XIX, A
«… Il ajouta encore une parabole sur ce qu’il était près de Jérusalem et qu'ils s'imaginaient que le règne de Dieu paraîtrait bientôt. » — Ce préambule, ajouté par l’auteur, crée pour notre parabole un cadre tout semblable à celui qu'elle occupe dans le premier Évangile. Il nous indique d’ailleurs que, dans la pensée de l’auteur, et probablement suivant la tradition venue jusqu’à lui, les disciples croyaient que l'établissement du royaume de Dieu (et par conséquent le second avénement de Jésus) devant suivre de très-près son arrivée à Jérusalem.
ce XX, 020 2E
« Et étant arrivé près de Bethphagé et de Béthanie, à la montagne qu’on appelle des Oliviers... » — Marc nomme ici le village de Béthanie, tandis que Matthieu mentionne celui de Bethphagé. Luc, pour concilier les deux auteurs, nomme à la fois Bethphagé et Béthanie, à moins toutefois qu’il n’y ait là une addition du copiste.
« La montagne qu'on appelle des Oliviers » est une locution qui ne peut se rencontrer que dans un livre destiné à des lecteurs non Israélites. Cette locution revient d’ailleurs ci-dessous, XXI, 37. (Voy.
aussi IV, 31; XXIL 1; et Matth., II, 23, Annexe I.)
VE TPE « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur... » — Cette appellation de Roi, particulière à Luc, ne peut que désigner celui qui vient fonder le royaume de Dieu.
Sur la trace de Marc, Luc omet iei la question que le peuple adresse aux disciples au sujet de Jésus, et la réponse des disciples. (Voy. Matth., XXE, 10-11.) |
Ces deux versets de Luc sont l’équivalent de ceux de Matthieu, XXI, 45-16, mais il y a dans ceux-ci de la dignité habile, et dans ceux-là de la forfanterie.
NX eltt—
— JÉSUS PLEURE sur JÉrusALEMm. — Nous avons ici un Jésus larmoyant, bien différent de celui que nous dépeint Matthieu, allant du premier pas, on serait tenté de dire du premier bond, chasser les marchands du temple.
— XIX, hh —
«.… Le temps auquel tu as été visitée. » (Tempus visitationis Luce. — Toy xauodv Ts émioxonñç cou.) — De Sacy a traduit: « Le
temps auquel Dieu t'a visitée. »
— XX, 1 — «… Comme il était dans Le temple, instruisant le peuple et lui annonçant la bonne nouvelle... » (Docente illo populum in templo et evangelizante — Aiddoxovtos abToD Tov Axdv êv TD lep®, x
evayyeMopévou.) — De Sacy traduit improprement : « Annonçant l'Évangile. » (Voy. ci-dessus, IV, 43 note.)
« Quiconque tombera sur cette pierre s’y brisera... » — Ge verset est la reproduction d’un passage interpolé dans l'Évangile de Matthieu. (XXI, 44, Annexe XXIV.) Il est possible que Luc lait tiré de là ; cependant, en cet endroit, il copie Marc, où l'interpolation n'existe pas; il a donc fallu qu’il allât chercher le passage chez Matthieu. Ce n’est pas tout : chez Matthieu, le verset XXI, 43, qui précède celui-ci, est également interpolé. Si Luc a pris le second, pourquoi n’a-t-il pas pris également le premier? Toutefois, à ceci
la réponse peut être que, comme tant d’autres, au temps de Luc le verset 43 n’avait pas encore été interpolé.
D'ailleurs, au lieu d'admettre, comme nous le faisons ici, que Luc a pris son verset XX, 18, chez Matthieu, il est clair que l’on peut, à l'inverse, supposer que ce verset a été reporté de Luc chez Matthieu, ou bien encore qu'il a été introduit chez tous deux. Nos Annexes nous offrent des exemples incontestables de toutes ces espèces d'interpolations. Mais la question est en somme de peu d’imporlance, et nous nous sommes arrêté au parti le plus simple.
PA PRE es
« Mais pour ceux qui seront jugés dignes d’avoir part à ce siècle à venir et à la résurrection... » — Ceci se rattache au même ordre de croyances que ce qui a été dit plus haut, XIV, 44. (Voy. la note.)
Le mot de : siècle à venir n’est pas d’ailleurs une traduction suffisamment exacte de l'original : sæculo illo — rod aiwvos éxeivou. Il vaudrait mieux : le monde à venir. (Voy. de Wette, Erklærung. Il a écrit dans sa traduction allemande : Jene Welt.)
«Car alors ils ne pourront plus mourir...» — Luc rattache ici trèsjustement l’idée de la cessation du:mariage à celle de l’immortalité, puisque le mariage ayant essentiellement pour objet de renouveler l'individu en sa progéniture, si l'individu n’a plus besoin de se renouveler, le mariage n’a plus de raison d’être.
«.… Car tous sont vivants devant Dieu. » — Cette réflexion, particulière au troisième Évangile, est aussi belle que juste. L’éternelle présence de notre vie devant Dieu est certainement le fondement le plus solide qui puisse être donné à notre foi dans l’immortalité. Toutefois, par cela même qu’elle affecte la forme d’une réflexion, cette pensée n'entre pas naturellement dans le discours de Jésus. Il serait possible que ce fût une simple glose interpolée dans le texte.
Luc, qui depuis tout à l'heure (XVIIL, 45) a suivi fidèlement la marche commune de Matthieu et de Marc, omet ici l'incident relatif au grand commandement de La loi, parce qu'il l’a déjà placé ailleurs. (Voy. Luc, X, 25-28.)
— OBJURGATIONS CONTRE LES SCRIBES. — (Voyez ci-dessus XI, 39-53, note.) |
— LE DENIER DE LA Veuve. — Ce récit, interpolé dans l'Évangile de Marc, a dù l'être avant la rédaction de l'Évangile de Luc, puisque celui-ci le reproduit. On a d'autant plus lieu de le supposer, qu'ici le texte est abrégé dans quelques parties, et que c’est [à un procédé habituel à Luc lorsqu'il transcrit Marc. Il n’est pas impossible cependant que l'interpolation ait eu lieu à la fois dans les deux Évangiles.
— Jésus ANNONCE QUELS SERONT LES SIGNES QUI PRÉCÉDERONT LA RUINE DE JÉRUSALEM ET SON PROPRE AVÉNEMENT. — (Voy. ci-dessus, XVII, 29-37, note.)
