LES ÉVANGILES ET L’ÉGLISE CATHOLIQUE
L'Église est antérieure à la rédaction des Évangiles. Elle a été conçue, enseignée et constituée hiérarchiquement par Jésus-Christ et dotée par lui de la promesse de l’assistance perpétuelle du Saint-Esprit. Les Apôtres et leurs successeurs forment un corps enseignant qui juge les controverses cl constitue le gouvernement de l’Église. — Quelle est la véritable importance et quels sont les divins privilèges des Évangiles dans l’Église.
Messieurs,
Je veux aujourd’hui éclairer et compléter plusieurs points demeurés obscurs et ébauchés dans la dernière leçon. La question est grave ; elle mérite qu’on s’y arrête. Les saints Évangiles constituent-ils la base du christianisme, ou bien n'en sont-ils qu’un divin accessoire? Sont-ils le fondement ou seulement l’appui de l’édifice, appui sacré et posé par le Saint-Espcit lui-même?
Je dis que la question est grave : grave au point de vue de la polémique entre catholiques et protestants, grave au point de vue de la polémique entre chrétiens et incrédules. Les protestants et les incrédules réduisent le christianisme, son dogme et son gouvernement aux seuls écrits du Nouveau Testament, les premiers, pour échapper à la divine autorité de l’Église, les seconds, pour détruire d’un même coup l’autorité des livres canoniques et l’édifice chrétien tout entier. Les uns et les autres se trompent. L’autorité propre à l’Église est antérieure aux Évangiles, et les prophéties, la résurrection de Jésus sont plus manifestes,
plus faciles à constater et à défendre que les origines lointaines et l’histoire d’un livre dont tous les titres ne sont point parvenus jusqu’à nous. C'est pour cela, à mon avis, que Bergier et le cardinal de La Luzerne ue seraient peutêtre point à blâmer, s’ils avaient soudé moins étroitement l’authenticité de la Bible à la démonstration du grand fait de la révélation. Les preuves de crédibilité de la révélation reposent sur un fondement plus large, et l’édifice de l’Église subsisterait même sans les Écritures, si, par impossible, celles-ci venaient à lui manquer. L’autorité des Évangiles est certaine, les preuves qui l’établissent sont solides; mais l’Église est ici la suprême garantie, comme l’a déclaré saint Augustin lui -même: Ego evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ calholicæ commoveret uuctoritas.
Résumons la leçon précédente.
Nous avons montré que les Évangiles n’étaient pas l’acte constituant de l’Église, et qu’avant eux l’Église était déjà fondée. Jésus-Christ n’a point écrit, il n’a pas commandé d’écrire. 11 a enseigné sa doctrine en s’adressant à la mémoire, sous une forme merveilleusement propre à vivre dans le souvenir. Enfin les usages de la société juive ne se prêtaient point à la prédication écrite ; et de fait, les disciples immédiats de Jésus-Christ ont beaucoup prêché et trèspeu écrit.
Les Évangiles ne sont point un recueil complet de doctrine'et ne pouvaient l’être. Il eût été dangereux de tout écrire : c’eût été imprudemment provoquer la persécution des Romains et des Juifs. Saint Paul, par ses seules
prédications et par quelques épitres discrètes, soulevait de sanglantes contradictions : quels orages n’eût-il point déchaînés en écrivant une nouvelle loi dans le but d’abroger l’ancienne? Les Apâtres n’ont écrit que par nécessité, incomplètement et accidentellement Les Évangiles ne sont ni un code, ni une charte.
Us ne peuvent être considérés comme un juge suffisant de controverses.
J’ajoute qu’un livre ne peut ni gouverner ni enseigner tout le monde. Or, la société chrétienne tout entière devait être gouvernée et enseignée.
Il y a quelque chose d’antérieur aux évangiles, de plus complet, de plus puissant, un corps de pasteurs qui instruit, juge, gouverne depuis les premiers jours, à savoir, l'Église.
Voilà, Messieurs, ce que je voudrais vous faire comprendre aujourd’hui, et établir à la fois contre les protestants et les incrédules. L’existence de cette société chrétienne antérieure aux Évangiles se prouve d'abord par le propre témoignage que l’Église se rend à elle-même.
Une société est en effet une personne morale qui vit et se développe à travers le temps. Eh bien ! quel témoignage la vieille société chrétienne debout et vivante devant nous se rend-elle à elle-même? Que dit-elle de son origine, de son institution, de sa doctrine, de ses lois, de son
1 Pour sc convaincre de la vérité de cette observation, qu’on consulte les endroits suivants des lettres de saint Paul : Il Thess., n, t-i; — Timothée, vi, 20 ; — 1 Cor , n, 3t. — Nous renvoyons également le lecteur à l’év. saint Jean, xxi, 23; et à Eusébe : Hist. ecc., liv. III, cl), xxxvi ; liv. VJ, cil. vm.
histoire et de tout ce qui la constitue ? Elle déclare qu’elle a été fondée non par un livre, mais par le Christ, il y a dixhuit siècles. Et en effet, la succession des évêques, une multitude de monuments historiques et archéologiques, la tradition des siècles confirment son témoignage. Cette base historique et séculaire, vous le comprenez, Messieurs, est plus solide et plus large que celle que fournit un livre. C’est la société chrétienne s’affirmant elle-même depuis Tibère jusqu’au xix* siècle, c’est l’Église catholique naissant, grandissant, souffrant, combattant, régénérant l'individu, la famille, l’État, les lois, les mœurs pendant une durée que ne connurent jamais les plus puissants empires de la terre!
L’auguste origine de cette immense société qui s’appelle l'Église catholique, se prouve donc indépendamment du Nouveau Testament. Quand même les livres canoniques n’existeraient pas, l’Église n’en serait pas moins évidemment divine. L’accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament prouverait cette origine divine. La vie merveilleuse du Christ et sa résurrection constatées par la voix de la primitive Église tout entière, affirmées aux âges apostoliques par toute la littérature chrétienne, et par le fait même de l’existence de cette société, le triomphe du christianisme plus fort que ses persécuteurs, sa pure beauté, sa grandeur morale, sa conservation malgré les efforts des hérésies et de l’incrédulité, toutes ces choses ne prouventelles pas la haute origine de la société chrétienne, naissant, se développant, se conservant au milieu d’innombrables causes de mort et de ruine?
Enfin c’est le Nouveau Testament lui-même qui établit l’antériorité et l’indépendance de l’Église. Car quelle que soit l’opinion que l’on se forme des livres canoniques, de leur authenticité, de leur intégrité et de leur inspiration, on est obligé d’avouer qu’ils sont l’expression certaine de la croyance générale aux première siècles chrétiens Or, le Nouveau Testament nous apprend et la divine origine de l’Église, et ses caractères. Jésus-Christ, dès les premiers jours de son ministère public, se choisit douze apôtres, plus tard soixante-dix disciples. Il en fit ses compagnons, les instruisit pendant trois ans, leur commanda d’aller prêcher dans tout l’univers.
Le Nouveau Testament nous apprend que l’adorable Maître constitua hiérarchiquement le collège apostolique. Parmi les douze il choisit le plus ferme, le plus courageux, le plus dévoué. — Il l’appela Pierre, et sur lui il fonda son Église, c’est-à-dire qu’il lui donna la primauté d’honneur et de juridiction. Ce chef suprême du corps apostolique est, dès le premier moment, doté de merveilleux privilèges exprimés dans toute la magnificence du langage oriental. Déjà avant son élection comme chef des apôtres, ce n’était ni la chair ni le sang qui le faisaient parler de Jésus ; c’était le Père qui est aux deux : mais dorénavant Pierre, du siège sublime où il est élevé, triomphera de toutes les causes humaines d’erreur; les portes de F enfer ne prévaudront point contre cette personnification de l’Église. Nul dans le passé n’a été si puissant parmi les hommes: il /fera et 11. Penan lui-même l’avoue. Strauss l’a confessé.
déliera les consciences, il ouvrira et fermera le royaume des cieux. Dieu, par un privilège étonnant, privilège incroyable puisqu’il s’agit du paradis, en abandonne les clefs au nouvel élu. Tout le monde comprendrait ce langage au moyen âge , quand les papes exerçaient la puissance absolue ; mais comment les incrédules expliquent-ils qu’il ail été celui de Jésus et des premiers chrétiens dès le berceau de l’Église ?
Lisons les textes: Un jour que le Christ demande à ses disciples : Quem me esse dicilis ? Simon Pierre répondit :
Tu es Christus Filius Dei vivi Respondens autem Jésus
dixit ei : Beatus es, Simon Barjona , quia caro et sanguis non revelavil tibi, sed Pater meus qui in cœlis est. Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petrain œdificabo Ecclesiam meam, et portai inferi non prœvalebunt advenus eam... Et tibi dabo claves regni cœlorum , et quodeumque ligaveris super terrain , erit ligatum et in cœlis ; et quodeumque solveris super terram, erit solutum et in cœlis. Jésus-Christ dit de nouveau à Pierre après sa résurrection : Pasce agnos meos , pasce oves meas , pais les agneaux, pais les brebis.
Ce n’est point sur tous les Apôtres que Jésus-Christ établit son Église, c’est sur un seul, sur une pierre fondamentale, pierre angulaire qui retient les murs de l’édifice mystique que le divin architecte voulait fonder.
Les clefs, voilà, chez les Hébreux, le symbole de l’autorité. Ecoutez le célèbre exégète Jahn : « Les clefs étaient un symbole de puissance propre aux princes et aux rois.
