‹ Les Évangiles et la seconde génération chrétienneChapitre 74 sur 393 · Récognitions, II, 1. Comp. Luc, u · texte numérisé non relu

Récognitions, II, 1. Comp. Luc, u

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mouraient chaque jour, et que beaucoup de mots, d'anecdotes, menaçaient de se perdre, on sentit la nécessité de les écrire. De divers côtes il s'en forma de petits recueils. Ces recueils offraient, avec des partics communes, de fortes variantes; l'ordre et l'agencement surtout différaient; chacun cherchait à compléter son cahier en consultant les cahiers des autres, et naturellement toute parole vivement accentuée, qui naissait dans la communauté, bien conforme à l'esprit de Jésus, était avidement saisie au vol et insérée dans les recueils. Selon certaines apparences, l'apôtre Matthieu aurait composé un de ces mémoriaux, qui aurait été généralement accepté1. Le doute cependant à cet égard est permis; il est même plus probable que toutes ces petites collections de paroles de Jésus restèrent anonymes, à l'état de notes personnelles, et

1. Papias, dans Eus., //. E., III, xxxix, 16 : Mar8a7o; u.h cSv éSpaiàt â'iaXe'iCTû» rà Xo'fia w/z-fpdtyazo, r,p4aT(iv£uae S'aùrà à? tv 5uvxrô; «cscgtoç. On ne peut dire que Papias entende par xk Xo'fia un simple recueil de sentences sans récit. En effet, Papias, commentant les Xc-yiaq xuftaxâ, n'était amené à parler dans sa préface que de ce qui l'intéressait. Sa phrase peut très-bien s'appliquer à un Évangile mêlé de sentences et de récits. Parlant de Marc {ibid., xxxix, 15), Papias dit que son livre contenait -% Jura tgù xoiotgû ti X»xôévra ïi 7:pa/.ôsVra (cf. Platon, Phédon* 2), ce qui ne l'empêche pas d'employer à propos de ce livre les mots de ouvrait; twv xjpiaxûv Xo-yuv. L'ouvrage même de Papias, intitulé Ao-yiwvxupiaxwviÇr.-piaei;, renfermait des récits (Routh, Rel. sacrœ, p. 7 et suiv.).

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ne furent pas reproduites par les copistes comme des ouvrages ayant une individualité.

Un écrit qui peut nous donner quelque idée de ce premier embryon des Evangiles, c'est le Pirkê Aboth, recueil des sentences des rabbins célèbres, depuis les temps asmonéens jusqu'au 11e siècle de notre ère. Un tel livre n'a pu se former que par des additions successives. Le progrès des écritures bouddhiques sur la vie de Çakya Mouni suivit une marche analogue. Les soutras bouddhiques répondent aux recueils des paroles de Jésus ; ce ne sont pas des biographies ; ils commencent simplement par des indications comme celle-ci : « En ce temps-là, Baghavat séjournait à Çravasli, dans le vihâra de Jétavana... etc. » La partie narrative y est très-limitée; l'enseignement, la parabole sont le but principal. Des parties entières du bouddhisme ne possèdent que de pareils soutras. Le bouddhisme du Nord et les branches qui en sont issues ont de plus des livres comme le Lalita vistara, biographies complètes de Çakya Mouni, depuis sa naissance jusqu'au moment où il atteint l'intelligence parfaite. Le bouddhisme du Sud n'a pas de telles biographies, non qu'il les ignore, mais parce que l'enseignement théologique a pu s'en passer et s'en tenir aux soutras.

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Nous verrons, en parlant de l'Évangile selon Matthieu, que l'on peut encore se figurer à peu près l'état de ces premiers soutras chrétiens. C'étaient des espèces de fascicules de sentences et de paraboles, sans beaucoup d'ordre, que le rédacteur de notre Matthieu a insérés en bloc dans son récit. Le génie hébreu avait toujours excellé dans la sentence morale; en la bouche de Jésus, ce genre exquis avait atteint la perfection. Rien n'empêche de croire que Jésus parlât en effet de la sorte. Mais la « haie » qui, selon l'expression talmudique, protégeait la parole sacrée était bien faible. Il est de l'essence de tels recueils de croître par une concrétion lente, sans que les contours du noyau primitif se perdent jamais. Ainsi le traité Eduïoth, petite mischna complète, noyau de la grande Mischna, et où les dépôts des cristallisations successives de la tradition sont très-visibles, se retrouve comme traité à part dans la grande Mischna. Le Discours sur la montagne peut être considéré comme Véduïoth de l'Évangile, c'est-à-dire comme un premier groupement artificiel, qui n'empêcha pas des combinaisons ultérieures de se produire ni les maximes ainsi réunies par un fil léger de s'égrener de nouveau.

