L'ÉCONOME INFIDÈLE
Luc, XVI, 1-18.
Bien que Tévangéliste fasse adresser aux disciples la parabole de l'Économe infidèle, cette parabole semble dirigée contre les pharisiens, comme le sont maintenant celle du Prodigue et celle du Riche et de Lazare. Ces trois grandes paraboles forment une sorte de trilogie, destinée, dans la pensée de celui qui les a réunies, à combattre les pharisiens, tout pétris d'orgueil et d'avarice. Les parabofes du chapitre xv sont plutôt une apologie de Jésus, mais celles du chapitre xvi sont présentées comme une attaque directe. Les pharisiens se croient justes, et ils sont fiers de cette fausse justice ; ils sont attachés aux biens de la terre, et ils voient dans leurs richesses la récompense de leur fidélité à la Loi. Ils se trompent à la fois sur eux-mêmes et sur les intentions de la Providence. Le lien des trois paraboles est artificiel, et l'Économe infidèle, conservé d'abord isolément, a dû être amené ici par une combinaison de la source que Luc a mise à contribution. Les réflexions qui suivent la parabole accusent un effort pour tirer enseignement de son contenu, qui ne présentait pas un exemple imitable; on croit y discerner des additions successives et des remaniements qui ont eu pour but de prévenir les fausses applications qu'on aurait pu en faire, puis d'amener le Riche et Lazare, et d'en expliquer d'avance la conclusion. La tendance des commentateurs à chercher des allégories dans toutes les paraboles ne pouvait ici que les jeter dans les plus grands embarras. On a pu se demander si le maître de l'économe figurait Dieu, ou Satan, ou Mammon. Il ne représente évidemment ni l'un ni l'autre. C'est un personnage de parabole, sans réalité en dehors du petit récit où on lui a donné un rôle.
Luc, XVI, 1. Et il dit aussi aux disciples : (( Il était un homme riche qui avait un économe, et celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. 2. Et rayant fait appeler, il lui dit : « Qu'est-ce que j'entends dire de
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toi? Rends le compte de ton administration, car tu ne pourras plus rester économe. » 3. Et l'économe se dit en lui-même : « Que ferai-je, puisque mon maître m'enlève l'économat? Je ne puis pas bêcher; j'ai honte de mendier. 4. Je sais ce que je ferai, pour que, quand je serai destitué de l'économat, ils me reçoivent dans leurs maisons. » 5. Et faisant venir chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier : u Combien dois-tu à mon maître? » 6. Celui-ci dit : « Cent mesures* d'huile. » Etillui dit : « Prends ton billet, et assieds-toi pour écrire vitement cinquante. » 7. Puis il dit à un autre : « Et toi, combien dois-tu ? » Celui-ci dit : « Cent cors^ de blé.» Il lui dit : « Prends ton billet, et écris quatre-vingts. » 8. Et le maître loua l'économe infidèle de ce qu'il avait agi prudemment; car les enfants de ce siècle sont plus prudents à l'égard de leurs semblables, que les enfants de la lumière. 9. Et moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin que, quand elles vous manqueront, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. 10. Celui qui est fidèle pour très peu de chose, est fidèle aussi pour beaucoup, et celui qui est malhonnête pour très peu de chose, est malhonnête aussi pour beaucoup. 11. Si donc vous n'avez pas été fidèles pour les richesses injustes, qui vous confiera les vraies ? 12. Et si vous n'avez pas été fidèles pour le bien d'autrui, qui vous donnera le vôtre? 13. Nul domestique ne peut servir deux maîtres : car ou il haïra l'un et il aimera l'autre, ou il s'attachera à celui-ci et méprisera celui-là. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon. »
La parabole met en scène un homme riche, qui avait un intendant ou économe, de condition libre, auquel il avait confié l'administration de sa fortime. Des gens qui ne voulaient pas de bien à l'intendant, le dénoncent au maître comme coupable de malversation. Soit qu'ils eussent fourni la preuve de leurs dires, soit que le maître eût vérifié par ailleurs le bien fondé de leur accusation, ou qu'il crût avoir seulement des motifs de se défier, la révocation de l'économe est décidée. Lui-même ne. proteste pas contre la sentence qui le frappe; d'où l'on peut conclure qu'il était réellement coupable. Cette circonstance importe d'ailleurs assez peu au but de la parabole; on ne dit pas non plus si c'était par négligence ou maladresse, ou bien en volant son maître, que l'économe avait compromis la fortune dont il avait la gestion.
Le maître le fait venir, non pour l'interroger, « Qu'est-ce que j'entends dire de toi » étant ime expression de mécontentement.
\. pdroç (D2), mesure liquide valant environ trente-neuf litres. 2. xdpo; (id) , mesure sèche dix fois plus forte que la précédente.
non une question réelle, mais pour Tavertir de la décision prise à son égard: qu'il se prépare à rendre ses comptes*, parce que sa charge lui est retirée. La sentence paraît irrévocable dans la perspective du récit ^; on n'a pas besoin de savoir si elle a pu être révoquée. Dans Fétat des choses, le maître ne peut ni ne veut garder son serviteur. Celui-ci ne se défend pas. Son sort est réglé poiu* le présent. Les réflexions qu'il va faire n'accusent ni les remords d'un coupable ni la révolte intérieure d'un innocent calonmié. Ce monologue, comme il arrive ordinairement dans les récits populaires, remplace l'analyse des sentiments qu'a dû avoir le personnage mis en cause. La préoccupation du nôtre est son avenir, et l'avenir n'est pas gai. L'intendant congédié ne peut prétendre à une situation comme celle qu'il vient de perdre. Reste le travail des mains. Mais bêcher la terre est dur pour un homme qui n'en a pas l'habitude. Cependant il n'a que cette manière de gagner honorablement sa vie ; et s'il ne veut pas travailler, il n'aura de ressource que la mendicité. Mais mendier quand on a été dans un grand emploi, gouverné beaucoup d'hommes, qui riraient en voyant l'abaissement de celui qu'ils ont connu dans l'orgueil de sa prospérité, ce serait une honte insupportable. Que faire?...
Une idée lui vient. Le maître a des débiteurs dont l'intendant a par devers lui les reconnaissances. Il n'y a qu'à régler la dette d'une façon bien avantageuse pour eux. Le maître n'y verra rien, et ils donneront asile ^ à celui qui aura ménagé leurs intérêts. L'économe les mande promptement tous ^, car le temps presse. Il a en main les billets, et on vérifie les écritures. Tous ceux qui ont acheté les denrées du maître, ou qui en doivent à celui-ci comme fermier ^, défilent