Hase, ap. Brandt, 244 ; Holtz.mann
sens chrétien était plus atïiné dans les dernières années du premier siècle qu'aux environs de l'an 70. Ceux qui ont fait prononcer à Jésus les premiers mots du psaume songeaient au caractère messianique de la description, où David était supposé s'identifier au Messie. Ce que le psalmiste avait dit en son nom, Jésus avait bien pu, il avait dû le répéter. Il se plaignait d'être livré à la mort, comme si le Père céleste n'avait pas eu d'autre moyen d'atteindre les fins de sa Providence; mais cette plainte n'était pas celle d'un révolté ou d'un désespéré, c'était celle du juste souffrant et assuré quand même de l'amour et de la protection que lui garde jusque dans la mort le Dieu de toute sainteté. Si la tradition chrétienne antérieure à Marc attribuait à Jésus mourant les sentiments exprimés par le psalmiste, et il est certain qu'elle les lui attribuait, en se fondant sur le caractère prophétique du psaume et les dispositions bien connues du Sauveur, il n'y avait rien de plus naturel que de lui faire dire sur la croix ce que le psalmiste avait dit pour lui. Mais comme on ne pouvait lui faire réciter tout le psaume, les premiers mots devaient représenter le morceau entier. En présence de cette tradition, écrite ou non, et du récit tout simple de l'Evangile primitif, Marc n'a rien trouvé de mieux à faire que de les juxtaposer, et le rédacteur du premier Evangile lui a emprunté cette combinaison.
Le nom d'Elie s'est déjà rencontré dans les Synoptiques. Le grand thaumaturge de l'Ancien Testament y apparaît comme le précurseur indispensable du Messie. Il ne faut pas s'étonner que le souvenir d'Elie ait été rappelé aux chrétiens à propos de la croix, ou même autour de Jésus sur le Golgotha. Les Juifs ne pouvaient concevoir un Messie mourant d'un supplice infâme. En admettant que Dieu eût voulu y exposer son Christ, Elie n'aurait-il pas dû intervenir, au moment décisif, pour faire reconnaître le Fils de Dieu 1. Le prétendu Messie l'avait attendu en vain. Il avait bien pu crier « Eli! Eli! » comme le racontaient ses disciples; Elie n'était pas venu. Le jeu de mots a été fait par des Juifs; mais il a dû être fait seulement dans les premiers temps du christianisme, par des gens qui rétorquaient malicieusement l'argument messianique tiré du
1. Sur le rôle d'Elie et son rapport avec le Messie dans l'eschatologie populaire, cf. Volz, 196, 210, 219.
psaume XXII par les chrétiens, bien qu'on ait déjà pu dire avec ironie sur le Calvaire : « Elie va venir. Elie ne viendra pas. »
Quant au vinaigre, il fait double emploi avec le vin aromatisé dont Marc a parlé plus haut. Le vinaigre n'est pas la posca, quoique beaucoup de critiques modernes l'admettent volontiers l. Le vinaigre fait pendant au fiel que le rédacteur du premier Evangile a déjà mis dans le vin des suppliciés; il vient du psaume LXIX ~, où il n'a jamais été question de posca. Dès le début, Luc 3 met le vinaigre ii la place du vin, ne pouvant garder que le simple trait de la présentation du vinaigre, puisqu'il abandonnait délibérément tout ce qui concerne Elie. Marc a mentionné d'abord le vin aromatisé, d'après une tradition spéciale: il mentionne ensuite le vinaigre, d'après la tradition commune. La présentation du vinaigre paraît impliquer dans Marc un certain degré de compassion; mais il semble que, dans les deux premiers Evangiles, aussi bien que dans le troisième, le trait dominant de cet acte soit la dérision et le mépris, presque la haine, tout comme dans le psaume, et l'on peut bien dire à cause du psaume 4. C'est pour cela que les Synoptiques ne disent pas que Jésus ait bu ce vinaigre. On n'a pas dit d'abord qui le lui a présenté ■'. Une telle indécision confirme le jugement qui vient d'être porté sur le caractère symbolique de ce détail. Jean (i, il est vrai, affirme que Jésus a bu du vinaigre, et même qu'il avait demandé à boire; mais le Christ, aussitôt après, dit : « Tout est consommé », l'évangéliste signifiant par là qu'il a eu l'intention de marquer dans le trait précédent l'accomplissement d'une prophétie. La lettre du psaume lui a suggéré ce complément de la narration synoptique. Le détail de l'éponge et du roseau, que Jean, pour son symbolisme, remplace par l'hysope ", ne suffisent pas à écarter les pré-
i. Par ex. Renan, supr. p. 083, n. 2. Sur ce point, cf. Brandt, 238-239.
2. V. 22, supr. cit., p. 663, n. 5, facile à combiner avec Ps. xxir, 16, où Ton trouvait la soif.