Soit qu’elles fussent de métal pur, ou ornées d’ivoire, le maître de la maison ou son dispensateur s’en parait comme du signe de sa charge, et les portait sur son épaule. Isaïe (xxn, 22), en parlant d’Eliacim, fils du grand-prêtre Héli, dit : « Je placerai la clef de la maison de David sur son épaule ; il ouvrira et personne n’osera fermer ; il fermera et personne n’osera ouvrir. »
Salvador lui-même a écrit ce qui suit :
« D’abord au sujet du nom et des clefs de Pierre, à qui les trois listes des Apôtres rapportées par les' Évangiles accordent toujours le premier rang... l'attribution qui lui fut faite par Jésus du nom syriaque képhas, signifiant pierre , répondait îi une double métaphore : à la fermeté de son âme que le langage poétique de nos jours aurait comparée dans le môme esprit, à un rocher ; et à cette circonstance qu’en se présentant au Maître de Nazareth, comme son premier défenseur, puis en confessant le premier sa qualité de Christ, il avait mérité de passer pour la pierre fondamentale de l'éditice de Jésus et d’être chargé des clefs symboliques. Dans le nouvel ordre d’idées,- la signification ajoutée à ces clefs comportait non-seulement le droit d’approuver ou de désapprouver ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, mais le droit d’ouvrir et de fermer du même coup aux prosélytes et aux disciples, selon l’exigence des cas, les portes actuelles de l’association et le passage aux félicités de la résurrection prochaine. Loin de chercher leur origine dans les coutumes des Romains ou chez toute autre nation, on doit la demander à la patrie
des fondateurs de l’institut chrétien. » Donc Pierre reçoit la primauté d'honneur et de juridiction. Il a dans sa plénitude- le pouvoir de lier, de délier, d’enseigner, d'expliquer, de juger, de gouverner. Pasce, en grec poW, ciba, voilà le droit d’enseigner. Le Christ ajoute irohtxve npfâzToi pou, voilà le droit de gouverner. Les rois étaient, eux aussi, appelés pasteurs des peuples : -oiuévt; tKv XotSiv. Dieu disait d’un roi : Pascet populum meum. En hébreu les rois sont appelés Bohim, pastores.
La dignité et la charge de Pierre sont donc évidentes. Pierre était le pontife supérieur remplaçant le grand prêtre. Au-dessous de Pierre, mais près de lui, étaient les autres apôtres, puis les prêtres, les diacres, etc.
Il est indubitable que dès les premiers jours du christianisme les bases d’une société hiérarchique furent posées d'après le modèle de la société juive. À la tète de celle-ci était le grand prêtre, ensuite- venaient les prêtres, puis les lévites. Écoulez encore Salvador:
« Est-il permis de se ranger chrétiennement de l’avis des communions réformées quand elles récusent la légitimité originaire d'une assemblée centrale et régulatrice, et la majesté d’un pontife supérieur? A plus forte raison, la convenance d’une Église centrale dut apparaître (aux disciples du Christ) lorsque la société toute nouvelle, toute séparée d’avec les Juifs, eut expressément déclaré qu’elle était à elle seule le corps du vrai peuple ou d’Israël en
général Elle fut conduite à concentrer dans un pontife
supérieur imité du grand Pontife de la loi tous les droits
qui appartenaient à des magistratures très-distinctes, dans l’organisation intérieure d’Israël ; et avec le temps elle fut conduite à concentrer sur ce même pontife, et sur ses émanations, tous les droits et tous les privilèges des castes sacerdotales tant de l’Orient que de l’Occident , dont l’Église chrétienne se regarda de plus en plus comme l’héritière naturelle »
Non-seulement Jésus-Christ a établi hiérarchiquement les chefs de son Église, mais, dès le premier jour, il leur fit la promesse d’une assistance perpétuelle, car il ajoute aux mots : Tu es Petrus et super liane petram œdificabo Ecclesiam meam , cette parole : Et porta inferi non prœvalebunt adversus eam. « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. »
Dans une autre occasion, Jésus dit à Pierre : Simon, Simon, ecce Satanas expetivit vos ut cribraret sicut triticum: ego antem rogavi pro te, ut non dèficiat fides tua, et tu aliquando conversas confirma fratres tuos. Le Christ annonce à Pierre les combats futurs, et des épreuves terribles ; mais eu même temps il l’assure de la victoire. La foi de Pierre ne défaillira pas, et il raffermira ses frères.
Le combat, puis la victoire ! N’est-ce pas là, Messieurs, l’histoire du christianisme depuis dix-huit siècles? N’est-ce pas ainsi que les premiers siècles et les Pères de l’Église ont compris la vie de l’Église fondée par Jésus-Christ? Les paroles des évangélistes se sont trouvées dans toutes les bouches, et la foi à l’assistance qu’elles promettent dans
1 Jésus-Christ et sa doctrine. — Salvador. — T. II, p. 296.
toutes les Ames fidèles, soit lorsque les persécutions sévissaient, soit lorsque l'hérésie semblait triompher.
Ainsi l’histoire et les Évangiles, considérés comme de simples documents du premier siècle, nous montrent que Jésus-Christ a établi une Église hiérarchiquement constituée et divinement assistée. Maintenant, quelle est sa mission? — La prédication orale : Ile, docete.
Le jour de la Pentecôte Pierre sort du cénacle où les Apôtres pendant dix jours s’étaient préparés par la retraite à leur mission. Comment la commence-t-il ? Fait-il une distribution de bibles? — Il prêche: Stans autem Petrus cumundecim , levavit vocem suam et locutus est eis... Viri Jiidœi, percipite auribus v est ris.
A quelque temps de lù, Pierre et Jean montent au temple. La foule, dans l'admiration de la guérison du boiteux, s’assemble autour des deux Apôtres ; elle fournil d’ellemème à Pierre l'occasion d’accomplir sa mission. Comment s’y prendra-t-il? Il prêche de nouveau. Saint Étienne devant ses juges, saint Paul devant le proconsul Sergius- Paulus comme devant l’Aréopage, tous les apôtres ne connaissent d’autres moyens de propagation du christianisme, que la prédication : Et testificati sunt... et locuti sunt verbum Domini... et multis reyionibus Samaritanorum evangelizabant.
S’ils en appellent à la Bible, c’est pour constater les prophéties de l’Ancien Testament, mais ils ne parlent nulle part d’une nouvelle loi écrite. Saint Paul envoie des lettres, mais ces lettres ont surtout pour but de rappelei
les prédications orales : State et tenete traditiones quas didicistis sive per sermonem , sive per epistolam nostram. (Thess., h, 14.)
Laudo vos, Fratres, quoi per omnia met memores estis, et sicut tradidi vobis, prœcepta mea tendis. (I Cor., xi, 2.)
0 Timothee , depositum custodi, devitans profanas vocum novitales.
Quæ audisti a me per multos testes, liœc commenda fidelibus hominibus qui idonei erunt et alios poceiie.
Ce que saint Paul et les évangélistes ont écrit sont des accessoires dont il est très-rarement question. La grande chose était la prédication de la part des Apôtres, et le soin scrupuleux de la part des fidèles à garder intact dans leurs mémoires le dépôt de la foi qui leur était confiée '.
Il serait vraiment superflu de vous citer ici les témoignages des Ignace, des Hégésippe, des Polycarpe, et engénéral des Pères du premier siècle. Je préfère vous citer un auteur du second siècle : vous verrez que môme à ce moment où les Évangiles étaient disséminés partout, la prédication, la tradition orale restait la chose principale. Ecoutez Saint Irnée ( Cont . hæreses, ni, 3) :
« Hæc Ecclesia est enim vitæ introitus, omnes autem reliqui fures sunt et latrones ; propter quod oportet devilare quidem illos : quæ autem sunt Ecclesiæ cum sumrna diligentia oportet diligere et apprehendere veritatis traditionem. Quid enim? Et si de aliqua modica quæstione dis-
1 Voy. 1 Cor., xvi. 15; Ep. Philem., h, 29. — Ep. Col., i, 7; Thess., v, 12. — Clémenl. i, 42 ; Ignace, ad Philad., vu, etc.
IH1TTÈME LEÇON .
ceptatio esset, nonne oporterct in antiquissimas recurrere Ecclesias in quibus aposloli- conversati sunt, et ab eis de præsenti quæslione sumere qnod certum et rc liquidum est? Quid autcm si neque apostoli quidem Scripturas reliquissent nobis, nonne oportcbat ordineni sequi traditionis, quam tradiderunt iis quibus committebanl Ecclesias. Gui ordinationi assentiunt multæ gentes Barbarorum eorum qui in Christum credunt sine charta et atramento, scriptum habenles per Spiritum in cordibus suis salutem, et veterera traditioneni diligenter custodientes... »
Enfin Tertullien a composé un traité tout entier, de prœscriptionibus, dont le but unique est de montrer l’existence et la force des traditions unanimes de l’Église, traditions plus convaincantes que les Écritures.
Ainsi, Messieurs, l’Église fondée sur Pierre, l'Église hiérarchique, l’Église enseignante, nous est certainement connue par l'histoire, et indépendamment de l’authenticité des Évangiles, et même alors qu’on ne consulterait ces derniers qu’à titre de simples documents anonymes écrits à la fin du premier siècle et au commencement du second.
Je puis ajouter que l’Église, par la force des mêmes témoignages, nous est également connue comme juge des controverses, et que, dès le commencement, les pasteurs ont effectivement exercé les actes qui constituent le gouvernement de la société chrétienne.
S’élevait-il des doutes sur la doctrine ? L’église enseignante les résolvait. Rappelez-vous le concile de Jérusalem, modèle de tous ceux qui se sont tenus depuis.
