que votre maison ait sa porte du côté delà place publique, afin que les pauvres viennent chez vous et soient les fils de votre maison. — Parlez peu à votre femme, encore moins à celle d’autrui. L’homme qui parle beaucoup avec sa femme s’attire de l’ennui; il est distrait de l’étude et tombe dans l’enfer...
« Josué, fils de Perechio, et Nithée d'Arbelles, reçurent, le premier de son père, l’autre de Josué, cet enseignement : Aie un maître, fais-en ton compagnon, juge tout. »
C’est assez prouver que le christianisme n’a point, eu pour base première une loi écrite, mais bien la prédication et la tradition orale. Je ne prétends pas toutefois que l’écriture ait été exclue systématiquement et qu’elle fût alors pratiquement impossible : je ne vais pas si loin, mais l’écriture, au temps de saint Paul, ne me paraît qu’une des formes accessoires, accidentelles, de l’enseignement : La forme principale, et on peut dire universelle, était la tradition orale. N’est-ce pas vous indiquer déjà, Messieurs, qu’il y a bien des chances pour que nous trouvions, quand nous les examinerons, les Évangiles incomplets par rapport à l’exposition de la doctrine?
Les circonstances politiques au milieu desquelles crois-
sait l’Église naissante commandaient une grande prudence, une grande réserve quand il s’agissait d’écrire. Le christianisme était, par son dogme monothéiste, en opposition avec la religion d’Ëtat dans l'empire romain; et il aspirait à la détruire. Or l’opposition, sous toutes ses formes et principalement dans les livres, créait des dangers redoutables pour l’écrivain. Il ne fallait point les affronter sans nécessité. L’époque apostolique, Messieurs, était le moment où Tacite, jetant un regard mélancolique en arrière, regrettait l’ère de la liberté perdue, ce temps fortuné, disait-il, où il était permis de penser ce que Ton voulait, et de dire ce que Ton pensait, dura res memorabantur, pari eloquentia ac liberlate... « Rara lemporum félicitas, ubi sentire quæ velis, et quæ sentias dicere licet'! » Depuis Auguste, une loi de censure pesait sur l’empire romain, et faisait dire au môme Tacite : « Nous eussions perdu la mémoire avec la parole s’il était aussi facile de faire oublier que de faire taire*. « Aucune considération humaine, aucune terreur n’empêchaient sans doute les Apôtres de prêcher l’Évangile; car ils en avaient reçu le commandement exprès; mais ils devaient se conformer aux lois générales de la prudence, quand il s’agissait de publier des livres. On s’interrogeait longtemps et l’on réfléchissait mûrement avant de se décider ù écrire sous Caligula, Claude, Néron, Domitien, quand surtout on n’était pas résolu à s’assurer la faveur du souverain par de basses flat-
1 Lib. Hist., i, i.
* Agricola, 2.
teries. Alors, on devait se garder d’écrire sur des sujets qui pouvaient attirer, je ne dis pas les soupçons, mais même les regards de l’homme d’Etat. Aussi le christianisme naissant se dérobait-il tant qu'il le pouvait aux yeux de la police du temps, et tâchait-il de lui laisser le moins de traces possibles de sa vie. Soupçonnée sous Claude, l’Église allait être persécutée sous Néron. Tout était à craindre .de la part des Juifs, lâches accusateurs de saint Paul devant les Romains. Les autorités établies dans l’empire, mises en présence de preuves légales, étaient dans l’obligation officielle de sévir. Le Romain avait un grand respect pour la loi et les formalités judiciaires ; il ne se décidait pas facilement, en temps ordinaire, à punir, même les chrétiens, sans quelque preuve positive. Le juge se contentait souvent, pour la mise en accusation, de faibles indices, mais ce peu, il l’exigeait, surtout dans les provinces éloignées, en Asie Mineure, en Palestine. Dans les plus mauvais temps, pour que les chrétiens fussent poursuivis et cités par le préteur, ils devaient être dénoncés au juge par un accusateur qui se nommait, et qui devait justifier son accusation en fournissant des éléments de preuves. Or, entre les moyens de preuves, les plus décisifs ont toujours été les écrits. En pareil cas, les chrétiens avaient-ils intérêt à multiplier des pièces de conviction à leur charge? Allaient-ils oublier ce précepte du Maître : Soyez (entre vous) simples comme des colombes, et (devant vos ennemis) prudents comme des serpents ? — Gardez-vous des hommes, gardez-vous du vieux
levain des pharisiens : Cavete ab hominibus 1 . Cavetea fermento pharisceorum J . Quelle règle de conduite devaient suivre les Apôtres et suivaient-ils en effet, dans do telles circonstances? Ils n’écrivaient que par nécessité, et en écrivant ils taisaient tout ce qu’il n’était pas indispensable de confier au parchemin. Par précaution, ils aimaient à reproduire dans les mômes termes ce qui avait été déjà publié, et ils s’attachaient à n’y ajouter que ce qui importait dans le moment. De celle façon, ils diminuaient la responsabilité et le danger. Les derniers écrits étaient réglés par les premiers ; la plus grande réserve était imposée à ceux qui avaient des raisons d’écrire quelque chose d’inédit. 11 y a plus : la loi du secret obligeait les chrétiens à taire les mystères aux Juifs et aux païens. 11 fallait échapper aux prétextes d’accusation , et exprimer chaque chose dans le langage et par le symbole convenus. Ce qui s’est pratiqué à toutes les époques de proscription et de persécution, était aussi en usage chez les premiers chrétiens.
