FIXATION DE LA LÉGENDE ET DES ENSEIGNEMENTS DE JESUS
Quand une grande apparition de Tordre religieux. moral, politique, littéraire s'est produite, la seconde génération éprouve d'ordinaire le besoin de fixer le souvenir des choses mémorables qui se sont passées au début du mouvement nouveau. Ceux qui ont assisté à l'éclosion première, ceux qui ont connu selon la chair le maître que tant d'autres n'adorent qu'en esprit, ont une sorte d'aversion pour les écrits qui diminuent leur privilège et prétendent livrer & tous une tradition sainte qu'ils gardent précieusement dans leur cœur. C'est quand les derniers témoins des origines menacent de disparaître qu'on s'inquiète de l'avenir et qu'on cherche à dessiner l'image du fondateur en traits durables. Une circonstance, pour Jésus, dut contribuer à retarder l'époque où s'écrivent
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d'ordinaire les mémoires des disciples ei en diminuer l'importance; c'était la persuasion d'une fin prochaine du monde, l'assurance que la génération apostolique ne passerait pas sans que le doux Nazaréen fût rendu comme pasteur éternel à ses amis.
On a remarqué mille fois que la force de la mémoire est en raison inverse de l'habitude qu'on a d'écrire. Nous avons peine à nous figurer ce que la radition orale pouvait retenir aux époques où Ton ne se reposait pas sur les notes qu'on avait prises ou sur les feuillets que l'on possédait. La. mémoire d'un homme était alors comme un livre; elle savait rendre même des conversations auxquelles on n'avait point assisté, p Des Clazoméniens avaient entendu parler d'un Anliphon, lequel était lié avec un certain Pythodore, ami de Zenon, qui se rappelait, les entretiens de Socrate avec Zenon et Parménide, pour les avoir entendu répéter à Pythodore. Antiphon les savait par cœur, et les répétait à qui voulait les entendre. » Tel est ledébu! du Parménide de Platon. Une foule de personnes qui n'avaient point vu Jésus le connaissaient ainsi, sans le secours d'aucun livre, presque aussi bien que ses disciples immédiats. La vie de Jésus, quoique non écrite, était l'aliment de son Eglise -, ses maximes étaient sans cesse répétées ; les parties essentiellement symboliques de sa biographie serepro-
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duisaiv>nt dans de petits récits en quelque sorte stéréotypés et sus par cœur. Gela est certain pour ce qui regarde l'institution de la Gène1. Il en fut aussi probablement de même pour les lignes essentielles du récit de la Passion ; du moins l'accord du quatrième Evangile et des trois autres sur cette partie essentielle de la vie de Jésus porte à le supposer.
Les sentences morales, qui formaient la partie la plus solide de l'enseignement de Jésus, étaient encore plus faciles à garder. On se les récitait assidûment. « Vers minuit, je me réveille toujours de moi-même, fait dire à Pierre un écrit ébionite composé vers l'an 135, et le sommeil ensuite ne me revient plus. C'est l'effet de l'habitude que j'ai prise de rappeler à ma mémoire les paroles de mon Seigneur que j'ai entendues, afin de pouvoir les retenir fidèlement*.» Cependant, comme ceux qui avaient reçu directement ces divines paroles
1. I Cor., xi, 23 et suiv., passage écrit avant qu'aucun Évangile existât , et que Paul déclare tenir de tradition première, 7îapc'x?.oov àîro toù xupïou. Voir l'Antéchrist, p. 60-61. Voyez aussi I Thess., v, 2, uJaTE, à propos d'une comparaison familière à Jésus. L'Église conserva jusqu'au ve siècle l'usage de formules non écrites et sues par cœur, surtout en ce qui touche la Cène. Saint Basile, De Spir. sancto, c. 27; saint Cyrille de Jér., Calées, v, 42; saint Jérôme, Epist. 61 (37) ad Pamm., c. 9, Mart., IV, !• part., col. 323.