De même que les discours parallèles dont il est imité, ce discours se divise en deux parties qui sont en désaccord. Iei aussi nous les avons indiquées par les chiffres I et IL. (Voy. Matth., XXIV, 1-36, note.)
« Il paraîtra des choses épouvantables, et des signes extraordinaires dans le ciel. » — Cette circonstance, ajoutée par Luc, rappelle ce que raconte Josèphe : « Une comète qui avait la figure d’une épée parut sur Jérusalem pendant une année entière... ; avant le
lever du soleil on aperçut en l'air, dans toute cette contrée, des chariots pleins de gens armés traverser les nues... » (De Bell. Jud., lib. VI, v. 3.)
« Mais avant toutes ces choses, ils se saisiront de vous, etc. » —. Nous avons fait remarquer dans notre note à Matth., XXIV, 9, que Luc fixait heureusement l’époque des persécutions dont il est ici question, en les faisant antérieures au siége de Jérusalem.
« Lorsque vous verrez une armée environner Jérusalem, etc. » — Luc caractérise ici l'événement avec bien plus de précision que Matthieu et que Marc. Cela vient sans doute de ce que, pour lui, le siége de Jérusalem n’est plus un fait récent qu’il suffise d'indiquer par voie d’allusion. On peut appliquer la même remarque à ce qui est dit ci-dessus, XIX, 43-44.
« Que ceux qui se trouveront au milieu de Jérusalem s'en retirent, etc.» — Nous avons vu ci-dessus (XVIT, 31) que Luc, composant un premier discours sur la fin des temps avec des fragments exclusivement propres à Matthieu, y avait, par exception, transporté deux versets de Matthieu (XXIV, 17-18), ayant leur parallèles dans le texte de Marc, XII, 15-16. Luc le sait et s'en souvient si bien que, transcrivant ici presque littéralement Le texte de Marc pour le reste, quand il arrive aux deux versets en question, il les supprim.. en les remplaçant par quelque chose d’analogue.
« Jérusalem sera foulée au pieds par les Gentils, jusqu’à ee que le temps des nations soit accompli. » — Il est difficile de savoir au. juste ce que Luc entend par ces derniers mots. S'agit-il de, la fin de l'empire romain, avant-coureur de la fin du monde, et de Pavé-
nement du royaume de Dieu? S'agit-il d’une réconciliation entre les Juifs et les Gentils, telle que l’indique l'Épitre aux Romains? « Je ne veux pas, mes frères, que vous ignoriez ce mystère (afin que vous ne soyez pas sages à vos propres yeux), qui est qu’une partie des Juifs est tombée dans laveuglement, jusqu'à ce que la multitude des nations soit entrée, etc., et qu'ainsi tout Israël soit sauvé, selon qu’il est écrit : Il sortira de Sion un libérateur qui bannira Pimpiété de Jacob. » (Rom., XT, 25.)
Sans doute, Luc n’est pas habituellement favorable aux Juifs; mais Paul ne l'était pas non plus, et l'impossibilité de comprendre l'établissement définitif du christianisme, sans Ja réconciliation des Juifs, a pu inspirer à Luc comme à Paul une parole d'espérance et d'attente.
« Il y aura des signes dans le ciel et dans les étoiles. » — Luc retranche de son texte ce que disent Matthieu et Marc : «Les étoiles tomberont du ciel. » Cela a pu lui paraître excessif.
« Prenez donc garde à vous, de peur que ce jour ne vienne tout à coup vous surprendre, etc.» — Ici la seconde partie du discours de Jésus se trouve considérablement raccourcie, parce que Luc en a déjà transporté ailleurs la plus grande part, c’est-à-dire tout ce qui appartenait exclusivement à Matthieu. (Voy. ci-dessus, Luc, XIF, 34-40, 42-46 — Matth., XXIV, 43-44, 45-51; et Luc, XVIT, 26-27, 30, 34-35 — Matth., XXIV, 37-41.) Il en résulte que la contradiction entre cette seconde partie et la première est beaucoup moins frappante; néanmoins, elle n’a pas disparu. (Voy. Matth., ch. XXIV, notes.)
«Or, le jour il enseignait dans le temple, etc. » — Matthieu fait se terminer ici le cours des enseignements de Jésus, et en eflet, après
cette révélation suprême, il semble qu'il ne reste plus à Jésus qu’à consommer le sacrifice qu'il a médité. Mais Luc n’a pas le sens de ce grand drame, et il fait se continuer l'enseignement de Jésus.
Q Et la nuit il sortait, et se retirait sur la montagne appelée des Oliviers. » — Cette circonstance, inconnue à Matthieu et à Marc, semble avoir été introduite par Luc pour préparer la retraite de Jésus au mont des Oliviers après la Cène. « Étant sorti il s’en alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers. » (XXII, 39.)
Pour ce qui est de l’expression « appelée des Oliviers », voyez ci-dessus, XIX, 29, note.
« La fête des pains sans levain, appelée la Pâque... » — Encore une locution qui ne peut s'adresser qu’à des lecteurs non israélites. (Voy. la note précédente et ci-dessus, IV, 31.)
«Mais 1ls appréhendaient le peuple. » — Luc répète ici ce que, d’après Matthieu et Marc, il a déjà dit ci-dessus, XX, 19; mais il omet, ce qui est ici l'essentiel, que les ennemis de Jésus ne veulent pas que l'arrestation ait lieu le jour de la fête. (Voy. Matth., XXVI, D; Marc, XIV, 2.)
«.…. immoler la Pâque. » — Le mot de Pâque a ici, comme il Pa souvent dans l’Ancien Testament, le sens de victime pascale.
— La Cène. — Ce passage se compose de deux fragments.
Le premier est une reproduction en partie amplifiée, en partie tronquée, toujours arrangée du récit de la Cène d’après Marc et Matthieu.
Le second est la reproduction à peu près textuelle du récit de Paul dans la première Épître aux Corinthiens.
Il en résulte qu'il n’y a ni unité, ni précision dans ce passage de Luc. On voit qu'il a cherché à recueillir chez d'autres les éléments d'un dogme, tant s’en faut qu'il les ait possédés, et qu’il puisse nous les fournir lui-même.
