IV, H
Or ce personnage ne semble lié ni par des souvenirs à lui propres ni par des renseignements recueillis auprès des témoins du Christ : il dogmatise comme Paul ; il exploite des sources comme Matthieu et Luc, et il les traite avec une liberté aussi grande en son genre que celle dont use l'auteur du quatrième Evangile ; mais tandis que celui-ci pénètre, soulève, transforme, idéalise les données traditionnelles et produit une œuvre homogène, le rédacteur du second l'évangile, bien inférieur à Jean pour le génie mystique, encadre plutôt et complète les matériaux de la tradition, ne les altérant que très superficiellement pour les faire servir aux besoins de sa démonstration, y faisant surtout de notables additions qui servent directement ses intentions didactiques, apologétiques et polémiques. Juif d'origine, à ce qu'il semble, et bien au courant des choses juives, il n'est point judéochrétien et il a pris décidément parti contre les Juifs; il les regarde comme Aoués en masse à la destruction ' ; dans le récit de la passion, il les charge délibérément pour décharger Pilate. On pourrait presque dire qu'il a pris parti contre les apôtres galiléens, tant il est soucieux de montrer leur défaut d'intelligence et de courage. Mais il insiste surtout sur le défaut d'intelligence, et comme un homme qui ne se rend pas compte de ce qu'a été l'Evangile de Jésus. Il reproche aux apôtres de n'avoir pas saisi le mystère des paraboles, qui étaient sans mystère ; il leur reproche d'avoir été lents à comprendre que le Christ devait mourir et ressusciter, comme si la veillée de Gethsémani ne sutïisait pas à prouver que Jésus lui-même, quelques heures avant sa passion, espérait encore que son avènement dans la gloire messianique pourrait être procuré autrement que par sa mort. Il est donc inconcevable que cet écrivain ait été pendant de longues années le disciple, l'ami, le confident de Pierre.
Il peut avoir été le disciple, et. en tout cas, il est grand admirateur, ou mieux encore grand partisan de Paul ; on peut dire que son évangile est une interprétation paulinienne, volontairement paulinienne, de la tradition primitive. Son paulinisme ne tient pas seulement à quelques expressions, à quelques lambeaux de phrase ou de doctrine qu'il aurait empruntés à rAj)ôtre des gentils '^ ; il est dans l'intention générale, dans l'esprit, dans les idées dominantes et dans les éléments les plus caractéristiques de son livre, (^n ]ieul assurément trouver significatif que Jésus, dans Marc, déclare être venu donner sa vie « en rançon pour plusieurs •* )) ; mais il Test encore |)lus c{uc le récit de la dernière cène soit
l.lî. 11, ISht; lIoLTZMANN, Xciit. Thcolnt/ie JVT.l, I, 424-
xn, 9.
SCHMIEDI-:
devenu le récit de rinslituLion eucharistique, grâce à Fintroductiou de formules qui sont directement inspirées par la conception paulinienne de l'eucharistie, conception qui procède immédiatement de la théorie paulinienne de la rédemption. Ce qui est dit de raveug"lemenl providentiel des Juifs par le moyen des paraboles est en rapport avec les idées de Paul sur a prédestination, et avec les expériences de son ministère tant auprès d'Israël qu'auprès des nations. Mais Tinfluence de Paul et même le zèle pour sa personne, pour lapologie de sa conduite et de son action, se font sentir un peu partout, soit dans Tattitude de Tévang-éliste à Tégard des Juifs, soit dans sa façon d'apprécier et de représenter les dispositions des apôtres g-aliléens, qui, dans un endroit, sont presque assimilés aux Juifs '. La relation des incidents sabbatiques parait bien tendre à l'abrog'ation du sabbat pour les chrétiens ; à propos de la parole sur ce qui souille l'homme, l'évangéliste argumente réellement, et dans l'esprit de Paul, contre les observances légales; c'est dans l'intérêt de Paul qu'a été racontée et peut-être imaginée l'anecdote de l'exorciste étranger - ; ce doit être également pour réserver à Paul une des premières places dans le royaume céleste que l'on voit Jésus opposer une fin de non-recevoir à la demande des Zébédéides. L'évangéliste n'est d'ailleurs pas plus hostile à Pierre et aux autres apôtres que Paul lui-même ; il se permet seulement de les juger, et de ne pas les admirer ni les approuver en tout. Il n'entre pas dans les spécialités, on pourrait dire les subtilités de la théologie paulinienne, soit par un certain sens de la mesure qu'il convenait de garder en racontant l'histoire de Jésus, soit que sa tournure d'esprit l'ait porté aux idées générales et simples, soit que l'enseignement de Paul lui soit arrivé par intermédiaire, et qu'il n'ait pas entendu lui-même l'Apôtre ni lu ses écrits.
La considération attentive du caractère et de la composition du second Évangile fait perdre beaucoup de son importance, de sa signification et de son utilité à la distinction d'un proto-Marc, source commune de Matthieu et de Luc, et d'un deutéro-Marc, qui pourrait être postérieur aux deux autres Synoptiques et même dépendre d'eux. Plusieurs ont supposé un proto-Marc plus développé ^ que notre évangile canonique, et se rapprochaient ainsi plus ou moins de l'hypothèse du protévangile. D'autres l'ont supposé plus court '. Les premiers cherchaient à expliquer certaines lacunes qui semblent évidentes dans Marc, et qui peuvent résulter
1. Cf. IV, 11-12, et VIII, 17-18. Quand même les deux passages ne seraient pas de la même main, le rapprochement ne laisse pas d'être significatif.