JuLîciiER, II
Quant à la parabole de la Drachme perdue, il ne pouvait Tutiliser, parce qu'elle ne signifie rien sans la conclusion qu*on trouve dans Luc. Un élément de cette parabole est retenu dans le cadre artificiel qu'il a donné à la parabole des Brebis : la pensée des anges n'était pas autrement su^érée par celle du scandale des faibles, mais Matthieu parle des anges parce qu'il en a trouvé mention dans la source où il a pris la première parabole. Comme il a modifié, en la résumant, la conclusion de celle-ci, il transpose et retourne la conclusion de la Drachme ; « Ainsi, vous dis-je, y aura-t-il joie chez les anges de Dieu pour un seul pécheur repenti », dans son préambule : a Car, je vous le dis, leurs anges, dans les cieux, voient constamment la face du Père qui est au ciel ». L'allusion aux anges protecteurs appartient à l'évangéliste, et l'on n'a pas à se demander si Jésus n'a pas dit des « enfants » ce que Matthieu entend des « petits • ».
Luc, XV, 11. Et il dit : « Un homme avait deux fils, 12. et le plus jeune d'entre eux dit au père : « Père, donne-moi la part qui me revient de la fortune. » Et il leur partagea le bien. 13. Et peu de jours après, ayant tout ramassé, le plus jeune fils s'en alla dans un pays lointain, et il y dissipa tout son avoir en vivant dans la débauche. 14. Et quand il eut tout dépensé, advint une grande famine dans ce pays-là, et luimême se trouva dans le besoin. 15. Et il alla s'attacher à l'un des habitants de ce pays, qui l'envoya dans ses champs garder des porcs. 16. Et il aurait bien voulu se garnir l'estomac des cosses que mangeaient les porcs, et personne ne lui en donnait. 17. Et rentrant en lui-même, il dit : « Combien de gens aux gages de mon père ont plus de pain qu'il ne leur en faut, tandis que moi, je meurs de faim ici ! 18. Je vais aller trouver mon père et lui dire : « Père, j'ai péché contre le ciel et devant toi ; 19. je ne suis plus digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme un de tes mercenaires. » 20. Et s'en allant, il vint trouver son père. Et comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut touché de compassion, et, accourant, il se jeta à son cou et l'embrassa. 21. Et le
i. JûLicHEH, loc, cit. On pourrait supposer que la source mettait en premier lieu la parabole des Drachmes, et qu'il n'y avait d'application que pour la parabole des Brebis ; mais il est plus naturel que chaque parabole ait eu sa conclusion, et que le double rapport qui se remarque dans Mt. xviii, 10 et 14, corresponde à deux passages de la source, non à un seul, la conclusion des Brebis, que révangéliste aurait exploité deux fois.
fils lui dit : « Père, j'ai péché contre le ciel et devant toi ; je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. » 22. Et le père dit à ses serviteurs : « Apportez la plus belle robe et Ten revêtez, mettez-lui un anneau à ia main et des souliers aux pieds ; 23. amenez aussi le veau gras et tuezle ; et mangeons et réjouissons-nous, 24. parce que mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé. »> Et ils se mirent à faire réjouissance.
La parabole du Fils prodigue se détache des précédentes par la courte formule d'introduction : « Et il dit. » L'importance du récit justifie certainement Touverture d'un alinéa ; mais la reprise pourrait marquer ici, comme en d'autres endroits, le passage d'une source à une autre, ou la réunion de pièces qui étaient séparées dans le document d'où on les a extraites K
Il s'agit cette fois d'un père de famille qui avait deux fils. Le plus jeime, pour des raisons qu'on n'a pas besoin de raconter, mais que sa conduite ultérieure laisse facilement deviner, demande au père - de lui remettre sa part d'héritage '^. D'après la Loi *, cette part devait être la moitié de celle qui était réservée à Taîné. On ne pouvait attribuer pareille démarche à celui-ci sans compliquer inutilement la parabole : l'aîné, pour demander sa part, aurait dû en quelque sorte renoncer à la succession principale, et céder son droit d'aînesse au plus jeune. On voit, en effet, que le fonds du patrimoine familial lui est assuré. Ce doit être pour cette cause, et non parce que le second fils, étant plus jeune, doit être censé plus étourdi, que l'aîné a reçu le rôle du sage, et le cadet celui du prodigue. En droit, le partage n'est exécutable qu'au décès du testateur ; le plus jeune fils, en réclamant la jouissance immédiate, a sollicité une faveur ; l'aîné, qui n'a rien demandé, a sa part garantie ; on n'est pas obligé de supposer qu'il n a pas voulu, par piété filiale, entrer en possession du patrimoine ^. De tels arrangements
1. Cf. Le. XVI, 19, où le Riche et Lazare vient sans introduction.
2. V. 12. La leçon de plusieurs mss. latins et de Se. : « Et le plus jeune lui dit : Père, donne-moi, etc. >>, paraît venir de ce qu'on a voulu éviter la répétition du mot « père ». Le même motif explique Ss. : « Le plus jeune dit à son père : Donne-moi la part qui me revient de ton bien. »
3. [xépo; TTJç ouaiaç ne peut désigner que la fortune du père, et il est inutile de suppléer, avec Ss. {supr, ci7.), Fadjectif possessif.