S’élevait-il des questions disciplinaires ? Les Apôtres par leur autorité souveraine n’hésitaient pas à les résoudre. Si quelque désordre grave venait à se manifester, Paul reprenait et condamnait les délinquants. Ecoutez saint Paul : Ego quidem absent corpore, prœsens autem spiritu , jam judicavi ut præse.ns eum qui sic operatus est... congregatis vobis in spiritu meo cum virtute domini nostri Jesu Christi tradere hujusmodi Salante. — Saint Paul reprend les chrétiens d’en appeler, même dans leurs contestations temporelles, à d’autres qu'aux chefs de l’Église. Il prescrit ce qui convient, il défend ce qui ne convient pas dans la cérémonie de la cène. Il écrit quelques dispositions urgentes àprendre sans retard, mais il dira et fera exécuter le reste au moment où il sera présent.
Ainsi, Messieurs, par l'histoire, indépendamment de l’authenticité même du Nouveau Testament, nous savons certainement que l’Église primitive, l’Église des Apôtres, corps hiérarchique, assisté du Saint-Esprit, enseignait, décidait, gouvernait.
Mais, direz-vous, une société est-elle possible sans un règlement écrit ? Est-il croyable que, dès le premier moment, on n’ait pas senti le besoin d’une charte, d’une constitution, conservée fidèlement par l’Écriture?
Messieurs, l’histoire nous montre que ce besoin ne se fit point sentir aux premiers chrétiens. L’usage de l’Écriture, je vous l’ai déjà dit, n’était point ce qu’il est devenu parmi nous. Les traditions tenaient alors lieu de code comme la coutume dans la Bretagne et dans d'autres parties de la
France, avant la Révolution. Les vieillards, les chefs conservaient tout dans leur mémoire, et les populations servaient de témoins.
Mais, direz-vous, comment la doctrine chrétienne pouvait-elle alors se conserver dans les mémoires? Comment la théologie catholique était-elle tout entière dans les souvenirs ?
La théologie chrétienne était alors fort simple. Les principes féconds d’où sont sorties les savantes et admirables déductions qui remplissent nos manuels et nos grands traités de théologie, ces principes seulement étaient posés. L’Église devait plus tard tirer les conséquences des maximes lumineuses de la prédication de Jésus-Christ et des Apôtres.
Il y eut, dès le premier jour, un symbole. Ce symbole, Messieurs, ne chargeait point trop la mémoire, et vous le 1 connaissez, c'était le Symbole des Apôtres.
Il y avait aussi un formulaire de prières à l'usage des fidèles: ce formulaire était fort court, c’était le Pater.
11 y avait un rituel, mais ce rituel consistait principalement dans les paroles sacramentelles, c’est-à-dire en quelques mots qu’on appelle les formes des sacrements ; il se composait de cérémonies et d'actes fort simples.
La répétition des mêmes actes, des mêmes discours, des mêmes paroles pour exprimer les mêmes doctrines, donnait à ces actes, à ces formules, aux sacrements, aux mystères, un caractère de fixité qui ressemblait à la fixité même de l’Écriture. Nul doute, Messieurs, qu’il n’en ait été ainsi. Les peuples anciens cultivaient particulièrement
cette faculté tant négligée aujourd'hui de la mémoire. La facilité d'écrire nous a rendus singulièrement paresseux de ce côté. Dans l’Inde, des poèmes de plusieurs milliers de vers n’étaient écrits que dans la mémoire. En Arabie les paroles de Mahomet se sont conservées pendant plus d'un siècle, h peu près par la seule voie de la tradition. « Le Coran ne contenait, dit M. Mohl, que les germes d’une législation religieuse et civile ; et ce sont les hommes de tradition qui, en conservant sous forme d’anecdotes isolées les paroles prononcées par Muhammed à des occasions quelconques, ont fourni les matériaux pour que les légistes et les théologiens aient pu en faire sortir le système de la Sunna, qui gouverne encore aujourd’hui le monde musulman 1 . » La science des traditions, l’Isnad 2 , dit le savant secrétaire de la société asiatique, « fut, comme an reste toutes les autres, longtemps enseignée uniquement de vive voix, et l’on accourait de tous les pays pour suivre les cours des traditionalistes les plus renommés, et conquérir, à force de patience et de mémoire, le droit d’enseigner leur doctrine à son tour et sous la garantie de leurs diplômes. Il y a eu des traditionalistes qui, dans leur vie, ont délivré plus de soixante-dix mille diplômes ; et nous, Européens, dont la mémoire est distraite et affaiblie par la multiplicité de nos lectures rapides, nous pouvons à peine concevoir la facilité de pareils efforts, faits et accomplis
1 Rapport de M. Mohl il la Société asiatique. 1863.
- L'Isnad était une liste de témoins invoquée pour garantir l'authenticité des traditions.
par un si grand nombre d’élèves. » Mais sans aller si loin et sans sortir de notre temps, dans nos provinces restées très-chrétiennes, en Bretagne, par exemple, combien de paysans qui gardent toute la religion dans la mémoire : catéchisme, prières, dogme, morale, sacrements, etc. On apprenait jadis la religion, comme nos paysans qui ne savent pas lire apprennent encore leurs prières et le catéchisme. Autrefois les vieillards savaient encore par cœur le catéchisme de leur diocèse. .
Néanmoins, Messieurs, nous ne voulons rien exagérer, les traditions orales furent sans aucun doute fixées par l’Écriture de très-bonne heure dans l’Église primitive. Il semble toutefois que ce furent les particuliers, les simples fidèles, qui, suivant leurs besoins, remplissent cet office. Mais ces traditions écrites ne constituaient point l’Écriture sainte. 11 est probable que ce ne fut qu’après ces essais tentés par des fidèles sans autorité que saint Matthieu et saint Marc rédigèrent leurs évangiles. Saiut Luc, on le sait, voulut substituer un récit mieux ordonné et plus authentique ii des récits moins parfaits. Mais ce que l’on sait de ces trois évangiles, et nous le dirons plus tard, montre qu’ils ne furent d’abord considérés que comme des accessoires utiles à l’enseignement, mais non pas comme sa base essentielle.
Ainsi, Messieurs, ne l’oubliez jamais, le christianisme c'est l’Église, l’Église fondée sur Pierre, l'Église hiérarchique, l’Église ayant à sa tête le successeur de Pierre et un corps de pasteurs, juge des controverses, et siège du gouvernement ecclésiastique.
Mais, Messieurs, n’ai-je point trop réduit à vos yeux l’importance de nos saints évangiles? N’allez-vous pas en emporter une idée trop déprimée et peut-être inexacte? Pour vous éviter cette méprise, permetlez-moi de vous dire encore une fois ce que les Évangiles sont dans l’Église. Je ne prétends pas certes que les Évangiles soient inutiles. J’ai voulu seulement vous montrer que l’Église a existé sans eux, avant eux, et que, par conséquent, le système protestant a tort d’en faire la base essentielle de l’Église.
Que sont les Évangiles? — Ils sont, Messieurs, le plus beau don que Jésus-Christ ait fait à la terre, après celui de sa grâce et les promesses de son assistance spéciale. Il est très-vrai de dire que l’Église était primitivement constituée de telle sorte qu'elle pouvait se fonder, s’étendre, se conserver sans les Evangiles ; mais néanmoins, Dieu ne s’est pas contenté de donner à l’homme qu’il venait sauver le strict nécessaire, il lui a de plus accordé le surabondant : ubi' abundavit peccatum , superabundavit gratia. C’est là le caractère de la belle œuvre de l’Église en général, et le principe qu’il convient de rappeler en appréciant les Évangiles. Dieu permit et voulut que l’Église fût dotée du riche présent des livres du Nouveau Testament, mais ce don devait être postérieur à la fondation de l’Église et venir à son heure. La rédaction prématurée des Évangiles eût été à quelques égards nuisible à l’Église. Elle eût altéré le caractère de simplicité et de vie de la prédication première ; elle eût amoindri, peut-être, aux yeux de la foule, l’autorité constituante attachée parle Christ à la personne des Apôtres:
HUITIÈME I.EÇON.
elle eût exposé les chrétiens à des persécutions de la part des Juifs, et fourni des prétextes à la persécution juive et romaine. Rome accorda au christianisme naissant la liberté laissée au judaïsme, et ne le regarda que comme une fraction (afpeutç) de là religion mosaïque. Mais un jour vint où l’utilité des Évangiles l’emporta sur les inconvénients. Jésus- Christ, toujours présent dans son Église, inspira alors à scs Apôtres de rédiger une partie de leurs prédications. Et il voulut que les Évangiles vissent le jour successivement, sans bruit et sans éclat, de manière ù ne rien faire perdre de son importance à la prédication orale, et à laisser intacte toute l’autorité du corps enseignant, juge de la foi, et gouvernant la communauté chrétienne.
Saint Matthieu, suivant le témoignage de Papias, de saint Irénée, d’Eusèbe, de saint Jérôme, allait, une dizaine d’années après l’Ascension de Jésus-Christ, quitter la Palestine pour porter ailleurs le flambeau de l'Évangile. Les chrétiens de la Syrie devaient donc être privés de la parole vivante de l'apôtre dont ils avaient eu le bonheur de goûter les prémices. Ils prièrent leur vénérable maître de mettre par écrit une partie de ce qu’ils avaient souvent entendu, ne pensant, sans doute, qu’il l’avantage particulier qu’ils en retireraient. Saint Matthieu n’écrivit en apparence que pour eux, et par condescendance au désir des Églises particulières qu’il dirigeait. La preuve, c'est qu’il composa son évangile en araméen, dans le dialecte syrochaldéen inconnu au reste de la Syrie et il l’Asie Mineure. En réalité, comme nous le verrons plus loin, son évangile devait avoir une bien autre
. LES JiVANGILES.
portée, mais au moment oq il parut, et dans la première pensée de saint Matthieu, cet évangile ne paraît pas avoir eu * d’autre but.
