ANNEXE AA
Génération, naissance, enfance de Jean-Baptiste et de Jésus.
Nous avons suffisamment parlé, dans notre première Annexe à l'Évangile de Matthieu, des circonstances religieuses qui ont donné naissance aux {Histoires de l'Enfance dans le premier et dans Île troi-
(a) Voy. les notes relatives à chacun de ces passages.
(&) Voy. notre préambule aux Annexes de Matthieu.
sième Évangile, et de l'influence que ces histoires ont ensuite exercée sur le développement du christianisme. Nous avons également fait voir quelles différences distinguent les deux documents, ou pour mieux dire établissent entre eux une contradiction absolue. Nous n'avons pas à revenir sur cette grave question. Notre tâche est ici plus simple et toute spéciale. Nous avons dit que l’Histoire de l'Enfance était interpolée dans le troisième Évangile, comme le document analogue est interpolé dans le premier ; que l’une n'appartient pas plus à Luc, que l’autre n'appartient à Matthieu. C’est la démonstration de ce fait qui doit nous occuper aujourd'hui.
Nous avons fait voir dans notre introduction que l'Évangile de Luc, à la différence de celui de Matthieu, avait été fait non pour les Juifs, mais pour les Gentils; que l’auteur avait représenté Jésus comme étant le sauveur non d’un peuple, mais de tous; qu’il avait soigneusement omis tout ce qui, dans l'Évangile de Matthieu, pouvait ressembler à un témoignage de prédilection à l'égard des Juifs, et par suite eût été de nature à blesser ou à inquiéter les Gentils ; nous avons dit que souvent même Luc s'était montré directement hostile aux Juifs, imputant, non-seulement aux pharisiens et aux prêtres, mais au peuple entier, la persécution exercée contre Jésus; qu’entin il avait hautement annoncé la réprobation des Juifs.
Or, rien ne peut être moins conforme à une pareille tendance que ne l’est notre document. D’un bout à l’autre il semble, au contraire, avoir pour objet de signaler et de glorifier en Jésus le Messie national annoncé par les prophètes, le libérateur et le restaurateur d'Israël, le défenseur et le serviteur de la Loi. — On dirait une thèse en faveur de laquelle l’auteur s’est efforcé d’accumuler les témoignagnes et les démonstrations. Cela ressort de chaque ligne du texte que nous transcrivons ci-après; mais, pour en épargner Ja fatigue au lecteur, nous allons résumer aussi rapidement que possible les principaux traits de cette longue apologie.
Le premier personnage qui apparaît devant nous, le père de Jean- Baptiste, Zacharie, est un prêtre d'Israël, dont la femme Élisabeth
est comme lui de la race d’Aaron (I, 5). C’est dans le temple, à droite de l'autel des parfums, qu'un ange vient lui prédire la naissance d’un fils (I, 411). Ce fils, comme autrefois Samson et Samuel, doit être voué au naziréat, et en remplir strictement les obligations (I, 45). D'ailleurs, suivant la parole de l’ange, «il convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu, et il marchera devant le Seigneur dans l'esprit et dans la vertu d’Élie, pour convertir les cœurs des pères vers leurs enfants, pour préparer au Seigneur un peuple parfait » ([, 16-17) (a). l De même ce fils, dont l'ange Gabriel annonce la venue à Marie, « Jésus recevra du Très-Haut le trône de David son père, et règnera éternellement sur la maison de Jacob (1, 32). »—« Mon âme glorifie le Seigneur, dit Marie dans son cantique d’actions de grâces (b); il s'est souvenu de sa miséricorde, et a pris sous sa protection Israël son serviteur, selon la promesse qu'il a faite à nos pères, à Abraham, à sa race pour toujours (1. 54-55). » Tout semblable encore est le langage de Zacharie, lorsque, délivré du mutisme dont il avait été frappé, il prophétise l'avenir de Jésus : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et racheté son peuple, de ce qu'il nous a suscité un Sauveur dans la maison de son serviteur David, selon qu'il avait promis dans les siècles passés, par la bouche de ses saints prophètes, de nous délivrer de nos ennemis et des mains de tous ceux qui nous haïssent, etc. » (1, 68-75). Après la naissance de Jésus, l’ange qui apparaît aux pasteurs leur donne une nouvelle « qui, dit-il, sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie : c'est qu'aujourd'hui dans la ville de David il nous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur » (IE, 10-41). D'ailleurs, au bout de huit jours, l'enfant selon la prescription de la loi, est porté au temple pour y être circoncis (II, 21). La mère elle-même, au bout de quarante jours, va, selon l'usage légal, se purifier au temple, et
(a) Voy. Malach., IV, 5.
