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le même que celui de la parabole des « conviés au festin des noces » du premier Évangile (Matth., XXIT, 4-10, Annexe XXV), toutefois il y a d'importantes modifications.
Dans le récit du premier Évangile, le roi qui a invité un certain nombre de convives au festin qu’il donne pour les noces de son fils, voyant que tous refusent et vont à leurs affaires, ou même outragent et tuent les serviteurs qu’il envoie pour les chercher, le roi, disons-nous, commande à ses gens d'aller dans les carrefours, et d'appeler aux noces, tous ceux qu'ils trouveront, bons et mauvais. Tout cela est une allusion évidente au mauvais vouloir des Juifs, à leur réprobation qui en est la suite, enfin à la vocation des Gentils.
La parabole de Luc débute à peu près de la même manière. Mais lorsque les premiers invités se sont excusés de venir, en prétextant les occupations qui les appellent ailleurs, ceux que le père de famille (car il ne s’agit plus ici d’un roi) commande à son serviteur de faire entrer à la place des premiers, ne sont pas comme dans la première parabole « tous ceux que l’on trouve, bons et mauvais, » mais «les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.» (Luc, XIV, 21.)
Là est la différence essentielle entre les deux récits. Tandis que le premier a évidemment en vue la réprobation des Juifs et la vocation des Gentils, le second annonce l'élection de tous les déshérités du monde présent; 1l se rattache sous ce rapport d’une manière intime au morceau précédent, et rentre dans cette doctrine de l’élection des petits, qui remonte à Jésus lui-même, s’est continuée dans la prédication des apôtres et de saint Paul, pour laquelle enfin Luc montre une prédilection marquée, surtout dans sa Section dogmatique.
Les élus de notre parabole ne sont pas d’ailleurs laissés libres d'accepter ou de refuser la grâce qui leur est ‘faite. « Forcez-les d’entrer, » est-il dit, et là est l’origine du fameux compelle intrare, devenu au moyen âge une des maximes favorites de l’Église catholique. Le texte du premier Évangile dit seulement : « Appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. »
Luc a-t-1l eu sous les veux ce texte, qui de son temps aurait déjà
DE L'ÉVANGILE SELON LUC.—SECT. If. 277
été interpolé au premier Évangile, ou bien l’a-t-il rencontré ailleurs ; ou bien en a-t-il possédé quelque autre version; ou bien encore notre parabole serait-elle une interpolation dans le troisième Évangile, comme elle en est une dans le premier? A ces diverses questions il est impossible de répondre d’une manière absolue; à tout prendre cependant, la dernière supposition nous semble la plus probable. Dans le passage précédent, Jésus a dit: « Lorsque vous faites un festin, conviez-y les pauvres, les estropiés, les boiteux, et les aveugles» (Luc, XIV, 13). Notre parabole n’est qu’une amplification de cette pensée, qui y reparaît comme conclusion, en termes identiques. Il ne nous paraît pas probable que Luc se fût ainsi répété. La question n’a d’ailleurs qu’une importance minime.
Au verset XIV, 15, ces mots : « Heureux qui mangera du pain dans le royaume de Dieu, » se rattachent à ce qui a été dit au verset précédent : « Cela vous sera rendu dans la résurrection des justes. » Ils établissent d’ailleurs la transition entre le discours (XIV, 12-14) et la parabole (XIV, 16-24).
On trouve ailleurs dans les Évangiles le royaume de Dieu représenté sous l’image d’un banquet (Voy.Matth., XX VI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 16-18).
«Si quelqu'un vient à moi, et ne haït pas son père et sa mère, etc.» — Ceci est une grossière exagération du passage correspondant de Matthieu. Chez celui-ci, d’ailleurs, la sentence s'adresse aux apôtres, au moment où Jésus leur donne leur mission, tandis qu'ici Jésus parle à la foule qui l’environne, et qui certes n’est pas préparée à entendre une telle maxime.
« Quiconque de vous ne renonce pas à tout ce qu’il a ne peut être mon disciple. » — C'est la même pensée que ci-dessus, mais cette fois sous une forme plus douce.
Ce qui vient auparavant (l'exemple de celui qui, voulant bâtir une
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ei AE NOTES POUR LE TEXTE COMPARATIF
tour, doit d’abord en supputer la dépense; l’histoire du roi, qui, ne se sentant pas de force à combattre son ennemi, lui envoie des ambassadeurs) est évidemment destiné à préparer cette conclusion; l'auteur a voulu faire comprendre qu’avant de s’engager dans une entreprise difficile, il faut en avoir calculé toutes les suites et être déterminé à les supporter jusqu’au bout. Mais, comme il arrive si
souvent chez Luc, la pensée demeure obscure, et la conélusion se rattache mal aux prémisses.