Saint Marc vivait auprès de saint Pierre, à Rome, où il lui servait d’interprète. Les Romains qui n’entendaient jamais autant qu'ils l’eussent souhaité le chef révéré du collège apostolique, prièrent saint Marc d’écrire quelque chose des prédications de saint Pierre. Saint Marc condescendit à ce pieux désir. Saint Pierre voulut d’abord rester étranger à cette rédaction, suivant Clément d'Alexandrie, et ce fut seulem nt lorsque l’œuvre fut achevée qu’il l’appronva et la recommanda.
Saint Luc écrivit son évangile pour l’instruction de son cher Théophile.
Saint Jean devenu vieux et attristé par la prévision des troubles que devaient engendrer après sa mort les erreurs des Èbionites et des premiers Gnostiques, voulut laisser un livre destiné à les combattre. Il écrivit son évangile pour défendre et affirmer solennellement la divinité de Jésus-Christ, égal h son Père et consubstantiel avec lui. Le but spécial qu’il se proposa est évident dès la première parole : In piincipio eral Verbum.
Ces écrits, rédigés avec une grande réserve, communiqués avec prudence, furent d’abord confiés h quelques Églises seulement; mais par un secret dessein delà Providence de Dieu, et par la nature même de ces livres, ils étaient appelés à une publicité qui s’étendrait au monde entier et il une durée qui est celle du genre humain.
HUITIÈME I.EÇOlf.
Pourquoi et comment V
La réponse à cette question va nous montrer l’importance et l’excellence des Évangiles. — Un jour devait venir où les hérétiques attaqueraient les dogmes traditionnels, pour y substituer leurs ambitieuses nouveautés; où ces ennemis de la vérité diraient à l’Église, qui les repousserait : « Vous n’ête's point le fidèle dépositaire de la doctrine des apôtres , vous l’avez altérée. » Le corps enseignant en appellerait alors à la tradition orale ; mais on nierait la pureté de cette tradition fidèle. En vain l’Église répondra par la bouche de ses évêques et de ses docteurs : Quod ubique , quod semper, quod ah omnibus credilur , ab apostolis devenire necesse est. Les hérétiques ne seront pas convaincus. Eh bien ! l’Église opposera à ces dénégations déraisonnables un argument tout-puissant, ù savoir, celui que fournit 1e Nouveau Testament écrit par les apôtres et leurs disciples immédiats, témoins irrécusables du dogme contesté.
Les Évangiles sont donc, contre les hérétiques, un témoignage apostolique écrit, constatant l’enseignement apostolique oral.
Les Évangiles sont aussi un document accablant contre les incrédules. On peut leur dire, le Nouveau Testament à la main : « Vous niez les miracles; eh bien ! voilà un témoignage publié devant les contemporains des faits que vous voulez écarter ; ces prodiges n’ont point été contredits, alors que le démenti, si les faits eussent été faux, était si facile et si péremptoire. »
En troisième lieu, la mémoire des apôtres et des premiers ohrétiens, vivement frappée par ce qu'il» avaient entendu et ce qu’ils avaient vu, ne pouvait rien oublier des faits considérables de la vio de Jésus et de ses onseignoments. La primitive Église, surtout en Palestine, savait les noms des lieux, les dates, connaissait le caractère local, h couleur, pour ainsi dire, des événements et des choses: mais ces accessoires non essentiels au christianisme auraient pu se perdre. l>ieu a voulu que les apôtres ou leurs disciples immédiats missent en écrit une partie de ces accessoires du dogme et de la vie de Jésus. Je dis une partie, car on ne saurait trop le répéter, les Évangiles n'ont point tout recueilli *.
Les Pères ont conservé dans leurs immortels écrits une partie des actes et des paroles do Jésus-Christ omis dans le Nouveau Testament ; mais cependant, sans les Évangiles, que de paroles, que d« faits, de noms propres auraient été perdus par l’effet du temps! Le caractère local, la couleur des choses se seraient peu à peu effaeés. On a
1 Voici ce que pensent à ce sujet les protestants modernes qui ont su en ce point se soustraire aux fausses idées de Luther et ite Calvin. Selon M. Reuss, la richesse de la tradition orale et l’abondance des matériaux mis en circulation par elle n’ont point été taries par les écrits évangéliques. On y a puisé non-se.uJement avec réserve, mais même avec parcimonie. « Au lieu, dit-il, d’écrire les circonstances dans lesquelles telle sentence, tel discours ont été prononcés, les évangélistes ont rapporté isolément ces sentences et ces discours. Si on les étudie seulement dans les Évangiles et par les Évangiles, on trouve qu’ils sont obscurs et insuffisants. » M. Reuss cite pour exempte les passage suivants : Matth., xviii, t et seqq. ; Luc, v, 39; Xi, Si, 33, 34; xvi, 10.
« On ne peut guère, dit encore M. Reuss, juger des richesses de la tradition orale primitive par les écrits du ê'ouvoau Testament; ils en
Hl lTlf'.ME LEÇON.
1fi3
remarqué qne saint Marc, et saint Luc, déjà, étaient en plusieurs endroits moins précis que saint Jean et saint Matthieu, et que le nom de certaines personnes leur avait échappé '. Sans les Évangiles, que de discours, de paraboles eussent péri pour nous, sinon dans leur propre substance, du moins dans leur touchante expression ! Le Nouveau Testament nous a gardé les paroles mêmes de Jésus-Christ et dos Apôtres. Si aujourd'hui on recherche avec tant de soin, si l'on prise si haut les lettres authentiques des grands hommes, combien devons-nous estimer les épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jean, et plus que tout cela, les propres expressions dont s'est servi Jésus-Christ î
En quatrième lieu, Messieurs, ce qui donne aux écrits du Nouveau Testament un prix inestimable, c'est que ces écrits sont inspirés par le Saint-Esprit lui-même. L'Esprit-Saint, Messieurs, opérait visiblement dans l’âme, et dans les actes extérieurs des premiers fidèles; il se communiquait à eux
sont les échos incomplets. » — « Les livres des Pères et des premiers chrétiens ont sauvé quelques-unes de ces richesses; il faut se garder d'en faire peu de cas. »
« 11 y a des lacunes évidentes dans les Évangiles ; ils ne sont que des fragments de l'enseignement du Christ >. »
« Les livres de Clément et d'Origône contiennent des traces de faits et de certaines paroles du Christ qui n’ont point été recueillis dans les Évangiles; eiFabricius a pu dresser un catalogue de sentences et de paroles de Jésus, qu’on ne trouve pas dans le Nouveau Testament ! .»
1 Voy. S. Jean, XI, 30; xxi, 33.
’ Dicta Ckrisli âvpaça, Cort. apocr. N. T., 331 et seqq. — Voyez aussi Crabe : Spicitegium Patrum et hærctie. — Kœrncr : De scrmonikus Cltrisli ayc'X'jOtç. On lit ces mots dans Ecorner : Sine tratiilionikus non scriplis, El sngditt* pumnt nomen
' est.
1 Mare, n, U; v, 22; x,4 fl; xv, 21, 40. — Luc, xxiv, 10; vin, 3.
avec une plénitude, une flamme dont nos siècles refroidis montrent peu d’exemples : combien dut-il agir puissamment et efficacement sur les écrivains du Nouveau Testament, de ce livre saint qui était appelé jusqu’à la fin des temps à une incomparable destinée !
Résumons : Les Évangiles sont donc :
1° Un témoignage de doctrine;
2° Un témoignage d’histoire ;
3° Un moyen providentiel de conserver les accessoires, la couleur, les dates, les noms qui importent à l’histoire
précise de Jésus-Christ. Le Nouveau Testament est
un recueil des paroles authentiques de Jésus-Christ et des apôtres.
4" Le Nouveau Testament, par le fait de l'inspiration théopneustique, est pour ainsi dire comme l’effluve toujours brillante du Saint-Esprit.
Mais, ne l’oublions pas, l’autorité de l’Église est antérieure et supérieure aux Évangiles. Tandis que le Nouveau Testament dépend de l’Église qui le conserve et l’interprète, l’Église, en un certain sens, est, dans sa fondation et sa conservation^ ndépendante du Nouveau Testament
Ainsi, Messieurs, tout en maintenant aux saints Évangiles et leur certitude et leur prix inestimable, nous nous affranchissons de l’anxiété qui accompagnerait les discussions multiples, les déductions, les rapprochements, les recherches, l’interprétation des témoignages qui se rapportent à la critique du Nouveau Testament. Nous disons aux proies-
tants et aux rationalistes : le christianisme n'est point identifié h la destinée d’un livre, ni asservi au jugement que la critique intempérante peut porter sur lui. Le christianisme repose sur des fondements plus larges et plus solides, il repose sur l'Église!
PREUVES INTRINSÈQUES DE L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES
Conformité des Évangiles avec l’histoire. — l es Hérodes ; les Tclrari|ues. — Rapports des Romains et des Juifs. — Rapports de Jésus- Christ avec les sectes juives.