Voilà, Messieurs, des circonstances qu’il ne faut jamais perdre de vue quand on lit les Évangiles et qu’on veut les apprécier. Ils ont été écrits à l’époque dont je viens de vous parler, et suivant les règles que j’ai exposées. Rédigés en vue de certaines nécessités, ils ont eu pour but de satisfaire à ces nécessités seulement. Les Apôtres n’écrivaient point ou ne faisaient point écrire tout ce qu’ils auraient bien voulu communiquer, tout ce qu’il eût fallu dire pour
< Matth., x, 17.
* Marc, vm, 15.
être complet dans le récit de la vie de Jésus et dans l’exposition de sa doctrine, mais uniquement ce qui était alors expédient.
Le commerce épistolaire était plus libre, parce qu'une lettre n’a point le caractère de publicité d’un livre; on sait mieux à qui on la confie et à qui elle va. De plus la lettre était permise par les usages des Juifs; ils ne pouvaient pas en prendre ombrage. Mais encore fallait-il se garder de franchir certaines limites. On s’en convaincra en lisant avec attention la deuxième et la troisième épître de saint Jean. On trouve là des mots bien énigmatiques : Spiritus, aqua, ignis. Ces mots, qui ne signifiaient rien pour le païen, avaient un sens profond pour l’initié. Toutefois, saint Jean n’osait tout dire , même sous une forme énigmatique : « Plura habeiîs vobis scribere, nolui per chartam et atramentum. » Lisez encore, Messieurs, les épîtres de saint Paul, entre autres la première aux Corinthiens et l’épîtrc aux Éphésiens. Je trouve dans cette dernière cet indice de réticence : Qmnia vobis nota faciet Ty chic-us *.
Les Évangiles n’ont été rédigés qu’en vue de circonstances particulières et de nécessités accidentelles : on sent en les lisant la réserve qui a présidé à leur rédaction. Saint Matthieu ne se décide à écrire qu’au dernier moment, à la prière des fidèles de la Palestine qu’il va quitter. Saint Marc et saint Luc cèdent à de pareilles instances, et pour des raisons en partie inconnues. Saint Jean laisse s’écouler presque toute sa vie sans rédiger son Évangile ; il ne l’écrit
1 Ephes., vi, 21.
principalement que pour réfuter les gnostiques et pour combler une lacune probablement intentionnelle dans les synoptiques, à savoir l’absence d’un grand nombre de faits considérables qui avaient eu lieu en Judée dans les dernières années de la vie de Notre-Seigneur.
J’ai insisté à dessein sur des faits que certains critiques de nos jours oublient trop lorsqu'ils. entreprennent témérairement d’expliquer les Évangiles ; mais mon dessein particulier était de vous montrer que ceux-ci, parce qu’ils ont été écrits en vue de nécessités particulières, dans des circonstances presque fortuites, au milieu de la gêne et de la crainte, ne sont pas, ne peuvent être complets.
Dès lors peuvent-ils être regardés comme le code suffisant et la charte proprement dite des chrétiens? Non, évidemment.
II suffit d’ailleurs de jeter les yeux sur le Nouveau Testament pour se convaincre qu’il ne ressemble ni à un code ni à une charte. Nous savons tous ce que sont ces monuments qui règlent la constitution d’un peuple, les conditions politiques et civiles des nations et des sociétés. Ces documents ont une rédaction qui correspond à leur importance : tout est rangé par ordre, tout est défini, tout est prévu et expliqué. Ils se composent d’une suite d’articles disposés méthodiquement, rédigés avec un soin scrupuleux des termes; ils sont précédés de considérants et accompagnés de définitions.