— PARABOLE DE LA DRACHME PERDUE ET RETROUVÉE. — Îl y a quelque chose d’émouvant dans la joie du pasteur retrouvant sa brebis, dont il a pris soin et qu’il aime; la joie de la femme, retrouvant la drachme qu'elle a perdue, est un sentiment tout matériel, qui inspire peu d'intérêt. On ferait avec le premier sujet un tableau charmant; on n'y réussirait pas avec le second. On voit que cette addition de Luc n’est pas heureuse. |
— PARABOLE DE L'ENFANT PRonIGUE. — Cette histoire est encore, sous une nouvelle forme, celle de la brebis perdue et retrouvée. Elle est d’ailleurs écrite avec un grand charme, et sous ce rapport mérite assurément la célébrité qui s’y est attachée. Comme composition, nous ne connaissons rien d'aussi parfait chez Lue, tellement qu'on pourrait être tenté de se demander si c’est bien réellement lui qui est l’auteur de cette parabole, s’il ne la pas trouvée toute faite ailleurs, ou bien même si ce n’est pas une interpolation ajoutée par quelque autre à son texte. D’un autre côté, il est certain qu'on retrouve ici le défaut habituel de Luc : l’exagération. N'est-ce pas en effet une peinture exagérée que la misère de ce gardien de pourceaux, Si affamé « qu’il eût bien voulu remplir son ventre des cosses que ses animaux mangealent, tandis que personne ne lui en donnait. » (XV, 16.) De même, sous le rapport moral, nous retrouvons cet excès d’indulgence que trop souvent on est en droit de re-
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procher à Luc. La sympathie pour le pécheur et la joie que sa conversion inspire ne peuvent cependant aller jusqu’à faire entièrement oublier les droits sacrés de la justice , surtout lorsque ce pécheur, corme il est dit expressément, se convertit, non point par l'amour du bien, mais simplement par le désir d'échanger les tourments de la misère contre les jouissances du bien-être. (XV, 17.)
Au verset XV, 15, il est dit que l’enfant prodigue fut envoyé aux champs pour y garder les pourceaux. Cette circonstance prouveraitelle, comme l'ont voulu quelques commentateurs, que, dans la pensée de l’auteur, le héros de notre histoire ait dù être un Israélite? (Voy. de Wette, Erklærung.) Pour un Israélite, disent-ils, garder les pourceaux devait être une humiliation bien plus grande encore que pour tout autre. — Nous ne pouvons partager cet avis. Pour un Israëélite, garder les pourceaux eût été autre chose qu’une humilation; c’eüt été un péché, une grave infraction à la loi. A nos veux, la circonstance en question prouverait donc plutôt qu'il s’agit d’un non Israélite, et que l’histoire a été écrite par un Gentil pour des Gentils.
— PARABOLE DE L'ÉCONOME INFiDÈLE. — Un homme veut renvoyer
son économe, parce que, nous dit-on, 1l a dissipé son bien ; là-dessus l’économe, pour se tirer d'affaire, à ses infidélités passées ajoute une insigne friponnerie. Il fait venir chez lui les débiteurs de son maître, et s'entend avec eux pour remettre à chacun, en échange de l'obligation souscrite par lui, une autre de moindre valeur. De cette façon, qui devait 100 se trouve ne plus devoir que 50 ou 80; ce sont des amis que l’'économe se ménage pour lavenir. Or, le maître, on ne dit pas comment, a été informé de ce procédé. Que pensez-vous qu'il va faire? Sans doute punir ce serviteur malhonnête, ou du moins le renvoyer, puisque déjà 1l a voulu le faire pour ses méfaits antérieurs ? Nullement. Ce dernier trait a changé toutes ses intentions; et tel est son estime pour ce qu'on appelle vulgairement le savoir-faire, que maintenant «il loue l’éconoue infidèle de
ce qu'il a agi prudemment. » On ne nous dit pas qu’il l’a gardé; mais cela s’entend.
Assurément notre auteur ne donne pas, lui, son approbation au savoir-faire de l’économe : il se borne à ajouter cette réflexion (à moins toutefois que ce ne soit une glose interpolée) «que les enfants du siècle sont plus prudents (c’est-à-dire plus habiles) que les enfants de la lumière dans leur conduite à l'égard des gens de leur espèce. » Est-ce un éloge, est-ce un blâme à l'adresse des enfants de la lumière? On ne le voit pas bien, mais peu importe. Ce qui est certain, c’est que l’auteur se sert de la parabole qui vient d’être racontée, comme d’un point de départ pour adresser (faut-il dire aux enfants du siècle, ou aux enfants de la lumière?) le conseil suivant contenu dans sa conclusion : « Et moi, je vous dis : Employez les richesses d’iniquité à vous faire des amis, afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » (XVI, 9.) C'est toujours, on le voit, le principe de l’intérêt bien entendu, appliqué à la morale et à la religion, et nous reconnaissons d’ailleurs bien volontiers qu’à l’occasion le conseil peut être salutaire. Parfois, comme dit le poëte, il est bon de «rendre à Dieu ce qu'on a pris au monde. » Néanmoins cette pratique a bien aussi ses inconvénients. C’est une dangereuse tentation que de pouvoir mettre sa conscience à l'aise avec la construction d’une église, d’un monastère ou autres libéralités pieuses d’une moindre espèce. Le moyen âge en a donné trop de preuves, et il n’est point d'abus contre lequel les réformateurs du Christianisme se soient plus fortement élevés. Mais sans descendre si loin, c’est un spectacle curieux et consolant à la fois de voir, du milieu même du monde contemporain, s'élever contre la conclusion de notre parabole une protestation que l’heureuse maladresse d’un copiste a fait parvenir jusqu’à nous. En effet, en marge de notre verset 9, quelque lecteur scandalisé a écrit ces réflexions, qui, ensuite, ont passé dans le texte : « Celui qui est fidèle dans les petites choses sera fidèle aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les petites sera injuste aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez pas été fidèle dans les richesses injustes, qui voudra vous
confier les véritables? Et si vous n’avez pas été fidèle dans un bien étranger, qui vous donnera le vôtre propre? (a) » Cela veut dire, si nous ne nous trompons, que, dans la pensée de l’auteur, Le séjour des tabernacles éternels ne doit pas si facilement s’ouvrir aux possesseurs de biens mal acquis, et que les libéralités pieuses ne sont pas un moyen infaillible pour effacer les torts de la conscience.
