Me. VIII
212 LES KVANGILKS SYNOl> l'IQl ES
le peu})le galiléeii au sujet de Jésus. J/éiuunération de ces hypothèses peut donner une idée de la mentalité Jui^e dans ce milieu, et même de celle des Douze qui les répètent sérieusement. D'aucuns soupçonnaient que le prédicateur de Nazareth pourrait être Jean-Baptiste ressuscité ; d'autres tenaient poui- Klie revenu sur la terre, ou bien pour quelque autre prophète ancien qui aurait été l'envoyé parmi les vivants, ou seulement pour un prophète comme ceux du temps jadis. Imaginations naïves d'esprits simples poui- lesquels rien n'est incroyable, si ce n'est peut-être la prosaïque réalité '. Cependant ceux qui vivent avec Jésus savent bien qu'il est Jésus, el non Jean-Baptiste, Elie ou Jérémie. Qu est donc Jésus pour eux? Le Christ, dit Simon-Pierre. C'était la persuasion de tous, et Jésus lui-même la conllrme, mais il veut ipion garde, au moins |)r()\ isoii-ement, le secret sur ce point.
Pourquoi les disciples ne s'élaient-ils |)as avisés plutôt que Jésus était le Messie? Pourquoi lui-même ne le leur avait-il pas dit dès le commencement? D'où vient qu'il veut encore faire mystère de cette qualité après que ses disciples la lui ont reconnue? L'hypothèse radicale de certains critiques "-, d'après lesquels Jésus lui-même n'aurait jamais pensé qu'il lût le Christ, et les disciples ne l'auraient cru qu'après avoir acquis d'abord la loi à la résurrectinn de leur Maître, parait inadmissible. Si Jésus n a pas été condamné à mort comme <( roi des Juifs », c'està-dire comme Messie, sur son propre aveu, on peut tout aussi bien soutenir qu'il n'a jamais existé. Et les apôtres n'ont-ils pis plutôt cru que Jésus était ressuscité, parce qu'ils avaient cru d'abord qu'il était le Christ? Plusieui'S •* ont pensé que Jésus avait commencé à prêcher sans avoir conscience de sa vocation messianique, et qu'il aurait pris conscience de cette vocation au cours de son ministère, peu de temps avant que ses disciples la lui reconnussent par la bouche de Pierre. Cette conjecture n'est ni impossible, ni invraisemblable en elle-même. On ne voit pas bien pourtant comment les expériences faites par Jésus auraient pu l'amener à se croire Messie, dans le cas oîi il n'en aurait pas été d'abord persuadé. JjCS ditïicultés, qui ne tardèrent pas à compenser les succès, auraient plutôt suggéré le doute que la certitude à l'ég-ard du grand avènement et de tout ce qui s'y rapportait. Jjes Évang-iles ne contiennent pas réellement le témoignage d'une évolution qui se serait accomplie dans la conscience du Sauveur et dans sa manière d'apprécier le rôle qui lui était assig^né par la Providence. Il n'y a g^uère de place pour une telle évolu-
1. Des imaginations analogues soûl attestées par la litlératuie de ce temps. Voir VoLz, 190-197.
2. Brandt, Wrede. Wellhausen nest pas très loin de ce sentiment. ■i. Enti'o antres Renan.
(ion dans le peu qua duré sa carrière publique. L'explication la plus naturelle de linitiative qu'il jjrend, après que Jean-Baptiste esl emprisonné, ne semble pas être qu'il a cru devoir se substituer simplement au prophète captif, mais qu'il pensait avoir qualité pour préparer l'avènement prochain du royaume, en étant le chef prédestiné.