« J'ai souhaité avec ardeur de manger cette pâque avec vous avant de souffrir.» — Cette espèce d’exorde tient la place de la bénédiction du pain dans les deux premiers Évangiles. (Matth., XX VI, 26; Marc, XIV, 22.) Ici, d’ailleurs, comme au verset 7, le mot de pâque est pris dans le sens de victime pascale.
« Car je vous déclare que je ne le mangerai plus désormais, jusqu’à ce que ce soit accompli de nouveau dans le royaume de Dieu. » — Ce qui est dit du fruit de la vigne chez Matthieu (XX VE, 29), chez Marc (XIV, 25), enfin chez Luc lui-même (XXIE, 18), est dit ici, en termes presque identiques, de la victime pascale.
La traduction de de Sacy diffère sur deux points de la nôtre. Au lieu de «je ne {a mangerai plus, » il dit : «je n’en mangerai plus. » Cependant le latin porte : « Non manducabo illud, » et le grec : (OÙ Là PL adTé. » — Puis, au lieu de : «jusqu’à ce que ce soit accompli dans le royaume de Dieu, » il écrit : jusqu'à ce qu'elle soit accomplie dans le royaume de Dieu, » appliquant ainsi le mot accompli à la victime pascale, ce qui nous semble incompréhensible. (Donec impleatur in regno Dei. — Éowçs 6rov TAngobG Ev Ti
Bactheix Toù Ueod.)
« Car je vous dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que le règne de Dieu soit arrivé.» — Luc semble n'avoir pas osé conserver ici l'affirmation hardie qui se trouve chez Matthieu
(XXVI, 29) et chez Marc (XIV, 23), «.…. jusqu’au jour où je le boirai avec vous nouveau dans le royaume de mon Père. » Et cependant, il a reproduit plus bas, au verset 30, une image analogue.
« Puis il prit le pain, et ayant rendu grâces, il le rompit, etc.» — On voit que les changements que Luc a faits, dans ce passage, au texte de Paul sont peu importants.
— JÉSUS DÉCLARE QUE CELUI QUI LE TRAHIT EST A TABLE AVEC LUI. — Ce récit précède, dans les deux premiers Évangiles, le récit de la bénédiction du pain et du vin. La place qu’il occupe ici est si peu naturelle, qu’on peut se demander si ce nest pas par suite de quelque accident qu'il s’y est trouvé porté.
« Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s’en va, selon ce qui a été déterminé. » (....secundum quod est definitum. — ... xu74 Tù op cuévov.) — Matthieu dit : « Selon ce qui à été écrit de lui. » L'expression de Luc a une teinte de fatalisme qui n'existe pas chez Matthieu, et qui rappelle le paganisme.
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— FRAGMENTS CONTRADICTOIRES. PRÉCEPTES D’HUMILITÉ ET PROMESSES DE GLOIRE, ETC. — (Voy. sur ce passage notre Examen, p. 216.) Il ne nous reste ici que quelques détails à élucider. (
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«Et on appelle BrENFaisaNTs ceux qui les maitrisent. » (£t qui
s Rs isa re F \ Le 14 v4 ” potestatem habent super eos benefici vocantur.— Kat où £Gousrxbovtes durv ebspyérar xækobvrat.) — Le nom de ebepyérns (Evergète, bienfaisant) fut donné, comme on sait, à Ptolémée IF et à Ptolé-
mée VIE, rois d'Égypte, au dernier par antiphrase; Lue met donc ici dans la bouche de Jésus une sorte d’épigramme historique.
« Et néanmoins Je suis au milieu de vous comme celui qui sert.» — La même image se trouve déjà ci-dessus XIT, 37.
« C’est vous qui êtes toujours demeurés fermes avec moi dans mes épreuves. » {In tentationibus meis. — év rois Tetpuapots mov.) — Ce témoignage rendu par Jésus à la fidélité passée des disciples est une innovation de Luc. On dirait qu’elle a pour objet de rendre plus sensible l'opposition entre notre deuxième fragment et le suivant, où Jésus déclare aux disciples, et à Pierre en particulier, qu'ils failliront.
Au lieu de « dans mes épreuves, » de Sacy écrit improprement : « dans mes tentations. »
« Afin que vous mangiez et buviezà ma table dans mon royaume.» — (Voy. ci-dessus, XXIE, 18.)
« Lors donc que vous serez revenu. », c’est-à-dire revenu à moi. (Conversus. — érisroëébac.) — De Sacy a traduit trop littéralement
en s’attachant au latin : « Lors donc que vous serez converti. »
« Lécoq ne chantera point aujourd'hui, que vous n’ayez nié trois fois que vous me connaissez, » — Luc abandonne ici momentanément la trace de Marc, pour suivre celle de Matthieu, dont Marc, en cet endroit, s’est écarté mal à propos.
« Prendre son sac et sa bourse, et vendre sa robe pour acheter une épée. »— Le sens de cette allocution est bien évidemment que le temps des épreuves est arrivé, et que les disciples doivent se préparer à les soutenir ; mais la forme est singulièrement étrange.
Peut-être aussi Luc a-t-il voulu expliquer comment tout à l'heure il pourra se faire que l’un des disciples soit muni d’une épée.
— ANGOISSE DE JÉSUS AU JARDIN DES OLiviers. — L’admirable peinture que Matthieu nous a laissée de ce grand moment de la vie de Jésus est ici fort altérée. D'une part le récit est tronqué; toute la seconde partie, comprenant les versets 42-46 de Matthieu, a été omise. D'un autre côté, il y a des additions malencontreuses. Telle est, au verset 43, l'apparition de l’ange qui vient fortifier Jésus. Nonseulement cette intervention est incompatible avec lhypothèse de la divinité de Jésus, mais au simple point de vue humain elle tend à abaisser la grandeur morale du personnage (a). D'un autre côté, comment concilier cette prétendue réconfortation avec ce qui vient immédiatement après, également ajouté par Luc : «Et dans son angoisse , il priait avec ardeur, et il lui vint une sueur comme de gouttes de sang qui coulait jusqu'à terre. » Si telle a été l'effet de l'assistance angélique, comment peut-on dire qu’elle a fortifié Jésus ? D'ailleurs, à part l'incohérence, il y a dans cette « sueur de sang » une exagération de mauvais goût, et qui trahit le copiste. Matthieu n’a rien de pareil.