(b) Ce cantique est d’ailleurs une imitation de celui d'Anna, la mère de Samuel (voy. ci-dessous, Luc, I, 46).
y offrir le sacrifice prescrit, deux tourterelles où deux petits de colombes (IE, 24). Jésus lui-même, à cette occasion, est présenté au Seigneur, selon qu’il est ordonné dans la loi, et à ce moment, un homme juste nommé Siméon, qui vivait dans l'attente de la consolation d'Israël, conduit au temple par l'Esprit-Saint, prend Jésus dans ses bras, et s'écrie : « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur, suivant votre parole, puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous destinez à la face de tous les peuples, comme une lumière pour éclairer les nations, et pour glorifier votre peuple d'Israël » (If, 29-32). Puis le bénissant, il ajoute : « cet enfant est pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël » (Il, 34). A son tour, Anne, la veuve âgée de quatre-vingtquatre ans, qui demeurait sans cesse dans le temple, servant Dieu jour et nuit, dans le deuil et dans la prière, survient et se met aussi à louer le Seigneur, et à parler de l'enfant à tous ceux qui attendent la rédemption d'Israël (IL, 36-38). Enfin, Jésus, parvenu à l’âge de douze ans, accompagne ses parents à Jérusalem, pour y célébrer avec eux la fête de Pâques, conformément à la loi. Après qu'ils ont repris le chemin de Nazareth, étonnés de ne pas voir leur fils auprès d'eux, ses parents retournent le chercher à Jérusalem. Ils le trouvent discutant dans Le temple avec les docteurs de la Loi, et les remplissant d’admiration par sa sagesse et la profondeur de ses réponses (II, 39-47).
En est-ce assez, et que pourrait-on imaginer de plus pour constater le caractère on peut dire exclusivement israélite, de la mis- sion de Jésus? Qu’y a-t-il là, en effet, pour les Gentils, si ce n’est ce mot unique emprunté au prophète : « Comme une lumière pour éclairer les nations, » mot qui d’ailleurs se trouve comme perdu au milieu de cette longue glorification des destinées d'Israël? — Que peuvent faire aux Gentils et le prêtre Zacharie et sa femme Élisabeth, conune lui de la famille d’Aaron, et Marie, cousine d'Élisabeth, comme elle, par conséquent, de race sacerdotale, et Le vieillard Siméon, qui vit dans l'attente de la consolation d’fsraël, et la prophétesse Anne qui attend la rédemption promise? Tout cela est
juif, purement juif, et ne peut avoir d'autre objet que d’exalter la foi, ou de légitimer les prétentions des Juifs. Comment donc Luc, dont le livre est tout entier rédigé à l'intention des Gentils, aurait-1l pu y mettre une introduction dont l'effet mévitable devait être de leur en faire tout d’abord repousser la lecture? A un homme, qui ne nous à pas donné le droit de mettre en question son bon sens, on pe saurait attribuer une pareille mconséquence. L'Histoire de l'Enfance ne peut donc appartenir à la rédaction primitive de l'Évangile de Luc. Si maintenant l’on se demande à quelle époque et dans quelles circonstances elle a pu être introduite dans cet Évangile, la pensée se porte tout naturellement vers une des crises les plus importantes que l'Église ait subies depuis sa fondation, et que les travaux les plus récents sur l’histoire ecclésiastique ont mise en pleine lumière; nous voulons parler de l’espèce de réaction qui, vers la fin du °° siècle, se produisit dans le monde chrétien et ramena les esprits vers la tradition hébraïque trop longtemps négligée (c). Depuis le moment, en effet, où elle s'était détournée des Juifs pour s'adresser aux Gentils, sous l'influence des sectes gnostiques, issues des spéculations grecques et des croyances orientales, la doctrine chrétienne tendait de plus en plus à s'éloigner de sa source primitive et à s'isoler de la tradition de Moïse. Livrée à elle-même, ou plutôt à tous les caprices d’un dogmatisme sans frein, l’Église était entraînée à une ruine inévitable. C'est alors que ses chefs, qui autrefois avaient cru nécessaire, sinon de rompre, au moins de relâcher le lien entre elle et l’ancien temple, sentirent la nécessité de la rappeler vers ses origines et de lui rendre sa véritable base. D'un autre côté, il importait de faire accepter à ce qui restait encore de judéo-chrétiens dans l'Église les documents accrédités dans les communautés nouvelles. L'Histoire de l'Enfance, introduite au début du troisième Évangile, fut un monument de ce retour vers le passé, de cette réconciliation entre les partis opposés.