Messieurs,
Nos études, depuis le commencement de l’année, ont eu pour objet d’importants préliminaires aujourd'hui épuisés. Elles n'ont point été inutiles. Nous savons maintenant dans quelle mesure il convient d’accepter l'autorité surfaite de l’exégèse rationaliste. En examinant de près, et l’un après l’autre, les systèmes opposésàl'intcrprôtation traditionnelle de la Bible, nous avons reconnu qu’ils révélaient moins d’originalité que de prétentions. L’exégèse moderne est beaucoup moins une école historique qu’une école de philosophie ; beaucoup moins l’étude consciencieuse des faits que l’application à la Bible d’un critérium arbitraire, au nom duquel on condamne, sous de faux prétextes, dans nos saints livres, tout ce qui est inconciliable avec ces théories extrêmes qui depuis un siècle se disputent l’empire de l’opinion sans pouvoir le garder. Nous savons, en second lieu, ce qu’il faut penser de cette affirmation du xvm' siècle, trop répétée de nos jours, que les miracles sont impossibles. Cette impossibilité prétendue repose sur des raisons insuffisantes et souvent puériles. Enfin, au
milieu des questions plus ou moins épineuses que soplève la critique, nous ne nous abandonnerons pas à des anxiétés pusillanimes, parce que nous sommes convaincus que notre foi repose sur un fondement plus largé que l’authenticité d’un livre, quelque manifeste que soit d'ailleurs cette authenticité aux yeux du critique impartial. Notre foi repose sur l’Église fondée par Jésus-Christ, c’est-à-dire sur une institution divine prouvée par un faisceàu de preuves ihdestructiblc, et qui subsistent indépendamment de la date et de la rédaction apostolique du Nouveau Testament.
Nous pouvons donc aujourd’hui, l’esprit libre et calme, commencer à traiter une série de questions avant pour but d’éelairer l’origine apostolique des saints Évangiles.
La première question que nous voulons poser est celle-ci ;
Les Évangiles se trouVent-ils en eotiforrtiilé évidente avec l’état politique, civil, administratif, religieux de la n&tion juive à l’époque où vivait Jésus-Christ 7 Peut-on induire de cette conformité une preuve générale d’âuthenticité en faveur de nos saints livres du Nouveau Testament? Pour comprendre la nature et la force de la preuve d’authenticité que nous voulons opposer aux rationalistes, il faut sc faire une idée exacte de leurs prétentions. Ils soutiennent qué les Évangiles ne sont que le recueil de faits plus ou moins légendaires, répétés, commentés par les foules crédules et rédigés par des ignorants mal informés ; que ces quatre livres forment un corps de récits disparates arrivés
au grand jour de la publicité seulement vers la fin du second siècle; qu’ils ont été soumis jusque-là à toutes les altérations, à tous les remaniements que commandaient les intérêts et les opinions. Ce n'est qu'à la fin du second siècle que les Évangiles auraient revêtu la forme définitive dans laquelle ils sont parvenus jusqu’à nous.
S’il en est ainsi, Messieurs, les Évangiles, contrôlés par une critique sévère et à l’aide de tous les moyens de vérification que nous possédons aujourd’hui, doivent fournir à l’investigation des indices nombreux d’erreur, de confusion et de méprises grossières ; et cela pour deux raisons. Les Évangiles touchent à une foule de questions d’archéologie et d’histoire, à la constitution politique, civile, administrative, religieuse, aux lois, aux usages, aux mœurs d’une nation, à tout un ensemble de choses qui avait été sensiblement modifié au temps où l’on suppose que les Évangiles ont été rédigés. Les auteurs du Nouveau Testament avaient à distinguer deux époques, celle qui a. précédé la ruine de Jérusalem et celle qui l’a suivie. Il était aisé de les confondront de transporter dans la première ce qui ne convenait qu’à la seconde. D’un autre côté, les faits, les lois, les institutions, les mœurs, les usages en question nous sont parfaitement connus à l’une et à l'autre de ces deux époques. Nous avons des renseignements précis fournis par un contemporain de la ruine de Jérusalem, écrivain juif de nation, très-exact, parfaitement renseigné : nous voulons dire l’historien Josèphc.
- Ce qui multiplierait, dans l’hypothèse rationaliste, les
neuvième leçon. 169
causes d'erreur de la part des rédacteurs définitifs des Évangiles, au second siècle, c’est que la période de temps où s’accomplirent les faits évangéliques est une époque de révolutions fréquentes et de changements continuels dans les gouvernements, les institutions et les hommes dépositaires du pouvoir.
Les méprises sont faciles quand on entreprend de représenter et de peindre à une époque donnée une nation qui a vécu sous des régimes divers, et subi la transformation qu’amènent les révolutions. Comme la scène et les décorations ont changé plusieurs fois, comme l’état de la veille n’est plus celui du lendemain, comme les acteurs, leur langage, les passions ont plusieurs fois varié, rien n’est plus facile pour l’écrivain, s’il n'a pas été le contemporain et le témoin attentif de ce qu'il raconte, que de commettre des anachronismes et des confusions. J’en appelle ici à votre expérience. Vous rappelez-vous assez exactement, en ce moment, l’état de la Bretagne, par exemple, avant 1789 > pour tracer un portrait fidèle de tel membre important des Etats provinciaux de cette époqne ou de tel conseiller célèbre du parlement de Paris? Pourriez-vous, en écrivant l’histoire de leur vie, entrer aisément dans les détails intimes, leur créer des relations et des habitudes vraisemblables? Si l’on vous disait de raconter,;! l’aide de votre seule mémoire, sans le secours des livres, la suite des événements qui se sont accomplis en France depuis 1789, de définir les diverses constitutions, la date et les noms de tant d’hommes importants alors, et presque oubliés aujourd'hui, ne seriez-
no
vous point un peu effrayés de votre tâche? Seriez-vous sûrs de nous bien dire l’histoire détaillée de la fin tragique de tel ou tel personnage célèbre à l’époque de la terreur ? Rien rt’est mieux connu que la captivité et le procès de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Pourriez-vous nous nommer les magistrats, les juges de ces victimesaugustcs de la Révolution, expliquer la marche de la procédure, faire déposer les témoins? Beaucoup déclineraient assurément une pareille tâche.
Cependant, Messieurs, je suis en présence d’un auditoire intelligent et instruit; je parle ù des hommes qui Ae sont étrangers à rien de ce qui intéresse leur pays.
Si, au lieu de m’adresser à vous, je demandais la même chose à des paysans, des pêcheurs, des bateliers de la Seine, des douaniers de Bercy, je proposerais une tâche bien autrement difficile. Que de choses étranges nous pourrions entendre ! Qne d’anachronismes, de souvenirs trompeurs, de faits confondus !
Et cependant le procès criminel de Marie-Antoinette et de Louis XVI, leur captivité, leur mort ont ému un public bien plus considérable, ont eu, au moment où les faits se sont accomplis, bien plus de retentissement qu’il n'est arrivé pour l'histoire de Jésus.
Si donc, Messieurs, les Évangiles ont été rédigés par des ignorants mal informés, s'ils n'ont été écrits qu uu siècle après les événements, par des hommes qui n’avaient pour se guider que des souvenirs à demi effacés, si surtout les auteurs des Évangiles sc sont placés sur le terrain de la légênde et des inventions populaires, je le déclare sans
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hésiter, ils ont dit errer gravement et souvent, en parlant d'un état politique, civil, religieux, et de détails d'événements qui s'étaient accomplis 150 ans avant eux.
Trouve-t-on dans les Évangiles la trace de pareilles méprises, de pareils anachronismes, de pareilles confusions? Non, Messieurs, loin de là; les Évangiles sont d’une rigoureuse exactitude, aussi bien dans les moindres détails, que dans les récits des grands événements.
C’est ce que nous aller montrer.
Nous examinerons d’abord ce que renferment les Evangiles touchant la dynastie des Hérocfes.
Il n’est pas facile. Messieurs, de classer et de fixer dans sa mémoire les faits particuliers à cette dynastie. Les princes hérodiens sont nombreux. Leurs noms qui se ressemblent, l’ordre dans lequel ils se succèdent, leurs rapports avec les Romains, les vicissitudes de leur vie, leur caractère, les dates qui marquent leur apparition parfois trèscourte sur le théâtre de l'histoire ne sont guère connus que des érudits, et les confusions sont faciles. Tantôt ils régnent seuls, tantôt simultanément. Permettez-moi un appel à un souvenir personnel. Membre de plusieurs commissions d’examen depuis plus de quinze années, je n’ai trouvé que rarement des mémoires assez fidèles pour distinguer et classer sans faute les princes de cette nombreuse famille des Hérodc. Il n’arrive guère que fou se meuve correctement au milieu de cette multitude de princes presque tous fort obscurs : Hérode-le-Grand, Hérodc-Archélaüs, Hérode- Philippc, Hérode-Anlipas, Hérode-Agrippa I er , Hérode-
Agrippa II. On s'embarrasse quand il faut dire celui qui vivait sous Auguste, celui qui vivait sous Claude, sous Tibère, sous les premiers Antonins. C’est vraiment un devoir de compatir à la mémoire toujours prèle à défaillir au milieu de tant de causes de confusion.
Eh bien ! Messieurs, les Évangiles ne confondent rien. Les rois, les tétrarques, sont placés à leur ordre et avec leur caractère.
Le premier Hérode, fils d’Antipa ter, l’ami d’Antoine et d’Auguste, était Hérode-leGrand. Ce prince, que l’on pourrait plus justement appeler Hérode-le-Cruel, Hérode-1’ Astucieux, est celui sous lequel naquit Jésus-Christ. Cet homme, que Josôphe représente ombrageux et terrible, est bien le prince qui attenta h la vie du Sauveur du monde. La cruauté ombrageuse est un des traits originaux de son caractère. L’histoire profane nous apprend qu’il fut le meurtrier de sa famille. Il fit noyer Aristobulc, le frère de sa femme Mariamne, égorger cette même Mariamne, scs fils Aristobulc, Antipatcr, Alexandre, et une foule de personnages qui l’entouraient : c’est Josèphe qui nous fournit tous ces faits. Comme il importe de mettre en lumière le mélange d’astuce et de cruauté ombrageuse qui se reflète avec des couleurs si sombres dans l’histoire des rois mages et le massacre des innocents, nous vous demandons, Messieurs, de rapporter ici, d’après Josèphe, les circonstances de la mort d’ Aristobulc. La page de Josèphe explique la page de l’Évangile. Les deux actes de barbarie sont différents, mais le bourreau est identique.