Le fond très simple des idées et des sentiments qui constituent son Évang-ile paraît acquis dès labord : conception purement religieuse et morale du royaume et des conditions qui peuvent v donner accès ; conscience intime d'une autorité unique pour faire valoir cette conception et en amener l'accomplissement. Jésus arrive tout formé pour son rôle quand il commence à prêcher. Les obstacles qu'il a rencontrés ne lui ont rien appris sur le fond de sa mission ni sur les conditions essentielles de son exercice ; ils lui ont fait pressentir, et encore ne fut-ce peut-être que par intervalles et vaguement, les chances qu'avait le Messie de nentrer dans sa g-loire qu'en passant par la mort. Si Jésus, dans les discours et sentences que Ion peut tenir pour l'expression la plus authentique de sa pensée et de son enseignement, paraît surtout occupé du royaume, non de sa personne ou de son rôle, s'il évite plutôt de se déclarer Messie, et s'il impose à ses disciples la réserve qu'il garde lui-même, c'est qu'il n'était pas encore dans ce rôle de Messie, c'est que leç conditions présentes de son existence et de son action n'étaient pas celles qui convenaient au vicaire de Dieu. En fait, il n'y avait pas de Messie tant qu'il n'y avait pas de royaume '. Ce nétait pas à Jésus, mais au Père céleste qu'il appartenait de manifester le Christ. Le Messie devait être révélé à tous dans l'avènement du royaume de Dieu. Un aveu prématuré ne pouvait manquer de soulever un conflit avec les pouvoirs publics, et d'être compris par plusieurs comme un appel direct à lindépendance nationale. Mais ces deux motifs ne suffiraient pas à expliquer l'altitude et le langage du Sauveur. S'il ne se déclare pas Messie, c'est qu'il n y a pas lieu ; en un sens, il ne l'est pas encore véritablement, il ne l'est qu'en expectatiAc ; une affirmation absolue serait en contradiction avec sa situation actu-elle et l'idée qu'il a lui-même de la fonction messianique. Il est la personne à qui revient cette fonction : la confession de Pierre ne signifie pas autre chose. Faire éclat de sa destinée aurait pour le moment plus d'inconvénients que d'avantages. Il suffit que les amis sachent à quoi s'en tejiir.
D'ailleurs les temps semblent près de leur accomplissement. Le royaume va venir, le Christ va être proclamé. La bonne nouvelle a été annoncée en Galilée. Il convient maintenant de la porter à Jérusalem. Là est le terme assigné à la préparation du règne de Dieu. Jérusalem est le passé.
I. Cl. Wernle. Die An fange unserer Religion '-. M). Sur les difTéroutes formes (le l'idée messianique, voir Voi.z, 197-237.
la ville des grands souvenirs ; c'est le présent, le lieu des réunions nationales ; c'est aussi l'avenir, car une Jérusalem nouvelle doit surgir à la place de l'ancienne '. Jérusalem est la ville du grand Roi; c'est la ville de Dieu et de son Christ. Jésus va s'y rendre avec les confidents du grand secret qui est sur le point d'être dévoilé. Il ne fait q le traverser la Galilée e( toucher une dernière fois à Gapharnaûm ^. Il ne s'arrête nulle part pour prêcher, soit parce qu'il ne veut pas mettre en mouvement la police d'Hérode, en agitant de nouveau les populations galiléennes, soit qu'il juge plus que suffisants les avertissements qui leur ont été donnés en vue du royaume qui vient. Le voilà sur le chemin de Jérusalem; mais il ne se hâte pas d'y arriver. S'il faut en croire le récit de Marc, il aurait recommencé à prêcher quand il fut hors de Galilée, et il aurait annoncé le royaume de Dieu en Pérée et même en Judée ^, avant de pénétrer dans la ville sainte. Rien n'est plus vraisemblable, et Ton peut croire aussi que l'on sentait de plus en plus dans ses discours l'imminence de la fin, que le secret communiqué aux disciples transparaissait de plus en plus dans sa prédication, et que les disciples eux-mêmes avaient peine à le garder.
A mesure qu'on approchait de Jérusalem, Jésus semblait plus pressé de s'y rendre, et ses disciples commençaient à craindre '. Si ignorants qu'ils fussent des choses de ce monde, ils ne pouvaient se dissimuler entièrement les risques de l'entreprise. A la simple annonce du royaume de Dieu, Hérode Antipas avait répondu par une menace. Que ferait Pilatc, quand il serait question du royaume venant et du Christ roi ? Leur foi ne les aveuglait pas entièrement sur les réalités. Si Dieu manquait à son envoyé, Jésus et ses compagnons pouvaient subir le plus triste sort. Il est probable que Simon-Pierre a exprimé cette inquiétude en demandant au Maître : « Voilà que nous avons tout quitté pour te suivre, qu'adviendra-t-il de nous? » et que Jésus le rassura par cette réponse : « Je vous dis en vérité que vous tous qui m'avez suivi, vous allez être assis sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël'' ». Jésus n'allait pas à Jérusalem pour y mourir; il y allait pour préparer et procurer, au risque de sa vie, l'avènement de Dieu.
Lui non plus ne se dissimulait pas le péril de sa démarche; mais il aurait cru manquer de foi et d'obéissance envers le Père céleste en sup-
1. Cf. Me. XIV, .iS ; Mt. xxvi, 61 i'.In. m, 19); Ap. xxi, 9-xxu, .'i. Sur la nouvelle Jérusalem, voir Volz, 336-339.