Jùlicher, II
5. V. 22. Plusieurs témoins omettent Tayû devant â^svéyxaTe, peut-être parce que, entendant ce passage allégoriquement, on ne pensait pas que le péché dût être si vite pardonné (Jùlicher, loc. cit.).
6. Interprétation chère à la tradition catholique, parce qu'on y voyait la restitution de l'innocence et de la grâce (cf. Conc. Trid., De justif. cap. iv, fin.). « Quae allegoria non satis convenit cum sensu literali.... Haec omnia quae hoc versu dicuntur, nihil mihi aliud significant, quam adolescentem illum in filii locum a pâtre repositum fuisse, ideoque servis imperatur, ut illi asservirent, ut vestirent, calcearentque et annulo insuper adornarent. Ves-
qu'il avait eu soin d'emporter tout ce qu'il possédait ; qu'on le revête de cette robe de fête, et qu'on lui donne aussi un anneau à son doigt, des souliers à ses pieds, comme il sied à un fils de bonne maison. Et c'est trop peu dire, car le prodigue n'est pas seulement traité en fils, mais en hôte de distinction. Il y a un veau gras à l'étable : qu'on le tue promptement *. Peut-on trouver meilleure occasion de festin et de réjouissances ? L'enfant qui était mort est ressuscité ; il était perdu et le voila retrouvé.
Le père expose les raisons de sa joie, comme ont fait l'homme aux cent brebis et la femme aux dix drachmes ; mais, parce que la circonstance est plus importante, il emploie des termes plus solennels. Les deux épithètes « mort » et « perdu » sont à expliquer l'une par l'autre; le fils était mort'parce qu'il était perdu pour son père, non pas précisément en tant qu'il était tombé dans le péché ; il était mort pour les siens, descendu au dernier degré de la misère et de l'ignominie; il vit maintenant puisqu'il est retrouvé, puisqu'il est revenu, puisqu'il regrette le passé. Le père parle selon sa qualité, non pas en juge des consciences, et moins encore en théologien. Cependant l'évangéliste a dû choisir les mots en vue de l'application religieuse et morale ?.
Si la parabole finissait en cet endroit, elle serait exactement parallèle aux deux précédentes, mais elle contient une seconde partie qui ramène avec intention la conclusion de la première.
* Luc, xv, 25. Cependant son fils aîné était aux champs, et, en revenant, comme il approchait de la maison, il entendit (un bruit) de musique et de danses, 26. et, appelant un des serviteurs, il s'informa de ce que c'était. 27. Et celui-ci lui dit : « C'est que ton frère est venu, et ton père a tué le veau gras, parce qu'il le retrouve en bonne santé. » 28. Et il se fâcha, et il ne voulait pas entrer ; et son père, étant sorti, l'en
tirent autem non qualibet veste, sed stola, id est talari toga, quae non servorum, sed nobilium habitus erat atque pretiosissima. » Maldonat, II, 265. L'explication allégorique est développée dans les Const. apost. II, 41 (Resch, III, 425-427), où le mot àpyau'a prend la place de KptAvq.
1. « Vitulum saginatum ipsum Christum^omnes omnino auctores interpretantur... (Sententia) literalis, opinor, non est. » Maldonat, II, 267.
2. Julicher, II, 353. Il est possible que, dans le récit primitif, le père ait dit simplement : « Il était mort et il est ressuscité », et qu'on ait ajouté ensuite^ pour l'harmonie avec les deux paraboles précédentes : « il était perdu et il est retrouvé » (J.Weiss, Lk. 527).
priait. 29. Et répondant, il dit à son père : « Voilà tant d'années que je te sers, et je n'ai jamais désobéi à tes ordres ; et tu ne m'as jamais donné un chevreau pour faire réjouissance avec mes amis. 30. Et lorsque ce tien fils, qui a mangé ton bien avec des courtisanes, est arrivé, tu as tué pour lui le veau gras! » 31. Et il lui dit : « Mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi ; 32. mais il fallait faire fête et se réjouir, parce que ce tien frère était mort et qu'il vit, qu'il était perdu et qu'il est retrouvé. »
Le repas était commencé l lorsque le frère aîné, qui était aux champs, selon sa coutume, revint de son travail. On voit que la famille n'est pas censée de très haute condition. Le père a un bien qu'il exploite avec son fils et ses esclaves. Gomme le fils approchait de la maison, il entend le bruit de la fête. La musique et les danses étaient l'accompagnement obligé d'un grand festin. Le père de famille s'était procuré un orchestre 2 et des danseuses, afin de récréer ses convives pendant le repas. Le fils, avant d'entrer, veut savoir la cause de ce tapage inaccoutumé où il hésite à se risquer. Si l'on reçoit un grand personnage que l'on n'attendait pas, il n'est pas lui-même en costume présentable ; il a donc besoin de s'informer. Il appelle 3 un serviteur qui le met au courant : son frère est revenu bien portant : son père en a été si heureux qu'il a fait tuer le veau gras ; voilà pourquoi il y a grande fête au logis. L'esclave dit ce qui est arrivé, il ne se permet pas de juger la conduite du père, ni de rappeler l'état du prodigue à son retour. Mais l'aîné se révolte : une fête pour ce misérable qui n'a pas craint d'abandonner sa famille, qui a mangé tout son bien ! Et dans sa colère l'aîné ne veut pas entrer.
