Cr. WELLUAUSliN, Mr
g-énéral des disciples de Jean et de ceux des pliarisiens, et demander très naturellement pourquoi les disciples de Jésus ne font pas comme eux ; sous une apparence disjonctive, la question est une et bien jjlacée dans la bouche des interrog-ateurs. Elle prend une physionomie moins satisfaisante dans Matthieu, où les disciples de Jean semblent demander à Jésus pourquoi ils jeûnent eux-mêmes ', ce qu'ils devraient savoir mieux que personne : et dans Luc, où l'on voit « les pharisiens » mettre aussi dans leur discours les disciples des pharisiens. Marc, ignorant qui avait posé la question, n'a pas cherché à le deviner : les deux autres évangélistes, par leurs précisions conjecturales, ont altéré l'équilibre du récit.
Luc a de plus dérangé celui de la question posée, en parlant ici des prièi'es -. par manière de prélude à ce qu il dira plus loin '' pour introduire lOraison dominicale ; mais la réponse que va faire Jésus laissera passer l'observation comme inaperçue, et même les questionneurs ont l'air de n'y plus penser quand ils comparent la conduite des disciples à celle des johannites et des pharisiens ; ils leur reprochent seulement de manger et de boire, c est-à-dire de ne pas jeûner et de faire tout le contraire \ Mais lévangéliste, qui songe à l oraison dominicale non encore enseignée, aurait été fort embarrassé de formuler un blâme sur ce défaut, dans le discours des pharisiens, et une apologie sur le même point, dans la réponse de Jésus. Enfin, ce que Luc dit des jeûnes fréquents, et des prières vocales régulièrement récitées, se trouve plutôt caractériser les pharisiens que les disciples de Jean '.
<.)n remarquera que les critiques s'enhardissent : dans l'avantdernier récit, ils se contentaient de penser ; dans le dernier, ils ont
t. ^ . 14. o'.à 7; T|;j.i'.: /.ai ce! •l>aoi7aIo'. vYiaTîùoa^v x.tÀ. DSs. et l)eaucoup d'autres U'moias ajoutiMit -o'/.a'x après vT|Cjt£Ûo;jl£v. Cette détermination adverbiale mar- (juerait la continuité de l'iiabitude ; cependant il ne s'agit pas de savoir pour- (pioi Jésus cl les siens font moins cas du jeûne ([ue les pharisiens Mekx, II, 1, \'M . \\\,\\> p()ur(|uoi ils s'abstiennent de jeûner.
2. '1'. •j.yJl-i-y.[ 'l'jjavoj vï^-jTîjoj'Ji'/ njxva y.x: OErJTî'.; "O'.oijvTa'. .
4. Cf. Li . \ii, .14. I-e reproche est mieux équilil)ré dans 1), où on lit : oùoèv -ij-j-'')'/ Tto'.oj-j'.v : mais la réponse s'accorde moins bien encore avec la question. Luc n"a pas du accentuer à ce point ni le blâme jeté sur les disciples, ni l'fncoh(''rence (hi dialogue. ^ .
."i. Ji'ii i<:ni:n. II. 179.
4VM» LES ÉVANCiILKS SYNOPTIQUES
parlé aux disciples ; cette t'ois, ils demandent des explications à Jésus ; la prochaine fois, ils lui reprocheront de laisser violer ouvertement le sabbat par ses disciples.
Le jeûne était une coutume fort ancienne chez les peuples sémitiques : espèce de restriction et de contrainte apportées volontairement k la vie de l'individu ; manifestation du deuil et de la douleur, qui était peut-être pinmitivement destinée à prévenir ou à détourner le courroux des puissances surnaturelles; peut-être aussi, dans certains cas, sorte de préparation physique aux grands actes de la vie religieuse ; en tant (jue moyen de fléchir la colère céleste, œuvre expiatoire et expression du repentir. Les phaiùsiens avaient fait du jeûne une*œuvre pie, et le pratiquaient deux jours par semaine, le lundi et le jeudi, sans compter d'autres jours fixés par la coutume, et ceux que pouvait ajouter la dévotion de chacun. Que l'ascétisme de Jean et sa prédication de pénitence aient fait une part au jeûne, il n'y a pas lieu de s en étonner ; mais il n'est aucunement établi (jue la pratique des johannites ait été de tout point conforme à celle des pharisiens. Ce que dit Marc ne suppose pas la concordance j^énérale des jours ni l'uniformité de la pratique ; et 1 idée de cette concordance apparaîtra d'autant moins solide que Ion jugi^era plus vraisemblable 1 hypothèse d'une combinaison du jeûne pharisaïque avec le jeûne johannite dans le présent récit.
Jésus répond simplement à la question posée, sans discuter la valeur religieuse de la pratique, et en en reconnaissant implicitement la légitimité. Il explique pourquoi ses disciples ne jeûnent pas maintenant, et ne doivent pas jeûner ; selon [la teneur du texte traditionnel ,|il aurait ajouté qu'ils jeûneraient plus tard, après sa mort. Il envisage le jeûne, conformément à sa signitication première, comme une expression naturelle du deuil et de la tristesse, et, par une comparaison vivante, il montre que le jeûne est incompatiole avec la situation de ses disciples. < Les garçons de noces peuventils jeûner tant que l'époux est avec eux? » « Les tils de la chambre nuptiale ' » sont le groupe de jeunes gens qui assistent l'époux
1. Me. 19. rA -j'.oi -0^ vjaswwç. I^a formule esl gardée dans les deux autres Evangiles. l,e vj|j.o(.)v est proprement la chambre de la fiancée vjaçï)). " Filii sponsi n ne donne aucun sens (la Vulgate lit, dans Marc : filii nupliai'um), mais témoigne (jue Ion ajété embarrassé du sémitisme. Ces « gens de la chambre nuptiale " ne soiil |)as simplement les •< gens don noces ■■, mais les -apavjayio'..