Je vous le demande, le Nouveau Testament satisfait-il à ces conditions ? Il y a dans la Bible une véritable charte, un véritable code; ce code divin et cette charte se trouvent
non dans le Nouveau, mais dans l’Ancien Testament. C’est la législation mosaïque contenue principalement dans le Lévitique elle Deutéronome. Voilà une charte, voilà véritablement un code. Il règle successivement et avec méthode, par des prescriptions formulées à la manière de toute loi, ce qui concerne les croyances, la morale, les cérémonies, le droit civil et criminel, etc. On voit que Moïse veut être aussi complet que possible. Mais, Messieurs, l’Évangile ne présente pas cet aspect?
Et alors meme que le Nouveau Testament formerait une charte, un code complet, cela n’autoriserait pas à le transformer en juge, en personne morale capable de régler la foi, *es mœurs, le culte, la discipline. Un juge ne peut être une lettre morte. Celle-ci ne peut ni s’expliquer, ni se défendre elle-même. 'Tantôt on contestera le sens d’un texte, tantôt on niera la légitimité de son application aux circonstances. N’esl-ce pas souvent, d’ailleurs, le texte même du Nouveau Testament qui fait, pour les sociétés chrétiennes, l’objet du litige; et, dans le système protestant, n’est-ce pas le juge qui est jugé?
De là, la nécessité des tribunaux placés auprès de la lettre morte des lois, un tribunal qui les explique et les applique. 11 en est de même à l’égard du Nouveau Testament. Ce n’est pas un code, mais alors même qu’il en serait ainsi, le Nouveau Testament ne serait pas tout, il faudrait auprès de lui le tribunal de l’Église enseignante.
Je termine. Messieurs. Si le Nouveau Testament n’est pas l’exposition complète des croyances, si cela n’est pas et ne
peut être, s’il n’est point la règle de foi, s’il n'est point juge de controverses, il n’est donc pas tout dans l’économie de l'Église chrétienne.
11 y a, à côté du Nouveau Testament, antérieurement au Nouveau Testament, et au-dessus de la lettre morte, l’Église, première œuvre de Jésus-Christ, première œuvre des Apôtres, dépositaire de la doctrine complète, juge de la foi, corps gouvernant et' enseignant fondé sur la pierre angulaire de la primauté du chef du Collège apostolique, sur l’assistance de Jésus-Christ, d’après cette parole : Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem seculi. Nous le verrons dans la prochaine leçon.
Mais dès aujourd’hui nous pouvons répondre à la question posée au commencement de ce discours : Quelle est l’importance et le rôle des écrits du Nouveau Testament dans l’économie du christianisme ?
Le Nouveau Testament est le dépôt partiel, le sommaire, par endroits incomplet de la foi chrétienne, dépôt consistant dans des livres écrits par les Apôtres et leurs disciples immédiats, archives sacrées que l’Église consulte comme un témoin authentique, véridique, inspiré, mais qu’elle interprète suivant la tradition orale et les lumières qu’elle reçoit directement de Dieu.
Rédigés en vue de circonstances particulières, les Évangiles ont néanmoins, par une permission spéciale de Dieu, une application, une utilité, une importance qui s’étendent à tous les temps et à presque tous les besoins de l’Église. Témoignage partiel de la foi, le Nouveau Testament éclaire
néanmoins tout le symbole et fournit la preuve de la révélation de presque tous nos dogmes.
A tous ces titres, le livre des Évangiles importe infiniment à l’Église enseignante, mais il ne peut la suppléer, comme autorité suffisante et souveraine. L'existence, l’autorité de l’Église, son caractère divin sont indépendants, absolument parlant, de l’autorité du Nouveau Testament, tandis que l’existence, l’autorité et le caractère divin de l’Écriture sont affirmés et ont besoin d’être affirmés pur l’Église.
Nous avons combattu et nous continuerons à combattre les protestants rationalistes, qui disent que nos Évangiles ne sont rien ; mais nous devions aussi combattre les protestants dits orthodoxes, qui affirment que nos Évangiles sont tout. Nous plaçant à égale distance de deux excès, nous avons la confiance de demeurer au centre même de la vérité.