De Sacy a traduit la seconde partie du verset 44 : « Et étant tombé en agonie, il redoublait ses prières. » Mais le mot grec dywvix, signifie lutte, combat, et au figuré angoisse, jamais agonie. Le mot agonia, employé dans le texte latin, n’est que la reproduction littérale
(a) L'authenticité de ce passage a été contestée, mais sans raisons suffisantes. (Voy. de Wette, Erklærung.)
DE L'ÉVANGILE SELON LUC. — SECT. II. 305 du mot grec, et ne peut, par conséquent, avoir que la même valeur. En fait, d’ailleurs, il y a chez Jésus angoisse, et non pas agonie.
L'expression « redoublait ses prières » tend à se rapprocher du latin « prolitius orabat;» mais ce n’est pas le sens du grec « éxtevéotepoy mpocnvyero. » (De Wette, traduit : er betele angelegentlich.)
«IL s’en alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers. » — Matthieu ne parle nullement de cette prétendue coutume de Jésus, déjà mentionnée par Luc ci-dessus XXI, 37. Il semble, au contraire, que Jésus ait voulu ce jour-là, tout exprès, se rendre à la montagne des Oliviers, afin de donner à ses ennemis l’occasion de l'arrêter, loin des regards du peuple.
« Mais Jésus prenant la parole dit: «Laissez, demeurez-en là,» et ayant touché l’oreille de cet homme, il le guérit.» — Pourquoi Jésus, qui tout à l'heure a lui-même exhorté ses disciples à s’armer, les arrête-t-l au premier coup porté, et guérit-il la blessure qu’ils ont faite? Il y a là un mystère que nous avouons ne pas comprendre. Puis, pour parler d’une simple difficulté matérielle, comment Jésus peut-il guérir le blessé, en touchant son oreille, quand cette oreille vient d’être coupée ?
« C’est ici votre heure, et la puissance des ténèbres. » — Ceci peut être entendu de deux manières, ou au propre, parce que les ennemis de Jésus ont choisi La nuit pour l'arrêter; ou au figuré, parce que le démon qui les pousse porte lui-même le nom de Puissance des ténèbres.
L XXI Sos
— PIERRE RENIE TROIS Fois Jésus. — Matthieu et Marc, après lui,
partagent cette histoire en deux scènes, séparées par l’interrogatoire
de Jésus devant Pilate; Luc n’admet pas d'interruption et ne fait venir l’interrogatoire qu'après. Il suit d’ailleurs Marc presque littéralement jusqu'à la seconde moitié du verset 60; mais R il le quitte pour se rattacher à Matthieu, parce qu’il ne veut pas accepter pour son compte ce que Marc a innové : Pierre reniant trois fois Jésus, avant que le coq ait chanté deux fois. (Voy. Marc, XIV, 30 et 72, et ci-dessus Luc, XXII, 34.)
La présence de Jésus dans la cour où se passe la scène (XXIT, 61) est aussi une innovation de Luc, innovation en désaccord avec le récit de Matthieu, qui nous représente Jésus renfermé pendant ce temps dans la maison même de Caïphe, devant les scribes et les pharisiens (Matth., XXVI, 56, 57, 69); innovation d’ailleurs invraisemblable, parce que, demeuré sous les yeux de son Maître, il est difficile de croire que Pierre l’eût aussi lâchement renoncé.
NN XTLIAG 60
— Jésus EST INSULTÉ ET FRaPPé. — Dans les Évangiles de Matthieu et de Marc, cette scène vient après l’interrogatoire de Jésus chez Caïphe; ce sont les scribes et les Anciens qui, exaspérés par ses réponses, l’insultent et le frappent. Lue, ayant supposé que Jésus avait été condamné par le grand conseil Jui-même (XXII, 66), c'est-à-dire par la magistrature suprême du pays, a reporté à une autre place une scène de violence, qui, dans le sein du conseil, eût été par trop invraisemblable. Iei, Jésus est insulté et frappé par ceux qui l'ont arrêté (XXIL 63).
— Réponse ne Jésus Aux MEMBRES DU CONSEIL QUI L’INTERROGENT. so Ici encore le récit original est défiguré. Non-seulement, comme nous venons de le dire, le caractère de l’assemblée n'est plus le même, puisqu'il s'agit expressément d'une séance du grand conseil national (tpecGutépuov rod Axoù, XXII, 66); mais la scène de l’interrogatoire, à la fois si bien suivie et si animée chez Matthieu, est tronquée et languissante chez Luc. Au lieu du silence dédaigneux
de Jésus, nous avons une défense vulgaire et maladroite : «Si j’affirme, vous ne me croirez pas; si je vous interroge, vous ne me répondrez pas.» Du moment que Jésus a accepté la position d'accusé, il ne peut pas se plaindre que le droit d'interroger à son tour lui soit enlevé. C’est un droit qui appartient à l’accusation et non pas à la défense.
Chez Matthieu, Jésus interpellant le grand prêtre lui dit: «Maintenant vous verrez le Fils de l’homme, assis à la droite de la majesté de Dieu, venir sur les nuées du ciel; » et alors le grand prêtre déchire ses vêtements et s’écrie : Il a blasphémé! —Chez Luc, au lieu de cette profession solennelle, nous n’avons que, cette parole écourtée : « Désormais le Fils de homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu. » La circonstance La plus importante, l’avénement du Fils de l’homme a été retranchée. Puis, vient de la part des assistants cette froide interpellation : Vous êtes donc le Fils de Dieu! à quoi Jésus répond complaisamment : « Vous le dites, je le suis.» Ce «je le suis » est une addition de Luc. (Voy. Matth., XX VI, 64.)