Le père, averti, vient le trouver dehors et l'invite 4 à prendre part
1. V. 24. xal 7jp£avTO sùcppatveaOat n'est pas la conclusion de la première partie, mais le commencement de la seconde, le fond préparé pour la scène qu'on va décrire ; si la seconde partie était surajoutée, ce trait serait la transition ménagée entre la parabole primitive et l'appendice. Il a presque l'apparence d'une suture artificielle (cf. xvi, 26).
2. V. 25. aj^cptovia paraît s'entendre d'un instrument particulier (cornemuse), comme dans Dan. ni, &, 7, 10, 15. Cf. Wellhausen, Le. 85. Merx, II, n, 329.
3. V. 26. Au lieu de xi av sî't] raura, D lit xt SéXst touto slvai (cf. Act. ii, 12).
4. V. 28. rcapêxccXsi aùidv ne signifie pas « il le consolait », ou « il l'apaisait », mais « il l'invitait » à faire ce qu'on vient de dire que le fils ne voulait pas, c'est-à-dire à « entrer » (cf. Le. vu, 4; vin, 41).
aux réjouissances. Il résiste, et une pointe de jalousie se trahit dans le vif reproche qu'il oppose aux prières qui lui sont faites. Depuis longues années il sert { fidèlement son père et ne lui a donné en aucune occasion le moindre sujet de mécontentement ; il n'en a jamais été récompensé ; on aurait pourtant bien pu lui laisser prendre de temps en temps un chevreau qu'il aurait mangé avec les jeunes gens de son âge. Aujourd'hui ce beau fils (l'aîné a soin de ne pas l'appeler son frère), qui a gaspillé honteusement le bien de son père dans les mauvais lieux, s'est avisé de revenir, et on le traite comme un prince 2. Ce serait à regretter de n'avoir pas fait comme lui. Inutile de se demander où l'aîné a été renseigné sur les désordres de son frère ; il a pu l'être par la renommée, par des gens venus du pays où était le prodigue. Le père ne réprimande pas son fils pour l'amertume et l'injustice de ces propos, mais il lui représente avec douceur et affection le véritable état des choses : n'est-il pas l'héritier, celui à qui revient tout le patrimoine ;peut-on avoir à lui donner quelque chose, puisque tout lui appartient, et faut-il qu'il porte envie au pauvre vagabond qui n'a plus jrien ? Si Ton se réjouit maintenant, c'est parce que le malheureux égaré, qui est son frère 3, a été amené à résipiscence ; un père ne pouvait être insensible au retour de son fils ; il a fait ce qu'il fallait 4 en pareille circonstance, et le frère aussi, dont l'attitude contraste si douloureusement avec celle du père, doit prendre part à cette joie. Jamais l'aîné, sans doute, n'a été l'objet de pareille fête, mais c'est qu'il n'a pas été perdu.
On rejoint ainsi la conclusion des deux paraboles précédentes. Gomme tout se rapporte à la joie causée, au père de famille par le retour du fils prodigue, l'histoire n'est pas continuée; on s'abstient de dire si le fils aîné 6e rendit ou non à l'invitation de son père, et si le second répara dans une vie exemplaire les désordres de son
1. V. 28. Cf. Gen. xxxi, 41. ÔouXejcd aot atteste le respect, non l'esprit mercenaire du fils aîné. Le témoignage qu'il se rend ne marque pas d'orgueil.
2. L'aîné parle du veau gras parce que le serviteur en a parlé ; il se plaindrait aussi bien qu'on ait mis la belle robe à son frère, s'il était instruit de ce détail. Julicher, II, 355.