Ceci porte sur la pensée même de notre auteur; mais il y a encore une remarque à faire sur la manière dont il l’a rendue. Comme d'habitude, l'argumentation de Lue manque ici de netteté et de précision. En effet sa conclusion s'applique à l’emploi des biens mal acquis. Mais ce n’est pas d’un bien mal acquis que l’économe infidèle a usé pour sauver son avenir, c’est d’un bien qui n’est pas à lui, c’est tout simplement du bien de son maître. Son acte est un vol, ni plus ni moins. Or, nous ne croyons nullement que Luc ait voulu, par cet exemple, recommander le vol comme moyen de se procurer l'entrée des tabernacles éternels ; mais il n’a pas lui-même suffisamment senti la portée de ce qu'il écrivait, et cette légèreté est déjà de sa part une faute grave.
Au verset 8, de Sacy a traduit : « Car les enfants du siècle sont plus prudents dans la conduite de leurs affaires que ne le sont les enfants de la lumière. » Ces mots: « dans la conduite de leurs affaires » ne rendent nullement le latin «in generatione sud, » surtout lorsqu'on l’élucide par le grec : « Ets Tâv yeveav TAv ÉauTüv. »
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« Nul serviteur ne peut servir deux maîtres... Vous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et l'argent. » — Cette sentence empruntée à Matthieu peut être, en un certain sens, considérée comme une condamnation de la parabole précédente ; d’un autre côté, elle sert à amener la parabole suivante.
(a) Luc, XVI, 10-12, Annexe LL,
— PARABOLE DE LAZARE ET Du RICHE. — La pensée de cette parabole est tout entière dans le verset 15, «.… Car ce qui est grand aux yeux des hommes est en abomination devant Dieu. » |
En effet, le riche « a l'enfer pour sépulcre » (XVI, 22), il est en abomination devant Dieu, uniquement parce qu’il est grand selon le monde; et le pauvre est agréable à Dieu, «il repose dans le sein d'Abraham, » uniquement parce qu’il est petit selon le monde. Il n’est pas dit que le riche ait mal usé de sa richesse, ni que le pauvre ait bien usé de sa pauvreté ; mais «le riche a reçu ses biens durant sa vie, et Lazare n’y a eu que des maux; c’est pourquoi Lazare est maintenant dans la consolation et le riche dans les tourments. » (XVE, 25.) Cest ce qui se trouve déjà implicitement indiqué dans ces paroles ajoutées par Luc au début du Discours sur la montagne : « Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation dans ce monde! Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim! Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez réduits aux pleurs et aux larmes. » (Luc, VI, 24-25.) Ce sentiment d’amertume contre la richesse, cette réprobation du riche, dont nous voyons en Luc un des principaux et des plus anciens interprètes, se développa dans le christianisme, en même temps que sa lutte contre le monde; mais la pensée même du Fondateur est différente : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa
justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. » (Matth., VI, 33.)
« Et lorsqu'il était dans les tourments, il leva les veux en haut, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein, etc. » — Cette description du séjour des réprouvés et de celui des élus, cette conversation entre le riche réprouvé et Abraham, sont des créations toutes mythologiques, empreintes même, en certaines parties, d’un
matérialisme grossier. (Voy. de Wette, ÆErklærung, et Gieseler, Dogmengeschichte, S 42.)
— FRAGMENTS CONTRADICTOIRES RELATIFS A LA LOI ET AU ROYAUME DE. Dieu. —
De Wette, dans son commentaire, dit que toutes les tentatives faites pour rattacher ces versets aux textes voisins, ont échoué, (Jeder gemachte Versuch den Zusammenhang nachzwweïsen ist verunglückt.) 1 n’y a pas lieu de s’en étonner si l’on considère, d'abord, que ces versets ne sont pas dans le texte vulgaire à leur véritable place (a); et puis que là même où ils doivent se trouver et où
nous les avons rétablis, la pensée qui les a fait réunir les rend complétement indépendants de la suite du texte. L'auteur s’est proposé de faire ressortir, par le rappochement, la contradiction qui existe entre le premier fragment et les deux autres. Voyez à cet égard notre Examen, p. 230.