— JÉsus EST ACGUSÉ DEVANT PILATE DE SE Dire LE Curist-Roi. — Le
caractère politique de l'accusation portée contre Jésus par les Anciens, explicitement indiqué chez Matthieu (XXVIL, 41), est ici formellement exprimé. On lui impute de pervertir la nation, d’empécher de payer le tribut à César, etc. Peut-être Luc a-t-il simplement voulu donnér au récit plus de précision; mais peut-être aussi a-t-il eu l'intention de disculper les Romains et Pilate, en les représentant comme liés en quelque sorte par la dénonciation des Juifs. . Quoi qu'il en soit, il dépasse la limite de la vraisemblance, il fait de Pilate un procurateur par trop débonnaire, lorsque ayant demandé à Jésus s’il est le roi des Juifs, et Jésus lui ayant répondu : « Vous le dites, » Pilate s’écrie : «Je ne trouve rien de criminel en cet homme. » On eût été criminel à moins. |
Nous devons encore faire remarquer le titre de Carisr-Ror que Jésus est accusé de s’attribuer. Ce double nom exprime bien le
double caractère politique et religieux de l’entreprise qui lui est imputée ; mais Luc ne l’a probablement pas tiré de son propre fonds; on peut croire que déjà de son temps l'appellation de Christ s'était introduite dans le texte de Matthieu, et qu'il l’a combinée avec celle de Roi, conservée dans le texte de Marc. (Voy. Matth., XXVII, 17-22, et Marc, XV, 9-19, note.)
— JÉSUS EST RENVOYÉ PAR PILATE A HÉRODE ET PAR HÉRODE À PILATE. — Ce récit, qui ne se rencontre que chez Luc, est un tissu d'invraisemblances. En admettant que Jésus füt en Galilée justiciable d'Hérode, évidemment il cessait de l'être sur le territoire romain, pour un crime commis sur ce territoire contre la domination de Rome. L'abandon de la juridiction souveraine, invraisemblable de la part de tout autre, l’est à plus forte raison de la part d’un magistrat romain. Et remarquez qu'il ne s’agit pas ici, comme on pourra't le supposer, d’une enquête à faire, mais bien d’un jugement à prononcer. (Luc, XXII, 7, 10, 44 et 15.)
La présence de cet incident ne peut donc s’expliquer que par les inèmes motifs qui ont déjà porté l'auteur à retrancher de son livre la mention des projets funestes que Matthieu attribue à Hérode contre Jésus, et même à lui prêter des sentiments d’une nature tout opposée. (Voy. ci-dessus IX, 7-9.) Luc a voulu innocenter, à l’égard de Jésus, non-seulement les Romains, mais leur ami.
Il est vrai qu'Hérode « traite Jésus avec moquerie » et l’insulte (XXI, 11); mais ces actes de brutalité, en même temps qu'ils s’expliquent par les habitudes du temps, sont peut-être aussi une concession faite aux persécuteurs, afin de pouvoir d’autant mieux sauver la victime. C’est ainsi que Pilate proposera tout à l'heure de renvoyer Jésus après l'avoir fait châtier. (XXIIT, 45.) Cette communauté d'intentions et d'efforts de la part de ces deux hommes explique d’ailleurs ce qui est dit au verset 12, que : « ce jour-là même, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu'ils étaient auparavant. » Ce ne peut être, comme il semble au premier abord, et comme on la dit
trop souvent, la conséquence d’un commun mauvais vouloir contre Jésus, puisque tous deux, comme le dit expressément Pilate, refusent de le condamner. (XXIIT, 15-16.)
Et d'ailleurs si avant cette circonstance Pilate et Hérode étaient ennemis, comment Pilate a-t-il pu avoir la pensée de renvoyer Jésus devant Hérode? C'est pousser bien loin la générosité et l'abnégation.
Il est dit au verset 41, que « Hérode, avec ses soldats, méprisa Jésus. » Or, il est difficile de comprendre Hérode marchant à Jérusalem entouré de ses soldats, ou plutôt, comme le disent expressément les textes grec et latin, de son armée (cum exercitu suo. — Xùv TOUS GTOATEULOAGUV adroi.)
De Sacy a traduit : « avec sa cour. » Cela a meilleure tournure, mais cela n’est pas dans le texte.
— SIMON DE CYRÈNE EST CONTRAINT DE PORTER LA CROIX DE JESUS. — Avant ceci, Matthieu et Marc racontent la flagellation de Jésus par les soldats romains. Luc, toujours attentif à mettre les Romains hors de cause, supprime l'incident.
QI était suivi d’une grande multitude de peuple et de femmes...» Ici, il nous faut encore revenir au mot de de Wette au sujet des créations de Luc; elles ne sont ni claires ni motivées, (Voyez notre Examen, p. 212.)
Comment la multitude, qui vient de demander la mort de Jésus, s’apitoie-t-elle maintenant sur lui, jusqu’à verser des larmes en l’accompagnant au supplice? Et d’un autre côté, si par sa douleur elle semble protester contre le crime des ennemis de Jésus, si elle n’est pas leur complice, pourquoi Le châtiment dont elle est menacée? Ou bien tout cela n’a-t-il d'autre fin que d'amener, de la part de Jésus, une nouvelle prédiction de la ruine de Jérusalem, et de donner ainsi une nouvelle marque de sa prescience? Telles sont les
questions qui se présentent à la lecture de notre récit, et qu’il n’est pas facile de résoudre.
— Jésus EST cRuGIFIÉ PAR Les Juirs. — Dans l'Évangile de Matthieu ce sont les Romains qui crucifient Jésus. (Voy. Matth., XXVIE, 31-37.) Chez Luc ce sont les Juifs; cela ressort ciairement de la suite des versets de Luc, XXIIL, 25, 26, 31 et 33. Lorsque, dans ce dernier verset, il est dit : «ils crucifièrent Jésus, » is s'applique nécessairement aux Juifs. Toute la part des soldats dans ce drame se réduit à ce qui est dit aux versets 36 et 37: « Les soldats mêmes lui insultaient, etc. »
Cette transformation de la donnée originale rentre d’ailleurs dans ce que nous savons être chez Luc un parti pris : pour tout ce qui touche à la condamnation et au supplice de Jésus, mettre autant que possible les Romains hors de cause. (Voy. ci-dessus XXIIT, 26,.et ci-dessous XXIV, 20.)
— XXIIL, 33 —
«Lorsqu'ils furent arrivés au lieu appelé le Crâne.»—(Voy: Matth. , XX VIT, 33, note.)
Rx FA OU
«... et ces deux malfaiteurs. » — (... ef latrones. — :., où rod 22200pyovs.) — Le mot latin latro veut dire voleur, mais aussi brigand, malfaiteur. Dans le passage parallèle de Matthieu (XX VIE, 38), nous l'avons traduit par « brigand, » parce que le grec, dans ce même endroit, se sert du mot Ancrc. Ici nous le traduisons par « malfaiteur, » parce que le grec porte xaxoÿoyous. Ce même mot figure d’ailleurs dans le texte grec, au verset 32, tandis que le latin se sert du mot nequam (criminel).