3. V. 32. ô àSeXçpoç sou ooto; répond à ô uïdç aou outoç, v. 30.
4. Il n'y a pas lieu de suppléer « toi » ou « nous » après « il fallait » : la réjouissance était obligatoire ; c'est pourquoi le père est justifié de l'avoir voulue, et le fils invité à s'y associer.
passé. L'application du récit n'est pas indiquée, mais elle va de soi : tout le chapitre, dans la pensée de l'évangéliste, tend à justifier Jésus d'assembler les publicains et les pécheurs, parce qu'il y a grande joie au ciel pour leur conversion ; la parabole du Prodigue fait ressortir encore mieux cette conclusion que celles de la Brebis et de la Drachme perdues. Reste à savoir néanmoins si telle est l'intention primitive du récit.
L'unité de cette histoire a été contestée. La parabole aurait un sens complet si elle se terminait à la réconciliation du père avec le prodigue, avant le retour du fils aîné ; la seconde partie a presque l'air d'un appendice. On peut dire qu'il était superflu d'attribuer deux fils au père, si l'aîné n'avait aucun rôle à jouer dans le récit ; que l'économie de la narration paraît fondée sur la conduite différente des deux fils, et sur l'attitude du père et de l'aîné à l'égard du plus jeune ; qu'il ne s'agit pas de montrer seulement la bonté de Dieu à l'égard des pécheurs, mais de faire voir comment ceux qui n'ont pas failli auraient tort de la blâmer. Dieu est le père de tous les hommes ; il accueille le pécheur repentant comme un fils perdu, qui revient à la maison paternelle; ses autres enfants, demeurés fidèles, ne doivent pas se plaindre d'une indulgence qui ne leur porte aucun préjudice, mais se réjouir plutôt de ce que leurs frères égarés sont rentrés dans la bonne voie, et que la famille est complète. Ainsi la bonté de Dieu serait expliquée par la première partie de la parabole, et défendue au moyen de la seconde. La narration apparaîtrait suffisamment une, dominée par une seule idée, comme elle est d'une même couleur d'un bout à l'autre.
Il en serait autrement si la première partie devait illustrer les rapports de Jésus avec les pécheurs, et la seconde son attitude à l'égard des pharisiens ; dans ce cas, il y aurait deux paraboles, avec application différente pour chacune. Mais la comparaison n'associe pas le père et Jésus, le prodigue et les publicains, l'aîné et les pharisiens ; elle associe le père et Dieu, le prodigue et le pécheur, l'aîné et le juste ; à plus forte raison ne peut-elle être tournée en une allégorie où l'on mettrait Jésus à la place du père, les publicains ou les Gentils à la place du prodigue, et les pharisiens à la place du fils aîné ; la parabole n'est pas conçue comme une apologie de Jésus contre des critiques malveillants, mais plutôt comme une explication de ses principes : explication de la bonté divine, devant des auditeurs habitués à considérer Dieu comme Père.
On peut trouver également que, si la seconde partie avait été imaginée après coup contre les pharisiens, on ne ferait pas dire au père que tout l'héritage appartient au fils aîné, sans que le plus jeune ait rien à y prétendre. Selon le sens naturel du récit, Jésus combat plutôt les scrupules de ses disciples que les objections de ses adversaires1. Le préambule de Luc, déduit des paraboles par conjecture, n'est^vas un témoignage historique sur la circonstance où elles ont été prononcées. Les deux premières paraboles, en ellesmêmes, ne sont pas non plus une apologie du Sauveur : elles montrent la joie que Dieu ressent de la conversion des pécheurs. Mais la recherche de la Brebis ou de la drachme perdues y est un élément essentiel, tandis que le père du prodigue attend son retour. Ainsi la parabole du Prodigue n'enchérit pas sur les autres 2.
Avouons cependant que l'hypothèse d'une addition faite pour justifier théologiquement la miséricorde de Dieu a pour elle, en dehors des particularités extérieures de la rédaction, l'invraisemblance de la situation faite au fils aîné, qui, ayant reçu sa part, comme le plus jeune, resterait dans une situation tout à fait dépendante, et ne pourrait toucher à rien dans la maison, ce qui n'empêcherait pas le prodigue repentant, à qui l'on fait si grande fête, de n'avoir plus rien à attendre de son père. La conduite du père à l'égard du prodigue ne suppose aucunement que l'aîné ne soit pas entré en possession de l'héritage. Le père ne serait pas pour cela réduit à la condition subordonnée que la seconde partie attribue à son fils. On dirait que cette seconde partie de la parabole n'a pas été prévue par celui qui avait conçu la première. La justification de la miséricorde divine est comme superposée à la manifestation de celle-ci. La mention de l'aîné, au début de l'histoire, ne réclame pas son intervention à la fin. Les scrupules sur les avantages respectifs du juste persévérant et du pécheur pardonné sont plutôt survenus dans la tradition chrétienne 3.