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durant les têtes nuptiales, et qui ont leur place marquée dans les cérémonies traditionnelles. Le pharisien le plus rigide n'aurait certes pas l'idée de les oblig-er à un seul jour de jeûne pendant les fêtes : jeùne-t-on ' quand on est garçon d'honneur, compagnon de l'époux? Gela est impossible, et Jésus le dit en propres termes dans Marc. Matthieu et Luc ont pensé que le cas était assez clair par luimême. Peut-être aussi l'omission sexplique-telle. tout comme l'addition % parce qu ils ont compris en allég-orie ce qui était une comparaison, d(tntim des termes, facile à suppléer, était sous-entendu. 11 est impossible que les garçons d'honneur jeûnent pendant les noces ; de même les disciples ne peuvent jeûner pendant que leur Maître est au milieu deux. Si Matthieu parle de deuil • au lieu de jeûne, c est qu'il pense à la mort de l'époux, et qu'il introduit dans la première partie de la réponse l'allégorie qui est dans la seconde.
Il est évident, en etfet, que, dans la première partie, Jésus vise un fait général dont il tire une conclusion particulière : jamais on ne fera jeûner les garçons de noces pendant les fêtes nuptiales : or les disciples autour de leur Maître sont dans cette disposition de joie, et ils ne peuvent la perdre tant qu'ils le possèdent ; donc ils ne sauraient jeûner. Mais la seconde partie exprime, sous forme allégorique, une situation spéciale, et devient une prophétie de la passion : « Des jours viendront où 1 époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront '. )i La formule solennelle : « des jours viendront ». indique nettement la prophétie : on ne parlerait pas ainsi de la dispersion des invités après les fêtes nuptiales; d'ailleurs, si l'on restait dans la comparaison qui a été formulée d'abord, et qu'il s'agît de la tin des fêtes, on ne dirait pas que l'époux sera enlevé aux garçons d'honneur, mais que ceux-ci devront le quitter. C'est qu il ne s'agit plus d'époux, ni de garçons d'honneur, ni de noces, mais de la vie et de la mort de Jésus, avec les conséquences qui doivent en résul-
1. La forme de la question dans I^c. 34, [jl/, ojvaaôs roùç jîojç toj vjaçwvo;
Tcoi^aat vriaTcuaa'., est secondaire par rapport à Me. 19, ;.).•>, oJvavTai ni -Ao'. -ou vuaçiovoç vr,aTï'jeî'/.
2. Jûi.icHKR, II, 184, observe que l'assertion explicite de Me. 19, répétant les termes de la question, n'a de sens que par rapport à ce qui suit. D Forael.
3. V. 1.^. af, Ôûvaviaî '/: j'.o'. -r/j v'j|j.œ(ovoç r:;v06Ïv ztà. Le mot -îvOhïv sentcMid des lamentations funèbres.
V. Mr.. 20. îÀî'jCTOVTa'. o'i r^iii-^^j.: OTav 7.napG?| à—" aJtfov ô vjasioç, xai z'iTi vrjaTcJTOua'.v èv izstvrj rf; r^^iz,■x.
A. Ldisv. — Les fivmiffiles .siy/io/)//(/(/e.s. :*"-'
i98 LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES
ter pour les disciples. Il est curieux cependant qu'on parle de l.( mort en faisant abstraction de la résurrection, et qu'on emploie un mot qui ne signifie pas proprement la mort, ni même un enlèvement violent, mais une séparation subite. Ce pourrait être, il est vrai, pour ne pas sortir trop visiblement du cadre tracé par la compai'aison. car il n'est pas ordinaire que l'époux meure au terme des fêtes nuptiales.
L'emploi exceptionnel de l'allégorie ne serait pas une objection décisive contre l'authenticité de ce discours, ni la prévision de la mort, parce que, si l'on ne peut admettre que Jésus ait pai'lé de sa lin en public et à une époque si peu avancée de son ministère, il est facile de supposer que l'anecdote n'est pas à sa place chronologique. Ce qui rend l'allégorie suspecte, c'est qu'elle enlève au discours du Christ toute force probante : s'il n'a jamais été question de noces ni d'époux, mais du Sauveur et de ses disciples, Jésus n'explique pas la conduite de ces derniers ; il affirme seulement que ses disciples ne peuvent jeûner tant qu il est avec eux, et qu'ils jeûneront plus tard, quand il n'y sera plus ; il allègue un fait ou sa propre volonté, mais il ne raisonne pas '. Autant il est clair qu'il a dû raisonner et partir d'une comparaison, autant il est peu naturel que luimême ait tourné la comparaison en allégorie, ruinant ainsi la force de son argument, et le rendant inintelligible à ses auditeurs.
Cependant la première partie du discours, qui s'entend fort bien en comparaison, ne laisse pas d'en appeler une seconde, parce qu'une antithèse est annoncée entre le temps où les garçons d'honneur sont avec l'époux, et celui où ils ne sont plus avec lui. ( )n doit supposer que Jésus introduisait le cas de fêtes nuptiales changées en deuil par la disparition imprévue de l'époux; et, dans cette hypothèse, l'application se faisait aux disciples de Jean, qui venaient de voir em])risonner leur maître '. Jésus a pu dire : « Les garçons d'honneur peuvent-ils jeûner tant que l'époux est avec eux ? que l'époux leur soit enlevé, alors ils jeûnent », 11 résulte de la comparaison que les disciples de Jésus n'ont aucun motif de jeûner, puisque leur Maître est avec eux, et que ceux de Jean en ont un, puisqu'ils ont