De Sacy emploie ici le mot « voleur, » qui ne rend pas exacte-
Inent xxx00py0s.
« Et les grands, aussi bien que le peuple, se moquaient de lui. » — (Et deridebant eum principes cum eis. — Ééeuvxriotov Ôdë oi ApAOVTES Gbv adrois. ) — Après ce qui a été raconté de l'attitude du peuple au paragraphe précédent (XXII, 27-30), il est surprenant de le voir s'associer aux insultes des grands contre Jésus. Sans doute, de pareilles incohérences ne sont pas rares chez Luc. fci, toutefois, il y a lieu de considérer les mots € obv œûvrois » sur lesquels porte toute la difficulté, comme ayant été interpolés avec l'intention évidente d’associer le peuple juif tout entier à la faute de ses grands personnages. Tischendorf a rejeté ces mots de son édition de Paris, et de sa Synopsis, en les indiquant seulement comme une variante de Robert Étienne et de Griesbach. La Vulgate les a acceptés, et reproduits par les mots «cum eis. »
. . . 3/ Au lieu de « les grands » (principes — doyovres), de Sacy a mis « les sénateurs. »
«Il y avait au-dessus de lui une inscription en grec, en latin et en hébreu, etc. » — Ce passage a dès longtemps été considéré comme le symbole de la participation, toute spéciale, des trois peuples à la formation première du christianisme.
— XXIIT, 59-15 —
— LE BON MALFAITEUR ET LE MAUVAIS MALFAITEUR, — Matthieu nous dit que les deux malfaiteurs, crucifiés en même temps que Jésus, Joignaient leur voix à celle du peuple pour loutrager. Luc distingue entre les deux :il y en a un mauvais qui insulte Jésus; il y en a un bon qui le justifie et l’implore; et celui-ci sera le soir même dans le paradis avec Jésus. On voit que Lue entre ici en plein dans le système de la réprobation et de la grâce. C'est un nouvel exemple de l’indulgence accordée à la foi, indépendamment des œuvres.
La promesse faite au bon malfaiteur soulève, d’ailleurs, une grave difficulté. Jésus lui-même a--il pu se trouver, en effet, le jour même de sa mort dans le paradis, puisque, d’après la croyance reçue, tandis que son corps inanimé restait attaché à la croix, ou bien enfermé dans le sépulcre, son esprit était descendu dans les lieux inférieurs, ou, comme on dit communément, aux enfers? Ou bien est-ce dans ces lieux inférieurs qu’il faut placer le paradis dont il est ici question? Au point de vue dogmatique, il y a là assurément un embarras sérieux, dont l’auteur, en écrivant son récit, ne s’est pas préoccupé. (Voy. Gieseler, Dogmengeschichte, S 36.)
« Le soleil fut obscurcei et le voile du temple se déchira par le milieu. » — Luc rapproche ici avec raison ces deux circonstances, que nous trouvons séparées dans les Évangiles de Matthieu et de Marc. (Voy. Matth., XX VIT, 45, note.) :
«.. Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains.» (/n manus tuas commendo spiritum meum.— Ets yeipds cou mauparibemar Tù rvedu4 pou.)— La dernière parole que Marc, d’après Matthieu, attribue à Jésus : «Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?» soulève, comme nous l’avons dit ailleurs, d’assez graves objections. C’est probablement pour cette raison que Luc l’a supprimée, en y substituant celle qu’on lit au verset 46. Celle-ci est empruntée an psaume XXXI, 6 (XXX, 5), avec cette différence, toutefois, que dans le psaume c’est l'homme plein de force qui remet son esprit, sa vie, entre les mains de Dieu.
Combien tout ce récit de la mort de Jésus est froid et écourté en comparaison du récit de Matthieu !
De Sacy a traduit : « Je remets mon âme entre vos mains. » Le mot d’âme ne nous semble pas ici Péquivalent de veux.
«Et s’en étant retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums, etc. » — Marc raconte ci-après (XVI, 1) que les saintes femmes achetèrent les parfums destinés à embaumer le corps de Jésus, après que le sabbat fut passé. Luce veut que l’achat ait été fait le soir même du crucifiement, avant l'ouverture du sabbat.
Le A MEN
« Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, etc. » — (Voy. ci-dessus IX, 22, 44, et XVIII, 31-33.) Luc développe ici ce qui est dit chez Matthieu (XX VII, 6) : «Il est ressuscité comme il l'avait dit. »
« Ce jour-là même, deux d'entre eux s’en allaient à un bourg nommé Emmaüs, etc.» — Nous avons vu dans l'Évangile de Marc (XVI, 12-13) cette apparition de Jésus racontée ou plutôt indiquée en quelques lignes. Mais chez Marc elle est précédée d'une autre apparition de Jésus à Marie Madeleine (Marc, XVI, 9), et le temps n’en est pas, d’ailleurs, fixé d’une manière précise. Chez Luc, au contraire, l'apparition aux disciples d’Emmaüs n’est précédée d’aucune autre, et elle a lieu le jour même de la résurrection de Jésus, soit le troisième jour de sa mort (XXIV, 13 et 21). Emmaüs était un bourg situé à environ 11 kilomètres au nord de Jérusalem.
« Alors il leur dit : « O insensés, dont le cœur est tardif à croire tout ce que les prophètes ont dit. Ne fallait-il pas que le Christ souffrit toutes ces choses, et qu’il entrât ainsi dans la gloire, etc.» — Ici nous retrouvons ce même défaut que nous avons déjà si souvent reproché à Luc, l'absence de suite logique. En effet, les disciples ne se sont pas étonnés que Jésus ait souffert, ait été condamné à mort, ait été crucifié, et qu’il soit ainsi entré dans la gloire; on ne peut
donc pas dire que : «Leur cœur soit tardif à croire ce que les prophètes ont dit.» Loin de là, ils viennent à l’mstant de déclarer «qu'ils espéraient que ce serait Jésus qui rachèterait Israël » (XXIV, 21). Le seul motif de leur étonnement est que ce jour étant le troisième depuis que Jésus est mort, il ne soit pas encore ressuscité. Il est vrai que des anges ont apparu à quelques femmes, et leur ont assuré que Jésus était vivant; il est vrai aussi que d’autres disciples, ayant visité le sépulcre, ont trouvé les choses comme les femmes les leur avaient rapportées ; mais ni les femmes, ni les disciples n'ont vu Jésus lui-même (XXIV, 22-24). Ce que les disciples attendent, ce n’est donc ni une explication, ni une justification de ce -qu'a souffert Jésus ; sous ce rapport, le discours attribué par l’évangéliste à Jésus est tout à fait hors de propos. Il se trouve d’ailleurs reproduit, d’une manière beaucoup plus opportune, un peu plus bas (XXIV, 45-47). Ce que les disciples attendent, c’est une manifestation certaine de la résurrection de Jésus; elle leur est donnée en effet le moment d'après (XXIV, 30-31); le reste est superflu.