Diqiti2
NKI'VrÈME I.F.ÇOfi.
« Hérode (en donnant la souveraine sacrifieature à Aristobule) sembla avoir trouvé un bon remède pour effacer les dissensions de sa maison. Toutefois, après cette réconciliation, son cœur ne fut point vide de mauvais soupçons. Il fit semblant d’être clément et doux ; mais il délibéra en lui-même pour chercher le moyen le plus avantageux pour lui de faire mourir le jeune Aristobule. Il aurait été prudent d’attendre quelque temps, afin que la trahison fût mieux cachée, mais sa haine le pressait. Le jeune Aristobule avait alors dix-sept ans.... Sa grande beauté, sa taille plus grande que son Age ne le comportait, sa figure montrant la noblesse de sa race, le rendaient populaire... Tout cela incitait Hérode à accomplir ses sombres desseins... Hérode, par des paroles gracieuses et des procédés aimables, parvint à attirer le jeune homme en un lieu commode, près de Jéricho, pour le faire mourir. Il lui fit croire qu’il voulait jouer et s’ébattre avec lui, à la façon des jeunes garçons. Le lieu où ils s'ébattaient était trop chaud, ils furent bientôt lassés ; et, laissant leurs jeux, ils se retirèrent près des grands viviers et des bains qui étaient à l’entour, et où l’on cherchait la fraîcheur au milieu des chaleurs du midi. Là, premièrement, ils se mirent à regarder quelques-uns de leurs amis et serviteurs qui nageaient. Puis Hérode engagea Aristobule, et le détermina à se jeter à l’eau pour se baigner avec les autres. Quelques-uns des amis d’Hérode qui avaient reçu ce commandement du roi, plongeaient Aristobule dans l’eau pendant qu’il nageait, et faisaient cela comme folâtrant et se jouant avec lui ; mais ils ne quittèrent point ce
jeu qu'ils- ne l'eussent étouffé dans l’eau... Cependant Hérode léchait de toute manière à persuader les étrangers qu’il n’était pour rien dans ce malheur, non-seulement en ayant l’air d’être triste, mais en faisant sortir de ses yeux des larmes en abondance, comme s’il eût pleuré sans feinte. Qui sait, en effet, s’il n'était pas réellement touché d’une vraie compassion en jetant les yeux sur le corps d’Aristobule, qui était mort à la Ileur de son âge et de sa beauté ! Cette compassion lui était d’autant plus facile, qu’il estimait que cette mort servait grandement ses intérêts ; mais il tendait principalement à persuader qu'il n’était nullement coupable du crime. Quant à l’appareil des funérailles, il fut magnifique, et Hérode n’y épargna rien. Il employa toute sa libéralité royale à orner le sépulcre et à y prodiguer les senteurs aromatiques, les baumes précieux, afin que par ces moyens les larmes de sa famille fussent consolées et les soupçons détournés. »
Voici un autre fait de politique perfide plus odirnx encore.
Hérode craignait la modération d’Auguste. Le roi avait écrit à ce dernier au sujet des ombrages que lui causait Antipaterson fils, qu’il retenait en prison. Auguste lui avait répondu de faire d’Antipater ce qa’il voudrait, attendu qu’il était son père. — « Hérode sc réjouit à la pensée de la
liberté qui lui était accordée de faire mourir son fils
Cependant Hérode était très-malade et il louchait à sa fin. Sur le rapport du geôlier d’Antipater, racontant que le prisonnier parlait de sa prochaine délivrance, Hérode se
NF.rVlÈMF. LEÇON .
prit à crier de dépit, il se frappait la tète, puis se levant sur ses coudes, quoiqu’il fût bien proche de la mort, il commanda à l’un do ses gardes d’aller tuer Antipater, sans aucun délai ; et que son corps fût enterré sans pompo au château d'Hircanium. »
N’est-ce pas là, Messiours, l'Hérode représenté par saint Matthieu? Ce prince a le dessein de faire mourir les mages, et pourtant il leur donne une audience courtoise ; il approuve entièrement le projet d'aller saluer le royal Enfant ; et cependant il projotle de faire mourir ceux qui l’exécuteront. Il déelare qu’il veut aller adorer le Messie nouveau-né ; et il est résolu à l'étouffer. L’Évangile parle comme Josèphe, et Josèphe, comme l’Évangile. L’un et l’autre connaissaient bien ce contemporain d'Auguste dont ce prince disait, selon Maerobe : « J’aimerais mieux être le pourceau d’Bérode que son fils !'» Cette parole, qui est en grec un jeu entre les deux mots 5v et »hov, et qu’explique la prohibition! de manger la chair de porc en Judée, n'est point démentie par l'Évangile : cruel envers sa famille, ce piince ne l’était pas moins envers ses sujets.
Poursuivons la comparaison des Évangiles et de l'histoire.
H érode en mourant, nous dit Josèphe, constitua Hérode Anlipas, son fils, tôtrarque de Galilée et de Pérée. Il donna le royaume de Judée à Archélaüs, son autre fils. Il érigea quatre régions en télrarchies, à savoir: la Trachonitide, le Gaulanitide, la Panéade et la Batanée. Il donna cette dernière tétrarehie à son fils Philippe.
Voilà, Messieurs, un changement bien considérable arrivé
dans les hautes régions du pouvoir politique pendant les premières années de Jésus. La monarchie d’Hérode se divise et s'amoindrit tout à coup : la royauté se transforme en tétrarchies.
Ce changement subit arrivé à la mort d’Hérode a-t-il été ignoré des Apôtres? Ne vont-ils point ici commettre des erreurs ?
Si les Évangiles ont été écrits cent ans après les événements et par des ignorants ; si ceux-ci n'ont consulté que des traditions vagues, on peut, dans la circonstance présente, s’attendre à en trouver la preuve. Les méprises étaient faciles ; elles ont dû être commises. 11 faut y compter.
J’ouvre saint Luc, et je lis :
« La quinzième année de l’empire de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode étant létrarque de la Galilée, Philippe, son frère, de l'Itiirée et de la Traehonitide, et Lysanias étant létrarque d’Abv-
lène... » •
Les Évangiles s'accordent manifestement ici en deux points avec Josèphe : selon eux, Hérode est bien létrarque de la Galilée, et Philippe, de 1’Uurée et de fa Traehonitide. Mais ils diffèrent en un point : ils substituent Ponce Pilate à Archélaüs.
Le Nouveau Testament est-il ici en défaut ? Loin de là, Messieurs, le Nouveau Testament confirme l’histoire.
Saint Luc constate l’état politique de la Palestine non à la mort d’Hérode, mais à la quinzième année de Tibère,
Eh bien, que s’était-il passé dans ce pays pendant les vingtcinq ans qui séparent les deux dates, c'est-à-dire depuis la mort d’Hérode jusqu’au baptême de Notre-Seigneur?
Àrchélaüs avait, il est vrai, succédé à Hérode dans la Judée ; mais après dix ans de règne, il avait été déposé par Auguste à cause de ses cruautés et envoyé en exil à Vienne, dans les Gaules. Auguste avait rattaché la Judée à la province de Syrie et placé un procurateur à sa tête pour la gouverner. Ce procurateur, au moment du ministère public de Jésus, était Pontius Pilatus, ainsi que le constate positivement Josèphc *.
Mais les évangélistes qui ont si bien connu Pilate, n’ont-, ils rien su d’ Archélaüs et de son règne de dix ans? — Non-seulement ils ont connu ce fils d’Hérode, mais ils ont parlé de sa qualité de roi ; et ici encore ils ont parfaitement saisi le trait principal de son caractère. Ecoulez saint Matthieu :
Joseph, apprenant qu'Archélaüs régnait en Judée à la place d’Hérode son père, craignit d’y aller; et averti en songe, il se retira en Galilée. Audiens aulem quod Archelaus regnaret in Judcta pro Herode pâtre suo, timuit Mo ire ; et admonitus in somnis secessit in partes Galilœœ. Chaque mot ici s’accorde avec le récit de Josèphe : filins Herodis, voilà l’origine d’Àrchélaüs ; regnaret, voilà sa qualité de roi ; timuit, voilà l’indication du caractère de ce fds cruel du cruel Hérode-le-Grand !
Les évangélistes, exclusivement occupés de l'histoire de
1 Des Antiquités judaïques, liv. XVIII, ch. iv.
Jésus, ne s'inquiètent guère de l’histoire des Tétrarques : cependant ils ne l'évitent jamais. Cette observation montre que les écrivains étaient bien informés. En effet, on évite de parler de ce que l'on sait peu ou point. L'auteur de l'Évangile apocryphe arabe, par exemple, veut raconter la vie de Jésus en Égypte : mais il omet soigneusement de parler de l’état civil et politique de ce pays qu’il ne connaît pas. Cependant, entraîné une fois par son sujet, l’écrivain se hasarde à en dire un mot; et ce mot révèle toute son ignorance. 11 suppose, sous le règne d’Auguste, que Jésus, Marie et Joseph, visitant l’Égvpte, s’en vont k Memphis. Pourquoi? Pour y visiter Pharaon ! — Pharaon, sous le règne d’Auguste ! Pharaon alors à Memphis ! — Ce seraient de pareilles bévues qu’eussent commises les historiens de Jésus , s’ils avaient été d'ignorants écrivains composant ou remaniant an il' siècle une histoire qu’ils ne savaient pas.