(c) Voy. Nicolas, De la critique biblique en Allemagne. Revue germanique, mai 1858, et Theologie des apôtres , ibid., déc. 1858; Reuss, Histoire de la théologie chrétienne, t. II, 569 et 570,
Elle servit à judaiser en quelque sorte l'Évangile essentiellement gentil de Luc, de même que le document analogue, placé en tête de l'Évangile essentiellement hébraïque de Matthieu, servit, si l’on peut s'exprimer ainsi, à le gentiliser. Le besoin de réaction, qui détermina cette interpolation au troisième Évangile, peut seul d’ailleurs expliquer l’exagération évidente de la pensée Judaïque que nous y avons signalée.
Rien, du reste, n’est moins nouveau que cette opinion. De même que, au u° siècle, les ébionites rejetaient nos deux premiers chapitres de Matthieu, parce qu'ils y voyaient une innovation païenne, de même aussi le principal représentant du gnosticisme, Marcion, rejetait le commencement de Luc, parce qu'il prétendait y reconnaître une innovation judaïque {d). Nous n’entendons nullement justifier l’aversion des gnostiques pour les dogmes et les enseignements de la Bible; à nos yeux cette circonstance seule suffirait au contraire à les condamner. Mais sur le fait matériel qu’il signalait, Marcion avait certainement raison; l'Histoire de l'Enfance devait être de son temps une interpolation, d’origine judaïque, encore récente dans le troisième Évangile. D'ailleurs, même parmi les modernes, les contradicteurs n’ont pas manqué. Strauss (Vie de Jésus, $ XVI) donne les noms d’un certain nombre d'auteurs qui l'ont considérée comme apocryphe. Lui-même, cependant, en défend l'authencité, comme il a défendu celle de l'Histoire de l'Enfance dans le premier Évangile (e). Ses raisons sont les mêmes dans les deux cas; nous les avons fait connaître précédemment {voy. Annexe [), et nous n’avons donc pas à y revenir.
Comme déjà d’ailleurs nous l’avons fait remarquer à l’égard des deux premiers chapitres de Matthieu, l'Histoire de l'Enfance dans l'Évangile de Luc est en désaccord avec la suite de cet Évangile, non moins par les détails que par la pensée générale. Les personnages de Jean-Baptiste et de Jésus ne sont nullement dans la suite
(d) Tertull., De carne Christi, 1, et 2. Voyez Wallon, De la croyance due à V’'Évan-
gile, p. 55.
(e) Vie de Jésus, t. I, $ XVI et XIX. Voy. aussi notre Annexe I, p. 157,
du livre ce que ce début semblerait devoir faire présager. Nulle part, ni en Judée, ni en Galilée, on n’aperçoit le reflet des manifestations merveilleuses qui, dans le temple ou dans la campagne, ont signalé leur naissance (f). Rien, au moment où commence leur vie active, ne les distingue des autres fils d'Israël. La parenté de Jésus et de Jean-Baptiste, si solennellement annoncée dans ce prélude, n’a pas de trace dans l'Évangile lui-même. Enfin, comme nous le verrons tout à l’heure, notre histoire donne pour la naissance de Jésus (Luc, I, 5; Il, 1) deux dates qui, différentes entre elles, ne s'accordent ni l’une ni l’autre avec la troisième donnée contenue dans le corps de l'Évangile (Lue, IL, 4, 23). Or, on ne peut raisonnablement attribuer à Luc lui-même cette double ano-
malie.
ANNEXE AÀA.—8 I. Luc, I, 5-28.
Annonce de la naissance de Jeau- Baptiste.
5. Il y avait sous le règne d’Hérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la famille sacerdotale d’Abia, l’une de celles qui sercaient dans le temple, chacune en leur rang ; et sa femme éfait aussi de la race d’Aaron, et s'appelait Élisabeth.
6. 1IS étaient tous deux justes devant Dieu, et ils marchaient dans tous les commandements et les ordonnances du Seigneur d’une manière irrépréhensible,
7. Ils n'avaient point de fils, parce qu'Élisabeth était stérile, et qu’ils étaient déjà tous deux avancés en âge.
8. Or, Zacharie faisant sa fonction de prêtre devant Dieu daos le rang de sa famille,
(f) Voy. Luc, {, 11-65; Il, 8-18,
9. il arriva par le sort, selon ce qui s’observait entre les prêtres, que ce fut à lui à entrer dans le temple du Seigneur, pour y offrir les parfums.
A0. Cependant toute la multitude du peuple était dehors, faisant sa prière à l'heure où on offrait les parfums ;
A1, et un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à la droite de l’autel des parfums. ,