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IL prit le pain, et le bénit, et l'ayant rompu, il le leur donna. » — On sait que c’était chez les Juifs une coutume, qui d’ailleurs subsiste encore chez les familles pieuses, de bénir et de rompre le pan avant le repas; c’est l’office de celui qui préside. Dans la circon- Stance présente, ce devait être naturellement le rôle de Jésus. En lui-même, Pacte n’a donc rien de mystérieux. Toutefois, la disparition merveilleuse de Jésus après la rupture du pain peut faire supposer que, dans la pensée de l’auteur, ce rite accompli se rattache au mystère eucharistique.
— XXIV, 51 — «En même temps leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant leurs yeux.» — (’est là un prodige qui
témoigne de la condition surhumaine et immatérielle de Jésus ressuscité. De même, tout à l’heure, il apparaîtra soudainement au
milieu des onze, en leur disant: «C'est moi, n’ayez point de peur. » (XXIV, 36.) Rien de pareil ne s'offre à nous dans l’histoire de la première existence de Jésus, si ce n’est à la fin de la visite à Nazareth, alors qu’il passe insaisissable à travers ceux qui le poursuivent; mais ce récit a toute l'apparence d'une interpolation gnostique (a).
Les anciens poëtes ont souvent représenté de la même manière des divinités revêtant la forme humaine, puis tout à coup s’évanouissant aux yeux des spectateurs. Il est certain que ces croyances conservèrent longtemps une certaine influence sur les conceptions de la théologie chrétienne. « Ce que font les magiciens, dit saint Jérôme, le Seigneur ne peut-il le faire? On dit qu'Apollonius de Thyane, étant dans le sénat, en présence de l’empereur Domitien, disparut tout à coup aux yeux des assistants (b).»
« Et il est apparu à Simon.» — Il n’a pas été question chez Luc (non plus que chez les deux premiers évangélistes) de cette apparition. Tout au contraire, Luc a raconté que Pierre avait trouvé les linceuls à terre devant le sépulçre, mais n’avait pas vu Jésus.
Cette circonstance, jointe à quelques autres indices, pourrait faire penser que ce récit n'appartient pas à Luc lui-même, qu’il est interpolé.
« Pendant qu'ils (les onze) s’entretenaient ainsi, Jésus se présenta au milieu d'eux... » — Ceci suit immédiatement le retour des deux disciples d’Emmaüs, et par conséquent se passe encore le jour même de la résurrection. Or, comment concilier cette donnée avec celle
(a) Voy. Luc IV, 16-30, note. — La transfigaration elle-même n’a pas au même degré ce caractère immatériel et surhumain. Voy. Matth., XVII, 1-8, note.
(b) Saint Jérôme, Lettre à Pammaque sur la discussion de Jeun, évéque de Jérusalem, avec saint Épiphane. Édit., du Panthéon littér., p. 381.
de Matthieu, qui fait dire à Jésus, lorsqu'il apparaît aux saintes femmes : « Allez dire à mes frères qu’ils aillent en Galilée; c’est là qu'ils me verront, » et qui ajoute ensuite : « Les onze s’en allèrent en Galilée sur la montagne, où Jésus leur avait commandé de se trouver, et le voyant là, ils l'adorèrent.» (Matth., XX VIIT, 10, 16-17.) Déjà Marc avait renoncé à placer en Galilée l'apparition aux onze, en s’abstenant toutefois d'indiquer le lieu de la scène. Luc a fait un pas de plus, et nommé Jérusalem. C'était se mettre en contradiction ouverte avec Matthieu , mais en même temps c'était donner à l'événement un caractère plus authentique et plus solennel.
« C'est moi, n'ayez point peur. » — Ces mots ne se trouvent point dans le texte grec. |
«. Ils s’imaginaient voir un esprit, etc.» — La croyance aux esprits était complétement étrangère au dogme mosaïque; mais elle s’était introduite chez les Juifs à la suite de la captivité de Babylone. Le livre des Actes nous apprend que de son temps elle formait un des traits distinctifs de la doctrine pharisienne. « Les Sadducéens disent qu'il n’y à ni résurrection, fi ange, ni esprit, au lieu que les pharisiens reconnaissent l’un et l’autre» (Actes, XXII, 8). Nous avons dit comment, lorsque le christianisme vint à se propager parmi les Gentils, le caractère essentiellement israélite du Fondateur dut s’effacer de plus en plus, pour faire place à l'idée d’un être surhumain, plus ou moins rapproché de la divinité, qui aurait pris la forme humaine pour révéler aux hommes la doctrine nouvelle. C’est à cette tendance que se rattache la secte des docètes, qui, afin de mieux détruire toute solidarité entre Jésus et le peuple dont on le disait issu, et l’élever en même temps au-dessus de lhumanité, prétendaient que Jésus n’était né, n'avait vécu, n’était mort, enfin n’était ressuscité qu'en apparence. Cette opinion, qui ôtait tout mérite moral à la vie de Jésus, se trouve combattue dans les Évangiles
de Luc et de Jean, puis chez les Pères de l’Église. « On nie, dit Tertullien, ce qui fait le poids et la séve du christianisme, la mort du Christ, dont l’apôtre affirme avec tant d’instances la vérité, comme étant le principal fondement de l'Évangile, celui de notre salut, celui de sa propre prédication... En effet, si vous niez la chair du Christ, comment affirmer sa mort, puisque la mort n’est que la dissolution de la chair qui retourne à la terre dont elle a été tirée, suivant la loi de son créateur? Et si en niant la chair, vous niez la mort, c'en est fait aussi de la résurrection (a). »
D'ailleurs, la croyance à l’immatérialité de la personne, une fois appliquée à Jésus , devra par là même s'appliquer à l’homme, eton arrive ainsi à saper dans ses bases mêmes la moralité humaine. «Job, dit saint Jérôme, combattant à son tour cette même doctrine dans un autre temps, n'aurait pu voir sans amertume l’inutilité de ses souffrances, si en effet il avait dû ressusciter avec un corps spirituel, et différent de celui qui avait été en proie à de si longues et si cruelles douleurs (b). »
Chez Luc la controverse n’a pas encore pris un caractère aussi philosophique. L’argument par lequel Jésus répond à ceux qui mettent en doute la matérialité de sa personne est lui-même tout matériel : « Avez-vous ici, dit-il à ses disciples, quelque chose à manger? et 11 mangea. » (XXIV, 41-43.)