Or, les évangélistes n’évitent point de parler de l’état politique de la Judée ; et, quand ils en parlent, c’est avec une précision qui déconcerte complètement le système des rationalistes. Les preuves sont manifestes.
Lorsque, par exemple, le sujet les amène à mettre en scène Hérode-Antipas, le tétrarque de la Galilée, bien loin de contredire l’histoire, ils la confirment et ils l’éclairent. Les Évangiles nous apprennent que Jean-Baptiste, poussé par un zèle qui ne redoutait rien, n'avait pas craint, dans l’intérêt de la morale publique, de reprocher à Hérode- Antipas lui-même de vivre criminellement avec la femme de sou frère Philippe, encore vivant. Ils nous donnent le
MH VU- MF. l.EÇ.OX .
nom do cotte femme, appelée Hérodiade, et ils rapportent qu’elle avait une fille très-belle qui, excitée par sa mère, demanda et obtint la tète de Jean-Baptiste.
L’histoire confirmera-t-elle ces indications précises?
Écoutons Josèphe : « Hérede (Antipas) avait épousé la fille d'Arétas, roi de Pétra (en Arabie) ; mais étant allé à Rome, il alla voir son frère Hérodc (Philippe-Hérode '); il y tomba amoureux de la femme de ce frère qu’il visitait, appelée Hérodiade. Il osa bien tenir propos de mariage à sa bellesœur, qui accepta les propositions, et vint en effet en Galilée occuper la place de la fille d'Arétas. »
Or, * Jean incitait les Juifs d aimer la vertu et principalement à craindre la justice de Dieu disant que le baptême
est agréable au ciel, non pas quand on s’abstient d’un ou de deux, ou de trois péchés, mais quand on a nettoyé son cœur par la justice, et qu’à cela on ajoute la pureté du corps... Comme un grand nombre de gens accouraient vers lui et que le peuple désirait fort ouïr une telle doctrine,
Hérode craignant qu’une si grande autorité dans un tel homme ne fût cause de quelque ennui pour lui, puisque la foule dépendait entièrement du conseil de Jean, jugea qu’il vaudrait mieux le faire mourir... Il l’envoya à Machéra, et commanda qu’on lui tranchât la tête. »
Ce, passage de Josèphe se rapporte bien à laastérité de V ' * Jean, à sa popularité, à l’inceste d’Antipas avec Hérodiade,
' Ce Philippe-Hérode n’était pas le tétrarque, mais un lits d’Hérodele-Grand déshérité par son père, et vivant à cause de cela à Rome en simple particulier.
au scandale de cel inceste, à la liberté de la prédication de saint Jean, à sa prison, à sa tête tranchée , etc.
Les évangélistes disent tout cela, et de plus ils font connaître des circonstances omises par Josèphe dans une histoire générale et politique, mais qui importaient dans l'histoire particulière et édifiante de Jean. La véracité des évangélistes se reconnaît du reste à l’abondance et à l'exactitude des détails : « Hérode, voulant fêter le jour de sa naissance (peut-être aussi le jour de son intronisation ysvéuia, eüxaipoî, ans d'h), invita dans un grand dîner les mégistans (magistrats civils), les chiliarques (chefs militaires), et les premiers de Galilée, etc. 1 »
Il est un tétrarque que les évangélistes citent avantageusement: c’est Philippe. On remarque même que c’est dans sa tétrarchie que Jésus se réfugie toutes les fois qu’il est en danger *. Ce caractère de placidité et de modération est justifié par l’histoire, de la même manière que la cruauté d’Hérode-le-Grand signalée par Josèphe est justifiée par l’Évangile.
Voici ce que je lis dans Josèphe.
a En ce temps-là, l’année vingtième de l'empire de Tibère, mourut Philippe, frère d’Hérode-Antipas, après avoir * occupé la tétrarchie de la Trachonitide, de la Gaulonit», et « V „ . BatajiéÇiM’ espace de 37 ans. Ce Philippe s’est toujours montré modeste et aimant la paix. Quand il sortait de son palais, il ne prenait qu’une failïta’ ésfcÔhè r polir l’accoA-
1 Marc, vi, 21.
* Voy. Eichhorn. EinleUung, iv, p. 72.
pagner. Cette escorte était composée d’amis et de familiers.
On portait derrière lui un siège où il avait coutume de s’asseoir pour rendre justice à chacun. S’il rencontrait dans son chemin quelqu'un de ses sujets demandant justice, ü faisait à l’instant même poser son t siège là où il se trouvait ; il connaissait de la cause sans délai pour condamnc^Je et j^soudre^l’innocML Ses^fùnérailles
furent magnifiques. »
^ ^ious- Venons d&'voir’lc^fevari^ifos paflfcitement d’accor^ '< ''**•*
aveç v ^qsôfjh' 1ç g^jiq^aux noms et à la succession des Hérodes, ,
quant à leurs titres, à leur caractère, et à certains actes plus ou moins importants de leur vie. Voyons maintenant si les évangélistes ont également bien compris les relations compliquées des Juifs avec les Romains dans la période de tetaps qui précède la destruction de Jérusalem. Un étranger, un écrivain ignorant du second siècle, aurait, dans l’appréciation de ces rapports commis bien des méprises. En est-il ainsi de la part des évangélistes? Non, Messieurs; ces biographes sacrés décrivent dans les circonstances les plus menues, les plus délicates, les relations des Juifs avec leurs maîtres, faisant à chacun sa part sans se tromper sur aucun point, lorsque tout autre qu’un contemporain attentif eût été bien des fois induit en erreur.
Les Romains sont les maîtres, ils gouvernent en Judée par leur procurateur. Us exercent des droits qui sont la conséquence de leur domination, à savoir celui de prélever l’impôt et de prononcer la sentence de mort. Toutes les villes importantes ont des garnisons romaines.
Les Juifs sont soumis à l'impôt du cens, dont la base est la fortune personnelle : ils payent au temple du Capitole l'impôt de la capitation. Ils sont exposés aux vexations des hommes préposés à la rentrée des tributs de toute nature, aux brutalités des publicains ou douaniers.
L’Évangile constate en vingt endroits cet état de dépendance '. On y voit<les hésitations et les scrupules de con- ♦ * 7 . '* » «.«y 4,.,
sciences juives relativement au cens capitolin. Les Juifs,
constitués en théacratiq» par Moftc/ pouvaient-ils, -en effà, ’• reconnaître César pour leur roi et payej iÿ t^ t ^iu tethple du Capitole 2 ? Les uns payaient, les autres refusaient. Plusieurs préféraient tout endurer plutôt que de se soumettre et de reconnaître César J . Les zélateurs poussaient les Juifs à ce genre de fanatisme \
Quant aux garnisons romaines, le Nouveau Testament nous les montre à Césarée, à Capharnaüm, à Jérusalem. Ou parle dans les Actes des légions et des cohortes romaines, de la Césarienne et de l’Italique. Le Nouveau Testament montre l’organisation militaire absolument telle que Josèphc la décrit.
A leur tour les Juifs ont leur temple, leur loi, toutes les anciennes formes de leur administration religieuse et civile, leur grand prêtre, leur conseil et toute la hiérarchie des prêtres et des lévites. Ils ont même leurs impositions spéciales pour le service du temple ; ils ont leur juridiction
1 11 suffit tic citer saint Luc, ni, 12, 13; xix, 8.
■ Mattli., xii, 13.
5 Josèphc : De Bello judaico, vi, 29.
1 Antiq., xvm, 1 . — De DeHojud., vin, 4 .
particulière, une police, une garde qui leur appartient ; ils jouissent du droit d'arrêter les coupables, et même de celui de leur imposer des châtiments autres que la peine capitale.
Eichhorn décrit ainsi l’état des Juifs sous le rapport religieux pendant la domination romaine :
« Il n’y avait rien de changé dans les sacrifices, le temple et les synagogues. Les Romains ne voulaient pas même gêner les Juifs dans la célébration des fêtes les plus solennelles, bien que par suite du nombreux concours des populations à Jérusalem, il y eût danger de sédition. Ils se contentaient de prendre des mesures raisonnables de police Les Romains avaient abandonné au sanhédrin, suivant Josèphe, la juridiction sur les plus hautes affaires religieuses 3 . Les Juifs pouvaient même porter la peine de mort dans les causes religieuses, mais il ne leur était pas permis d’exécuter la sentence sans l’homologation du procurateur romain ; toutefois, les Romains ne renonçaient point tout à fait à s'immiscer, tantôt par politique, tantôt par ambition, dans la nomination des grands prêtres; voilà pourquoi on ne compte pas moins de soixante-dix de ceux-ci, depuis Pompée jusqu’à la destruction de Jérusalem. Les dépositions étaient on ne peut plus fréquentes. La charge de grand prêtre, qui avait été à vie avant la domination romaine, se trouvait soumise à des mutations continuelles 3 . »
< Matlh., xxvn, 27.
- Josèphe : Ant., xvi, 10; xix, I; xx. t.
* Eichhorn, l. iv, p. 73.
Ces désordres et cet arbitraire dans la transmission du souverain pontificat, trouvent leur constatation dans les Évangiles ; il semble, en effet, qu’au temps de la mort de Jésus, il yaileu à Jérusalem deux grands prêtres. Ils n’exerçaient point 5 la vérité leurs fonctions en même temps, mais on suppose qu'ils alternaient chaque année. Caïphe succédait à Anne, et peut-être Anne à Caïphe; si cette alternance n’est pas prouvée, du moins des mutations fréquentes sont évidemment indiquées dans l’Évangile : Caïphe était pontife cette année-là. Ce n’était plus par la durée de la vie que se mesurait la durée des pontificats, mais par année : Erat Pontifex anni illius ' .