En quelle langue étaient rédigés ces petits recueils des sentences de Jésus, ces Pirké /éschou, s'il est permis de s'exorimer ainsi ? Dans la langue

même de Jésus ', dans la langue vulgaire de la Palestine, sorte de mélange d'hébreu et d'araméen, que l'on conlinuait d'appeler « hébreu » *, et auquel les savants modernes ont donné le nom de « syro-chaldaïque ». Sur ce point le Pirké Aboth est peut-être encore le livre qui nous donne le mieux l'idée des Évangiles primitifs, bien que les rabbins qui figurent dans ce recueil, étant des docteurs de la pure école juive, y parlent peut-être une langue plus rapprochée de l'hébreu que ne le fut celle de Jésus8.

1 . Quelques particularités des Xo'fta, surtout la nuance de ô 7tXnotcv (hébreu m) dans Matlh., v, 43, et même dans Luc, x, 27-37, supposent que ces sentences furent d'abord conçues et prononcées en hébreu.

2. EosaïGri.Voir Vie de Jésus, p. 34, 43e édit. (et suiv.). C'est ce qu'on appelait r, r.i-^^ ^lùaax. Ad., xxu, 40; Jos., Ant., XX, xi, 2, etc. Voir Hisl. des lang. sêmlt., Il, i, 5; III, i, 2.

3. Les mois de Jésus conservés en dialecte sémitique dans les

Evangiles greCS (pa-'-x, tapa oaëaxOavî, à£Sà, ÈcptaÔâ, TaXiOà Kcûfti)

se rapprochent beaucoup plus de l'araméen que de l'hébreu. La môme observation s'applique aux mots évangéliques ou apostoliques, Ocv.wa, xofoavà:, TcX^côà, f/.«p.u.wvâ;, goitcv, Bopitovâ, Kr/.à, l's.SSaÔà, Br.ûeacia, PaÊScvï, ÀxcX$ap.â, TaotOâ, pxpsvaôâ. Le» passages

que cite saint Jérôme de l'É\angile hébreu sont araméens. Cf. Hilgcnfeld^'otwm Test, extra Canonem recepium^lN^ p. 17, 26. Cf. Gesla IHlali, a, 4, p. 210-214, édit. Tischendorf. On ne peut rien conclure de Talm. de Bab., Schabbalh, 116 a et b; car il n'est pas du tout sûr que le talmudiste cite le texte du Xo-ytcv. — Le passage sur Ilégésippo (Eus., 77. £*., IV, xxu, 7) prouve que le syriaque abondait dans la langue des Évangiles dits hé-

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Naturellement, les catéchistes qai parlaient grec traduisaient ces paroles comme ils pouvaient et d'une façon assez libre1. C'est ce qu'on appelait les Logia kyriaka, « les oracles du Seigneur », ou simplement les Logia. Les recueils syro-chaldaïques de sentences de Jésus n'ayant jamais eu d'unité, les recueils grecs en eurent encore moins, et ne furent écrits que d'une façon individuelle, sous forme de notes, pour l'usage personnel de chacun. Il n'était pas possible que, même d'une façon passagère, Jésus fût résumé tout entier en un écrit gnomique ; l'Évangile ne devait pas se renfermer dans le cadre étroit d'un petit traité de morale. Un choix de proverbes courants ou de préceptes, comme le Pirké Aboth, n'eût pas changé l'humanité, le supposât-on rempli de maximes de l'accent le plus élevé.

Ce qui, en effet, caractérise Jésus au plus haut degré, c'est que l'enseignement fut pour lui inséparable de l'action. Ses leçons étaient des actes, des symboles vivants, liés d'une manière indissoluble à ses paraboles, et certainement, dans les plus anciens feuillets qui furent écrits pour fixer ses enseignements, il y avait déjà des anecdotes, des petits

breux. — Les gens parlant syriaque comprenaient parfaitement les gens de Galilée. Jos., B. J., IV, i, 5.

\. Papias, dans Eus., II. E., III, xxxix, 16.

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récits. Bientôt d'ailleurs, ce premier cadre devint totalement insuffisant. Les sentences de Jésus n'étaient rien sans sa biographie. Cette biographie était le mystère par excellence, la réalisation de l'idéal messianique ; les textes des prophètes y trouvaient leur justification. Raconter la vie de Jésus, c'était prouver sa messianité, c'était faire aux yeux des juifs la plus complète apologie du mouvement nouveau.

Ainsi se dressa de fort bonne heure un cadre, qui fut en quelque sorte la charpente de tous les Évangiles1, et où l'action et la parole étaient entremêlées1. Au début, Jean-Baptiste •, précurseur du royaume de Dieu, annonçant, accueillant, recommandant Jésus ; puis Jésus se préparant à sa mission divine par la retraite et l'accomplissement de la Loi; puis la brillante période de la vie publique, le plein soleil du royaume de Dieu, Jésus au milieu de ses disciples, rayonnant de l'éclat doux et tempéré d'un prophète fils de Dieu. Gomme les disciples n'avaient guère que des souvenirs galiléens, 1a Galilée fut le

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