Cependant, cette polémique, si simple qu’elle soit, appartient-elle bien à Luc? N'est-ce pas le prélude simulé de discussions qui en
(a) « Totum christiani nominis et pondus et fructus, mors Christi negatur, guam tàm impressè apostolus demandat utique veram, Summum eam Evangelii fundamentum constituens , et salutis nostræ, et prædicationis sucæ..……. Porrû si caro ejus negatur, quomodù mors ejus asseveratur, quæ propria carnis est passio, per mortem divertentis in terram, de quû sumpta est, secundm legem sui auctoris? Negatà verd morte, dum caro negatur, nec de resurrectione constabit. » Tertull. Adversùs Marcion., I, f. 200, edit. Basil, 1522. — Voy. Gieseler, Dogmengeschichte, & 36; les Épitres de Barnabas, passim ; les Confessions de saint Augustin, liv. V, IX; saint Jérôme, Lettre à Pammaque sur lu discussion de Jean, évêque de Jérusalem, avec saint Épiphane.
(b) Saint Jérôme, Lettre à Pammaque sur la discussion de Jean de Jérusalem avec saint Épiphane. Édit, du Panthéon littér., p. 379.
réalité se rapportent à des temps plus nouveaux? Nous nous conten-
tons de poser la question, et n’entreprenons pas de là résoudre.
« C’est ainsi qu’il est écrit, et c'est ainsi qu’il fallait que le Christ souffrit.» — Le seul passage de l'Ancien Testament qui, à notre connaissance, s'applique sans effort aux souffrances du Christ, est le chapitre LIIT d'Isaïe, en particulier les versets 7 et 8 : « Il a été conduit comme un agneau à la boucherie , et il n’a point ouvert la bouche , non plus qu’un agneau qui demeure devant celui qui le tond. » Ce sont ces versets dont l’eunuque de la reine Candace (Actes des apôtres, VII, 32) demande l’explication au disciple Philippe, et dont celui-ci fait son point de départ pour annoncer Jésus à l'eunuque.
La liturgie juive applique ces paroles au peuple juif lui-même. (Voy. Prières des Israélites, traduites en français par Créhange, prières du matin, p. 67.) |
«Et je vais vous envoyer ce que mon Père vous a promis... » — Par ces mots il faut entendre l’envoi de l’Esprit-Saint, annoncé au commencement de l'Évangile (Voy. Mare, I, 8, et la note), et que l'on voit s’accomplir dans le livre des Actes (E, 45; IT, 1-4).
«.. Mais cependant demeurez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut. » — Dans l'Évangile de Matthieu (XXVHIE, 10), Jésus apparaissant aux saintes femmes, le matin même du jour de la résurrection, leur dit : « Allez dire à mes frères qu'ils aillent en Galilée; c’est là qu’ils me verront. » On a remarqué avec raison que cet ordre était inconciliable avec celui que nous rencontrons ici chez Luc, ordre donné le même jour, et qui prescrit aux disciples de ne point sortir de Jérusalem avant qu'ils aient reçu l'Esprit-Saint, c’est-à-dire avant cinquante jours, puisque, suivant le
livre des Actes, l'Esprit-Saint ne descendit sur les disciples qu'à la fête de la Pentecôte.
« Après cela il les mena dehors, vers Béthanie.» — Marc, le seul des deux premiers évangélistes qui parle de l'ascension de Jésus, ne dit point qu’elle ait eu lieu à Béthanie. Son récit indiquerait plutôt qu'elle s'accomplit à Jérusalem, où les onze se trouvaient réunis.
D'ailleurs, d'après ce même récit, et même d’après celui de Luc, il semble que l’ascension a suivi immédiatement la rencontre de Jésus avec les onze. Selon le livre des Actes, au contraire, Jésus n'a cessé d’apparaître à ses disciples durant quarante jours après la résurrection, et c’est seulement après ce temps écoulé qu'il s’est élevé au ciel.
Tarczeau B CORRESPONDANCE
avec
La colonne I donne la suite des versets du deuxième Évangile, subdivisés, lorsque cela est nécessaire, en plusieurs fragments.
La colonne IIT indique les passages correspondants du troisième Évangile ; les vides, à cette colonne, font reconnaître les passages de Marc qui n'ont pas été reproduits par Luc.
La colonne IT signale les passages pour lesquels Luc a adopté la rédaction de Matthieu de préférence à celle de Marc. — Le signe + indique que, par suite de la ressemblance des deux textes, celui de Luc se rapproche à peu près également de l’un et de l’autre.
Le signe v. veut dire voyez.
Il IT ALT Série des Passages suivant Passages chapitres et versets de Marc. la rédaction de MATTHIEU. de Luc correspondants.
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(1) Voy. p. 196, note (a).
Ï TI TITI Série des Passages suivant Passages chapitres et versets de Marc. la rédaction de MaTTHIEU. de Luc correspondants. M 1-2. 1 ER CSC ue CRUE IV, 31-32 MLD... 0e - PR RAA 2 Co PRE » 33-37 DROLE . ni: (MTS NIMES VUS Lee gg de: » 39-442 » 34b, one ECS PNR EE RTE RER IV, 49-44 SN NO V, 12-16 RAT. 2h... ST SRE MST DC » 17-21 Fe MEN CREER DOME MIA TD. » 22-93 D iii ioir. » 24-26 » 43.
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