Comment un écrivain ignorant du second siècle, alors que le pontificat lui-même avait disparu sans retour, auraitil pu parler exactement de ces faits? Pouvait-il deviner une situation civile aussi compliquée, les luttes de juriedition, les ingérences, les concordats?
D’autres faits considérables venaient ajouter à l'étrange complication sociale de la Palestine. A côté des lois, des exigences et des concessions, des libertés et des vexations de la domination romaine, se trouvaient les préjugés, les passions, les opinions et les prétentions des partis qui avaient grandi au sein du judaïsme.
Personne n’ignore le nom des principales sectes juives au temps de la vie de Jésus. Les Israélites qui habitaient la Judée faisaient peu de cas dcsGaliléens ; les Galiléens à leur tour se méfiaient des hommes de la Judée ; les uns et les autres
1 Jean, xviii, ta.
avaient en horreur les Samaritains. Au sein de la Judée sc trouvaient en présence quatre partis : les pharisiens, les sadducéens, les hérodiens, les esséniens. Chacune de ces sectes avait sa doctrine propre, ses usages, ses haines, ses exclusions et souvent ses caprices.
Etait-il possible à des écrivains du second siècle de parler pertinemment de ces individualités collectives qui avaient disparu depuis un siècle, et de faire mouvoir Jésus- Christ, au milieu de tant de complications, d'une manière si savante, si correcte, que jamais aucune des conditions de cet ordre de choses essentiellement contingent ne fût méconnue?
Les évangélistes parlent pourtant de toutes ces factions sans se méprendre jamais. Ils abondent en détails minutieux qui défient toute contrefaçon.
Voyons Jésus dans ses rapports avec les Samaritains. Le Christ aborde franchement ce pêle-mêle d'idolâtres et d'Israélites infidèles, ces Cutbéens, ces bannis, ces voleurs, ces débiteurs insolvables, tous ennemis déclarés des Juifs. Le Sauveur se présente à eux, libre de haine, sans défiance et comme un ami : cette conduite étonne; et la Samaritaine n’y comprend lien. « Comment vous, qui êtes Juif, disait celle-ci à Jésus, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Samaritaine : Judœi non coutuntuv Samaritanis ?« Jésus traverse une autre fois la Samarie, et il est mal accueilli par ses habitants; et pourquoi? parce qu’il contrarie leurs préjugés schismatiques en allant célébrer la Pâque à Jérusalem : Il avait V air, aux yeux des Samaritains, dit saint
Luc, d'aller à Jérusalem pour la fêle; lanquani faciem cuntis Jérusalem
Jésus constate ces divisions en annonçant que toutes ces haines, ces exclusions allaient finir... « Croyez-moi, dit-il à la Samaritaine, le temps vient, et il est déjà venu, où on n'adorera plus Dieu soit (seulement) sur le mont Garizim, soit (seulement) à Jérusalem. » Une autre fois il raconte la parabole du bon Samaritain, dans laquelle, faisant bon marché des préventions séculaires, il donne le beau rôle aux schismatiques méprisés. Ce n'est point par ignorance des idées reçues que le Christ parle ainsi, mais pour les combattre, puisque c'est précisément dans cette circonstance que se trouve le sel de la parabole. C'est avec la même connaissance de l'état des choses, et parce que Jésus le connaît trop bien, qu'il veut relever le publicain du discrédit qui l’a frappé. Jésus sait que ce sont ces genslà qui lèvent un odieux impôt pour les Romains, qu'il y a parmi eux beaucoup d’étrangers peu recommandables, mais sa volonté est de les admettre au pardon universel qu’il apporte. C’est pour cela qu’il choisit Lévi le publicain pour en faire un apôtre, suivant cette parole : Publicani et merelrices intrabunt inregnum cœlorum'. Enfin la parabole du pharisien et du publicain montre l'observateur indigné de l’hypocrisie triomphante, telle qu’elle se produisit dans les derniers temps de la société juive à Jérusalem.
1 Luc, ix, 83.
1 S. Matthieu, xxi, 31.
MXVlÈMIi LEÇON.
Les évangélisles connaissaient tout aussi parfaitement la secte des Sadducéens, ces incrédules de l'époque, niant à la fois l’immortalité de l’âme et la résurrection. On les voit posant à Jésus des objections moitié ironiques et moitié sérieuses. Une femme a eu sept maris : auquel des sept appartiendra-t-elle après la résurrection? Jésus no les repousse point; il résout tranquillement l’objection, car il veut les convertir. Ce passage des évangélistes constate, avec une exactitude remarquable, l’attitude des sadducéens vis-à-vis des Juifs orthodoxes, et celle de Jésus en présence de ces rationalistes du premier siècle.
Quant aux pharisiens, vous savez, Messieurs, combien Jésus connaissait l’hypocrisie habituelle de leur langage et de leurs actes ; il leur arrache le manteau de vertu dont ils se parent, il les revêt du manteau de honte qui leur convient. Faisant allusion à l'habitude où étaient les Juifs de couvrir d’une teinture de chaux les pierres tumulaires, dans le but de les faire apercevoir, et de faire éviter ainsi les souillures légales, précaution qui donnait aux tombeaux un aspect brillant et trompeur, il appelle les pharisiens des sépulcres blanchis. Les mots les plus forts peignent dans la bouche de Jésus l’abaissement du sens moral de cette
secte odieuse, race de vipères , « genimina viperarum »
« Vous qui ne louchez pas du doigt le fardeau de la loi et qui lechargez sur les épaules de vos frères..., etc... Les femmes de mauvaise vie entreront avant vous dans le royaume des cieux. » Les pharisiens se trouvent un jour en effet en présence de la femme adultère qu’ils amènent pour la
(aire condamner. Jésus fait un rapprochement terrible : Oui, celte femme a péché une fois peut-être..., « mais que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » En cet instant, Jésus, dit-on, penché sur le sable, traçait avec son doigt le nom des femmes que ces hypocrites avaient entraînées.
Est il possible de peindre plus au vif le pharisaïsme des derniers temps de Jérusalem ? L’historien Josèphe a dit de ces hommes : « Si les Romains eussent épargné ces pervers, la ville aurait été assurément engloutie quelque jour dans les entrailles de la terre, noyée dans un déluge, ou frappée des foudres de Sodome, car elle portait une génération plus coupable que ceux qui subirent ces châtiments \ »
Il est donc manifeste que les évangélistes ont représenté avec les couleurs locales et dans le détail le plus authentique l’état des partis de la Judée.
11 y aurait beaucoup à dire encore si l'on voulait épuiser les témoignages qui constatent les rapports harmonieux de l’Évangile avec l’histoire de l’époque contemporaine. Nous terminerons par un dernier rapprochement.
11 était une pensée qui dominait tous les partis, dans laquelle venaient se perdre toutes les divisions. Il était une espérance qui réunissait en faisceau tous les désirs; il était une aspiration plus forte que les haines intestines et la crainte du joug romain, c’était la pensée du Messie, l’espérance du libérateur, l’aspiration vers un roi issu de la race
' Del. jud., xiu, 6.
NEUVIÈME I.EOON.
de David. « Vers ce teraps-lk, dit Josèphe, suivant les oracles, on disait partout qu’un homme sorti d’Israël allait devenir le maître du monde 1 . »
« Pluribuspersuasio inerat,ditTacite,antiquissacerdotum litteris conlineri, eo ipso tempore, ut valesceret Oriens, profectique Judæa rerum potirentur 2 . »
Eh bien ! Messieurs, nous trouvons dans l'Évangile l’expression de cette solennelle attente. C’est ce libérateur que prédisait Zacharie, qu’embrassait Simeon et qu’Hérode voulait étouffer. Tous l’attendaient, Juifs et Samaritains 3 . Saint Jean paraît sur les bords du Jourdain : on le prend pour le Christ; Jérusalem lui députe des prêtres. A son tour Jean envoie ses disciples vers Jésus qui lui feront la même demande : « Êtes-vous le Christ, ou devons-nous en attendre un autre ? » Les populations de la Galilée voyant les miracles du Christ, veulent le saluer roi ; les disciples attendent avec impatience le moment de son règne, et la mère des Zébédée demande deux places d’honneur pour ses deux fils. L’entrée triomphante à Jérusalem est une manifestation de la même pensée, qui se trouve enfin inscrite au sommet de la croix sanglante du Christ.
Terminons, Messieurs ; j’espère avoir porté la lumière dans vos esprits. Il n’est pas possible de trouver un livre qui, par son contenu, réponde plus exactement à la situation générale et particulière du pays, de l’époque, des
1 Bel. jud., vi, 5.
1 Tac. hist., v, 13.
1 S. Jean, i, tl ,* iv, 23 et 26.
années même dont il retrace l’histoire. La vie de Jésus, telle qu’elle apparaît dans les Évangiles, est dans une conformité merveilleuse avec l’état politique, civil et religieux des Juifs de la dernière époque; elle en fait partie, elle en sort; elle demande impérieusement à rentrer dans ce cadre qui lui convient exclusivement. Les Évangiles à leur tour n’ont pu être écrits ni plus tôt ni plus tard que les années où vécurent Matthieu, Marc, Luc et Jean. C’est à ce moment précis de l’histoire que l’on pouvait connaître et peindre si minutieusement la domination romaine, l'état des esprits des samaritains, des publicains, des sadducéens et des pharisiens. Ce sont bien les contemporains de Jésus qui ont écrit la vie de Jésus. Je le demande une dernière fois, les écrivains ignorants du second siècle eussent-ils inventé tout cela ? C’est le cas de le dire à celui qui en douterait : « Eh! mon ami, ce n’est point ainsi qu’on invente, l’inventeur en serait plus étonnant que le héros. ®
DIXIEME I.ECON.