IV Esdr., xiv 36 et suiv
faussaire, pour son but, avait besoin d'ailleurs d'un personnage qui eût été contemporain d'une situation du peuple juif analogue à celle qu'on traversait. L'ouvrage paraît avoir été écrit primitivement en ce grec rempli d'hébraïsmes qui avait déjà, été la langue de l'Apocalypse de Jean l . L'original est perdu ; mais sur le texte grec ont été faites des traductions latines, syriaques, arméniennes, éthiopiennes, arabes, qui nous ont conservé ce précieux document et ont permis de le rétablir en son premier état. C'est un assez bel écrit, d'un goût vraiment hébreu, composé par un pharisien3, probablement à
4. Hilgenfeld, p. xliii. Comp. IV Esdr., vi, 56, et Isaïe, xl, 45 (Septante). Quelques particularités feraient supposer un original hébreu. Derenbourg, Revue critique, 26 août 4 876, p. 132, note 4.
2. Cf. ch. ix, 37; xn, 7. Les imitations qu'on a voulu y voir de l'Apocalypse de Jean (IV Esdr., vi, 20; vin, 52; xiv, 43; xx, 42) sont douteuses. Beaucoup de ressemblances viennent du modèle commun qui a servi aux deux visions, le livre de Daniel, ou d'images qui couraient les rues, telles que l'appellation de lion appliquée au Messie (xn, 31; cf. Apoc, v, 5). Voyez cependant ci-après, p. 358, ce qui concerne l'ange Jérémiel. L'auteur a sur la prédestination et le péché originel des idées analogues à celles de Paul, sans qu'on puisse affirmer qu'il a lu les Épîtres de Paul. Les ressemblances avec certains passages de Matthieu (IV Esdr., v, 18, 42; vi, 26; vu, 6; vin, 3, 41; xni, 31) n'ont rien de concluant. Au contraire, les coïncidences avec l'Apocalypse de Baruch se remarquent très-fréquemment (Hilgenfeld, p. 38-44 3, presque à chaque page, 232-234). Voir ci-après, p. 547 et suiv.
[An 07) LES ÉVANGILES. 351
Rome '. Les chrétiens le lurent avec avidité, l'adoptèrent, et n'eurent besoin que de retoucher légèrement un ou deux passages pour en faire un livre chrétien très-édifiant *.
L'auteur peut à beaucoup d'égards être considéré comme le dernier prophète d'Israël. L'ouvrage se divise en sept visions, affectant pour la plupart la forme d'un dialogue entre Esdras, supposé exilé à Babylone, et l'ange Uriel ; mais il est facile de voir, derrière le personnage biblique, le juif ardent de l'époque flavienne, plein de rage à cause de la destruction du temple par Titus. Le souvenir de ces jours sombres de l'an 70 monte dans son âme comme la fumée de l'abîme et la remplit de saintes fureurs. Que nous sommes loin avec ce zélote fougueux d'un Josèphe, traitant de scélérats les défenseurs de Jérusalem! Voici enfin un Juif véritable, qui regrette de n'avoir pas été avec ceux qui périrent dans l'incendie du temple. La révolution de Judée, selon lui, n'a
1. Ch. i, 4, etc., en tenant compte de l'emploi du mot « Babylone » pour « Rome », trait commun à toutes les Apocalypses. \ 2. Ces changements se firent principalement sur la version latine. Voir surtout vu, 28, où lesus a été substitué à christus, leçon que supposent dans l'original toutes les versions orientales. Ce changement est antérieur à saint Ambroise. Comment, in Luc, 11,31, 1. 1, fol. 4292, édit. Bénéd. Autres retouches, Volkmar, p. 475 et suiv., 4 86, 490, 294-295. Les versions orientales ont aussi modifié certains passages (Volkmar, p. 36 et suiv., 293 et suiv.).
352 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 97)
pas été une folie. Ceux qui défendirent Jérusalem à outrance, ces sicaires que les modérés sacrifiaient et rendaient seuls responsables des malheurs de la nation , ces sicaires ontété des saints. Leur sortfut digne d'envie1. lisseront les grands hommes de l'avenir.
Jamais israélite plus pieux, plus pénétré des malheurs de Sion % ne versa ses plaintes avec ses prières devant Jéhovah. Un doute profond le déchire, le grand doute juif par excellence, le même qui dévorait le Psalmiste, « quand il voyait la paix des pécheurs ». Israël est le peuple élu3. Dieu lui a promis le bonheur s'il observe la Loi. Sans avoir rempli cette condition dans toute sa rigueur , ce qui serait au-dessus des forces humaines, Israël vaut beaucoup mieux que les autres peuples. En tout cas, il n'a jamais observé la loi avec plus de scrupule que dans ces derniers temps. Pourquoi donc Israël est-il le plus malheureux des peuples, et d'autant plus malheureux qu'il est plus juste? L'auteur voit bien que les vieilles solutions matérialistes de ce problème 4 ne sont pas tolérables. Aussi son âme est-elle troublée jusqu'à la mort.
\. Ch. xii, 44-45.